‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 146 sur 190 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Bernard de Gourdon et do'na Hélis de Turenne. — Siège ou destruction des châteaux de Dôme, d.e. Casenac, de Montfort, de Castelnau, de Bainac et de Sévérac. — Retour d'Espagne de Pierre de Bénévent.

Rovignan se retira avec ses faidits dans les grottes et les forêts de la Dordogne, où combattaient encore Bernard de Gourdon et sa femme, Na Hélis de Turenne. La maison de Gourdon régnait sur ce massif de montagnes que domine son puissant donjon féodal, dont on voit encore les vastes ruines entre le Lot et la Dordogne. Cette race énergique et féconde formait deux branches, celle du Périgord et celle du Lauraguais. Celle du Lauraguais avait reçu l'évêque Nicétas ; celle du Périgord avait produit Bertram, seigneur du puissant manoir, Bernard, surnommé de Casenac, et Guilhem, le charmant troubadour, sans compter ce fatal archer qui tua le roi Richard. Bernard de Casenac avait épousé dona Hélis. Hélis et Bernard étaient la terreur des pèle-

rins de la Croix. Cette terreur transpire dans le portrait farouche que nous en a tracé le moine de Vaux-Cernay : « Bernard de Casenac, homme très cruel et plus méchant que tous les autres; et si nombreuses étaient les cruautés, les rapines, les énormités de ce scélérat; et si grandes, qu'on pourrait à peine y croire. Outre qu'étant fait de cette sorte, le diable lui avait baillé une aide semblable à lui, savoir sa femme, sœur du vicomte de Turenne, seconde Jésabel, ou plutôt plus barbare cent fois que celleci, la pire entre toutes les femmes et l'égale de son mari en malice et férocité. Tous les deux donc, ausbi pervers l'un que l'autre, dépouillaient, voire détruisaient les églises, attaquaient les pèlerins et dépéçaient les membres à leurs malheureuses victimes. Si bien que dans un seul couvent de moines noirs, nommé Sarlat, les nôtres trouvèrent cent cinquante hommes et femmes que le tyran et sa digne moitié avaient mutilés, soit en leur coupant les mains et les pieds, soit en leur crevant les yeux ou leur taillant les autres membres. En effet, la femme du bourreau, renonçant à toute pitié, faisait trancher aux pauvres femmes ou les mamelles ou les pouces pour les empêcheivde travailler. 0 cruauté inouïe! Mais laissons cela, d'autant que nous ne pourrions exprimer que la millième partie des crimes de ce Bernard et de son épouse 1 . »

On voit bien que l'apologiste des pieuses perfidies a barbouillé de noir les faces guerrières de Bernard et de Na Hélis. Bernard, dit un troubadour, avait

i. P. de Vaux-Cernay, chap. LXXX.

on cœur impérial, et Na Hélis figure dans l'idylle chevaleresque du charmant vicomte de Saint-Antonin, qui se trouvait alors même dans le camp de la Dordogne.

Cassanhol pris et démantelé, Montfort marcha contre Bernard et Na Héli?. Il prit Domine, qu'il trouva désert, noble et forte place très agréablement assise sur la Dordogne. Il en ruina la tour, très belle, très haute, et fortifiée presque jusqu'au faîte. Après Domme il voulut abattre encore le château presque inexpugnable de Montfort. L'évêque de Carcassonne s'en chargea ; il partait le matin avec sa troupe et revenait le soir au camp; il lui fallut plusieurs jours, car le ciment avait la dureté du granit. 11 prit encore Castelnau qu'il trouva abandonné; il le conserva à cause de sa position centrale qui dominait ces cantons, et il y mit une garnison de croisés. Enfin il se rendit maître de Bainac ou Bainas, manoir d'un très dangereux et très méchant oppresseur de l'Eglise. Montfort lui laissa le choix de restituer ses déprédations ou d'abattre ses remparts. Il ne restitua pas ses rapines monastiques, et le délai passé, Simon fit démolir ses murailles. Le seigneur regrettait et pleurait sa forteresse paternelle ; il disait qu'elle défendait le pays contre les Anglais, et qu'elle était la seule qui défendît le roi de France ; il eut même recours à Philippe-Auguste. Mais Philippe s'en référa naturellement au chef de la Croisade. « De cette sorte furent subjugués ces quatre châteaux, savoir : Domme, Montfort, Castelnau et Bainac, où, depuis cent ans et plus, Satan avait établi sa résidence, et desquels était sortie l'iniquité qui

couvrit ces contrées1. » C'est l'église de Pons, le prophète du Périgord, dont Sarlat était la métropole ; Sarlat, d'où devait sortir, cinq siècles plus tard, un autre grand mystique, un merveilleux génie johannite et platonicien, François de Fénelon.

De Sarlat, Montfort descendit à Gourdon et de Gourdon à Figeac. Il s'y présenta comme lieutenant du roi de France; il y rendit bonne et stricte justice, et aurait redressé beaucoup d'autres abus s'il eût voulu excéder les bornes du mandat royal. Nous savons que Simon était dans la Croisade le maréchal du roi de France, qui contenait son ardeur. De Figeac, il se rendit à Cap-de-Nac, l'antique Uxellodunum de César, qui domine un immense cirque de forêts; forteresse de faidits2. De là, il vint à Rhodez, dont le comte prétendait relever du roi d'Angleterre, et qui fit hommage, quoique à regret, au chef de la. Croisade. Son seigneur réel, c'était le comte de Toulouse.

Il y avait, vers les sources del'Aveyron, un donjon très fort qui dominait le Rouergue oriental, la Lozère, Florac, Mende et Le Puy. Montfort somma le seigneur de Séverac de venir lui rendre hommage à Rhodez. Le chef montagnard refusa fièrement, confiant dans son donjon, son escarpement et l'hiver. Simon y lança son frère Gui; il marcha toute la nuit, envahit à l'aube du jour le bourg jeté sur le penchant de la montagne, le prit d'un seul coup

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