CHAPITRE IV
La destruction des temples du bailliage était l'épreuve la plus douloureuse que les protestants du pays de Gex eussent encore été appelés à supporter ; cependant elle fut loin de compromettre aussi gravement Texistence des Eglises que l'avaient espéré leurs adversaires. Au milieu de tous les malheurs auxquels les reformés s'étaient trouvés en butte, leurs pasteurs n'avaient cessé de les fortifier, de les consoler, et d'entretenir dans leurs cœurs une confiance chrétienne; leurs efiorls et leurs |)ieuses exhortations furent loin d'être inutiles, et empêchèrent la plupart des fidèles de céder au découragement. Quoique profondément affligés eux-mêmes , les chefs des Eglises surent donner à leurs troupeaux l'exemple de la fermeté et de la résignation , et le jour même de la démolition du temple de Gex, le pasteur Bernard put écrire ces belles paroles : « Nous « nous consolons en l'espérance que nous avons que ce bon if Père qui nous châtie ne nous délaissera pas absolument, ic mais nous soutiendra tous par la vertu de son Saint-Esprit, c< duquel il conservera les Temples vivans pour sa gloire et « pour notre salul*. » Acceptant donc avec soumission la posi-
^ Lettre des pasteurs de Gex aux seigneurs de Berne, 18/28 novembre 1662. yArch. de Berne.)
lioD nouvelle qui leur était faite , les pasteurs du pays de Gex entreprirent courageusement la difficile lâche de travailler à la conservation des Eglises en souflirance, et d'y maintenir le |)récieux dépôt de la foi évangélique.
Le 10 janvier 1663 , quelques semaines à peine après la ruine de leurs temples, les pasteurs et les anciens de toutes les paroisses du bailliage se réunissaient k Sergy en consistoire extraordinaire, pour conférer ensemble sur les meilleurs moyens de réorganiser leur constitution ecclésiastique , sans violer les prescriptions deParrét du 23 août. Leur première mesure fut de distribuer le bailliage en deux grands arrondissements ou paroisses, de façon à grouper autant que possible toutes les Eglises autour des deux lieux d'exercice, Sei^y et Feroex. D'après cette division, les anciennes paroisses de Crex^ IKtxmne, Grilly et Crassier, Sessy, Segny et Sauvernier , CoUex et Yersoix , MeynVi, Vernier, Sacconex-le-Grand et Pregny, durent, pour nous servir de Texpression des documents originaux, se recueillir h Fernex; celles de C allonges et Farges, Peran et Chalex, Thairy et St-Jean de Gonville, CrozeU Pouilly et Ghevry, durent se recueillir à Sergy.
Mais déjà le nombre des pasteurs avait diminué; depuis le moment de la démolition des temples , trois d'entre eux s'étaient vus contraints d'abandonner leurs troupeaux, auxquels ils ne pouvaient plus donner les secours de leur prédication, et qui s'épuisaient inutilement pour fournir h leur entretien. Ces trois ministres étaient: Jean-Louis Dupré, pasteur de Divonne, Osée Gautier, pasteur de Ghalex, et Samuel Bernard, pasteur de Crozet\ Les six qui restaient se partagèrent entre les deux nouvel-
* Tous trois étaient Genevois. Jean-Louis Dupré se retira dans le pays de Vaud. Osée Gautier alla remplir les fonctions pastorales à Dardagny, où il avait été appelé déjà quelques mois auparavant , au décès de Pierre Chavannes. Quant à Samuel Bernard, il desservit durant quelques années TEglise de Grenoble, et Ait plus tard pasteur à Chancy, puis en 1680, à Sacconex-le-Petit; il mourut en 4701, à Fâge de soixante-dix ans..
les paroisses de Fernex et de Sergy ; Samuel Ronph devint pasteur eu titre de la première, et Jacques Clerc de la seconde. Les quatre autres furent adjoints aux deux premiers , Gabriel Heliot et César Rey pour diriger la paroisse de Fernex, Lazare Ârmet et Théodore Vautier pour desservir celle de Sergy. Les localités de Fernex, Gex et Divonne, et de Sergy, Peron et Crozet , furent désignées pour les résidences de ces six pas* teurs*.
Une autre décision de la plus haute importance fut encore prise par l'assemblée de Sergy. Tous ses membres reconnaissaient d'un commun accord la nécessité d'une vigilance constante et d'une action prompte et ferme pour déjouer les attaques nouvelles par lesquelles le paru romain se préparait à consommer la ruine des Eglises ; aussi résolurent-ils de répondre k ce besoin en instituant un comité secret et permanent, sorte de Conseil exécutif, chargé de prendre en main la direction de toutes les affaires des réformés du bailliage et la surveillance de leurs intérêts. Ce projet fut aussitôt mis h exécution, et, séance tenante, les membres de rassemblée désignèrent à l'unanimité six d'entre eux pour faire parlîe de ce comité directeur , qui reçut le nom de Conseil des Eglises^ Les actes originaux du Consistoire extraordinaire de Sergy, qui nous ont été conservés, nous font connaître, soit la composition de ce Conseil, soit les attributions qui lui furent conKées : «Pour le Conseil des Eglises « de ce Colloque, » dit le document que nous citons, a la Comt pagnie d'un commun accord et d'une mesme voix a fait choix « de deux Pasteurs ascauoir des S^^ Samuel Rouph et César « Rey, El de quatre politiques, ascauoir des S" Jean François iK de Bons Escuyer advocat, Estienne Duval Âdvocat, Philippe a Roch Advocat , et Pierre de Choudens , auxquels on donne (f plein pouvoir dagir dans la comiuile de toutes les affaires des x( dittes Eglises selon leur zèle et prudence, de iuger et reir
* Actes du Consistoire extraord. de Sergy.
« gler . . . généralement tout ce qui sera trouvé nécessaire a H Taduenir pour le régime défense et conservation des diiles c( Eglises, avec promesse d'agréer tout ce qui sera par eux faict, <f les garder et garantir de tout ce qu'ils pourroient souffrir, et « de ce qui leur pourroit arriuer au subiet du présent pouuoir, m et en agissant pour les affaires des dites Eglises , ensemble a de tous despents domages et intérêts. x>
Nous n'avons besoin d'insister , ni sur lopportunité , ni sur la haute sagesse de cette résolution* Dans les circonstances critiques où se trouvaient alors les Eglises , les décisions de l'assemblée de Sergy sont, \k notre avis, un fait remarquable; nous y voyons une preuve significative du zèle chrétien , en même temps que de la prévoyance et de Thabileté de ceux qui les décrétèrent. Il eût été difficile de concevoir et de réaliser plus rapidement des mesures aussi propres à empêcher la situation de s'aggraver, et de travailler d'une manière plus efficace h rendre aux protestants, au milieu de tous leurs malheurs, uu peu de courage et d'espérance.
La nouvelle circonscription des paroisses laissait cependant beaucoup \k désirer. On couçoit au premier coup d'oeil combien cette division en deux arrondissements était fictive; il y avait impossibilité matérielle de venir de Collonges à Sergy ou de Crassier \k Fernex pour assister au culte public. Aussi les pasteurs du pays de Gex durent-ils accorder \k leurs ressortissants éloignés la permission de se joindre habituellement pour la célébration du culte aux fidèles des Eglises voisines, dépendantes de Genève et de Berne. Malgré cette concession , qui no pot se faire que tacitement, et dont le succès était bien précaire, Il cause des ménagements excessifs que les deux républiques devaient garder envers la France \ un très-grand nombre de
* Le fait suivant, relaté dans les registres delà Compagnie des Pasteurs, donne une preuve des ménagements auxquels l'Eglise de Genève se trouva obligée vis-à-vis de la France : — Le 6 février 1G63, M. Despn^z, pasteur de Chancy, représente « que les fidèles de la Relig. Reformée do Collonges
fidèles affluaient chaque dimanche vers les deux temples concédés. Ces temples mêmes, nous l'avons vu, étaient l'un et l'autre desimpies chapelles, c'esi-h-dire, des édifices fort petits et fort mesquins, souvent désignés dans les écrits du temps sous le nom de méchantes granges. Ils étaient, au moment dont nous parlons, presque ruinés » et tout à fait insuffisants pour contenir la population du bailliage ; les deux tiers des assistants ne pouvaient y trouver place; aussi les pasteurs se voyaient-ils obligés de prêcher h la porte de l'édifice pour se faire entendre également des fidèles du dedans et de ceux du dehors.
L*année 1662 n'était pas terminée que déjà les adversaires des protestants du pays de 6ex avaient songé h compléter leur ouvrage en forçant ces derniers ^ n'avoir plus que deux pasteurs et deux maîtres d'école. Au premier bruit de cet inique projet , qui partait encore de l'intendant Bouchu , les réformés se hâtèrent d'implorer l'intercession de la Vénérable Compagnie de Genève; cependant l'épreuve dont on les menaçait ne leur était pas encore réservée , et le méchant dessein de l'intendant ne reçut que plus tard son exécution.
