CHAPITRE III
L'année 1661 vil s'opérer un changement complet dans la situation respective des deux partis religieux en présence dans le pays de Gex. Les vexations de détail par lesquelles le clergé romain et ses adhérents travaillaient sourdement depuis tant d'années \k affaiblir et à désorganiser les réformés Brenl enfin place b une déclaration de guerre ouverte, et le vent de la persécution se déchaîna avec violence contre les Eglises du bailliage.
Les pasteurs, aimés et vénérés de leurs paroissiens, et fortement rattachés à eux par l'organisation des consistoires, avaient vu jusqu'alors sans beaucoup d'inquiétude les prêtres catholiques disséminés dans le pays accomplir gravement les rites de leur culte devant deux ou trois adepies rassemblés à grands frais dans leurs vieilles églises paroissiales. Bien souvent même ces prêtres, fatigués d'un rôle aussi insignifiant, obtenaient l'autorisation de quitter leurs cures du pays de Gex pour résider dans quelque autre bénéfice. C'est ce que fit , en 1648, un jeune gentilhomme savoyard, nommé Jean d'Aranihon, qui, ayant reçu quatre ans auparavant les ordres de prêtrise, avait été pourvu de la cure de Chevry, petit village situé près de Gex. Tout plein d'un zèle de séminaire , le nouveau curé, à peine installé dans ses fonctions pastorales (qui, pour le remarquer en passant, n'étaient pas fort attachantes, car il n'avait pour seuls paroissiens qu'un meunier et sa famille), le nouveau curé, disons-nous, avait usé de tous les moyens en son pouvoir pour attirer à la religion catholique ses voisins protes-
lants. Appelé par I evéque d'Annecy, Charles-Auguste de Sales, il diriger le monastère des ursulines de Gex , fondé quelques années auparavant, et où régnait le plus grand désordre, le jeune curé de Chevry était attiré très-fréquemmenl par cotte fonction dans le chef-lieu du bailliage. Il se trouvait à Gex au moment où se tint le colloque de 1647, el n'eut garde de laisser échapper une si belle occasion de déployer son zèle contre le protestantisme ; chaque jour il attendait les pasteurs au sortir du service divin , et les accompagnait opiniâtrement en discutant avec eux les points controversés. L'insuccès de ses tentatives ne le découragea pas; de retour dans sa cure, il écrivit, sur de grandes feuilles de papier, quelques fragments de ces controverses, et les attacha en guise de tapisseries aux murailles de son habitation.
Cet expédient, destiné à préparer la conversion des protestants dont il pourrait recevoir la visite, n'eut pas, à ce qu'il parait, plus de succès que ses précédentes importuniiés : car bientôt, trouvant son champ d'action trop stérile et trop restreint, d'Aranihon abandonna le pays de Gex et se fixa a Chambéry, après quelques années passées tantôt en voyage, tantôt h la cour de Turin, où ses prédications toujours remarquables lui avaient acquis un rang très-distingué. Nous tenons d'autant plus k rendre justice k Jean d'Âranthon, que le rôle vraiment déplorable qu'il joua vis-à-vis de nos Eglises nous a paru tenir beaucoup moins aux vices même de son caractère qu'aux conséquences fatales du système qu'il avait embrassé. Imbu dès sa jeunesse des maximes de l'ullramontanisme, il marcha per fas et nefas, comme nous aurons lieu de le remarquer plus tard, à la destruction de l'Evangile, qu'il honorait et qu'il croyait soutenir ; homme peut-être plus véritablement pieux que son prédécesseur François de Sales, il ne craignit pas d'appeler la puissance séculière b l'appui de son zèle fanatique, et d'attirer sur sa tcle un opprobre justement mérité.
La mort de Charles-Auguste de Sales, arrivée au commen-
cemeoi de l'année 1660, eut pour conséquence la promotion de Jean d'Âranihon à l'épiscopat. A peine cette dignité lui eutelle été conférée , que, poussé par sa propre ardeur et par les instigations de la cour de Rome, le nouvel évéque entama sourdement les manœuvres qui devaient bientôt amener pour les malheureux protestants du pays de Gex de longues et cruelles persécutions. Il se rendit dans le bailliage pour y conférer à ce sujet avec l'intendant du roi dans la province de Bourgogne ' ; ce haut fonctionnaire , nommé Bouchu , homme d'un casaclère peu honorable, intrigant et entièrement dévoué au clergé, se trouvait digne en tous points du rôle que lui avait assigné la propagande jésuitique. Nous ignorons complètement les résultats de celte conférence ; mais si Ton y concerta le plan des persécutions que l'on voulait exercer contre nos Eglises, la première résolution de ces menées ténébreuses datait de plus loin et de plus haut ; et par les aveux échappés aux historiens catholiques eux-mêmes , il est facile d'établir que l'évéque d'Annecy ne fut que l'instrument, instrument très-actif, il est vrai, et très-intéressé, des desseins concertés entre la cour de France et le pape contre les protestants français^ et dont l'accomplissement fut couronné vingt-cinq ans plus tard par la révocation de l'édit de Nantes ^ L attaque des Eglises du- pays de Gex fut en quelque sorte le coup d'essai de la puissance destructrice et cachée qui conduisit cette œuvre machiavélique.
Etablis depuis quelques années dans le bailliage, et surtout
* La Vie de Messire Jean d'Aranthon, p. 83. Lyon, 4699.
* En 1662, d'Aranthon écrivait au pape Alexandre VII, en lui faisant connaître les arrêts que Louis XIV venait de rendre contre les protestants du pays de Gex : s Ces deux arrêts ont éclaté par toute la France comme <c deux coups de tonnerre, qui ont épouvanté les hérétiques, et consolé tous n les gens de bien, qui ont été persuadez par là, que le Roy veut absolti^ i ment exterminer l'hérésie dans ses Etats... De sorte que Ton peut dire que < depuis la réduction de la Rochelle , il ne s'est rien fait en France dont on « ait dû espérer des suites si avantageuses pour le bien de la religion, » etc. (Vie de J. d'Aranthon^ p. 98.)
dans les villages les plus rapprochés de Geoève , les jésuites avaient déj^ servi d'éclaireurs pour le coup de main qui se préparait, et la présence de cet ordre dans la contrée fut comme le présage et l'indice des malheurs qui allaient fondre sur elle. Au commencement de l'année 1661, Louis XIV ayant député dans chaque province de son royaume deux commissaires, lun catholique , l'autre réformé , en leur donnant pour mission de constater toutes les contraventions faites }k l'édit de Nantes, l'intendant Bouchu fut nommé pour la province de Bourgogne, et on lui adjoignit comme second commissaire, mais seulement pour la forme, Marc Chevalier, seigneur de Fernex, gentilhomme protestant.
Les catholiques, il convient de le rappeler, formaient alors, comme l'attestent des documents authentiques et contemporains, la vingtième partie, tout au plus, de la population totale du pays de Gex *. Quelques discussions survenues entre eux et les protestants furent le prétexte dont on se servit pour commencer Tattaque, et, le 15 avril, les griefs des uns et des autres furent déférés aux commissaires.
