P. de Vaux-Cernajt
dehors, attaqua le camp, et qu'un second combat nocturne eut lieu sur le gravier du Tarn. Le revers septentrional de la haute colline de Moissac forme un sol tourmenté, coupé de profonds ravins, couvert de vastes forêts, labyrinthe sauvage qui était le repaire d'une race de pâtres féroces, dont le banditisme héréditaire pouvait, sous un noble et vaillant baron, tourner en héroïsme patriotique. Malause devait être le camp de Pépios; c'est de ces bois qu'il sortait le soir, qu'il fondait sur l'ost des croisés comme un milan, et livrait ces combats prodigieux de 500 hommes contre 15,000. « Le comte de Montfort s'en vient, dit Guillaume de Tudelle, éperonnant sur le sable, portant son écu et sa bannière au lion. Mais voilà qu'à l'issue d'un hallier on lui tue son cheval. Il tombe, et restait prisonnier sans G. d'Encontres' Foucaud de Marli et le comte Gui. En rang de bataille, ils viennent d'un tel élan qu'ils délivrent le comte1. * Le combat s'engage autour du géant abattu, tirant avec des crochets le colosse de fer. Simon fut blessé au talon. Sa mort eut terminé la guerre. La gloire en fut resté» à l'ardent et implacable Pépios. Le chroniqueur monastique se tait sur cette aventure quasi tragique du chef de la croisade.
Mais quelque grande et merveilleuse que fût la bataille, les Moissagais manquèrent la machine et le comte, le chat et le lion. Le lendemain, le chef blessé et l'engin endommagé ne purent pas évidemment recommencer le combat. Pierre de Vaux-
%. G. de Tudelle.
Cernay, qui prétend le contraire, veut évidemment donner le change sur l'échec de son héros. Simon attendait un ost considérable de croisés venant de Gahors. Pépios, fumant encore de la mêlée nocturne de Moissac, et le jeune infant de Foix, en vedette à Montauban, l'attaquèrent en tête et en queue, vers le confluent de l'Aveyron et du Tarn. Lje capitaine, sabré et culbuté, se fortifia néanmoins avec ses débris dans un château voisin. .Mais Baudoin de Toulouse, envoyé à sa rencontre, le dégagea et le ramena le soir même au camp avec huit chevaliers pris sur l'ennemi. C'est pour garder ces cantons et pour tenir en respect Moissac et Montauban que fut construite plus tard, dans un site magnifique, la forteresse de la Française. Quand nous rêvions, écoliers insoucieux, sur ces romantiques rivages du confluent, nous ne nous doutions pas que ces molles prairies de Gos, de Saula, de Villamada, avaient été foulées par des charges chevaleresques et ensanglantées par des batailles épiques. Nous retrouvons tardivement sous leurs herbages des tronçons de lances, et les vieux clairons rouilles du xne siècle. Hélas ! nous respirions à notre insu l'âme de nos pères dans le sang des roses.
Montfort, avec ces nouveaux venus, put compléter l'investissement de Moissac. Il fit jouer tous ses engins, et sous leurs chocs incessants un énorme pan des murailles s'éboula dans le fossé, qu'il combla comme pour disposer l'assaut. Les chefs se tenaient prêts, le prince de Sidon , le comte Baudouin, Lambert de Groissi, à la tête de leurs bataillons.