Mais si la persécution officielle parut un peu se ralentir, le zèle des convertisseurs catholiques dépassa bientôt toute limite. L'évéque Jean d'Âranthon, par l'entremise de son représentant à Paris , l'abbé de Brisacier , aumônier de la reine , excita si bien le zèle des personnes dévotes de la cour, et des femmes en particulier, qu'il parvint à se faire un fonds de 30,000 livres, au moyen duquel il organisa une mission dite Royale ^ destinée au pays de Gex. Vingt-quatre de ces prêtres fanatiques, que l'on employait alors dans tous les coins de la France à vexer les
à qui on a destruit le temple ont ré^olii de taire conduire les bancs dans celuy de Chancy pour s'en servir lorsqu'ils y vont au presche, sur quoy ledit S^ Desprez prie la Compagnie de luy dire comme il se conduira. Âdvizé que N. F. (notre frère) fera sçavoir auxdits paroissiens de Gollonges de ne faire transporter lesdits bancs pour le danger des conséquences qui s'en pourroient tjrer. *
prolestanls, vinreni s'adjoindre aux dix-sept curés du bailliage pour diriger successivement sur tous les points de la contrée leurs eflTorls et leur activité. Â6n d'obtenir des conversions, ils tourmentaient les malades, obsédaient lés esprits faibles de vexations et de menaces; enGn, et ce fut encore le moyen qui leur réussit le mieux, ils gagnaient par des présents quelques-uns de ces hommes cupides qui ne résistent jamais à la vue de l'argent* ou quelques malheureux, trop faibles, hélas ! pour résister h la profonde misère dans laquelle un grand nombre de prolestants étaient tombés.
Les pasteurs du pays de Gex , en face de ces attaques , se montrèrent à la hauteur de leur mandat ; ils ne laissèrent pas fouler aux pieds l'héritage du Seigneur, et réduire en esclavage les rachetés de Jésus-Christ; ils se multiplièrent, en quelque sorte, pour exhorter leurs paroissiens à persévérer dans la liberté évangélique , soutenus activement dans cette tâche par le zèle des Genevois*. Réduits eux-mêmes \k manquer do nécessaire (car depuis trois ans ils ne recevaient plus de leurs Eglises persécutées que des secours insuffisants pour subvenir \k leur
* Le 24 avril 1663, M. Dufour ayant prié laCompagaie des Pastem*s d'opiner f comment on pourroit afiFermir les -fidèles de la terre de Gex en la profession de la religion réformée..., il a esté proposé qu'on peut se servir de divers expédients , comme de communiquer avec les pasteurs de Berne, de faire une lettre ou escrit volant qui contienne les principales raisons pour lesquelles les fidèles sont obligez de se tenir fermes en la profession de la vérité. Et surtout de faire des assemblées par des commis qui confèrent entre eux desdîts moyens et autres qu'ils pourront mettre en avant. » {Reg. de la Comp. des Past. de Genève.) — On lit encore dans la Vie de Jean d'Aranthon (liv. Il, p. 145) : c Messieurs de Genève, sçachant que cet Escadron de soldats de Jesus-Christ > ( c'est des missionnaires que l'auteur veut parler) c venoit attaquer leur conquête, usèrent de toute leur addresse pour en empêcher les effets. Ils prévinrent tous les Religionnaires du Païs de Gex, de telle sorte qu'ils évitoient autant qu'ils pouvoient la rencontre des Missionnaires. Ils avoient pour cet éfet des Emissaires qui se transportoient partout, et qui imitoient ces oiseaux du Ciel, qui mangent la semence qu'on a jellé sur la terre. »
entretien \ ils ne laissaient pas que de veiller sur elles avec un dévouement égal k leur abnégation. Le$ heures mêmes de la nuit étaient consacrées par eux aux soins de ce pénible ministère'. Ils étaient, il est vrai« consolés de leurs souffrances par rattachement et la fidélité de leurs troupeaux. Ceux-ci exhalèrent les plaintes que leur arrachaient les vexations dont ils étaient l'objet dans un mémoire intitulé: Estât des Eglises Reformées du Bailliage de Gex. Le ton de cet écrit est calme et résigné, quoique l'émotion s'y fasse souvent sentir. Mais bientôt de nouvelles persécutions, que nous allons rapporter, inspirèrent aux protestants un factum plus énergique et plus touchant, intitulé: Suite des maux que souffrent les Eglises du Bailliage de Gex dans f exercice de leur religion ^.
La mission que dirigeait l'abbé de Brisacier, secondé de plusieurs jésuites, carmes et capucins, ne tarda pas k être appuyée par la présence de l'évéque. Vers le milieu de mai 1663, Jean d'Aranthon arriva h Collonges sous TEcluse , où sa prc-
^ « Il y a bientost trois ans que ceux qui ont fait le service n'ont receu que fort peu ou point d'entretien, et se voient hors d'espérance d'en avoir à l'advenir, de sorte qu'il est à craindre, qu'ayant consumé le peu qui leur reste , ils ne soient finalement contraints de se retirer quelque part , ou la providence de Dieu les adressera, abandonnans avec ^and regret leurs pau> vres troupeaux ; Ce qui leur a donné courage jusques à présent a esté la ferme et constante resolution de leurs peuples , dont les autheurs de leui's malheurs avoyent cru venir à bout, après la ternble1)resche de leurs temples.» (Estât des Eglises Réf. du BaiUiage de Gex.)
* Les lignes suivantes, si l'on fait la part de l'esprit dans lequel elles sont écrites, renferment un beau témoignage en faveur du zèle que déployèrent alors les pasteurs du pays de Gex : « On faisoit de grandes aumônes aux pauvres ; mais comme il y avoit en ce Païs-là un fort petit nombre de catholiques, peu de personnes assistoieut à leurs prédications ; outre que les Ministres se servoient même des ténèbres de la nuit pour aller de village en village, défendre aux Huguenots d'assister aux exercices des Missionnaires, et surtout à leurs sermons. » {Vie de J. d'Aranthon, liv. II, p. 145.)
' Un exemplaire de chacune de ces intéressantes brochures est conservé dans les archives de Zurich ; toutes deux se trouvent aussi à la Bibliothèque pubUque de Genève.
sence devint aussitôt le signal (Pime foule de petites, mais douloureuses avanies , que les réformés eurent li suhir. Les écrits de l'époque nous fournissent sur ce sujet les détails les plus circonstanciés. On contraint les protestants, par de prétendus ordres du roi, d'orner le devant de leurs demeures de tentures et de feuillage au passage des processions. Quelques jours après, Tahbé de Brisacier, sous un vain prétexte, se donne le sot et scandaleux plaisir d'entrer dans le temple de Sergy , suivi de plusieurs ecclésiastiques et de quelques hommes à cheval , et d y interrompre le pasteur dans l'exercice de ses fonctions. Dans toute l'étendue du bailliage, des faits semblables se renouvellent: ^ Gex, c'est un père de famille malade que les archers viennent arracher de son lit pour le forcer de se rendre k la inesse ; à Divonne , les anciens de la paroisse sont poursuivis juridiquement pour avoir donné à une pauvre femme, avec une légère assistance, un témoignage destiné à provoquer en sa faveur les secours de coreligionnaires compatissants'. Tantôt ce sont les pasteurs que Ton traîne en juslice pour avoir donné à leurs paroissiens affligés ou malades les secours de la religion et les consolations de la prière'; tantôt c'est sur les assistants que l'intolérance dirige ses coups. Ici , les jésuites enlèvent l'enfant d'un gentilhomme et le conduisent à Cham béry; Ik, les missionnaires persécutent de pauvres femmes pour avoir voulu enseigner aux enfants à lire et ^ prier Dieu. Aux procédures succèdent d'autres procédures; à des condamnations iniques des condamnations plus iniques encore.
' c Et parce que ces prétendus criminels ont appelle de Fordonnance du Magistrat subalterne , ils » (les prêtres romains) c ont recouru à rintendant de la Province , duquel ils ont obtenu un maudemeot enjoignant au Baillif de faire le procès à tous ceux que Ton mettra en prévention soubs quel prétexte que ce soit, nonobstant opposition ou appellation quelconque, sans s'informer de quelle nature sont les accusations, les unes fausses, et les autres sans apparence de crime. » (Suite des maux que souffrent les Eglises.)
* Registre du Conseil des Eglises, 30 avril 1663. — Ce document apparlienl ù M. A. Mulhauser.
