‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 145 sur 190 · P. de Vaux-Cernay, chap. LXXVII · texte numérisé non relu

P. de Vaux-Cernay, chap. LXXVII

mariage ne fut donc que simulé ; mais Simon emmena'la'petite dauphine à Garcassonne. C'est là que, quelques mois plus tard l'heureux Amaury épousa la princesse bourguignonne et capétienne.

Cependant Gui de Montfort et l'évêque de Garcassonne traversèrent le Rouergue. Le légat Robert de Courçon vint les rejoindre à Mauriac, près Rhodez. Ils assiégèrent ce château, qui se rendit à discrétion. Ils y trouvèrent sept Vaudois qui, devant maître Robert, confessèrent 'pleinement leur incrédulité, c'est-à-dire l'Evangile, et furent brûlés par les pèlerins avec une grande joie. Simon arriva et marcha sur Montpezat. Les faidits abandonnèrent ce château. Il s'enfonça dans l'Agénois, qui, l'année précédente, avait secoué sa domination. Toutes les places se soumirent excepté Marmande. Montfort les fit toutes démolir, hors un petit nombre, qu'il garnit de Français. Puis il vint assiéger Marmande, défendue par un baron du roi d'Angleterre, qui avait arboré sur la plus haute tour la bannière à la licorne et au lion. Les assiégés, après une faible défense, montèrent sur des barques et descendirent la Garonne jusqu'à la Réole, Les croisés mirent le bourg au pillage et laissèrent sortir sains et saufs les servants du donjon. Il y mit garnison française ef démolit tout le reste des murailles et des tours. Puis il revint à Agen, pour assiéger Cassanhol, vers les frontières du Quercy. C'est ce château défendu en 1209 par Seguin de Balems contre l'archevêque de Bordeaux, et maintenant commandé par Hue de Royignan, frère de l'évêque d'Agen. Hue est protecteur d'hérétiques et capitaine de faidits. Son noble et puissant ehâ-

teau est assis sur un contrefort de montagne arrosé de sources qui remplissent ses larges fossés, dans un bel horizon de rochers, presque au confluent du Lot et de la Léda.

Montfort arriva le 28 juin devant CassanhoL II campa sur la hauteur, ne pouvant investir la place. Mais des pèlerins étant survenus, il descendit dans la plaine et termina la circonvallation. Alors ses machines du côteau et du vallon démolirent beaucoup de maisons et ébranlèrent les remparts. Il avait laissé sur le monticule son fils Amaury, avec l'évêque de Carcassonne. Un jour, avant l'aube, un peloton du château s'élança sur les pavillons du jeune comte, du vieil évêque endormi et de son neveu, le fanatique historien. Montfort accourut et leur arracha le beau jouvence! et les deux Vaux-Cernay. Rovignan faillit donner au blond époux une noire fiancée aux sèches mamelles dont il n'eût jamais rompu la lune de miel. Pendant ce temps le roi Jean d'Angleterre, imploré par les deux Ramon, était débarqué à Bordeaux avec un ost anglais. Il s'avança jusqu'à Périgueux, où il fut rejoint par les barons dépossédés, les faidits des forêts. Ces proscrits le pressaient de marcher contre Montfort. Les assiégés de Gassanhol l'appelaient de tous leurs clairons. Il annonçait sa venue, mais il ne bougea pas. Il fut sans "doute arrêté par Innocent III. Richard Cœur-de-Lion se fût moqué des tonnerres du Vatican. Il eut été en trois bonds à Gassanhol. Il eut vengé le désastre de Muret. Simon ne s'inquiéta nullement du lâche monarque : il sentait à ses côtés Philippe-Auguste et Innocent III. Ce fut probablement le cardinal de

Courbon qui fit reculer Jean et qui vint au camp rassurer Montfort.