Les ecclésiastiques catholiques, comme partie intéressée dans ce procès, ne voulaient obtenir rien moins que la suppression complète du culte réformé dans le bailliage de Gex. Cependant ils n'exprimèrent pas immédiatement leur désir dans toute son étendue, et énoncèrent d'abord des prétentions un peu plus mo-
' c Dans ledit Pais, il n'y a, au plus, que la vingtième partie des habitans qui fassent profession de la Religion Gathol., Apostol. et Romaine : y ayant telle Paroisse , où il n'y a que le Curé et ceux de sa famille qui en soient, tout le surplus faisant profession de la Religion P. Réformée. » {Loride^ Estât de raffaire pendante aux Cons. du Roy, etc., p. 11.) — Un document catholique va beaucoup plus loin encore dans son appréciation; il représente le clergé romain du bailliage comme composé de c dix-sept pauvres curés qui sont à la pluspart des pasteurs sans trouppeau, pour aucun qu'un seul paroissien, les autres dix, autre deux, ne pouvant pas résister aux Religionnaires, qui sont soixante contre un. » (Factum des ecclésiastiques catholiques présenté au Conseil privé du Roi.)
liérées. Ils les exposèrent dans un faclum forl violent da reste, où leur situation vis-b-vis des protestants et la conduite de ceux-ci h leur égard se trouvaient dépeintes d'une manière exagérée et inexacte. Leurs demandes se résumaient en deux points principaux : interdiction aux neuf minisires de prêcher hors des lieux où ils résidaient, ce qui, en d'autres termes, revenait à demander que quatorze ou quinze villages fussent privés de la prédication de la Parole de Dieu ; et défense de célébrer le service divin dans le temple de Gex , dont les réformés venaient d'achever la construction. Les auteurs de ce factum ne se bornèrent pas à le soumettre aux commissaires; l'un des curés du bailliage, nommé Frésier, député par l'évéque à la cour, le présenta au Conseil privé du roi; le monarque souscrivit aux demandes qui y étaient exprimées, et le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne, donna l'ordre qu'elles fussent mises à exécution ^
Placés b l'abri de l'édil de Nantes , que leurs ennemis euxmêmes leur avaient imposé, les protestants pouvaient croire leur position assez garantie pour n'avoir pas à redouter sérieusement ces iniques prétentions. Confiants dans la bonté de leur cause, ils interjetèrent appel de l'arrêt royal ; le pasteur César Rey et l'avocat Philippe Roch partirent en même temps pour la cour, en qualité de représentants des Eglises, et cherchèrent b rétablir la vérité des faits, étrangement défigurée par leurs adversaires. Mais toutes leurs peines furent inutiles; après plusieurs mois de démarches et de plaidoyers b la suite desquels les Eglises indigentes du bailliage se trouvèrent entièrement ruinées, les commissaires royaux ayant fait leur rapport, Bouchu ne craignit pas de rendre, au mépris de toute justice, une décision conforme aux désirs du clergé, et dépassant de beau-
* La pièce intitulée : Extraict des Registres du Conseil Privé du Roy {Arch.Bem., Frankr.-Buch N.) contient une copie du factum des ecclésiastiques romains, de l'arrêt royal, rendu à Fontainebleau le 27 juin 1661, et de l'ordonnance du prince de Gondé, en date du 2 juillet.
coup encore la sévérité déjh excessive de l'arrêt du Conseil. L'intendant interdit en effet l'exercice du culte réformé dans tout le bailliage, à l'exception des deux localités de Sergy et de Fernex, où il daignait l'autoriser encore sous forme de concession purement temporaire. « Conformément à Tédit de Nantes,» disait Bouchu dans son ordonnance, rendue le 24 novembre, « eu esgard mesmes à ce que le dit Bailliage n'est composé a que de 25 Parroisses, ausquelles il n'y a que 17 Curez, et a qu1l n'a que quatre à cinq lieues d'estendué, et deux lieues a et demie de largeur; l'exercice de la Religion P. Réformée c ne pourra estre fait que dans deux Temples, l'un h Sergy, et
<c l'autre à Fernex; par provision seulement, et jusques à
<c ce que par Sa Majesté en ait esté ordonné ^ » Ce qui diminuait encore la valeur de cette concession était le choix, intentionnellement fait par Boucbu, des deux villages qu'il autorisait comme seuls lieux d'exercice. Les protestants, nous l'avons déjà remarqué, ne possédaient pas à Sergy et à Fernex de temples proprement dits, mais de simples chapelles renfermées dans les châteaux des seigneurs de ces localités , et par conséquent assez peu spacieuses.
Bouchu ne borna pas ses rigueurs à cette interdiction du culte dans vingt-trois villages; il y joignit bientôt toute une série d'ordonnances dont l'habile et artificieuse combinaison avait pour but manifeste de préparer la ruine des malheureuses Eglises. Ces ordonnances interdisaient la prédication à tous les ministres étrangers , en comprenant sous ce nom ceux de Genève^; elles restreignaient les maîtres d'école à deux pour la totalité du pays, défendaient aux consistoires de citer devant eux ceux de leurs ressortissants qui assisteraient aux cérémonies de l'Eglise romaine, et menaçaient de mort les relaps. Elles pri-
* Loride, Estât de Taffaire pendante aux Cons. du Roy, p. 12.
* Henri IV avait octroyé aux Genevois en 1596 et en 4608 des lettres de naturalité française. — Spon, HisL de Genève, 1. 11. Genève, 1730.
valent )es réformés du droit d'enterrer leurs morts de jour et avec assemblée. Quoique les habitants de la religion romaine ne formassent qu'une faible minorité, elles leur accordaient la moitié du revenu des communes, en ordonnant que cette somme serait employée à l'entretien des églises et au paiement des maîtres d'école catholiques. En même temps , Bouchu destitua plusieurs châtelains et procureurs réformés, tout en offrant de les maintenir dans les charges qu'ils occupaient s'ils voulaient abjurer leur foi; il ordonna que celui des deux syndics de Gex qui serait catholique aurait toujours la préséance , et imposa plusieurs pasteurs à des sommes excessives. Enfin, il menaça, si Ton ne se soumettait pas de bon gré à ses injonctions, de décharger tous les catholiques de la taille pour la reporter sur les réformés, et d'envoyer des gens de guerre dans le pays pour faire exécuter ses ordres par la force ^
Le commissaire Chevalier, comme «on peut le comprendre, protesta hautement contre des mesures aussi révoltantes; mais, malgré ses plaintes , Bouchu passa outre; il promulgua ses ordonnances le 24 novembre , et en prescrivit l'exécution immédiate. Une terreur générale se répandit dans la contrée; toutefois les protestants eurent le courage de réclamer contre les décrets de l'intendant et d'en appeler au Conseil du roi. La cause fut alors déférée au jugement de ce corps, qui, le 22 décembre 1661, commit deux maîtres des requêtes pour examiner de nouveau les plaidoyers.
Il était de la plus haute importance pour les réformés de ne négliger aucune démarche propre à éclairer le Conseil, et à empêcher qu'un arrêt royal ne vînt confirmer les ordonnances de Bouchu ; mais tous les efforts que leurs députés à Paris devaient être appelés k tenter dans ce but faisaient prévoir d'a-
* L'énumération détaillée de ces ordonnances se trouve dans une requête ou lettre adressée aux seigneurs de Berne au nom des protestants du pays de Gex par le pasteur Bernard. (Archives de Berne, Frankreich-Buch N.)
vance des frais considérables , auxquels les Eglises du bailliage se trouvaient hors d'état de subvenir. Durant les huit mois qui venaient de s'écouler, elles avaient consumé infructueusement toutes les ressources consacrées au soulagement de leurs pauvres et à l'entretien de leurs pasteurs, ainsi que les subsides accordés par TEglise de Genève pour la réparation de leurs temples. Déjà même, leurs représentants dans la capitale, ne recevant plus aucune subvention des consistoires du bailliage, s'étaient trouvés dans la nécessité d*implorer l'assistance de celui de Lyon, et se voyaient }k la veille d'y recourir encore ^
Une seule ressource restait aux protestants du pays de Gex : c'était de faire, suivant le touchant usage des Eglises de la Réformation, un appel direct à la charité de leurs frères d'autres contrées en état de leur venir en aide. Genève, qui si souvent avait donné des preuves de sa libéralité à ses voisins de la terre de Gex, se trouvait dans ce moment menacée elle-même , appelée à de grands sacrifices, et ne pouvait leur accorder que des secours tout à fait insuffisants. Les regards des réformés du bail* liage se tournèrent alors vers ces Eglises de Suisse qui , soixante et dix ans auparavant, leur avaient déjà tendu une main secourable, et Samuel Bernard , pasteur de Crozet , fut député par ses collègues auprès des cantons évangéliques pour implorer leur charité. Homme hautement recommandable par sa grande piété, par son zèle pour la cause de TËvangile , par la fermeté avec laquelle il soutenait les droits des Eglises persécutées, le pasteur Bernard avait vu la fureur de Tiotendant se déchaîner contre lui d'une manière toute spéciale; et, comme il était originaire de Genève, Bouchu venait de saisir ce prétexte pour lui interdire la prédication dans toute la province sous peine de la vie. Privé de la douceur d'exercer activement son* ministère dans le bailliage, Bernard saisit avec empressement l'occasion qui
' Voir Pièces Justificatives , n<> VI , une lettre des députés des Eglises du pays de Gex au Consistoire de Lyon.