Nous laissons parler ici le mémoire que nous venons de mentionner ' : « C'est sur des sujets si foibles qu'ils font citer c( personnellement grand nombre de nos communiants tous les « jours par devant le juge royal, qui par ses ordonnances les (c détient tant que bon lui semble aux arresis, et ne les libère <c qu'en payant une (axe de deniers considérable; si on ne < comparoit pas il y a tant plus de frais, et de formalités, dont (( la plus dangereuse est l'annotation des biens, meubles et oc immeubles, fonds et fruicls desquels se trouveront bienlost « privés à la récolte les légitimes possesseurs. Nos povres <c frères de Divonne l'ont expérimenté, car ayant émis un appel <f des procédures faictes contre eux , on n'a pas laissé de les « contumacer et de mettre tous leurs biens soubs la main de « Justice, ce qui les a obligés de se mettre dans les prisons de c Gex, où ils sont depuis un mois, sans que l'on face semblant a d'examiner leur affaire, les consumant en frais de cette sorte, « pendant qu'on les sollicite a toute heure de changer de Rec ligion, »
€ Procédé inouï! » s'écrie avec une sourde indignation l'auteur du mémoire; et, afin de donner une idée du genre de polémique des missionnaires, il nous les montre pénétrant dans les maisons des réformés et cherchant, par des questions captieuses, à tirer d'eux quelque réponse embarrassée, pour l'interpréter ensuite dans le sens d'un changement de religion : c C'est en ces termes qu'ils les interrogent, Mon ami tel et vous n tel, de quelle Religion estes- vous? Si on dit, de la Rel. « Refor., et pourquoy n'estes vous pas, ajoutent-ils, de la Re- « ligion de voslre Roy? n'est-elle pas bonne? et s^il vous cornac mandoit de la suivre ne lui obéiriés vous pas? S'il y a quelque a idiot qui ne sache pas se demesler de telles questions cap- « tieuses, on escrit son nom a dessein de lui imputer d'avoir a changé de Religion, de quoy mesmes ils prennent des tes-
' Suite des maux que souiîrent les Eglises, etc.
« moios. » — Auprès des nobles, c'est on aulre genre d'arguments qu'ils emploient : t ils font courir par le paîs ledit <t Abbé assisté de quelques Curés qui vont visiter les Gentils* « hommes et toutes les familles considérables, leur proposant (( des honneurs, dignités et advantages s*ils veulent penser h « un changement de Religion, leur suggérants a {nesme temps » qu*il vaudroit mieux s'y résoudre à l'advance , que d'attendre « i extrémité qui ne leur peut estre que funeste, de laquelle « mesme ils menacent les Pasteurs et Anciens, leurs disants « qu'enfin la volonté du Roy est de les y obliger par la force « de ses armes et par la foule de ses gens de guerre, et de pro- « Doncer finalement un arrest d'exil contre les hérétiques (c'est (( ainsi qu'ils nous nomment) n'en voulant plus souffrir dans c ses estais. »
Malgré ces efforts multipliés du clergé romain, la persécution n*eut cependant pas un grand succès : sur une population d'environ 12»000àmes, vingt-cinq ou trente misérables, gagnés par l'argent ou vaincus par le besoin, cédèrent aux sollicitations des missionnaires, qui ne craignirent pas d'élever jusqu'à trois raille le chiffre de leurs prosélytes. Ils répandirent en outre contre les réformés des bruits calomnieux, les accusant de violences à l'égard des catholiques et des convertis. Cette inculpalion était pour le moins étrange, si l'on considère la longanimité dont les réformés n'avaient cessé de faire preuve, tandis que le nombre et l'évidence des faits leur permettaient de retourner avec bien plus de justice cette attaque contre ses auteurs : « Nous pouvons ajuste titre,» dit le mémoire que nous avons cité plus haut, «c nous pouvons à juste titre appeler vio- « lence les pratiques du Curé de Divonne et du Seigneur du f< lieu Catholique Romain, qui menacent continuellement les
< particuliers jusques à les prendre au colet, pour les portera t changement, traictements cruels qui ne sont exercés qu'es
< lieux où est establie l'inquisition : les mesmes sont venus à « Grilli assistés du Curé du lieu pour enlever les matériaux
« du Temple que l'on avoit mis chés un tiers, ont maltraicté et «c battu par excès ceux qui s'y sont voulus opposer, et les ont (( transporté pour estre employés à la réparation de leur Eglise <( (le Sou verni ^ » Les réformés pouvaient alléguer encore à leurs adversaires la révoltante conduite de Frésier, curé de Meyrin. Le jour de Pâques, ce prêtre fanatique traversant Fernex h cbeval, et passant devant la chapelle protestante au moment où le pasteur en sortait , proféra contre lui des menaces de mort accompagnées de a jurements exécrables, > tout en dirigeant contre le ministre un pistolet dont il était armé; il fallut l'intervention de quelques assistants, qui saisirent la bride de son cheval et le détournèrent, pour empêcher le curé d'accomplir son dessein homicide ^. On peut apprécier, d'après de semblables faits, lequel des deux partis était en droit de reprocher à l'autre des actes dlntimidation et de violence.
Jean d'Ârauthon mit bientôt en usage de nouveaux moyens pour affermir son œuvre de prosélytisme dans la contrée. Il établit ^ Gex les Filles de la Charité, institution contre le principe de laquelle nous sommes loin d'élever aucune objection, mais qui trop souvent dans la pratique a substitué les intrigues d'un zèle amer à la douce influence de la vertu; n'oublions pas d'ailleurs que, pour les réformés du pays de Gex, cet établissement n'était et ne pouvait être qu'une nouvelle infraction aux droits que leur assuraient les traités. — Mais, ces traités euxmêmes, les déplorables scènes de l'année précédente ne les avaient-elles pas anéantis? n'avaient-elles pas détruit jusqu'au légitime espoir que les protestants pouvaient fonder sur l'observation de redit de Nantes? Aussi, ces derniers, tout en conservant dans le bailliage une immense majorité, en étaient pourtant réduits a ne plus invoquer en leur faveur que les lois
* Suite des maux que souffrent les Eglises du bailliage de Gex, etc., p. L
* Lettre de NN. à un de ses amis au subjecl de la Lettre que le prétendu Ëuesque de Genève a escrile au Roy, etc.
naturelles de la juslice cl de l'humanilé ; on ne les écoula pas davantage. Dès 1662» un arrêt avait accordé aux catholiques un délai de trois ans pour le paiement de leurs dettes ; les protestants, dont cet arrél compromettait les moyens d'existence, s'élaient vu charger d'un surcroit d^ropôts par une autre décision qui affranchissait leurs adversaires de la moitié de la taille pour la reporter sur les réformés. Par ces incroyables mesures, plusieurs d entre eux se trouvaient plongés dans la misère; en outre, ils étaient traités avec la dernière rigueur quand ils venaient à tomber entre les mains de créanciers fanatisés; dans les prisons où ceux-ci les retenaient, on les accablait de sollicitations et de menaces pour les engager h vendre leurs consciences et à changer de religion ^
De nouveaux arrêts vinrent bientôt mettre le comble à la triste situation des réformés du pays de Gex. L'abbé de Brisacier usa de son crédit h la cour pour les punir du peu de succès qu'il avait obtenu parmi eux^, et c'est probablement k son inOuence que l'on doit deux décrets, qui reproduisirent, en leur donnant force de lois, les ordonnances rendues l'année précédente par Bouchu. Nous allons rappeler brièvement leurs principales dispositions. Par un arrêt rendu le 5 juin 1663, on défendit aux ministres étrangers et de Genève , de prêcher dans le bailliage; on interdit aux réformés de célébrer leurs mariages dans les temps interdits par l'Eglise; défaire leurs enterrements autrement que de nuit ; «c d'enterrer leurs morts dans les cimetières catholiques ou proche dUceux;^ on leur ordonna d'acheter des cimetières éloignés de 300 pas au moins de ceux des catholiques; on fit défense aux ministres et aux anciens déjuger les cas d'opposition aux mariages, et de prononcer des peines contre les
* Suite des maux que souffrent les Eglises, etc.
* On trouTe dans la Vie de Jean d'Aranlhon (liv. Il, p. 147) une mention très-explicite de la manière dont c les choses fièrent concertées > entre Fabbé de Brisacicr et l'intendant Bouchu, pour le plus grand préjudice des réformés.
réformés qui assistaient au culte romain ; eu un mot , on leur interdit toute application de la discipline ecclésiastique. On ordonna (ce qui ne pouvait passer , vu la relation numérique des habitants des deux cultes , que pour la plus criante injustice) le partage des biens communaux par moitié et égale portion entre les catholiques et les protestants. On enjoignit à ces derniers d'admettre aux droits de commune les catholiques établis dans le pays et de choisir toujours parmi eux le premier syndic de la ville de 6ex. En6n , parmi plusieurs autres défenses plus ou moins vexaloires , qui étaient la simple reproduction des arrêts antérieurs , Tédit du 5 juin en contenait une aussi funeste que possible aux intérêts des réformés, celle qui leur interdisait de tenir école ailleurs qu'à Sergy et à FernexS La conséquence de cette mesure était évidente : priver les nombreux protestants de la ville et du pays de Gex de la possibilité de faire instruire leurs enfants par des maîtres réformés, c'était les forcer, ou de les livrer k des instituteurs catholiques , ou de les laisser sans instruction ; et , de ces deux alternatives , la dernière n'était peut-être pas la moins favorable aux vues du prosélytisme romain*.
