CHAPITRE IV
Le roi d'Aragon cède Montpellier à son beau-frère Guilhem IX.
— Il veut s'allier à la maison de France. — Il défie Montfort.
— Il est condamné par Innocent III.
Le roi d'Aragon, dégoûté depuis longtemps de la reine Marie, dit un moine, s'efforçait de la répudier; sa double ambassade à Rome et à Paris n'avait d'autre but que d'obtenir du Pape son divorce, et de Philippe-Auguste une alliance avec une princesse de France.
Jamais union plus mal assortie que celle du roi et de la reine d'Aragon. Marie était hideuse, Pierre était un prince superbe. Elle était d'une bigoterie byzantine; lui, s'était ouvert aux idées nouvelles. Elle s'était déclarée pour la Croisade et avait livré son fils à Simon de Montfort ; il était l'adversaire de Montfort, l'ennemi des Croisés et l'Agamemnon des princes pjTénéens. Ce fut pour s'attacher un nouveau confédéré qu'il céda à son beau-frère et cousin Guilhem IX, qui les disputait à Marie comme fiefs mâles, la ville et le comté de Montpellier.
Ce procès des infants de Montpellier était pendant depuis dix ans en cour de Rome. Innocent III avait d'abord reconnu les droits de Marie ; puis il avait penché vers Guilhem qui se serait reconnu vassal du Saint-Siège. Le roi d'Aragon l'enlevait au Pape et le rattachait à la cause nationale par la cession de Montpellier.
Cette cession fut faite à Toulouse (avril 1213) en présence des comtes de Toulouse, de Commenges, de Foix, de Roussillon, et des Ricos Hombres de Catalogne et d'Aragon, de la suite du Monarque. Marie était donc menacée dans son mariage et dans son domaine, dans sa légitimité et dans son rang royal. La reine, pour défendre son double droit, se rendit à Rome. L'affaire fut plaidée en Consistoire. Le Pape confirma la légitimité de la naissance et du mariage de Marie (février 1213). Il ordonna à Pierre II de reprendre la reine, sous peine d'excommunication. Pierre ne revit plus Marie, qui ne revint pas de Rome. Elle y soutenait un troisième procès contre les consuls de Montpellier qui ne lui payaient pas ses revenus, avaient démoli le palais comtal, et exerçaient dans leur ville les droits régaliens. Marie gagna ses trois procès contre son mari, son frère et son peuple.
Tout le monde était contre elle. Le Pape la soutint contre tout le monde; sa cause était celle de la Croisade et de Rome. Elle mourut en odeur de sainteté et fut inhumée dans la basilique de Saint- Pierre, auprès de sainte Pétronille, fille de l'apôtre. Son tombeau faisait des miracles et guérissait les malades qui buvaient une infusion de sa pierre sé-
pulcrale. On voit combien elle était chère à Rome.
Ce fut ainsi que Montpellier, retenu par ses princes dans la Croisade, entra par ses consuls dans la confédération romane. La noble et docte cité, détachée de la reine, resta néanmoins unie au bel infant. Les rois don Pedro et don Jaime adoptèrent les enfants de Guilhem. Ils combattirent dans les guerres patriotiques. Montpellier rattaché à la France, ils passèrent en Aragon et se fondirent dans des maisons espagnoles. Guilhem IX est l'aïeul de Bernard Délicios, le Savonarole de l'Albigéisme expirant.
Le mariage de Pierre et de Marie n'ayant pas été rompu par le Pape, les ambassadeurs d'Aragon ne demandèrent pas pour leur maître la tille de Philippe- Auguste, mais ils se rendirent favorable le monarque capétien. Philippe voyait avec ombrage la conquête audacieuse de Simon de Montfort. Il avait consenti à regret que Louis, son fils, prît la croix. Il devait partir pour l'octave de Pâques ; c'était convenu dans un grand parlement tenu à Paris. Philippe retint son fils et la noblesse de France, et leur croisade fut remise à l'année suivante. D'un autre côté, le Pape, ayant suspendu la Croisade chargea le cardinal Robert de Coroscon, son légat en France, d'exhorter les peuples à' se croiser pour la terre sainte; de sorte que les évêques de Toulouse et de Carcassonne, qui étaient allés, après le Concile de Lavaur, prêcher la Croisade en France, en ramenèrent peu de monde.