s^offrail à lui de se rendre encore utile aux fidèles du pays de Gex. Il prit aussilôl le chemin de la Suisse, muni de pressantes recommandations des pasteurs de Genève, et de lettres de créance des Eglises pour les magistrats et le clergé des villes évangéliques. Ces lettres, tout empreintes des sentiments de résignation avec lesquels les pasteurs du bailliage recevaient l'épreuve que le Seigneur leur dispensait, dépeignaient en même temps d'une manière émouvante leur tristesse et leurs appréhen* sions\
Le député des Eglises se rendit h Berne , à Zurich et à Schaffhouse , et fut reçu dans ces trois villes avec toute la sympathie que méritaient les infortunes de ses coreligionnaires; il eut en particulier le bonheur de rencontrer dans le pasteur Ulrich, l'un des chefs de l'Église zurichoise , un homme plein de zèle et de dévouement chrétien , qui embrassa chaudement la cause des Eglises en souffrance, et ne cessa dès lors de veiller sur elles avec sollicitude, afin d'adoucir, autant qu'il serait en son pouvoir de le faire, leur pénible situation. Sa mission étant achevée, Bernard revint à Genève où, quelques semaines après son retour, des dons généreux lui furent envoyés par les villes évangéliques pour les Eglises dont il avait défendu les intérêts^.
Malheureusement, pendant le voyage de Bernard, la situation de ces dernières s'était aggravée. Quoique le Conseil royal eût ordonné Texamen des plaidoyers et des raisons des deux partis, les sollicitations du clergé romain avaient bientôt conduit ce corps à violer sa propre décision ; sans entendre les réformés, sans même leur laisser le temps de produire leurs pièces, il venait de rendre, le 16 janvier 1662, un nouvel arrêt terminant la cause conformément aux conclusions de Bouchu, et
* Voir Pièces Justificatives, n° VIT, la lettre des pasteurs de Gex à ceux de Zurich.
■ Lettres.de Bernard au pasteur Ulrich, au bourgmestre Waser, au Conseil de Berne; lettre du pasteur Philippe Mestrezat au pasteur Ulrich, 7 décembre 1661 , etc., etc. (Archives de Berne et de Zurich.)
ajoutant même de nouvelles injustices aux iniques crdonnances du 24 novembre. Ainsi, par cet arrél, les con^isioires furent privés du droit de prendre connaissance des causes matrimoniales; défense fut faite aux réformés de célébrer leurs mariages dans les temps interdits par l'Eglise romaine, de vendre de la viande dans les boucheries pendant le carême et les jours d'abstinence, d'avoir des maîtres d'école ailleurs que dans les villages de Sergy et de Fernex, Ils reçurent l'injonction d'observer les fêtes de l'Eglise. Enfin , on leur interdit d'enterrer leurs morts dans les cimetières catholiques, en joignant à cette défense celle d'acheter de nouveaux champs de sépulture b moins de 300 pas de distance des anciens*. Un décret spécial vint bientôt couronner ces prohibitions tyranniques en accordant aux débiteurs de la religion romaine un terme de trois années pour rembourser leurs créanciers protestants*.
L'odieux, on le voit, le disputait à l'absurde dans cette étrange accumulation d'entraves, d'injonctions et de défenses, froidement calculées par le Conseil de Louis XIY pour écraser quelques obscurs villageois dont le seul crime était d'adorer Dieu selon leur conscience et de baser leur foi sur l'Evangile de Christ.
Le clergé romain et l'intendant triomphèrent. Ce dernier
• Le texte de Tarrêt du 16 janvier se trouve dans l'Histoire de Fédit de Nantes, par Benoist, t. III, Pièces justif., n® LH.
• Benoist (Hist. de Tédil de Nantes, 1. 111, p. 466) fait sur cet arrôt les remarques suivantes : < 11 n'y en avoit point d'autre motif porté dans Tarrêt que la pauvi*eté des Catholiques , la grandem* de leurs dettes , et le danger d^une ruine totale qui les menaçoit si on ne leur donnoit pas un délai ; mais deux raisons cachées étoient le véritable motif de cette grâce. L'une, qu'on invitoit par là les Reformez obérez à se faire Gatlioliques, pour participer à ce privilège ; Fautre, que les Reformez étant les Créanciers, on faisoit croire au Roi qu'ils traitoient les Catholiques leurs débiteurs avec beaucoup d'inhumanité. Cependant les Reformez étoient ceux qu'on incommodoit dans leurs affaires, en leur ôtant par cet arrêt la liberté d'exiger leurs dettes.» — Le texte de l'arrêt se ti*ouve dans le t. III de l'ouvrage de Benoist y sous le n<> LUI des Pièces justificatives .
s^em pressa de partir pour le pays de Gex, armé des arrêts qai attestaient sa victoire. Quelques jours à peine après son arrivée, le 13 février, il publia une ordonnance prescrivant leur exécution, malgré les nouvelles protestations du seigneur de Fernex, qui refusa de prendre aucune part h des mesures si contraires à toute justice. Mais Boucliu était décidé d'avance à ne pas tenir plus de compte de l'opposition du second commissaire qu'il ne Pavait fait l'année précédente. Ses agents pénétrèrent dans presque tous les temples et en brisèrent les bancs , c avec de c grandes menaces, suivies de fâcheuses violences;» ils en fermèrent et murèrent les portes; enfin, ils en enlevèrent les cloches, qui furent placées soit dans l'église paroissiale de Gex, soit dans les clochers des autres paroisses catholiques des environs. Le territoire genevois lui-même ne fut pas respecté. Le 17 février \ le Conseil de la république apprenant qneBouchu avait donné l'ordre de murer le temple de Chalex, qui était de la souveraineté de Genève, enjoignit au châtelain de la terre de Châteauvieux de s'y transporter. Il était trop tard: lorsque ce fonctionnaire arriva , l'édifice sacré venait d'être fermé par le procureur du roi au bailliage de Gex. L'un des habitants deCbalex, nommé Marchand, avait protesté de son chef contre cette violation de territoire; mais n'étant revêtu d'aucun caractère officiel , il n'avait pu obtenir un sursis.
Le rejet de l'appel des protestants devant le Conseil royal leur avait donné la triste certitude que tous leurs efforts pour obtenir justice seraient désormais inutiles; l'exécution brutale des arrêts les plongea dans une profonde douleur. Un mot cruel de l'intendant contribua encore à augmenter leurs craintes, en ne leur permettant plus de conserver aucun doute sur les sentiments hostiles qui l'animaient contre eux. Au moment où l'on se préparait à fermer les temples, un pasteur, cédant à un mouvement de sainte indignation, protesta hautement contre la
* 7 février, vieux style .
scène qui allait se passer, et tenta d'empêcher la violation des sanctuaires: ^ Ammez^le-^moi! » s'écria Bouchu, lorsqu'il fut informé de cette courageuse, mais inutile opposition, < ammez' le-moi! et s'il résiste^ tuez^le^ ! * La femme de l'intendant avait acconj^pagné son époux dans le pays de Gex ; elle crut devoir en cette circonstance faire parade de sa dévotion, et porta elle-même des pierres aux maçons occupés à murer les portes des temples. Le parti catholique, de son côté, accueillit avec des transports de joie toutes les mesures prises en sa Eaveur par Bouchu ; et les jésuites se chargèrent d'exprimer h ce dernier la reconnaissance de ses coreligionnaires, ainsi que leur propre satisfaction, en composant des vers à sa louange^.