Un second arrêt, rendu le même jour, dépouilla les seigneurs hauts justiciers du droit de faire célébrer dans leurs maisons le culte réformé. En outre, les protestants se virent à jamais exclus des offices de la justice ', c'est-à-dire des fonctions
* Il y avait alors des écoles à Gex, à Versoix, à Collonges, à Meyrin et dans d'autres TÎllages.
* Le dispositif de cet arrêt a été imprimé à la fin de la brochure intitulée : Suite des maux que souffrent les Eglises Réformées du Bailliage, etc. 11 est accompagné d*un Extrait des Registres du Conseil privé du Roi, portant également la date du 5 juin 1663.
' Cette dernière mesure pourrait être postérieure , mais de fort peu de temps, aux arrêts du 5 juin 1663; le biographe de d'Arantlion, qui la rapporte (liv. II, p. 147), n'en donne pas la date d'une manière précise, mais il la place immédiatement après les événements que nous venons d'exposer. Au reste, cette défense fut reproduite à plusieurs reprises dans les années suivantes (avril 1664, novembre 1665 et décembre 1666).
< de Juges, de Procureurs, de Greffiers, de Notaires, de Ghâ-^ <f telaiu, de Sergent et même de Commis des Bureaux* Ce coup,» dit le biographe de d*Aran(hon, nce coup, qui avoit été jusqu'ici « sans exemple dans le royaume , remplit d'étonnement la ville « de Genève et tout le paîs de Gex.» On conçoit en effet quelle douloureuse surprise devait exciter parmi ces infortunés et parmi leurs voisins et leurs coreligionnaires un pareil oubli des devoirs de l'équité et de la justice chez un gouvernement qui se disait très-chrétien I Toutefois, le biographe de Jean d'Aranthon se trompe : cette surprise n'était déjà plus de Tétonnement ; on connaissait trop à Genève comme dans le pays de Gex les excès du fanatisme pour attendre justice d'un monarque livré à sa dangereuse influence*
Les appréhensions des protestants ne tardèrent pas à se réaliser. Quoiqu'ils se fussent hâtés de députer à la cour Tavocat Roch dans Tespoir d'obtenir un allégement à. leurs malheurs *, ils se virent bientôt en butte à un redoublement de vexations de la part de leurs adversaires fanatisés. Plusieurs nobles savoyards, propriétaires de domaines ou de terres dans le pays de Gex, congédièrent leurs fermiers et leurs domestiques protestants. Ceux des réformés qui possédaient des chalets ou des pâturages dans la vallée de Mijoux, sur le versant opposé du Jura, reçurent au contraire la défense d'y envoyer des bergers de leur religion*. Le deuil et la tombe ne furent pas même respectés chez les pro-» testants. Ainsi que nous l'avons vu , Tarrêt du 5 juin, en contraignant ces derniers à ensevelir leurs morts d'une manière se-* crête et humiliante , les dépouillait en même temps de leurs cimetières ; il en résulta que, dans plusieurs villages où le dé^ nûmentdes malheureux réformés leur interdisait l'acquisition de nouveaux champs de repos , ils furent souvent réduits à se retirer dans des prairies ou dans des lieux écartés pour y rendre
« Reg. du Gons. des Eglises, i2 juin i66a.
* Reg. du Gons. des Ef^ses, 25 septembre i663<
h la (erre la dépouille morlelle de leurs proches. Les catholiques n'eurent pas honte de leur en faire un crime; des procès furent intentés à ceux qui s'étaient trouvés dans la douloureuse nécessité d'en agir ainsi, et on les condamna k de grosses amendesS Cependant, d'Aranthon, après une tournée pastorale dans tous les villages du pays, avait écrit k Louis XIV poir lui rendre compte k sa manière du résultat de la mission, et pour l'engager k achever au plus tôt la conversion du bailliage. Dans cette lettre, il osa affirmer au monarque que les protestants de la contrée, ou du moins un grand nombre d'entre eux, souhaitaient « avec passion » que le roi leur commandât « de venir a tous à la Messe, et de professer sa Religion, afin » ajoutait le prélat, « que le changement estant universel , ils puissent éviter c le reproche de leurs parens, et que le prétexte d'une nécessité c indispensable les mette à couvert des insultes de leurs voisins, « et particulièrement de Genève, qui exerce des cruautés inouyes c( sur les sujets de Y. M. qui font abjuration entre nos mains*.» La conduite constante , soit de Genève , soit des réformés du pays de Gex , avant comme après la mission royale , donne à ces incroyables assertions un démenti trop écrasant pour qu'il nous soit nécessaire de les réfuter ; seulement , si nous nous abstenons de stigmatiser d'un juste mépris l'homme qui trompait le monarque par d'aussi indignes mensonges, c'est que nous préférons attribuer son langage, moins à une intention positive d'altérer les faits, qu'à une légèreté, il est vrai, très-coupable; pour l'honneur de Tévéque, nous aimons k supposer qu'après un examen fort superficiel , il s'imagina réellement découvrir chez les réformés les sentiments et les dispositions qu'il se plai-
* fioles de U.Sordet.
' La lettre de d'Aranthon à Louis XIV a été publiée dans 4a brochure in* titulée : Lettre de NN, à un de ses amis au subject de la Lettre que le prétendu Evesque de Genève a escrite au Roy touchant le progrès de la mission au pays de Gex, Elle a été récemment iéimprimée par M. le pasteur A. Crottet dans le Bulletin de la Société de Fhistoire du protestantisme français, t. I, p. 469.
sait à souhaiter en eux , et que les faux rapports des misaioù^^ naires contribuèrent pour une grande part à l'entretenir dans cette fatale illusion *.
En effet, les ecclésiastiques catholiques, si peu satisfaits qu'ils dussent être intérieurement du résultat de leurs premiers travaux , n'^n avaient pas moins publié d'éclatantes relations de la mission qu'ils venaient d'accomplir, enchérissant plus encore sur la qualité que sur le nombre de leurs prosélytes, quoique le nombre lui-même ne fût pas moins exagéré'. Nous ne relèverons point des détails plus insignifiants aujourd'hui qu'alors, persuadé que des conversions individuelles n'empruntent pas leur véritable valeur du i^ng ou de la profession du converti. Parmi les faits spéciaux qui nous ont été conservés sur ce sujet, nous nous ' bornerons seulement à mentionner la romanesque aventure du sieur Devins , catholique converti, établi à Genève, et qui, gagné de nouveau par les missionnaires du pajs de Gex, abandonna sa femme et ses enfants dans la misère, disparut quelque temps, et revint, missionnaire lui-même, braver ouvertement le scandale que sa conduite excitait dans la contrée. Â Genève surtout , cette aventure parait avoir beaucoup occupé les esprits.
Les jésuites, de leur c6té, ne n^ligeaient aucun des moyens qui s'offraient à eux de s'enraciner davantage dans le pays. Parmi ces moyens, Tachât des fonds de terre était certainement an
* Une liassie assex volumineuse de papiers , déposée aux archives de Geî, renferme les procès-verbaux officiels de la visite épiscepale dans le bailliage, n résulte de ces documents que d'Âranthon inspecta les églises et inventoria tout le matériel du culte avec le soin le plus minutieut ; mais ces procèsverbaux ne relatent pas un seul acte témoignant de la sollicitude de Tévèque pour les intérêts spirituels et religieux de son troupeau. Ce silence, excessi- Tement étrange, ne peut-il pas nous autoriser à conclure que d'Aranthon ne fit aucune euquête pour s'assurer de la valeur des conversions opérées par ses missionnaires ?
* Voir Pièces justificatives y n» X, une note relative aux prétendus succès de la mission royale dans le pays de Gex.
des plus efficaces; aossî D*eiireDt-ite garde de le dédaigner. Mais ils préféraient encore se substituer par dinjustes procédures aux Téritables possesseurs ; la lenteur sans bornes et la froide partialité des juges de leur communion les senraieni admirablement dans ces usurpations pieuses. Au nombre de ces inierminables procès , on peut ranger celui qu'eut à soutenir contre eux Antoine Sève, citoyen genevois, propriétaire de la métairie du Jonc, près du Grand-Saconnex , et qui finit par demeurer victime de leurs adroites manœuvres *• Les Genevois n'étaient effectivement pas ^ l'abri des atteintes de l'esprit persécuteur qui régnait alors dans le pays de Gex. Un autre citoyen de Genève, Léonard Mégevaud, hôte du logis de la Croix-Blanche, à ColloDges sous TEciuse, eut aussi à en souffrir ; et diverses tentatives furent faites pour le contraindre par des motifs intéressés a embrasser la religion romaine'.