Le roi d'Aragon avait en partie atteint son but, qui était d'amortir la Croisade. Il avait calmé Innocent III; il voulut désarmer Montfort. De Perpi-
gnan il lui proposa une conférence à Narbonne, puis, indigné de quelque méfait, il l'envoya défier. Les catholiques prétendent que le roi ne parut ni à la conférence ni au combat. Cependant ils avouent que Montfort eut peur de tomber dans un guet-apens d'Aragonais et revint en hâte à Garcassonne ; quant au duel, ce n'est pas le roi qui eût fait défaut, car sa bravoure égalait sa force musculaire et sa taille presque gigantesque. Quant au reste, Simon hésita : il envoya Lambert de Groissi à Saragosse, pour demander au roi si le défi était véritable, lui déclarer qu'il n'était coupable envers lui d'aucune forfaiture, et qu'il était prêt à lui rendre tout légitime office de bon vassal. Il lui offrait de plus, au cas où il se plaindrait des terres conquises par les ordres du Pape et par les armes des Croisés, de s'en référer au jugement du Souverain Pontife ou de l'archevêque de Narbonne, légat du Saint- Siège. Le roi persista dans son défi. Alors Lambert tira une lettre de Montfort ; le comte ne saluait pas le monarque et le défiait à son tour : il ne lui devait plus aucun service, et avec l'aide de Dieu il se défendrait contre lui, comme contre tous les ennemis de l'Eglise... Cette lecture irrita le monarque et ses barons. Il fit retirer le héraut et réunit sod Conseil. Quelques-uns furent d'avis de citer Simon, pour rendre le service qu'il devait à son suzerain, et, s'il refusait, de mettre à mort Lambert. Le lendemain Lambert reparut devant le roi encore plus audacieux, s'offrant à défier en combat singulier quiconque prétendrait que Montfort avait offensé ce prince. Nul ne se présenta et Lambert fut renvoyé,
à la prière de quelques barons aragonais, amis de ce fier baron de France.
Cependant les députés du Concile de Lavaur étaient arrivés à Rome. Ils trouvèrent le Pontife extrêmement irrité contre Montfort insoumis aux ordres du Saint-Siège. Ils.parvinrent à retourner son esprit, grâce aux lettres des évêques aquitains qui démentaient les ambassadeurs aragonais. Innocent écrivit au roi d'Aragon une lettre menaçante (21 mai 4213). 11 lui reprocha d'avoir, lui, le favori du Saint-Siège, pris sous sa protection, contre la défense du légat, les Toulousains excommuniés. Il avait fait comparaître en sa présence les ambassadeurs d'Aragon et les députés du Concile de Lavaur; après les avoir entendus contradictoirement, il leur enjoignit d'abandonner les Toulousains.» S'ils veulent revenir à l'unité, dit-il, nous commettrons pour les réconcilier l'évêque de Toulouse. Mais nous lui ordonnons d'exterminer les hérétiques. Nous sommes également surpris et fâché de ce que vous nous avez arraché un rescrit apostolique pour faire restituer leurs domaines aux comtes de Commenges, de Foix et de Béarn, excommuniés. Nous révoquons ce rescrit subreptice. Si ces princes veulent se réconcilier à l'Eglise, nous mandons à l'archevêque de Narbonne de les absoudre. » Le Pape va dépêcher un légat a latere. Il ordonne au roi de conclure une trêve avec Montfort. Il déclare que, si les Toulousains persistent dans leurs erreurs, il fera prêcher contre eux une nouvelle Croisade. Si le roi s'oppose à une œuvre aussi sainte, qui est celle de Dieu et de l'Eglise, il ne manquera pas d'exem-
pies qui pourront l'instruire des dangers auxquels il s'expose... Innocent écrivit en même temps à l'archevêque de Narbonne, à l'évêque de Toulouse et à Simon deMontfort pour l'exécution de ses ordres.
Cette lettre à l'Eliacin révolté du Saint-Siège sent déjà la foudre. Innocent III ne pouvait changer ; la Croisade, c'était lui. Il ne pouvait pas démentir les massacres de Béziers, de Lavaur et de Carcassonne.