Us ne manquaient pas, en effet, de motifs pour exalter le zèle de l'intendant ; car Bouchu semblait prendre \k tâche d'outrepasser constamment la rigueur des arrêts qu'il était chargé d'exécuter. Après avoir fermé les temples , il sévit de son chef contre les pasteurs. Malgré sa défense de l'année précédente, ces derniers avaient continué, comme par le passé, k prêcher dans leurs paroisses ; ayant appelé des ordonnances de l'intendant, qui d'ailleurs n'avaient pas été approuvées par le commis* saire réformé, ils ne s'étaient pas cras dans l'obligation de s'y soumettre et de priver ainsi leurs troupeaux de la prédication de la Parole de Dieu. Bouchu^ affectant de voir dans celte conduite un acte de rébellion contre son autorité, se donna le barbare plaisir de lancer des prises de corps contre tous les pasteurs, à l'exception de deux d'entre eux, Jacquos Clerc et Samuel Rouph , qu'il autorisa seuls à prêcher dans les lieux d'exercice concédés. Pour éviter d'être jetés en prison, les sept pasteurs devenus l'objet des poursuites de Bouchu durent prendre la fuite , et plusieurs d'entre eux se réfugièrent à Genève. La plus grande partie des protestants du bailliage se trouvèrent
* Notes manuscrites de M, rancien archiviste Sordet,
* Lettre écrite de Genève , H mars 1662. {Archives de Zurich, Gest. VF,
ainsi tout ^ coup privés de leurs conducteurs spirituels, et il ne resta d'autre ressource aux fidèles des paroisses les plus distantes de Sei^y el de Fernex que de se rendre au service divin dans les églises voisines situées sur les terres de Genève ou de Berne, ou de se rassembler dans leurs maisons pour y lire en commun quelques chapitres de l'Ecriture sainte.
Les cruelles vexations que les réformés du pays de Gex venaient d'avoir k subir depuis plusieurs mois menaçaient aussi jusqu'à un certain point la république de Genève; les menées du clergé romain tendaient toujours à dépouiller celle-ci des biens d'Eglise qu'elle possédait dans le bailliage. Elle avait même b courir des dangers plus graves, et d'Âranthon intriguait activement auprès des cours de France el de Savoie pour obtenir le rétablissement de son siège épiscopal dans la cité protestante. Cependant Genève n'eut garde de se laisser entraiderb des démarches inconsidérées, et conserva vis-à-vis de la France une attitude ferme el prudente b la fois. Lorsque Bouchu se rendit à Gex pour y faire murer les temples , il ne dissimula point ses mauvaises dispositions envers la république; dès son arrivée, il s'écria d'un ton menaçant qu'il avait «cnne « lettre de cachet du Roi pour la Seigneurie de Genève, cona cernant les villages de Chancy, Àvully et Moins pour y «mettre des curés. » Â cette malveillante manifestation, la république répondit en députant auprès de l'intendant les seigneurs Colladon, Lifforl et Grenus pour le complimenter; puis le Conseil étroit délibéra sur les événements qui se préparaient. Lecture fut faite du rapport que Jean Sarasin avait rédigé en 1630 dans des conjonctures analogues, et Ton résolut de s'en tenir b la même ligne de conduite.
Âpres avoir fait exécuter dans le bailliage les arrêts qu'il avait obtenus, Bouchu se rendit à Genève, accompagné du bailli de Gex, d'un certain nombre de moines et de prêtres, et d'une suite de vingt chevaux; il descendit aux Balances, où il fut encore visité de la part du Conseil. Le lendemain , Tinten-
dant exposa dans une audience officielle la commission dont il était chargé ; se fondant sur la prétendue tmprescriptibilité des droits de l'Eglise, il demanda^ au nom de son maître Ja rétrocession de territoires et de revenus dont plusieurs traités garantissaient aux Genevois la pleine et libre possession. Le Conseil des Soixante, convoqué à cet effet, fit une réponse sage et digne; il arrêta que, sans accorder au roi le droit de décider dans une cause qui ne ressortissait pas à son pouvoir et dans laquelle il était juge et partie, on lui demanderait un sursis |K>ur Tinformer des droits de Genève sur les biens et les territoires en question.
La rédaction de ce mémoire fut aussitôt ordonnée, et la mis-* sioo de Bouchu auprès de la république étant accomplie, il se dirigea du côté de Saint-Julien. Arrivé àCarouge,ily trouva Té* véque, qui était venu à sa rencontre, accompagné d'une escorte de plus de cinquante cavaliers , et continua sa route avec lui. Le prélat félicita Bouchu de ses succès dans le pays de Gex, et le supplia de lui faire obtenir un arrêt favorable pour l'établissement de curés dans les villages de Chancy» Àvully et Moins, et pour la mise en possession des dîmes du bailliage ; il le conjura de n'épargner ni l'or ni l'argent pour parvenir \k ce but. L'intendant répondit au prélat en lui donnant l'espérance qu'il en serait quitte \k bon marché. Après cette conversation, ils allèrent ensemble entendre la messe dans l'Eglise de Saint- Julien.
Le départ de l'intendant procura un léger répit aux protestants du pays de Gex; lorsqu'il eut quitté le bailliage, les autorités locales se relâchèrent un peu de la sévérité qu'il leur avait prescrite ; les arrêts ne furent pas exécutés dans toute leur rigueur, et les pasteurs fugitifs purent rentrer dans leurs paroisses. Persistant dans le système de défense qu'ils avaient suivi jusqu'alors, ils appelèrent derechef au Conseil royal de l'ordonnance de Bouchu, et le marquis de Ruvigny, député général des Eglises réformées du royaume, se chargea d'intercéder en leur faveur auprès de Louis XIV. La fermeté et la persévérance dont
firent preuve ces fid^es serviteurs de Christ durant les jours difficiles et mauvais qu'ils eurent h traverser est vraiment digne d'admiration. Toujours prêts à combattre pour soutenir les droits de leurs Eglises attaquées , ils ne négligèrent en même temps aucune occasion d'exercer leur ministère de consolation et de paix au milieu de leurs troupeaux affligés ; en butte aux coups redoublés de Tépreuve, ils surent toujours aller puiser dans la protection du Seigneur des forces et des secours nouveaux pour la lutte. «Nous nous reposons sur sa Provicdence,» écrivait le pasteur Bernard, «et quoy qu'il nous € frappe» nous baisons sa main comme celle de notre Père, nous «le prions qu'il ait pitié de nos mans, qu'il écoute les vœus et < les soupirs de ses enfans, qu'il touche de repentance les coeurs « de tous les profanes , qu^il repurge sa maison et fasse luire c( sur nous sa face en justice et en consolation ^»
Le premier acte des pasteurs, après leur retour dans le bailliage, fiit une protestation publique contre les décrets de Tinlendant. Pour ne paraître déférer en rien à ses ordonnances, ils s'abstinrent de rassembler leurs troupeaux dans les deux lieux de culte que Bouchu leur avait assignés, et recommencèrent à prêcher dans les deux autres maisons de fief, à Crassier et b la Bastie-Collex, où, d'après l'édit de Nantes, ils avaient le droit de célébrer le service divin*. La multitude des assistants qui se pressèrent dans ces deux chapelles contraignit bientôt les ministres, malgré la rigueur de la saison, à tenir leurs assemblées en plein air. Tous les maux que les réformés venaient d'avoir à souffrir et la triste situation à laquelle ils se trouvaient réduits ne lardèrent pas à leur faire éprouver le besoin de s'humilier d'une manière Spéciale sous la main du Seigneur qui les frappait, et un jeûne extraordinaire fut célébré par les Eglises persécutées '•
* Lettre au pasteur Ulrich. (Voir Pièces Justificatives, n» VIII.) ■ Lettre dupasteur Bernard au pasteur Ulrich. { Pièces justificatives,n''YlU,) ' Lettre écrite de Genève , 17 mars 1662. {Archives de Zurich, Gest. VI, 97.)