Tant de vexations de toute espèce commençaient à lasser la patience des fidèles qu'elles atteignaient, et les premiers symptômes du découragement se manifestèrent déjà au commencement de l'année 1664. D'entre les moins zélés, quelques-uns peut-être, quoiqu'en fort petit nombre, cédèrent on feignirent de céder aux sollicitations des prêtres catholiques. D'autres, plus fermes, et ceux-ci étaient assez nombreux, se retirèrent à Genève, où les plus indigents furent aidés par les bourses pu-
' Les jésuites commencèrent à disputer la terre du Jonc en 1652; le procès qui s'ensuivit, et dont les pièces existent aux archives de Genève, durait encore en 1677*
* En 1663 et 1664. Attestation à ce sujet de M. Clerc, pasteur de Collonges. {Arch,ik Berne.) — «A esté leûe la requeste de Léonard Mégevand, citoyen de ce lieu et hoste au logis de la croix blanche à Gollonges vers FËcluse par laquelle il représente que dès longtemps et de nouveau il est persécuté par un nommé La Chapelle auquel il doit une bonne partie du Logis : que pour le payement de son deu, il a fait saisir ses meubles jusques à son manteau et son espée et ce en haine de ce qu'il ne veut changer de religion et aller à la messe , et pourquoi il prie de . l'assister et de luy donner advis et conseil en ceste nouvelle persécution. » {Reg. (le la Comp. des Past. de Genève, 12 février 1064.)
bliques de charité et par les aumônes particulières; ceux k qui leur état de fortune permettait ce sacrifice se firent recevoir bourgeois , et peu ï peu plusieurs familles de la terre de Gex s'établirent dans la république.
Cependant, tandis que les protestants du bailliage étaient l'objet de si violentes attaques , leurs amis ne restaient point indifférents à leurs souffrances. Dès le commencement de Tannée, les fidèles du pays de Gex , plongés dans le deuil par la ruine de leurs temples, et réduits k la plus profonde détresse, avaient instruit de leurs malheurs les autres Eglises du royaume ; ils s'étaient recommandés d'une manière pressante à leurs prières, en même temps qu'ils avaient imploré leur assistance charitable. De toutes parts , on répondit aux lettres des persécutés par les témoignages de sympathie les plus affectueux , et par les consolations les plus propres à leur faire accepter ch rétien neinent l'épreuve.. Mais les Eglises du pays de Gex n'étaient pas les seules sous la croix. Alors déjà, dans plusieurs provinces, Louis XIY préludait, par des vexations sans nombre, aux persécutions qui, lors de la révocation de l'édit de Nantes, se déchaînèrent sur toute la France réformée, et les plaintes des protestants du bailliage rencontrèrent, dans la plupart des autres Eglises, un douloureux écho. Â Poitiers, k Metz, k La Rochelle, Il Beaune, et dans d'autres localités, l'on put opposer aux craintes qu'ils exprimaient des inquiétudes et des appréhensions analogues, et répondre à l'exposé de leurs malheurs par le récit d'infortunés à pen près semblables. « Les Eglises de cette Prot vince, » écrivit celle de Poitiers, « sont furieusement attat quées. On tasche de ruiner les annexes ; quelques pasteurs «sont interdits, d'autres condamnés à de grosses amendes; « toutes nos anciennes libertés sont retranchées... ; on entre- « prend de démolir les temples ; enfin les tentations sont « étranges. > — A Tautre extrémité de la France, les fidèles de Metz ne. se trouvaient pas dans une situation moins difficile.
4 Outre quantité d'autres vexations et tourmens, » écrivirent-Us h leurs frères du bailliage, « on nous met hors de nostre Temple c( que nous possédons depuis soixante et six ans; nous avions « obtenu de pouvoir bastir un autre Temple ... on nous a fait < surseoir l'ouvrage, et ne tient point h nos contraires de trace vailler encores puissamment à nous retrancher tout à fait hors c( de la Ville . . . Yoicy la quatrième depulation en cour de* « puis huit jours, etc. » — « On nous menace de nous rendre <c plus malheureux que tous les autres qui vivent soubs Tedit « de Nantes , » répondit d'un autre côté le synode de Beaune ; « on bannit les ministres et ceu; qui les ont ouïs, on saisit leurs c( biens , on les décrète, on les poursuit de lieu en lieu , on les « condamne à l'amende, on casse tous les arrestés des Col- <i loques et Synodes; ou fait des violences partout, si bien que € ce païs est réduit en une extrême désolation, xi
Le résultat de ces persécutions partielles devait être, comme l'avaient fort bien prévu leurs instigateurs , d'épuiser entière* ment les ressources des Eglises, ou, tout au moins, d'affaiblir assez ces dernières pour paralyser leur action au dehors en les empéchaut de se porter secours les unes aux autres. Dans de semblables circonstances , il était impossible que le cri de dé* tresse poussé par les fidèles du bailliage leur procurât l'assistance dont ils auraient eu besoin ; et la plupart des communautés réformées, dépourvues elles-mêmes du nécessaire, se trouvèrent avec douleur dans l'impossibilité d'accorder à leurs coreligionnaires les subventions qu'ils imploraient d'elles. Cependant, malgré le malheur des temps , les Eglises dont les membres pouvaient disposer encore de quelques ressources, s'empres* sèrent d'organiser des collectes en faveur de leurs frères souffrants, et celles de Lyon , de Caen, de Bordeaux, de Bergerac, et d'autres encore firent parvenir dans le bailliage de modestes dons. Les témoignages de fraternelle affection qui les accompa* gnaient en doublèrent le prix pour ceux qui les reçurent ^
* Voir Pièces Jusiificaiives , n^ XI , les lettres de plusieurs Eglises réforjdées de France à celles du pays de Gex.
A Genève et en Suisse, plusieurs manifestalions individuelles ON collectives prouvèrent également aux protestants du pays de Gex la vive part que tous leurs frères en la foi prenaient k leurs épreuves et à leurs luttes. Les magistrats et les pasteurs genevois, tout en persévérant dans la ligne de conduite qu'ils s'étaient imposée \ n'Iiésilèrent pas à témoigner hautement la commisération que leur inspiraient les infortunes de leurs coreligionnaires , et s'unissant de cœur à l'Etat et à TEglise de Berne, ils célébrèrent, le 10 septembre 1663, un jeAne de supplications en leur faveur^. Quelques mesures de prudence furent prises encore par eux pour ne laisser prêcher dans les Eglises voisines do pays de Gex que des ecclésiastiques instruits, sages et modérés. Dans le pays de Yaud, Bonnard, pasteur h Crassier, sur la frontière du bailliage , travailla avec zèle à prémunir les paroissiens de Divonne contre les séductions des missionnaires romains ^
A Zurich, h Berne, à Genève, d^autres amis des Eglises en souffrance, unissant leur cause k celle des Eglises vaudoises, alors aussi cruellement persécutées par le duc de Savoie, s'imposèrent la pieuse tâche de veiller à la fois sur les intérêts des unes et des autres, et mirent en commun leurs efforts et leurs prières pour adoucir le sort dé tous leurs frères opprimés. Une correspondance active s'établit à cette occasion entre deux des membres les plus distingués des clei^és de Zurich et de Genève,
' € Représenté que plusieurs de ceux de nostre communion qui dépendent des Eglises réformées du bailliage de Gex et qui sont proches des Eglises dépendantes de celle-ci désirent fort que Ton presche le matin dans tes dites Eglises et que Ton fasse deux sermons le Dimanche. Advisé de laisser les choses en mesme estât qu'auparavant et de ne rien changer, eu esgard au temps présent et attendre que Dieu £ace quelque ouverture plus favorable.» (Heg. delà Cmp. des Past,, 21 août 1663.)
* Reg. du Conseil et de la Compagnie des Pasteurs de Genève, i^^ septembre 1663.