Gai et Pierre de Vaux-Cernay haranguaient les rangs armés. L'archevêque de Reims, les évêques de Toul, de Toulouse et d'Albi, l'archidiacre de Paris et l'abbé de Moissac, sur le penchant de la colline, les pieds nus, en surplis blancs, précédés de la croix et des reliques des saints, entonnaient le Veux, creator Spiritus. Dès qu'ils recommencèrent, pour la troisième fois, le verset : hostem repellas longius, les assiégés abandonnèrent les barbacanes et s'enfermèrent dans l'enceinte des murailles l. Les croisés s'élancèrent sur la vaste brèche. Bloqués et refoulés, les défenseurs n'avaient plus qu'à se rendre ou qu'à combattre jusqu'à la mort. Ils avaient vu venir au camp les députés de Castel-Sarrasin, de Verdun-sur-Garonne et de tous les châteaux des alentours, implorant la paix. 11 est une contagion de la lâcheté; les faibles entraînèrent les forts, ils négocièrent secrètement la reddition de leur cité. Montfort voulait l'assaut, le pillage et le massacre. L'abbé, qui ne pouvait consentir à la totale subversion de sa ville abbatiale, intercéda. Les évêques et surtout les princes intervinrent aussi, non par humanité, mais pour épargner le sang des croisés et la chance des combats. Montfort enfin consentit, et n'exigea que le sang des routiers et un rachat de cent marcs d'or. Moissac livra ses défenseurs qui furent égorgés très avidement; ils étaient trois cents. Ce fut un dernier combat. Montfort rendit à l'abbé son monastère, garda pour lui la forteresse, fit hommage
i. P. de Vaux-Cernay.
de la ville au cénobite, et se substituant au comte de Toulouse devint abbé-cJievalier de la grande abbaye carlovingienne. Moissac fut assiégé entre l'Assomption et la Nativité de la Vierge, (15 août- 8 septembre) et tout l'honneur de la victoire fut rendu à la Mère de Dieu, générale de la croisade *.
Moissac put faire ses vendanges, et fouler ses raisins dans ses pressoirs rouges de sang. Moissac ne se montra ni mou ni flétri comme une grappe desséchée ; mais, fier vigneron, il vendangea vaillamment la croisade, cette vigne sauvage du cep de Gommorrhe, qui ne produit que des grappes de sang et de fiel, mûries sur un soupirail de l'Enfer. Moissac a sa strophe glorieuse dans l'épopée romane. Sur cette strophe planent néanmoins une lumière et une ombre ;* la lumière, c'est la défense héroïque ; l'ombre, c'est l'abandon de ses magnanimes défenseurs.
Au jour de l'expiation, sur l'emplacement du donjon, le champ du massacre, sur ce plateau culminant qui domine la cité, la grève, le fieuve, théâtre de leurs exploits, Moissac dressera une pierre funèbre et triomphale aux trois cents Spartiates du Paraclet. On inscrira sur ce trophée réparateur : Aux trois cents citoyens qui , pendant vingt jours , défendirent Moissac contre vingt mille croisés, au nom de la patrie, de la justice et de Dieu.
Ces vaillants faidits appartenaient évidemment au camp du Quercy. Nons en connaissons le chef régional, Rattier de Gaussade, et son troubadour, Ber-
i. P, de Vaux-Cernay, 63.
nard de Montcuc. Pépios y représentait le comte de Toulouse ou de Foix. C'est alors probablement que les côtes septentrionales de Moissac reçurent des croisés la flétrissure indélébile du nom de Malause, car le patriotisme fut toujours un crime aux yeux de la théocratie romaine. L'Infant de Foix recueillit dans Montauban les débris traqués du camp de Malause, les compagnons de Pépios.
Montfort, vainqueur de Moissac, s'élança dans cette vaste presqu'île du Tarn et de la Garonne. Tous les châteaux tombaient devant le galop de son cheval. Dans cette plaine immense, Montauban seul resta debout et fier. Simon distribua ces places à ses capitaines : Montech au comte Baudouin, Castel-Sarrasin à Guil. d'Encontres, Verdun-sur-Garonne à Pierre de Saissi ; puis il marcha sur Montauban. L'Infant de Foix s'y était enfermé avec Pépios, Rattier, Montcuc et cent chevaliers. Montauban, la clé des vallées du Tarn, du Tescou, de l'Aveyron et des plaines de la Garonne, était protégé par ce lâcis de fleuves, son monticule fortifié, et l'héroïsme imberbe de l'Infant de Foix , qui avait alors vingt-trois ans, comme son descendant, le vainqueur de Ravennes. Montfort recula malgré ses vingt mille croisés, et, comme pour se venger du jeune héros, il s'élança sur le pays de Foix qui venait de se soustraire à son joug, et où il ne lui restait plus que Pamiers, cerné même par les comtes de Foix, de Toulouse et de Gommenges.