Ses calabres avaient fracassé les murailles de Cassanhol; il fallait aborder les remparts et tenter l'assaut. Mais comment franchir les fossés, larges, remplis et bien défendus? Montfort convoque ses lieutenants; un charpentier assiste au conseil. Rovignan avait coupé le pont de pierre. L'artisan se chargea de lancer un pont sur des tonneaux flottants. L'évêque de Garcassonne fit apporter du bois par les pèlerins ; les charrons construisirent le pont sur la rive; les soldats prirent les armes et se couvrirent de leurs boucliers. Le pont, de la haute berge, fut lancé ; il descendit au fond, et jamais on ne put le remettre à flot. A ce pont de tonneaux on substitua un pont de bateaux ; il fut jeté et rattaché à l'autre bord par des soldats passés sur des barques. Mais le tablier se trouva trop étroit et l'accès en fut balayé par une pluie de pierres. Les assiégés, du haut des murs, riaient des Croisés qui,, le ventre en l'air, pataugeaient et gesticulaient comme, des grenouilles dans l'eau sanglante des fossés. Montfort enrageait.

Il fit construire, avec de forts madriers arcboutés de fer, une forteresse roulante, quadrangulaire, avec toiture et paraclet ; de sa plateforme s'élançait une longue tour circulaire avec cinq gîtes au sommet pour cinq archers. L'énorme machine portait dans ses flancs des soldats, des armes, des amas de pierres pour combler le fossé, et des bassins d'eau pour éteindre le feu. La façade était recouverte de cuir de bœufs fraîchement écorchés, pour repousser l'incendie. Le monstre de chêne et de fer, poussé,

tiré, épaulé par les soldats, combattu par les calabresdes remparts, sous les pierres qui rebondissaient sur ses côtes retentissantes, aborda le fossé. Les soldats jetèrent du bois, des fascines, des gravois, et la bêle mugissante s'avança sur celte étroite et tremblante digue. Les arbalétriers du donjon écartaient les défenseurs des remparts et neutralisaient les projectiles des créneaux. Une nuit, ils chargèrent une barque de suif, de lard, d'étoupes, de sarments de vignes et d'autres matières combustibles; mais les soldats de la tour incinérèrent ce brûlot avant qu'il se cramponnât à ses flancs de bois. Et la machine atteignit le pied des remparts. Alors les défenseurs lancèrent des créneaux une pluie, un orage de feu liquide et de brandons enflammés. Us s'éteignirent contre les aspersions incessantes d'eau et la cuirasse de peaux humides de taureau. Montfort craignait la crémation et l'incinération de sa tour victorieuse. Assiégeants et assiégés ne s'attaquaient plus de l'arbalète, mais croisaient la lance et l'épée. Il précipita l'assaut. Un dimanche soir il ordonna l'attaque au son de tous ses clairons et au chant de tous ses clercs. L'évêque de Carcassonne, de la hauteur voisine du donjon, dirigeait la psalmodie. Les croisés s'élancèrent, au chant du Veni Creator, de là machine dans les barbacas extérieurs de l'ennemi. Devant cet impétueux élan, les faidits rentrèrent dans leurs murailles et accablèrent les pèlerins d'une grêle incessante de cailloux. Les échelles des Croisés se trouvèrent trop courtes. Montfort ordonna la retraite, et le lendemain fit construire les engins d'escalade. L'ascension eut lieu dans la nuit. Les faidits se portèrent en

armes à la brèche; mais devant cette irruption impétueuse ils reculèrent, sortirent du bourg et s'éloignèrent par la montagne. Les Croisés entrèrent à minuit ; ils firent main basse sur les fugitifs et mirent tout à feu et à sang. Gomme au premier siège de Gassanhol, il y eut des bûchers, et de belles patarines ricanant et rugissant dans les flammes. Le siège avait duré sept semaines. Il rappelle les héroïques sièges de Ménerbe et de Termes. Rovignan s'immortalisa. Il alla rejoindre les camps de la Dordogne. Le comte fit raser les murs d'enceinte. « Ainsi, dit le chroniqueur, témoin oculaire, fut pris et ruiné Gassanhol, le .dix-huitième jour du mois d'août, à la louange de Dieu, à qui soient honneur et gloire dans les siècles des siècles. »

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