' Lettre des pasteurs du pays de Gex au pasteur Humel. (Archivet de Berne.)
le pasteur Ulrich el le professeur François TurreltiDi. Ce dernier, auquel son voisinage des protestants de Gex facilitait Toccasion de leur être utile, leur rendit de nombreux et importants services; el dès le mois de juillet 1663, il consentit à devenir le dépositaire d'une modique somme recueillie à grand'peine par les soins du Conseil des Eglises. Celte somme, que les réformés du bailliage furent heureux de lui confier, constitua un petit fonds de réserve destiné b couvrir les frais des procès qui leur étaient journellement suscités par la méchanceté de leurs adversaires ^
Encouragés par la sympathie qu'on leur témoignait , les réformés du pays de Gex se décidèrent à députer secrètement en Suisse Tavocat Duval, Tun des directeurs de leurs Eglises, aveè la double mission d'engager les Etals évangéliques à intercéder en leur faveur auprès de la cour de France, et de réclamer d'eux quelques secours pécuniaires. Les circonstances critiques dans lesquelles se trouvait Genève ne permirent pas à la Compagnie des Pasteurs de recommander officiellement Duval à la bienveillance des cantons ; mais le professeur Turrettini s'empressa de faire connaître en Suisse , soit l'arrivée du député de Gex, soit le but de son voyage^. Dès le commencement de juillet , Duval se rendit à Berne et à Zurich , chargé de lettres des Eglises pour les pasteurs et les magistrats de ces villes'; il exprima vivement à ces derniers l'espoir qu'une démarche collée* tive des cantons protestants auprès du roi ne serait pas inutile à ses coreligionnaires , et pourrait contribuer à alléger leurs malheurs.
' Reg. du Cons. des Eglises, 3 juillet 1663.
* Voir Pièces justificatives, n© XII, les lettres écrites à cette occasion par le prof. F. Turrettini au pasteur Ulrich.
' Circulaire des pasteurs du pays de Gex aux protestants de Suisse. (Bull, de rhist. du protest, français, t. I, p. 4.65.) — Lettre des pasteurs de Gex à ceux de Schaffhouse,* 3 juillet 1663. (Ibid., p. 472.) — Lettre des pas*' Jeurs de Gex au pasteur Ulrich, Pièces justificatives , n^ XIII.
Après s'être acquitté de cette première partie de son mandat, Daval parcourut plusieurs villes réformées du nord de la Suisse^ et y fit appel k la bienfaisance publique en dépeignant les infortunes de ses compatriotes. Saint-Gall et Schaffhouse entreprirent aussitôt des collectes en faveur des protestants du bailliage; Glaris, Appenzell, Winterthur» et d'autres localités moins importantes imitèrent leur exemple S et les gouvernements des cantons évangéliques, s'associanl aux bienfaits de la charité individuelle, firent remettre au professeur Turrettini des donsconsidérables pour les Eglises du pays de Gex*. Celles-ci reçurent avec la plus vive gratitude ces nouveaux et précieux témoignages d'une* affection dont la Suisse réformée leur avait déjà donné tant de preuves', et leurs directeurs s'empressèrent de placer CD lieu sûr les sommes qui venaient de leur être envoyées pour 60 former un fonds destiné à l'entretien du saint ministère^.
Les cantons protestants se montrèrent également favorables Si la demande d'intervention que leur avaient adressée les réformés du bailliage, et bientôt une circonstance particulière leur fournit l'occasion de tenter cette démarche auprès du roi. Depuis plusieurs années, la France pressait les Suisses de conclure avec elle un traité d'alliance offensive et défensive ; après de longues négociations , cette alliance fut acceptée par les Confédérés le 24 septembre 1663, et l'on décida que la solennisation du nouveau pacte aurait lieu à Paris le 18 novembre suivant.
* Lettre d'Etienne Duval au pasteur Ulrich, 12 jaillct 1663; lettre des pasteurs de Gex au même, i septembre 1663. (Archiver de Zurich,)
' Le Conseil de Berne prit rinitiàtive de ces dons; Zurich envoya 400 louis blancs , Schaffhouse 200 ; Bâle , 300 louis thalers. — Voir les lettres échangées à ce sijget entre les Conseils des quatre cantons, du 25 juillet au 6 août. {Arch, de Berne,)
* Lettre des pasteurs de Gex au pasteur Ulrich, Pièces justificatives, ii«XIV; autre lettre des mêmes au même, !•' septembre 1663. (Archives de Zurich.)
* Ils les déposèrent chez MM. Gonzebat frères et compagnie , banquiers susses établis h Lyon. (%. du Conseil des Eglises, 18 septembre 1663.)
Des délégués de chacun des Etats suisses devaient se rendre à la cour pour prendre part à cette cérémonie. Les cantons évangéiiques s'en) pressèrent de choisir parmi ces ambassadeurs une députation spéciale, chargée d'adresser au roi des représentations en faveur de leurs protégés. A la demande des Eglises du bailliage , le départ de cette députation fut même précédé d'une lettre collective, dans laquelle les cantons, se fondant sur les traités qui garantissaient aux protestants du pays de Gex le libre exercice de leur culte, exprimaient au roi le vœu de voir cesser toutes les rigueurs dont leurs coreligionnaires avaient été l'objet. Les cantons évangéliques écrivirent en même temps au secrétaire d'Etat de Lyonne pour le prier d'appuyer leur démarche*.
La députation protestante, composée de quinze membres^, renfermait des représentants de neuf Etats confédérés ou alliés. Elle arriva à Charenton le samedi 3 novembre, et assista le lendemain au service divin. Lorsque le culte fut terminé, le pasteur Daillé , qui avait occupé la chaire , vint complimenter les ambassadeurs à la porte du temple , et leur témoigna sa j^e sincère de la conclusion de ralliance. Le pasteur vaudois Jean Léger, proscrit par le duc de Savoie, assistait aussi ce jourlà au service de Charenton, et les députés suisses, vivement affectionnés à leurs frères des Vallées, furent heureux de l'y rencontrer; ils ne le quittèrent point sans avoir eu avec lui une longue conférence relative aux intérêts de ses compatriotes opprimés '.
 son arrivée dans la capitale, la députation s'adjoignit en qualité de secrétaire un citoyen genevois, M. Franconis; puis,
* Des copies de ces lettres se trouvent aux archives de Berne.
* L'ambassade entière se composait de 36 personnes. — Voir Pièces justificatives, n® XV, le tableau des membres de la députation protestante.
* Sonderbarer Abscheid der Evangel.Ortenby der Gelegcnheit dess Franz. Pundt-Schwurs zu Paris , etc. — Allocution du pasteur Daillé aux députés des cantons évangéliques. (Archiv.de Berne,)
après avoir délibéré sur la meilleure marche \k suivre pour réussir dans son entreprise , elle résolut d*exposcr par écrit soit les dennandes qu'elle avait mission de faire, soit les motifs qui engageaienl les cantons évangéliques à intervenir en faveur des protestants du bailliage. La veille du jour fixé pour la solennisation de l'alliance, les députés se rendirent en corps auprès du roi, et lui remirent leur requête. Louis XIY, en la recevant, annonça aux ambassadeurs qu'il chargerait son secrétaire d*Etat, le marquis de Lyonne , de leur transmettre sa réponse. Après avoir attendu vainement durant neuf jours un message du mi* nistre, les députés se transportèrent chez celui-ci pour s'enquérir du résultat de leur démarche; ils n'eurent pas lieu d'être très-satisfaits de cette entrevue. En habile diplomate, le secrétaire d'Etat évita de répondre directement à Texposé que lui firent les ambassadeurs de la situation de leurs coreligionnaires; mais tout en les assurant que Louis XIV prendrait toujours en sérieuse considération les demandes de ses bons alliés les Suisses , il leur donna assez clairement à entendre que le roi n'aimail pas à voir des étrangers s'immiscer dans ses affaires , et profita de la circonstance pour lancer quelques insinuations malveillantes \k l'adresse des Genevois, qu'il accusait d'être les instigateurs de la démarche des cantons.
Les députés , fort mécontents de la tournure que prenaient les choses, rédigèrent une seconde requête au roi, plus courte et plus précise que la première. Ils y exprimaient le vœu que le souverain , modérant la rigueur de ses arrêts , consentit à re« placer les protestants du pays de Gex sous le bénéfice de l'édit de Nantes, fil cesser les rigueurs dont ils étaient l'objet, et leur accordât Tautorisation de se rebâtir quelques temples. Le marquis de Lyonne consentit d'assez mauvaise grâce ^ communiquer cette nouvelle requête au Conseil royal ; mais les députés luiayant exprimé le désir d'obtenir une seconde audience du monarque, le ministre les en dissuada complètement, étant convaincu, leur dit-il, que toute démarche ou sollicitation ultérieure
de leur part serait plus nuisible qu^avantageuse à la cause qu^ils défeudaient. Les députés voulaient d'abord insister; cependant après plus mflre réflexion, sentant le roi décidé d'avance à ne point se laisser fléchir, ils reconnurent qu'il était plus sage de ne pas s'exposer à de nouveaux refus. Bien que leur entreprise n'eût abouti à aucun résultat positif, les ambassadeurs se retirèrent pourtant avec l'espérance qu'elle n'aurait pas été tout h fait inutile. La chaleur avec laquelle ils avaient défendu leurs coreligionnaires auprès du ministre, le tableau qu'ils lui avaient présenté de leurs longues épreuves, devaient, ils le supposaient du moins, avoir produit sur lui une certaine impression, et contribueraient sans doute à lui inspirer des dispositions plus bienveillantes à leur égard '.