Les trois princes, apprenant la marche de Mont-
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fort, abandonnent Pamiers et s'enferment dansFoix. Enguerrand de Boves rentre sans coup férir à Saverdun. Ii se porte à la rencontre d'un corps d'Allemands venant de Garcassonne et le conduit à Pamiers. ! Simon, après la jonction de toutes ses troupes, marcha contre le capduel ou la capitale du comté. Foix était inexpugnable sur son roc fatidique. 11 se brisa contre Foix, comme naguère contre Montauban. Mais le pays se soulevait derrière les sabots de son cheval. Il redescendit l'Ariège, reprit Hauterive abandonnée, et d'un bond s'élança sur Muret. Les habitants brûlent le pont de bois de la Garonne; le ileuve, gonflé par les pluies de l'équinoxe, l'arrête. Montfort lance son cheval dans le courant rapide et tournoyant. 11 passe à la nage, suivi de quelques chevaliers, et rentre dans Muret désert. Il court au pont, éteint l'incendie qui le dévore, et voit l'armée de pied sur l'autre bord. « Je veux retourner à l'ost des pèlerins, dit-il à Gui de Lévis. — Eh! quoi, s'écrie le maréchal, toute la chevalerie est dans la place; il ne reste plus de l'autre côté que la pédaille ! Nul ne peut impunément passer le fleuve débordé. Vous y serez enveloppé et tué par les Toulousains. » Mais le comte : « A Dieu ne plaise que je suive vos conseils. Les pauvres du Christ sont exposés au glaive de ses ennemis, et moi je resterais dans le fort ! Advienne de moi selon la volonté du Seigneur! J'irai , certainement , et resterai avec les pèlerins. » Il retraversa le fleuve , et resta dans le camp jusqu'à ce que le pont fut rétabli. « 0 grande prouesse de ce prince ! » s'écrie avec raison son
biographe l. Dieu, certainement, avait fait de Montfort un héros; Rome en fit un Attila.
Les évêques de Commenges et de Conserans l'entraînent dans leurs cantons II reprend Saint-Gaudens, reçoit la soumission de la noblesse duNébausan, et va ravager le Gonserans» domaine de Roger de Gommenges, fils de Cécile de Foix. 11 redescendit à Muret, que fortifiait l'évêque de Garcassonne, et fit le dégât, du côté du sud, jusqu' aux portes de Toulouse, tandis que le comte Baudouin, Gui de Montfort et le châtelain de Verdun ravageaient du côté du nord. Pierre de Vaux-Cernay lançait ses objurgations prophétiques contre la Babylone du midi, défendue par tous les proscrits de Béziers, de Garcassonne et de Toulouse. Toulouse était tellement remplie de toute cette chevalerie des forêts qu'elle avait changé en étables et en écuries les cloîtres, où les barons campaient dans les cellules des cénobites. « 0 Toulouse! vrai nid d'hérétiques! 0 tabernacle de voleurs ! » s'écrie le moine furibond 2.
Il poursuit le comte de ses clameurs frénétiques : « Ramon, déshérité en juste châtiment de ses péchés, a perdu toutes ses possessions, hors Toulouse et Montauban; il s'est enfui près du roi d'Aragon pour lui demander conseil et secours, afin de les recouvrer par son aide. 0 juste jugement du très juste Seigneur ! 0 véridique sentence du très miséricordieux frère Pierre de Castelnau!... Ce misérable comte toulousain, après avoir fait tuer ce très saint