‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 103 sur 190 · P. de Vaux-Cernay, L, LI, LU · texte numérisé non relu

P. de Vaux-Cernay, L, LI, LU

rostres des vaisseaux romains, s'accrochèrent aux créneaux. Il ne s'agissait plus que de monter à l'abordage. Il paraît que les calabres albigeoises lancèrent des rochers , firent voler en débris les passerelles aériennes, et que les guerriers qui les montaient tombèrent dans les fossés. Mais le château de bois ne lâcha pas la cité de pierre. Seulement le combat descendit de l'escalade aventureuse des guerriers à la sape lente et tenace des mineurs. Couverts d'une carapace métallique, les mineurs se mirent, comme des taupes, à trouer le vaste rempart. Vainqueurs sur les cimes, les assiégés s'efforcèrent d'écraser l'attaque qui renaissait à la base des murs. Ils cherchèrent à briser la coupelle d'airain sous le poids des rochers, à la percer par le choc de pieux aigus et armés d'un bec de fer, pour que les travailleurs reçussent, par les fissures, des flots d'huile bouillante, de résine liquide et de plomb fondu. Le bouclier de bronze résista; les sapeurs se logèrent dans le mur, et pendant ce combat de pics, de lances, de flèches, d'arbalètes et de balistes pour balayer les murailles, l'abbé de la Case-Dieu, suppléant des légats , les évêques de Carcassonne, de Toulouse, de Paris, tout le clergé de la croisade, entonnèrent avec un féroce enthousiasme le Veni Creator Spiritus. Chose étonnante, mais qu'explique l'imagination et le pouvoir du mystère, ces hommes, que n'émouvaient ni le fer ni le feu, furent troublés par ces chants, abattus par cette psalmodie, qui leur semblait avoir quelque chose de surnaturel ; quand la brèche fut ouverte, ils laissèrent paisiblement entrer l'ennemi, le pil-

lage et le massacre, tendant leurs mains aux fers et leur âme à la mort. Ils croyaient avoir assez fait pour le martyre l.

Lavaur fut pris le jour de l'invention de la Sainte- Croix, ce qui parut une intervention directe de Dieu en faveur des champions de la croisade (3 mai 1211). Ainsi tomba cette forteresse, héroïque par sa défense, car elle résista deux mois à quinze mille croisés commandés par Simon de Montfort, plusieurs princes français, et allemands, un grand nombre d'évêques, parmi lesquels ceux de Toulouse et de Paris, vingt légats du Saint-Siège; héroïque et sainte par le martyre, car le massacre fut à peu près universel. Les croisés, entrés par la brèche, firent main basse sur toute la population effarée et hurlante de rue en rue. Après le massacre, on découvrit quelques femmes retirées avec leurs enfants dans une maison : c'était la mort. Un chevalier demanda leur grâce et l'obtint de Montfort. C'est le seul acte d'humanité signalé dans ce carnage, et il ne vint pas d'un prêtre. Lavaur était un refuge d'hérétiques. On y trouva quatre cents parfaits; on les brûla, dit un moine, avec une immense joie. La joie des mourants ne fut pas moindre; on leur offrit d'embrasser la foi romaine; ils préférèrent la mort, et, se donnant le baiser de paix, s'élancèrent dans le bûcher co lossal 2.

Montfort fit prisonnier Améric de Laurac, défenseur de Lavaur, et quatre-vingts chevaliers qui, dé-

Page 1