Tandis que les pasteurs travaillaient ainsi au maintien de la foi el du culte, ils s^occupaienl en même temps de la rédaction d'un factum, ou mémoire destiné k établir clairement leurs droits , et \k réfuter les arguments et les prétextes allégués en sens contraire par leur partie adverse. Cet écrit, assez volumineux, intitulé: Moyens des habitans du bailliage de Gex^ foi" sans profession de la Religion prétendue Reformée ^ contre les Curez du dit PatsS fiit publié vers la fin de mars, et présenté au Conseil royal par les députés des Eglises à Paris. Les auteurs de ce plaidoyer protestaient contre l'arrêt du 16 janvier, dont ils faisaient sentir Tillégalité de la manière la plus claire , soit en rappelant qu'il avait été rendu sans entendre les réformés, soit en démontrant inexactitude de vingt^sept conclusions avancées par Boucbu pour le motiver. Ils prouvaient en outre que les ordonnances de l'intendant étaient en pleine contradiction avec Tédit de Nantes, seule charte qui dût légalement les régir.
La publication de ce mémoire, ainsi que Vaudience obtenue du roi par M. de Ruvigny, et k la suite de laquelle quatre commissaires furent nommés pour examiner de nouveau le procès, rendit aux protestants un peu d'espoir. Les pasteurs s'empressèrent de profiter de la tournure plus favorable que semblaient prendre leurs affaires, pour rétablir le culte dans sept villages, au-devant des temples murés; ils continuèrent leurs prédications ïk Crassier et ^ la Bastie, et recommencèrent h célébrer le ser-
* c Pour montrer sous le bon plaisir du Roy et de Nosseigneurs de son Ckmseil, qu'en terminant le partage d'opinion formé entre Monsieur Bouchu, ConseiUer du Roy en ses Conseils, Maistre des Requestes ordinaires de son Hostel, et Marc Chevalier, Escuyer, sieur de Fernex, Commissaires députez par Sa Majesté, pour connoistre et décider les plaintes faites respectivement, tant par ceux de la Religion Catholique, Apostolique et Romaine, que par ceux de la Religion P. Reformée, des contraventions à TEdict de Nantes; les conclusions prises devant lesdits sieurs Commissaires, de la part de ceux de la dite Religion P. Reformée, leur doivent estre entièrement adjugées avec des-pens. » (Broch. de 47 pages in-i».)
vice divin ^ Sergy cl à Fernei ^. Une journée solennelle vint bientôt convier les Eglises, 2i un redoublement de foi • de zèle et d'espérance. L'époque de la fête de Pâques arriva'; les saintes tables se dressèrent k la porte de ces temples dans Tenneinte desquels avait tant de fois retenti la voix des ministres de TEvangile proclamant les miséricordes divines et appelant les chrétiens k renouveler alliance avec le Très-Haut. Une multitude émue se pressa autour des pasteurs, reçut d'eux les symboles sacrés, et supplia le Seigneur d'avoir compassion de son Eglise sous la croix. L'auguste cérémonie que venait célébrer la foule, le lieu insolite de l'assemblée, TafiBuence extraordinaire des fidèles^l'aspect sévère de la nature encore revêtue de la sombre livrée de rhiver, tout semblait s'unir pour imprimer k cette solennité un caractère exceptionnel. De ce peuple entier prosterné devant son Dieu dut alors s'élever vers le Ciel une fervente requête; on implora partout avec larmes le salut et la délivrance, et les fidèles puisèrent dans la communion avec leur Père Céleste de nouvelles forces pour soutenir le bon combat de la foi.
A Genève , comme dans le pays de Gex , la situation continuait à être grave. La république se sentait sérieusement menacée ; Louis XIV ne dissimulait plus ses intentions hostiles envers elle , et Rome énonçait chaque jour contre la Réforme des prétentions plus audacieuses. De toutes parts circulaient des bruits alarmants, répétés avec inquiétude, et avidement recueillis: «Le bruit court,» écrivait-on de Genève le 12 février ^ «le bruit court par toute la France et la Savoye, où on fait parc tout des festes sur la Béatification de S. François de Sales, « qu'on a résolu de restablir icy le papisme ou l'Episcopat ou
* Lettre du pasteur Bernard au pasteur Ulrich. (Pièces justificatives no IX.^
• Le 30 mars. Lettre écrite de Genève, 31 mars iÙ62, {Archives de Zurich Gest.VI,97.)
? Archives de Zurich, Gest. VI, 97.
« de gré ou de force el qu*eii cela le Boy el le Duc soot de bon « accord. Ou adjousle qu'ensuite ou veul faire le mesme à Lau- « sanne et par tous les lieux de la Suisse ou il y a des biens t Ecclésiastiques qui ont autrefois appartenu au Clergé Romain. « Quelques advis portent que le Duc de Longueville vend au c Roy ses Comtés de Neufchastel et de Valengin, ce qui est de € grande conséquence. Dieu vueille divertir tous ces orages qui € menacent les Eglises Reformées et la nostre en particulier. » Les nouvelles de Piémont n'étaient pas plus rassurantes ; le duc de Savoie sévissait alors contre ses malheureux sujets des Vallées vaudoises, et venait de condamner par contumace le pasteur Jean Léger c à être pendu et étranglé , et son corps € mis sur la roue ' ». Enfin , la désolation des Eglises du pays de Gex, accomplie aux portes mêmes de Genève , causait dans cette ville une grande tristesse, et préoccupait tous les esprits de la manière la plus vive.
Dès le départ de l'intendant , la république enireprit auprès de la cour de France de pressantes négociations pour faire respecter ses droits et pour détourner en même temps de ses voisins du bailliage le coup dont on les menaçait. Genève fut activement secondée par Zurich dans ses démarches en faveur de ces derniers , et les Eglises des deux villes célébrèrent d'un commun accord un jeûne solennel de supplications et de prières pour leurs coreligionnaires de Gex persécutés. Une grande prudence [H'ésida cependant aux actes des autorités civiles et ecclésiastiques de Genève , et l'on pourrait être tenté de juger cette prudence exagérée , si Ton ne faisait entrer en ligne de compte la position critique des Genevois vis-k-vis du maître absolu de la France. On défendit au pasteur de Moins , Gédéon Flournois, d'administrer le baptême et de bénir les mariages ailleurs que dans sa paroisse , et de visiter les malades qui n'étaient pas de son ressort; on lui refusa même de prêcher h d'autres
* Lelti^e écrite de Genève, 10 février 1662.
heures qu'aux heures accoulumées. Toutefois ou permit aux pasieurs voisins du pays de Gex d'admettre k la sainte Cène les fidèles de ces paroisses désolées , ce qu'on n'avait point fait jusqu'à ce moment, et ce que les ministres du bailliage euxmêmes, par respect pour leur discipline ecclésiastique, avaient toujours répugné à autoriser. Mais pour éviter soigneusement toute démarche compromelUnte, le Conseil, informé que la dame de Fernex avait appelé un étudiant en théologie à prêcher dans la chapelle de son château, la fit prier de ne pas renouveler sa demande.
La Seigneurie de Genève et les habilanls du bailliage eurent cependant un moment de relâche; pendant quelques semaines, uniquement occupé de la canonisation de François de Sales, l'évêque d'Annecy interrompit ses poursuites. Les protestants s'empressèrent d'en profiler pour interjeter, en date du 21 avril, un nouvel appel au Conseil du roi ; mais cet appel ne fut pas même entendu, puisque le 24 (trois jours après!), sur une autre requête des ecclésiastiques catholiques , le Conseil rendit un arrêt terminant provisoirement l'affaire en confirmant les décisions précédentes. Ce décret stipulait qu'il serait informé des contraventions faites par les protestants à l'arrêt du 16 janvier, el leur interdisait de nouveau la prédication dans tout le bailliage , excepté à Sergy et à Fernex, sous peine de 3000 livres d'amende et de punition corporelle. A la suite de cette mesure, les malheureux réformés durent suspendre les exercices qu'ils avaient déjh recommencés dans plusieurs villages; cependant ils continuèrent à célébrer leur culte dans les quatre lieux de fief*.
La cour de France avait résolu d'en finir à tout prix avec les proleslanls du bailliage, et de consommer au plus tôt l'ouvrage commencé. Déjà le confesseur du roi avait intimé de Paris à
«Lettre des pasteurs de Gex au Conseil de Berne, 24 juin 1662. (Archives de Berne.)