L'insuccès de cette ambassade ne découragea point les cantons évangéliques, et, dès le commencement de l'année suivante, une diètCy convoquée à Baden, fit de la situation des protestanls de Gex l'un des principaux objets de ses délibérations. Le projet d'un nouveau mémoire à adresser au roi fut soumis à l'assemblée par l'avocat Duval , qui , se trouvant alors en Suisse, se rendit à Baden pour y donner aux députés les éclaircissements nécessaires sur l'état des Eglises du bailliage^. D'après ses conseils, les cantons écrivirent d'une manière pressante au roi et au' marquis de Lyonne ; un officier bernois, au service h Paris, fut chargé de remettre ces lettres au secrétaire d'Etat, et l'avocat Philippe Roch, délégué des réformés de Gex k la cour, saisit cette occasion pour présenter aussi un mémoire dans lequel il renouvelait ses instances^.
* Voir Pièces justificatives , n^ XVI , le récit des démarches des députés évangéliques. — Première et seconde requête des députés. — Rapport sur Finsuccèsde la seconde requête. {Archiv.de Berne.) y
* Lettre des pasteurs du pays de Gex à ceux de SchafFhouse, 4 janvier 1664. {Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme français ^ t. I, p. 471.) — Lettre de l'avocat Duval aux pasteurs de SchafFhouse, 9 janvier 1664. (I6id., p. 474.)— Projet d'écrit à adresser au roi, présenté à Baden le 8 janvier 1664. {Arch. de Berne,)
' Lettres du Conseil de Zurich à celui de Berne , 23 janvier et 4 février
Sincèrement affeclionnés aux protestants du pays de Gex, les cantons évangéliques étaient décidés à épuiser auprès du roi toules les voies de réclamations pour leur faire obtenir justice. Cependant, avant d'intervenir d'une manière plus active, il leur importait de détruire une objection qu'on aurait pu leur faire : c'était de ne connaître la situation de leurs protégés que d'après les rapports de ceux-ci , et d'être par conséquent mal placés pour la juger impartialement. Afin d'enlever tout prétexte à cette accusation, ils chargèrent le gouvernement bernois d'opérer en secret une enquête minutieuse sur l'état des protestants du bailliage, et de contrôler avec soin tous les renseignements donnés par l'avocat Duval et par les pasteurs du pays de Gex. Cette enquête eut lieu dans le courant du mois de mars; comme on pouvait s'y attendre, elle démontra jusqu'il l'évidence la véracité des directeurs des Eglises , et l'entière exactitude de leurs assertions; aussi, forts de cette précieuse garantie, les cantons évangéliques se disposèrent à recommencer leurs démarches*. Les lenteurs du roi en fournirent bientôt l'occasion. Au commencement d'avril , Louis XIV n'ayant pas encore répondu à la lettre qui lui avait été adressée près de deux mois auparavant, les cantons résolurent d'envoyer à la cour un député chargé de demander audience au monarque, et de lui remettre une adresse renfermant des représentations énergiques*. Mais un incident imprévu vint retarder l'exécution de ce projet. La réponse du roi , vainement attendue pendant si longtemps , arriva au mo-
1664. -^ Lettre de Friess au Conseil de Berne, 11 mars 1664. {Archives de Berne.)
^ Lettre de Frisching et Bûcher, députés bernois à la diète de Baden , au Conseil de Berne, 4 mars 1664. — Enquête sur Fétat religieux du pays de Gex. (Estât prœsent des Eglises Réform. à la Terre de Gex, 29Martii 1664, 8 pages manuscrites.) Cette pièce contient les réponses à onze questions posées par la conférence des cantons évangéliques. (Archives de Berne,)
* « Ein krefitiges und bewegliches Schreiben. » Lettre des députés bernois à Baden au Conseil de Berne, 16 avril 1664. ~ Lettres du Conseil de Zurich à celui de Berne, 2 et 26 avril 1664. (Archives de Berne,)
ment oh le député allait se mettre en roule , et le départ de celui-ci fut différé. La lettre de Louis XIV, eu date du 29 avril (nouveau style), était conçue de la manière suivante *:
« Tres-Ghers grands Amis, alliez et Gonfœderez ;
€ Comme nous desirons sincèrement de vous donner en a toutes rencontres, des marques de noslre bienveillance Royale, (^ Nous vous asseurons que nous aurons soing de faire examiner i< les Interests de ceux de la Religion prelendue Refformee de c nostre pays de Gex, en faneur desquels vous nous aués escrit, « dans le temps que le bien de nos affaires nous le permettra, c sans qu'il soit besoing que vous nous eu escriuiez ny fassiez c( faire aucune Instance. Et en cela, comme en toutes autres occ< casions, vous connoistrez le cas que Nous faisons des recom* <c mandations qui nous viennent de voslre pari. Nous ne vous
< ferons ceste lettre plus expresse que pour prier Dieu qu'il ce vous ayt, Très cbers, grands Amis, Alliez et Gonfœderez » en
< sa sainte et digne garde.
c Escript à Paris, le 29 Apuril 1664.
c Louis.
€ De Lyon ne. »■
On voit par cette lettre qu'à cette époque déjà, te grand roi ne craignait pas de s'abaisser, dans l'occasion, à des détours bien peu dignes de lui. Il était difficile, en effet, de dissimuler, sous le voile de la politesse et de l'affection^ une ironie plus dédaigneuse et des affirmations plus équivoques. Heureusement, lés cantons ne furent point les dupes de cet astucieux langage ; les protestations d'amitié du monarque les rassuraient peu sur le sort que sa bienveillance royale réservait à leurs core-
* Nous reproduisons celte lettre d'après une copie conservée aux archives de Berne, Frankreich-Buch N,
ligioDDaires , et ses promesses ne mireDt point leur sollicitade en iléfeot*.
Les soopçoDs des Elats évangéliqaes n'étaient que trop fondés. Le gouvernemenl bernois ayant communiqué aux directeurs des Eglises la lettre de Louis XIV, ceux-ci lui transmirent en réponse les détails les plus affligeants sur les dangers que couraient encore les protestants du bailliage, en y joignant la prière instante qoe les cantons voulussent bien entreprendre une nouvelle intercession en leur faveur. Le clergé^romain redoublait, dans le pays de Gex, de prétentions et d'insolence. Après avoir, Tannée précédente, dépouillé les réformés de la moitié des terres et des pâturages communaux , il s'efforçait de leur enlever encore la part qui leur avait été laissée. 11 faisait appliquer, dans le sens le plus rigoureux, les lois barbares sur les enterrements et sur les cimetières, et des poursuites juridiques venaient d'être entreprises contre uo pasteur coupable d'avoir assisté à un enterrement fait après le soleil couché, mais avant que la nuit fût entièrement tombée *. Ce qui se passait à la cour était pour les Eglises le sujet d'appréhensions plus grandes encore. Malgré toutes les précautions des réformés du bailliage, les secours pécuniaires qu'ils devaient à la libéralité de leurs frères de Suisse n'avaient pu rester ignorés. Le clergé s'était h&té d'exploiter ce fait an détriment de ses adversaires; l'abbé de Brisacier et le curé Frésier grossissaient à plaisir les sommes reçues par les prolestants, et tirant de là le prétexte d'une accusation contre eux, ils sollicitaient auprès du Conseil royal de
' On lit, à c6té du titre de cette lettre, dans l'index placé en tête du portefeuille où elle est conservée, l'appréciation suivante de son contenu, échappée sans doute à la plume d'un secrétaire d'Etat bernois : Fallada am- InguitatisI
* Quelques années plus tard, une déclaration du roi, en date du !«' février i 669 , ordonna que , dans tout le royaume , les enterrements protestants à la campagne auraient lieu , en été , à ax heures précises du matin , et à six heures du soir; en hiver, à huit heures du matin et à quatre heures du soir.
nouveaux arrêts ^ L'alarme était donc grande dans le pays de Gex, où Ton s'attendait, d'un jour à l'autre, à voir recommencer la persécution.
