CHAPITRE
Toulouse et Saragosse se plaignent au Vatican. — L'Aragon réclame son jeune roi. — Don Jaimeest ramené en Espagne. — Supplice du comte Baudoin.
Après la bataille de Muret, Toulouse et Saragosse envoyèrent des ambassades auprès d'Innocent III, la première pour être protégée par le pontife contre les armes de Montfort, la deuxième pour obtenir son jeune roi, captif de Simon dans les murs de Carcassonne. Innocent envoya un légat a latere pour.régler ces questions d'Aquitaine et d'Aragon. Ce fut Pierre de Bénévent, cardinal de Sainte-Marie-en- Aquière. Il partit de Rome vers la fin de janvier
La reine Marie de Montpellier, dévouée à la Croisade, avait livré son fils, le petit don Jainie, infant d'Aragon, sortant de nourrice, à Simon de Montfort. L'infant, qui était très beau, avait été élevé à la cour de Carcassonne par la noble comtesse Alix, avec d'autres jeunes otages, entre autres Atnéric. infant de Foix, et Pierre Nolasco. neveu des Cap-de-
Porc. Il avait essayé aussi de s'emparer de Ramonet, infant de Toulouse. Ces infants étaient élevés parmi les filles du conquérant. Il espérait en placer une sur le trône d'Aragon.
Dès que les Aragonais eurent scellé le roi-martyr de Muret dans son tombeau de Sixéna, ils envoyèrent à Garcassonne pour réclamer le blond et royal orphelin. Simon refusa de se dessaisir de ce précieux gage, qu'il réservait à ses projets ambitieux. Les Catalans députèrent l'évêque de Ségorbe à Rome pour obtenir l'intervention du pontife sur le chef de la Croisade. Pendant cette ambassade pacifique , Nugnez-Sanche , comte de Roussillon, cousin du jeune roi, Guilhem de Montcade et Guilhem de Cardonne, soutenus par Améric de Narbonne-Lara, envahirent la Septimanie , qu'ils ravagèrent depuis Carcassonne jusqu'à Béziers. C'est cette irruption inattendue qui fit descendre précipitamment Montfort des Alpes du Dauphiné, Innocent III lui ordonna impérativement de relâcher le jeune monarque. Il obéit en rugissant et le conduisit à Narbonne; le légat, Pierre de Bénévent,le remit aux hidalgos de Saragosse et de Barcelonne, qui l'emmenèrent triomphalement en Espagne. Il avait alors six ans et demi et la beauté du sang d'Aragon. Il était neveu des comtes de Toulouse et de Provence, du roi de Gastille, de Frédéric II, empereur d'Allemagne, et des Commènes de Constantinople. Il fut conduit au château de Montçon, en Aragon, sous la garde de Guilhem de Montredon, grand-maître dn Temple. Il amena de Carcassonne son compagnon d'études et de jeux, Pierre Nolasco. De ces deux enfants, l'un sera n. 24
le conquérant de Valence et des^Baléares; l'autre, le fondateur de l'ordre de la Merci, pour la rédemption des captifs gémissant dans les bagnes barbaresques.
Montfort voulut châtier le vicomte de Narbonne, qui s'était joint aux Espagnols. Il ravagea le Narbonais et attaqua Améric, avantageusement posté sous ses murailles ; repoussé , poursuivi par le Lara, désarçonné par son cheval, il roula à terre comme un bloc d'airain; le grand et pesant cavalier brisait toujours les sangles et les courroies de ses harnais. Un combat s'engagea sur le corps disputé de ce colosse. Il fut enfin délivré par Guillaume des Barres, son frère utérin, un autre géant, l'adversaire de Richard Gœur-de-Lion.
Simon, rehissé sur son cheval, marche contre Toulouse, et pendant quinze jours dévaste les alentours de la métropole romane. Il combat des vignes, des vergers, des bercails, mais n'ose attaquer ses remparts» 11 vole sur Moissac insurgé, en chasse le comte de Toulouse, force le passage de. la Réole et se brise contre le Mas-d'Agénais. Il revient furieux à Narbonne sur l'ordre du légat, qui veut lui imposer la paix avec le vicomte et les Aragonais. En repassant sous Montauban, il put voir un cadavre flotter aux rameaux d'un noyer gigantesque, et dévoré par les vautours. C'était la charogne de Baudoin de Toulouse, le Sinon et le Judas du Midi, qui venait d'expier à ce gibet patibulaire le carnage de Muret et ses trahisons contre son frère, sa race romane, la patrie pyrénéenne.