Tévéque de Genève Tordre de se rendre immédiatemenl à la cour; docile à ses instructions, le prélat partit d'Annecy aussitôt. après la canonisation de son prédécesseur, et le lendemain aiémede la mort de son propre neveu, dont il ne se donna pas le temps d^accomplir les funérailles. Plusieurs ecclésiastiques romains du pays de Gex, et notamment Frésier, curé de Meyfin, Pavaient précédé dans la capitale pour lui préparer les voies par la corruption ; ce furent eux sans doute qui réussirent à écarter l'appel des protestants au Conseil royal. Le pape ne se contenta pas d'appuyer le prélat par un bref formel adressé au roi pour lui recommander les intérêts de l'Eglise ; Tévéque reçut de lui un secours de 500 ducatons (environ 3000 livres), pour les frais de son voyage ; et la duchesse douairière de Savoie, Christine de France, lui fit toucher une somme k peu près égale au moment de son arrivée à Paris.
La république de Genève, de son côté, quoique moins bien soutenue , surtout pour ce qui concernait les finances, ne laissa pas le champ entièrement libre à d'Aranthon. La santé de Sarasin, son représentant ordinaire à Paris, ne lui permettant pas de déployer toute l'activité nécessaire, le gouvernement genevois avait député à la cour, dès le mois de décembre de l'année précédente, le syndic Jean Luilin, chargé tout spécialement de combattre les prétentions de l'évéque et de son clergé sur les biens que la république possédait au pays de Gex. Luilin avait déjà obtemi plusieurs audiences ; mais , grâce h l'activité déployée en sens contraire par le nonce du pape , il n'était pas encore parvenu h faire reconnaître les droits de ses commettants lorsque d'Aranthon arriva. Pour contre-balancer l'influence du nonce, du confesseur du roi, et de la reine-mère, qui travaillaient sans relâche en faveur des prétentions* de l'évéque, Luilin se fit appuyer par les cantons évangéliques et par les principales puissances protestantes. Ainsi soutenu , il obtint d'exposer son mandat devant le Conseil des ministres, et une
assemblée se tint h cel effet vers la fin de juillet chez l'un d'eux.
Luilin plaida avec tant de chaleur dans cette réunion la cause dont il était chargé, que l'intendant Bouchu, qui était présent, craignant l'effet de son discours, Tinterrompit pour exposer les faits ^ sa manière , et pour se justifier en quelque sorte de la teinte peu favorable que le plaidoyer de Luilin devait avoir imprimée à la mission qu'il venait d'accomplir. Le député genevois, qui ne connaissait pas son interrupteur, répondit vivement, et Ton fut presque obligé d'intervenir pour empêcher la discussion de s'envenimer. Peut-être est-ce au ressentiment de cette dispute que l'on doit attribuer \e caractère de violence et d'iniquité dont furent tout particulièrement empreints depuis cette époque les rapports de l'intendant de Bourgogne avec les réformés du pays de Gex.
Quoi qu'il en soit, après cette assemblée, la cause fut remise entre les mains du maître des requêtes Poncet , commissaire nommé pour l'examen des raisons des deux parties, et si peu favorable aux protestants qu'il se donna mille peines pour faire pencher la balance du côté de l'évêque d'Annecy. Les représentations de Luilin et les instances de l'avocat Roch , député des Eglises de Gex, ne purent l'emporter sur les intrigues de d'Aranthon. Pour n'être pas' soupçonné d'exagérer, dans l'exposition des démarches de ce dernier, nous terminerons le récit de cette négociation par les lignes suivantes, empruntées k une biographie de ce prélat, due à la plume d'un ecclésiastique romain: c( Le Roy assigna un jour de Conseil pour juger celte affaire, qui fut intimée à l'Evêque de Genève et à ses parties. L'Ëvéque «en alla d'abord donner avis a la Reine Mère, qui fit appeller ff une partie des Juges à qui Elle recommanda fortement les in- « térêls de l'Evêque. Mais Elle dit k Monsieur de Lionne , qui (( devoit être un des principaux: Le Roy veut juger ce matin le « différent de Monsieur l'Evêque de Genève. Cette cause regarde a uniquement la gloire de Dieu et celle de la Religion ; prenez
« garde comme vous vous y prendrez ; car je sçay les sentiments « de Monsieur mon Fils ^>
Ces recommandations ne furent pas inutiles ; car, après l'examen de la cause, le Conseil royal rendit l'arrêt suivant, dont nous reproduisons textuellement le dispositif:
€ Le Roy estant en son Conseil , faisant droit sur iesdites «c Requestes, a déclaré et déclare le dit Edict de Nantes n*avoir < lieu audit Bailliage de Gex , réuni h la couronne postérieurec ment à iceluy; et neantmoins pour quelques considérations ff particulières , et de grâce , ordonne que lesdits habitans de ff la Religion P. Reformée continueront l'exercice public de leur «Religion ik Sergy et \k Fernex, en la mesme manière qu'il s'y cfail k présent, sans qu*ores ni h l'avenir ils y puissent estre a troublez ui inquiétez, pour quelque cause, prétexte et occasion « que ce soit ; ni aussi , que lesdits habitans de la dite Religion «Pi Reformée sous prétexte d'Arrests, Ordonnances des com- « mîssaires , ou autres actes , tels qu'ils puissent estre , preten* «dent à l'avenir augmenter ledit nombre. Ce faisant , Sa Maajesté a ordonné et ordonne que les autres Temples qui sont «audit païs, seront incessamment ruinez et démolis. Faisant c défenses ausdits habitans de s*y assembler, ni de faire aucun « exercice de leur Religion esdites places et es environs et ail- «leurs, qu'èsdits lieux de Sergy et Fernex, à peine d'estre (E procédé contre eux extraordinairement, comme perturbateurs «du repos public: Et eu conséquence, sur l'appel de l'ordoncnance dudit sieur Bouchu du 13 Février dernier, a mis et « met les parties hors de cour et de procès. Comme pareille- « ment à l'esgard desdites procédures criminelles et informations « faites par le dit Lieutenant-général de Bresse , contre aucuns « de la Religion P. Reformée audit pais, Sa Majesté a icelles à « soy évoqué , et sur le tout mis les parties hors de Cour et de « procès. Et avant faire droit sur le surplus des autres demaudes
* Vit* de Mess. Jean d*Âranthon, p. 96.
«coDteDues esdils procès -verbaux desdils Sieurs Boucbu et de cFernex, ordonne, que dans quinzaine pour toutes préfixions € et délais, saris autres forclusions, ni signification de Requeste, « les parties contesteront plus amplement par devant le Rapporcteur du présent Ârrest, escriront et produiront tout ce que cbon leur semblera , pour à son rapport estre par Sa Majesté «fait droit sur les dites demandes, ainsi qu'il appartiendra par f raison. Ordonne Sa Majesté au Gouverneur, Lieutenant en la «dite Province, comme aussi audit Sieur Intendant de Justice, « Police et Finances en icelle, de tenir la main à l'exécution du « présent Arrest. Enjoint au Bailly dudit païs, et aux Officiers «sur lesdits lieux , de prester mainforte, ^ ce que le dit j^rrest c soit pleinement exécuté , nonobstant oppositions ou appellan tions quelconques , et sans préjudice d'icelles : dont , si auacunes interviennent. Sa Majesté s'en est réservé la connois- <i sance, et icelle interdite Si toutes autres Cours et jurisdictions. a Et afin que la grâce accordée ausdits habitans de Gex de la « Religion P. Reformée , pour l'exercice de leur Religion, escdits lieux de Sergy et Fernex, soit une loy ferme et stable à c toujours, sans qu'il soit loisible de part ni d'autre d'y contre- « venir. Sa Majesté ordonne, que toutes Lettres Paitentes et c Déclarations à ce nécessaires seront expédiées, et icelles adresc sées au Parlement de Bourgogne. Fait au Conseil d'Estat du c Roy , Sa Majesté y estant , tenu k Saint-Germain en Laye , le aie 23. jour d'Âoust 1662. — Signé, Phelipeaux ^ i>
Le coup décisif était porté, et l'on prévoit sans peine ce qu'un pareil acte renfermait pour les protestants du pays de Gex de persécutions et d'injustices. Les considérants de cet édit n'étaient qu'une reproduction presque littérale des plaidoyers de la partie catholique, et notamment d'un manifeste intitulé : La vérité de ce qui s'est passé sur le fait de Vexercice de la Religion P. Réformée aux pais de Gex. Ce manifeste, com*
* Voir Benoist, Histoire de Tédit de Nantes, t. III. no LU des Pièces justificatives.