Informés de ces événements , les cantons évangéliques résolurent à l'unanimité de faire tous leurs efforts pour éclairer le roi sur le véritable état des choses, et pour combattre dans son esprit les insinuations des ennemis des Eglises. Ils revinrent, en conséquence, au projet d'une députalion à la cour, dont ils s'étaient occupés quelques semaines auparavant, et il fut décidé que le colonel bernois Jean-Jacques de Watteville irait plaider auprès de Louis XIV la cause des opprimés. Ce député partit aussitôt , muni d'instructions circonstanciées, de lettres pour le roi et pour ses ministres, et de tous les documents officiels dont il pouvait avoir besoin à l'appui de ses assertions '•
Le colonel arriva le 16 juin à Fontainebleau, où se trouvait alors la cour. Il visita dès le lendemain le marquis de Lyonne, lui énuméra tous les droits de ses coreligionnaires persécutés, et réclama vivement auprès de lui l'accomplissement des promesses que semblait renfermer la lettre du roi. Aussi surpris que mécontent de cette démarche inattendue des cantons, le ministre accueillit leur député avec beaucoup de froideur. Le chancelier Séguier et les autres secrétaires d'Ëtat le reçurent cependant avec plus de bienveillance. Au bout de quelques
*■ « Estant appuyé de la faveur du clergé, il (l'-abbé de Brisacier) presse continuellement contre lesdites Eglises , publiant mesme à la cour que la Suisse et Genève ont donné 2!2milleLivres audit pays sans q[uoy la religion y seroit desià esteinte. > Ettat des Affaires du Pays de Gex tant audit Pays quau Conseil, pièce manuscrite de 6 pages, de la main de l'avocat Duval. (Archives de Berne,)
* Lettres des Conseils de Bâle et de Schalfouse à celui de Zurich, et du Conseil de Zurich à celui de Berne, du 10 au 16 mai 1664. {Archives de Berne,) — La lettre remise par Watteville à Louis XIV, et datée du 12 mai, est vraisemblablement celle dont le projet avait été rédigé dans le courant d'avril, lorsqu'il fut pour la première fois question d'envoyer un député au roi. Ce projet (voir Pièces justificatives, vfi XVII) se trouve aux archives de Berne en français et en allemand.
jours d'attente, Watteville obtint Paatorisation de se présenter devant le roi et de loi remettre les lettres des Etats évangéliqoes. On le plaça sur le passage de Louis XIY dans une salle qae celui-ci devait traverser pour se rendre à la messe; malheureusement, le prince arriva tard, s'arrêta peu, et Watteville De put lui exposer que très-brièvement le but de sa mission. La réponse de Louis XIY fut analogue ^ celle qu'il avait faite Tannée précédente aux ambassadeurs évangéliques ; il se borna à renvoyer le député bernois au marquis de Lyonne, qui serait chargé, lui dit-il, de lui faire connaître sa volonté royale. Cette réponse ressemblant fort à un refus poli , Watteville insista de la manière la plus vive pourqu'avant de prendre aucune décision, le roi voulût bien faire examiner les pièces et les mémoires qu'il avait apportés ; sur sa demande expresse , Louis XIV l'autorisa ï déposer ces documents entre les mains du secrétaire d'Etat. Lorsque Watteville se rendit chez ce dernier pour réclamer la réponse qui lui avait été promise , l'accueil peu gracieux qu'il reçut du ministre lui fit bientôt comprendre que sa cause était tout k fait désespérée. Au lieu d'informer directement le député des cantons du résultat de ses démarches, M. de Lyonqe affecta de le renvoyer îi son secrétaire, et Watteville;.dut revenir deux fois à la charge auprès de ce dernier avant de pouvoir rien obtenir. Une lettre cachetée lui fut enfin remise à l'adresse des canlons évangéliques. Conformément îi ses instructions, il demanda d'en connaître le contenu; mais le secrétaire se refusa à lui en donner communication. Très-offensé de ce procédé , et bien décidé ^ faire respecter jusqu'au bout ses droits et son caractère d'enToyé diplomatique, le noble bernois courut chez le ministre pour lui demander une explication ; le ministre n'était pas visible. Watteville y retourna le lendemain, puis Je surlendemain , sans plus de succès, et, pendant plusieurs jours, tous ses efforts pour pénétrer auprès du secrétaire d'Elat restèrent également infructueux. Enfin le colond perdit patience, et sV percevant , depuis l'antichambre dans laquelle on le retenait ,
que le cabinet du minisire, obstinément fermé pour lui, ne Tétait pas pour tout le monde , il s'écria un jour, de manière à être entendu : a Quand je devrais attendre six mois entiers, je ne quitterai pas la cour avant d'avoir revu M. de Lyonne^! > Ces paroles arrivèrent sans doute à leur adresse ; car Watteville fut immédiatement introduit auprès du secrétaire d'Etat.
Forcé dans ses retranchements , le marquis fit observer d'abord au député bernois qu'il n'avait point mission de discuter avec lui les intérêts des protestants de Gex, et que, s'il consentait à le faire, c'était d'une manière tout officieuse et par pure obligeance ; puis , prenant l'offensive , il se plaignit avec assez d'amertume du droit que s'arrogeaient les cantons évangéliques, et en particulier celui de Berne, d'intervenir dans les rapports du roi avec ses sujets. Pour toute réponse, Watteville rappela k son interlocuteur les stipulations des anciens traités relativement au libre exercice de la religion réformée dans le pays de Gex , et la confirmation positive que leur avait donnée l'édit de Nantes. Puis, traçant un rapide tableau des persécutions endurées par les habitants du bailliage, il démontra jusqu'à l'évidence riniquité des attaques dirigées contre eux, et l'injustice criante qu'il y avait à ne pas même leur permettre d'élever des temples d'une grandeur suffisante dans les deux seuls lieux d'exercice qu'on leur eut laissés.
M. de Lyonne, visiblement embarrassé par les assertions de Watteville, refusa cependant de lui laisser espérer aucun adoucissement notable dans le sort de ses coreligionnaires; il l'assura que, dans sa réponse aux cantons, le roi avait fait connaître ses intentions formelles à l'égard des protestants du pays de Gex, et qu'il était par conséquent superflu de solliciter davantage en leur faveur. La réponse h laquelle le marquis faisait allusion était la lettre cachetéeque son secrétaire avait été chargé
*■ c Dass ich von Hooff nit wychen welle, Ich habe dann zuvor mit dem Herren noch einmal geredt, und solte ich noch sechs gantzen Monatenlang daruff warten. »
de remettre à l'eovoyé bernois. Toutes les înstaDces de ce defnier pour recevoir communication de la dépêche royale furent inutiles , et M. de Lyonne répondit par un refus formel au désir qu'il lui exprima d'obtenir une nouvelle audience du monarque. En désespoir de cause, Watteville tenta de menacer le secrétaire d'Etat d'une troisième députation des cantons évangéliqoes; mais ce dernier argument échoua comme les autres.
Il était impossible de lutter plus longtemps contre l'inflexibilité d'un roi et la mauvaise volonté d'un ministre décidés d'avance k repousser toutes les demandes qui leur seraient adressées; aussi le député suisse ne voulut pas, en s'exposant b de nouvelles humiliations , risquer de compromettre davantage la dignité des Etats qu'il représentait , et prit en conséquence le parti de la retraite. Un dernier froissement d'amour-propre l'attendait toutefois à son départ. Il dut^ en effet, consentir à se charger de la lettre très - insignifiante adressée par le roi aux cantons y lettre qu'il avait d'abord formellement refusé d'accepler * .
Un échec aussi complet était pour les Etats évangéliques une triste récompense de leur noble et courageuse intercession. Ils ne pouvaient plus, dès lors, conserver aucun espoir que le sort de leurs coreligionnaires fût adouci ; leur fierté , justement blessée de l'accueil insultant fait au colonel de Watteville, leur défendait , d'ailleurs , toute nouvelle démarche. Aussi , quelques mois plus tard , Berne leur ayant proposé de revenir à la charge auprès de la cour de France , les cantons refusèrent de donner suite k ce projet.
* Rapport de Watteville, intitulé : c Relation und Widerbringen myn dess ▼on den hoch- und wolgeachten.... Evangelischen und Zugewandten Orten
der Eydtgnosschafit wegen der betrângten Glaubensgenossen Inn der
Herrschafïl Gex , An Ihr Kônigl. Majestat Inn Frankrych , abverordnet gewesen Hans Jacobenwon Wattenwyls,etc.> {Archives de Berne, Frankreich- BuchN.) — Voir Pièces justificatives, n« XVffl, la lettre de Louis XIV aux cantons.
Cependant, vers le milieu de Tannée 1665, une ordonnance, rendue en confirmalion des arréls antérieurs, qoi excluaient les réformés du bailliage de tous les offices de la justice, détermina les Etats évangéliques ii surmonter leurs répugnances et k faire parvenir une dernière fois des représentations au cruel monarque. Le seul résultat de la lettre qu'ils lui adressèrent fot de provoquer, de la part de Louis XIV, un nouveau refos de satisfaire k leurs demandes; et, ii partir de ce moment, les cantons durent renoncer à témoigner leur intérêt aux protestants du pays de Gex autrement que par leurs prières et par leurs dons charitables ^