Le comte Baudoin avait pris la plus sanglante part à la bataille de Muret, et même, à ce qu'il semble, à la mort du roi d'Aragon. Montfort l'en avait récompensé magnifiquement en lui donnant l'opulent Agénais et le montagneux, mais héroïque Quercy. Baudoin, en compagnie de Guillaume d'Encontre, alla visiter ses nouveaux domaines du Lot et de la Garonne. Il vit le patriotique Agen, l'héroïque Penne, et remonta le cours du Lot qui descend de Gahors. Là, entre le Lot et la Dordogne, se hérisse un massif de montagnes où la cause romane combattait encore sous la patriotique maison de Gouf don. Les héros de ces cantons étaient Bernard de Gazenac, qui avait une âme d 'empereur , seigneur de Doms, Montfort et Castelnau, et sa femce dona Hélis de Turenne, l'une de ces trois célèbres sœurs tant admirées de Bertran de Born et de Richard Cœur-de-Lion. Baudoin évita l'antre du léopard, et de Gahors inclina vers le sud dans la direction de Montcuc et de Castelnau de Mont-Rattier. Le premier de ces bourgs était le manoir de Bernard de Montcuc, valeureux chevalier et troubadour dont il nous reste un superbe coup de clairon ; le second appartenait au poignant et opiniâtre Rattier, seigneur de Gaussade, gendre d'Esclarmond de Foix. Tous ces châteaux étaient occupés par les croisés, parmi des populations hostiles, et l'imprudent Baudoin s'approchait terriblement de l'antre du lion, car le comte de Foix avait son quartier-général à Montauban. (Un chevalier aragonais le suivait comme son ombre pour lui redemander le sang de son roi.) L'infant de Toulouse et son escorte vinrent coucher au château de l'Olme,
Il 1ST0IRIÎ DES ALBIGEOIS
entre îMontcuc et Castelnau. Dès que Baudoin fut endormi, le châtelain de l'Olme l'enferma dans sa tour et en avertit le chef des faidits dans la forêt. Ce chef, c'était l'implacable Rattier. « Venez, leur dit-il, hâtez-vous, je vais vous livrer le traître endormi! » Et il leur montrait la clé de la tour. Rattier le suivit, marcha vers l'Olme, mit des vedettes aux portes du bourg , à celles du logis des Croisés , entra dans le château, dans la tour, dans l'alcôve, et surprit le prince endormi. A ses cris d'alarme, ses compagnons se levèrent en tumulte et furent dagués par les. faidits des bois. Quelques-uns s'échappèrent furtivement, et de ce nombre Guillaume d'Encontre, qui galoppa dix lieues durant jusqu'à Castel- Sarrasin. Baudoin, garroté, fut conduit à Montcuc, château de Bernard, le patriote troubadour. Les habitants fêtèrent le poète et les faidits libérateurs. Ils demandèrent au prince de leur livrer le donjon :
— « Ne le rendez pas, dit-il aux soldats, quand même vous me verriez pendre au gibet; attendez le comte de Montfort. » Ce nom mit en fureur les proscrits. Il demanda un chapelain et voulut communier : — « Tu ne mangeras ni ne boiras, s'écria le chef faidit, que tu ne nous aies rendu celui que tu retiens dans les fers. » — « Je ne t'ai demandé ni pain, ni vin, ni viande, mais seul le divin mystère. »
— « Rends-nous notre captif !» — Eh bien ! que l'on me montre seulement l'Eucharistie et que j'adore mon Sauveur ! » Les croisés du château, dans l'effarement, se rendirent et furent conduits au gibet. Rattier conduisit le prince enchaîné à Montauban, quartier-général des comtes de Foix, Le comtes at-
tendirent pour son jugement le retour de Raraon VI, encore en Angleterre. Ramon arriva et condamna son frère à la plus ignominieuse mort. Tous les Etats romans furent représentés au supplice du Gannelon du Midi, Le catalan Bernard de Portelh y représentait l' Aragon et son roi-martyr. Les princes voulurent faire l'office du bourreau. Bernard lui passa la corde au cou, et le comte et l'infant de Foix le pendirent à la cime d'un noyer gigantesque, pour que le vil cadavre épouvantât les traîtres et que les plaines et les montagnes, la mer, les Pyrénées et l'Océan assistassent au supplice de l'Iscariot pyrénéen. Les princes laissèrent quelques jours sa carcasse aux oiseaux de proie; puis ils permirent aux Templiers de l'enterrer dans leur commanderie de Ville-Dieu.
Baudoin fut un aventurier d'origine suspecte et vraisemblablement adultérine. Né à Paris, méconnu par son père, Ramon V, délaissé par Constance, sa mère, passée en Palestine, il fut recueilli par Philippe-Auguste, son cousin, et élevé à la cour de France. Ramon VI, devenu comte, se hâta de le tirer des mains de Philippe, qui pouvait s'en servir dans ses projets sur l'Aquitaine. Il l'appela à Toulouse, lui donna des terres, des emplois, des honneurs, entre autres la châtellenie de Bruniquel, le maria à une fille de la grande maison de Lautrec,
et dernièrement encore l'avait nommé, dans son testament, régent de ses Etats et tuteur de son fils Ramonet. Il réchauffait un serpent. La croisade arriva : il en avait connu les chefs à Paris, il conspira secrètement; quand il fut compromis il passa ouvertement à Montfort et devint l'un des grands barons de la croisade. On "sait la part qu'il prit à la bataille de Muret et probablement à l'assassinat du roi d'Aragon. On connaît aussi le salaire qu'il reçut de Montfort : deux provinces, l'Agénais et le Quercy. C'est là que son destin l'attendait, et l'inexorable Rattier, et les vengeurs comtes de Foix, et l'arbre
patibulaire de Montauban Il a'vait les vertus et
les vices d'un aventurier, brave, joyeux viveur, mangeant mainte oie et maint chapon rôti, sous sa tente, et versant à flots le sang et le vin dans la guerre; sans foi, sans loi, sans Dieu, quoi qu'en dise son historien monastique, qui essaye d'en faire un martyr et détourner le lacet de sa strangulation en diadème et en auréole. L'Aquitaine jeta son cadavre en défi au Vatican.