posé par quelques ecclésiastiques du diocèse, résumait en effet, soit pour Tart, soit pour la perBdie, tout ce qu'il y avait de spécieux et de mensonger en même temps dans l'argumentation du parti. Nous n'écrivons pas dans un but polémique , et le temps nous empêche de faire connaître en détail lout le tissu de ce pamphlet ; nous nous bornerons \k remarquer que la tactique du clergé romain consistait en 1662 h enlever aux réformés du bailliage l'appui de ce même édit de Nantes que François de Sales leur avait imposé au commencement du siècle; ainsi , après leur avoir retiré la protection des lois sous le bé* néOce desquelles le pays de Gex avait été incorporé à la France, le parti ultramontain leur arrachait l'édit même dont il s*était servi pour cet effet.
Mais les réponses des protestants furent aussi rendues publiques. Dès l'année précédente , Elienne Duval , avocat h Gex, et Tun des anciens du Consistoire de cette ville , et peu après, Osée Gautier, pasteur de Chalex, avaient puisé dans les archives de la république de Genève les documents nécessaires pour établir solidement les droits des réformés contre les prétentions du clergé romain ; leurs recherches avaient été nlilisées dans la rédaction du factum présenté au Conseil royal , à la fin de mars 1662, par les députés des Eglises à Paris. Ce fui sur ces malériaux et sur d'autres encore qu'un homme d'un haut mérite, Pierre Loride , seigneur des Gallesnières, avocat au Conseil d'Etat et au Conseil privé du roi, rédigea et publia, peu de temps après l'arrêt du 23 août, le mémoire intitulé : Estât de l'affaire pendante aux Conseils du Roy entre les habiians du baiUiage de Gex faisant profession de la Religion P. Réformée^ et les Ec-' clesiastiques du dit pais ^. Ce mémoire, auquel nous renvoyons nos lecteurs, est l'un des documents les plus curieux et en même temps l'un des plus exacts qu'on puisse consulter pour l'histoire des Eglises du pays de Gex ; sa démonstration de l'illégalité
* Bibliothèque publique de Genève.
de l'arrél du 23 aoûl , que nous appeilerous Varrêt fatal , ne saurait laisser aucun doule ; et si l'on peut faire quelque reproche à l'auteur , c'est d'avoir représenté sous des couleurs trop flatteuses les bonnes dispositions des princes de la maison de Bourbon envers les réformés français; mais les paroles louangeuses étaient alors, comme tout concourt à le démontrer, une sorte de formule obligée à laquelle les protestants devaient nécessairement se soumettre, et sans laquelle ils n'eussent rien obtenu. L'argumentation de Loride se résume dans ce dilemme: Pour agir légalement envers les prolestants du pays de Gex, il faut : ou leur rendre la garantie des traités dont ils jouissaient avant leur adjonction k la France, — ou les laisser sous la protection de l'édit de Nantes.
Si notre plan nous le permettait , nous entrerions volontiers dans l'examen plein d'intérêt de cette discussion, où ressort, sous le jour le plus brillant, tout le talent de son auteur; mais l'analyse du plaidoyer de Loride nous écarterait de notre sujet.
Il est h regretter que nous ne possédions qu'un petit nombre de données sur cet avocat des protestants; cependant, ce que nous ne devons pas oublier, c'est que Loride n'était pas seulement un homme habile; c'était encore un homme désintéressé. Longtemps il défendit à la cour de Louis XIV la cause de ses coreligionnaires , sachant fort bien que les Eglises épuisées dont il se faisait le protecteur n'étaient pas en état de le récompenser de ses services, ou ne pouvaient les reconnaître que bien faiblement. Il consacra ses talents avec non moins de zèle à la défense des intérêts de Genève, et nous lisons dans les registres du Conseil de cette ville, en date du 10 janvier 1666, le don qu& lui fit la république d'une médaille en reconnaissance des longs services qu'il avait rendus gratuitement à Jean Lullin durant son séjour à Paris.
Cependant, si la destruction des temples du pays de Gcx fut résolue, on n'enleva point k la république de Genève les biens
et les dioTies qu*ellé possédait dans le bailliage. Les cantons évangéliques , l'électeur palatin, l'électeur de Brandebourg , le landgrave de Hesse, le roi de Danemark et les Etats-génératix de Hollande appuyèrent avec force les droits de la république et les démarches de Franconis, nouvellement député par elle pour aider Lullin, qui lui-même était tombé malade ^ Paris.
Après la publication du mémoire de Loride , un dernier effort fut tenté par les protestants du pays de Gex pour empêcher l'exécution de la sentence qui les frappait ; ce fut le recours k l'intercession de leurs anciens maîtres, les seigneurs de Berne. Ils exposèrent à ces derniers que Tédit de Nantes ayant été supprimé dans le bailliage, les habitants devaient être nécessairement replacés sous le régime des lois auxquelles ils étaient soumis auparavant; en conséquence, ils les supplièrent de venir k leur aide en réclamant auprès du roi la Gdèle observation des garanties obtenues par leurs ancêtres concernant le libre exercice de la religion réformée dans le pays \ Mais il n'était plus temps; avant que les Bernois eussent pu entreprendre aucune démarche , une ordonnance du gouverneur de la province, en date du 27 septembre, prescrivit la mise à exécution de l'arrêt.
L'évéque, satisfait de sa victoire, laissa pour le représenter k Paris l'abbé de Brisacier, et rentra dans son diocèse, a6n d'assister à la démolition des temples. L'intendant Bouchu le suivit de près; il partit pour le pays de Gex, escorté de vingt cavaliers de la compagnie des gardes du prince de Condé , de vingt archers et de quinze gardes du sel des maréchaussées de Bresse, de Bugey et de Bourgogne, petite armée capable d'écraser toute résistance. Le 26 novembre, il arriva k Gollonges, et logea tous ses soldats dans les habitations des réformés.
* Lettres des pasteurs de Gex aux seigneurs de Berne, 29 août, 28 octotobre, ^8 novembre 1662. (Arch. Bem.) — Lettre du prof. Turrettin au pasteur Ulrich, 17 novembre 1662. (Archiv. de Zurich.)
Mais lorsqu'il s'agil de porter la maio sur les vingt-trois temples protestants, «i il ne se trouva point de maçons ni de charpemiers ce dans tout le pays de Gex qui voulussent travailler à cet ouvrage ^ ; d aveu naïf du biographe de notre évéque, et qui confirme bien ce que nous avons dit plus haut du petit nombre des catholiques dans le pays. Celte difficulté n'arrêta point l'intendant; il s'adressa, pour la lever, à d'Âranlhon, qui Tatlendait h Gex; celui-ci se hâta de faire arriver dans le bailliage une centaine d'ouvriers du Bugey^, en sorte que, dès les derniers jours de novembre, tout se trouva prêt pour la démolition.
On comnfença par abattre le temple de Gex , remarquable par sa grandeur et par la beauté de son architecture. Le 28 novembre, dès le malin, le bailli ayant publié Tarrét du Conseil, l'évéque et l'intendant, suivis des hauts dignitaires ecclésiastiques du diocèse et d'un nombreux cortège de moines et de prêtres, s'avancèrent vers l'édifice sacré. Le bàliment fut aussitôt entouré de gardes, «tant pour empêcher la confusion que a: pour rendre l'action plus célèbre, d Les ouvriers, animés par leur zèle pour la religion catholique, autant que par l'amour du gain, posèrent des échelles en plusieurs endroits. cDes eccctésiasliques, poussés du même zèle, se joignirent k eux, <K moulèrent aussi à l'échelle , » et prirent part aux travaux des démolisseurs. « Les charpentiers, > dit la relation d'un auteur
* Vie de Mess. Jean d'Âranthon, p. 100.
