P. de Vaux-Cernay, chap. LXXXI. Trad. de M. Guizot
arrivée dans la basilique, il fut salué par des acclamations et des hosanna à l'élu du Seigneur. Comme saint Rémi, ils dirent au nouveau Clovis : « Ta victoire est notre triomphe! » Ils s'acclamaient euxmêmes, et ils avaient raison : le vainqueur, ce n'était pas Montfort ; ce n'est pas sous les lances des croisés, mais sous les crosses des évêques et les tonnerres du Vatican que succombait l'Aquitaine. Les forteresses et les cœurs, inexpugnables jusqu'ici, s'écroulaient subitement dans l'effarement de ces évocations de géants, de lions, de dragons fantastiques, que les magiciens étrusques faisaient sortir menaçants des Marais-Pontins et des Solfatares empestés de la théocratie romaine.
Pendant ces acclamations triomphales de Notre- Dame, le bruit se répandit de l'entrée de Montfort ; le peuple s'assembla en tumulte, sonna le tocsin, maltraita les croisés et se posta aux portes de la basilique pour tuer Montfort. Ce David, ce Machabée, ce monarque de la Croix, dut s'enfuir comme un voleur devant les dagues catholiques , par quelque porte dérobée , par quelque souterrain ignoré, pour regagner honteusement la maison du Temple et le château de Maguelonne. C'est dans ce mouvement républicain de Montpellier que naquit Délicios, le futur tribun de la patrie romane, et c'est peut-être son premier vagissement qui mit en fuite le lion terrifié de la Croix.
Après le concile, Simon et Pierre de Bénévent se rendirent à Carcassonne. Le légat envoya l'évêque Foulques prendre possession de Toulouse. Cet évê-
que, qui. en. était sorti avec son Dieu et qui n'y voulait rentrer qu'avec son Dieu, fit sans doute son retour triomphal processionneliement , portant son Dieu dans sa custode d'or , parmi des nuages d'encens et de cantiques. Foulques, légat du pape et délégué de Pierre de Bénévent, fut un instant le roi sacerdotal de Toulouse. Il chassa du Castel-Narbonnais, le palais des comtes, Ramon VI et le jeune Ramon VII, la comtesse Eiéonore et sa petite sœur, dona Sancha d'Aragon. David de Roaïx, chef de cette illustre maison féodale et consulaire, eut l'honneur de recueillir avec ces princes infortunés la patrie mourante, l'humanité proscrite, la liberté fugitive. Ils s'abritèrent quelques jours dans ce donjon triangulaire, muni de tours, dont le sol désert, semblable au soubassement d'un autel antique, porte aujourd'hui le nom de la Trinité, et serait mieux nommé du Paraclet. Les deux princes se retirèrent à la cour d'Angleterre, et les deux infantes auprès de leur frère, le comte de Provence. Avec Foulques entrèrent Dominique et l'inquisition. Il établit son tribunal au pied du Castel-Narbonnais et bâtit à côté la prison àeslmmurats. La terreur régnait sur Toulouse. Le tyran mit ses soldats de la Croix au palais comtal, aux dépens des citoyens. Cenx-ci donnèrent pour otages douze capitouls qui furent déportés à Arles. Selon les statuts, il en fallait seize pour gouverner la cité. Le peuple décida que les douze qui restaient administreraient jusqu'à l'expiration de leur consulat. Il data fièrement son arrêt du 20 février 1215 : « Philip2~>e étant roi de France, et Ramon comte de Toulouse. » Il taisait le nom de l'évêque : c'était une
manière de protester contre le tyran sacerdotal et d'intéresser Philippe-Auguste à l'infortune du prince déshérité, qui lentement s'acheminait vers son exil d'Angleterre.
Toulouse étant tombée, Foix, son inexpugnable citadelle de montagne, se rendit à son tour, non à Montfort, mais à Pierre de Bénévent. Le légat en prit possession au nom de l'Église romaine, la remit en garde à l'abbé de Saint-Tibéri, qui lui donna pour châtelain son neveu Bérenger. Le comte et l'infant de Foix se replièrent sur Tarascon, et le jeune vicomte de Carcassonne avec les orphelins de la Croisade, réfugiés dans ses tours, se retira dans les bercails de Cerdagne et d'Andorre. Le légat, maître de toutes les places fortes, y mit des soldats de la Croix, et ne permit aux chevaliers dépossédés de rester dans le pays qu'à la condition d'y vivre dans les bercails comme les pâtres, sans armes, sans armures, sans palefroi, ne chevauchant que des roussins ou des ânes et n'ayant qu'un éperon.
Mais cet éperon devait suffire pour relever le coursier momentanément abattu de la destinée romane.