• Un paysan de Meyrin , nommé George Vinarre , qui s'était fait catholique , prit part avec ces ouvriers étrangers à la démolition des temples du pays de Gex. Cet homme se trouvant à Genève certain dimanche du mois d'août 1663, eut la sottise de se vanter publiquement de cette action et de dire qu'il s'aiderait un jour à démolir les temples de la ville ; cette forfanterie lui attira des injures et des coups; quelques enfants le poursuivirent jusqu'à Châtelaine en l'appelant révolté (apostat). Arrivé à Meyrin, il se plaignit au curé, et l'insigne malice de ce prêtre fit de cette dispute de carrefour une affaire d'Etat ; quinze ou seize mois après, en 1664, Louis XIV en écrivit encore à la république. Ce paysan est probablement le seul indigène qui se soit prêté aux travaux de démolition. {Heg. du Conseil de Genève.)
catholique qui parait avoir été témoin de cette scène', «les
< charpentiers furent bientôt stir le toit qu'ils jetèrent 2i bas pen- « dant que les trompettes faisaient retentir l'air de leurs fanfares
< et les catholiques de leurs cris de joie, beaucoup plus agréables «c que le chant des psaumes de Marot. Le toit étant précipité, a on attaqua les murailles; les uns les perçaient k coups de mar- € teaux ; les autres les sappaient , quelques-uns avec le bélier «les enfonçaient, et tous avec une fureur incroyable les renver- « sèrent en présence de M. Tinlendant , qui les animait par les
< louanges qu'il leur donnait , et par les pièces d'argent qu'il c distribuait k ceux, non qui faisaient le mieux, mais qui dé/ot- « saimt le plus. » Madame l'intendante voulut aussi récompenser elle-même l'ardeur des ouvriers, et ses libéralités envers eux lui attirèrent plus tard les félicitations de Tévèque.
Les protestants, consternés, contemplaient avec l'accablement du désespoir la chute de leur maison de prière; les cris et les sanglots qu'ils ne pouvaient retenir étaient la seule expression de leur douleur; la présence de l'intendant élonflait toute autre plainte. Une vieille femme seule laissa échapper ce cri d'angoisse et d'indignation : c Etemel^ dors-tu? » L'intendant voulut la faire punir sur-le-champ ; son épouse , malgré son zèle pour le triomphe de la foi romaine, montra moins de dureté, et obtint la grâce de cette femme *.
La destruction des autres temples protestants du pays suivit de près la chute de celui de Gex. Dès le lendemain, d'après les ordres de l'intendant, on commença k répéter de village en village la scène qui s'était passée dans le chef-lieu. La relation catholique que nous avons citée nous a conservé les détails suivants sur la manière dont s'exécutèrent ces démolitions : <c Le cr 29, sur les plaintes que l'on fit ik M. l'intendanl que les hu-
< guenots de Divonne avaient enlevé, pendant la nuit, les ma-
* Nous citons cette relation d'après ^rossorrf, qui en donne un extrait dans son Histoire du pays de Gex, p. 339 et suiv.
* Vie de Mess. Jean d*Ârantlion, p. 101.
c lëriaax et les haches a quelques charpenliers, il ordonna sur- « Ic-champ que les archers et les ouvriers iraient à Divonne « pour vivre aux dépens des calvinistes de ce village jusqu'à ce a que le temple fût entièrement rasé. Ce coup d'autorité abattit c trois temples h la fois ; car les voisins huguenots appréhen- « dant les grands frais qu'ils souffraient par le logement de tant (t de personnes, prirent le parti de détruire d'une main ce « qu'ils avaient bâti de l'autre, vengeant eux-mêmes le crime c qu'ils avaient commis en élevant des temples à l'hérésie. Ainsi a les temples de Versoix, de Grilly et de Gollex furent démolis « par les seuls sectateurs de Calvin , pendant que nos ouvriers a abattaient ceux de Divonne, de Cessy et de Segny. 3» Un gros chat-huant, qui sortît du temple de ce dernier village au moment où les charpentiers montèrent sur le toit, donna du diver' tissement aux spectateurs et grand sujet à la raillerie, d'autant plus quUl prit son vol du côté de Genève*.
€ Le 30 novembre , jour de St-André , M^^ l'évéque de Ceci nève donna la permission de travailler à une œuvre si avauT « tageuse à la gloire de Dieu , et fit concevoir que c'était par- « failement célébrer la fête de ce grand apôtre que de renverser « ces lieux infâmes dans lesquels la croix de Jésus-Christ et de ff son disciple avait été si souvent outragée. C'est ce jour de « fête qui causa un grand sujet de tristesse à Genève , parce c qu'on alla démolir le temple de Sacconex , le plus proche de « ses portes et à la portée de ses canons. — Ce même jour, « on rasa les temples de Sauveruy , de Pouilly , de Pregny, de € Chevrier^ et de Pougny. — Le l®*" de décembre, on abattit
* Nous empruntons ce détail à une notice de M. le pasteur A, Crottet sur les Préludes de la Révocation de ledit de Nantes dans le pays de Gex, (Bull, de la Soc. dllist. du protest, franc., t. I, p. 292.) Dans ce travail, M. Crollet raconte la démolition des temples d'après un imprimé déposé aux archives départementales de Poitiers ; la relation catholique renfermée dans cet imprimé est identique à celle que M. Brossard a eue à sa disposition , mais dont il s'est borné à donner l'extrait dans son livre.
' Nous ajoutons, d'après le récit de M. Crottet, cette localité omise dans la relation citée par M. Brossard.
c ceux de Vernier , de Meyrin , de Thoiry , de Crozel et de St* € Jean. — Le 2 de décembre, on démolit ceux de Peron, de « Farges, de Collonges, de sorte que tous les temples furent c rasés, à la réserve des deux où l'hérésie fut contrainte de se c retrancher. »
Cette dernière assertion n'est pas entièrement exacte; en eflet, la chapelle de Crassier ne se trouve pas mentionnée dans Ténumération des temples démolis, et Ton peut supposer que Tinleudant se contenta d'exiger du seigneur du lieu, auquel elle appartenait, que le culte n'y serait plus célébré. Un autre temple échappa encore à la destruction : ce fut celui de Chalex. Une partie de ce village relevait , comme nous l'avons dit , de la souveraineté de Genève et faisait partie du mandement de Peuey; le temple qui dépendait du fief de Dardagny était dans le même cas. Il avait cependant été muré le 17 février; mais les instances des seigneurs de Genève empêchèrent qu'il ne fût démoli comme les autres temples du bailliage. Les nobles Colladon et I^ Fort, députés ik deux reprises auprès de l'intendant, prvinrentf par une protestation solennelle, à faire respecter la propriété du seigneur de Dardagny; il fallut toutefois accorder qu'on ne prêcherait pas dans le temple de Chalex, ce qui rendit cette démarche inutile pour les intérêts religieux des réformés du pays de Gex.
Ainsi, sur les vingt-cinq temples du bailliage, vingt et un furent démolis, deux autres fermés, et depuis Crassier jusqu'au fort de TËcluse, il ne resta plus aux protestants que deux modestes enceintes dans lesquelles ils fussent autorisés ^ se réunir pour prier encore.
Ces nouveaux malheurs des réformés du pays de Gex répandirent au loin l'alarme et la tristesse. Le Conseil de Genève donna des instructions spéciales à Gédéon Flournois, pasteur de Moins, et à Philippe Desprez , pasteur de Chancy , pour le cas où l'autorité française voudrait faire quelque tentative sur les cures dont ils étaient en possession. La Compagnie des |>asteurs,
qui avait suivi avec intérêt le sort des Eglises du pays de Gex, fit rédiger par son secrétaire un récit des événements qui venaient de s'accomplir; et par ses soins, le 4 décembre, l'Eglise de Genève , conjointement avec celles de Suisse , célébra un jeûne pour implorer la protection divine sur les fidèles persécutés.