‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 150 sur 190 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Philippe-Auguste envoie dans le Midi son fils Louis de France. — L'archevêque d'Embrun revient de Rome. — Harangue de félicitation du pape à Montfort. — Simon attend le prince Louis pour entrer dans Toulouse.

Philippe-Auguste suivait avec inquiétude les conquêtes de Montfort. Il n'avait approuvé la Croisade qu'a demi et refusé de conduire ces farouches pèlerins, comme l'ordonnait Innocent III; il s'était contenté de permettre à son fils de prendre la croix; mais il l'avait retenu à Paris, sous prétexte de repousser les Anglais et les Allemands. Il avait vaincu à Bouvines. Trois ans s'étaient écoulés et toujours il retenait au Louvre le prince Louis. Il gardait une attitude expectante, regardant à travers la visière de son heaume royal.

Tout à coup, il voit Simon vainqueur, Ramon fugitif, Toulouse envahie, l'Aquitaine accablée. Il voit à son pacifique cousin se substituer un vassal audacieux, un homme de génie, un géant d'ambition qui, maître de l'Aquitaine et uni à l'Angleterre, pôuvait renouveler Richard avec un plus famélique et dévo-

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rant lion. On murmurait déjà que Philippe- n'avait rien fait pour la croix, ni en Orient ni en Occident; que Simon était le vainqueur de l'hérésie, le champion de Rome, l'athlète du Christ; et les évêjues pouvaient un jour pour Philippe, comme maintenant pour Ramon, pour Paris comme pour Toulouse, supplier Innocent III, le distributeur souverain des trônes, de faire asseoir ce bâtard capétien sur le trône de France. Philippe fit partir en hâte son fils Louis pour assister au triomphe de la croisade et sauvegarder les droits de Clovis et de Charlemagne. Il paraît que le lion de France avait rugi sourdement en voyant la panthère de la Croix dévorer le bélier de Toulouse. Montfort avait entendu ou pressenti ce rugissement. Il craignit qn'une croisade royale ne vînt défaire l'œuvre de la croisade papale, et que Philippe- Auguste ne prît le parti de Ramon VI. Pour apaiser le monarque, il lui envoya son chancelier, son diplomate, Gui de Viiux-Cernay, évêque de Careassonne. Gui calma le roi et revint avec le prince Louis, qui avait donné rendez-vous à la plus haute noblesse de France pour le jour de Pâques, à Lyon (19 avril). Il partit de Paris avec Philippe, évêque de Beauvais, son cousin, Mathieu de Montmorenc}r, et les comtes de Saint-Paul, de Ponthieu, d'Alençon. Ces barons normands rallièrent en chemin le vicomte de Melun, le sire de Beaujeu, la chevalerie du Berry, de la Bourgogne et du Nivernais. Gui de Vaux- Cernay était comme l'abbé de Gîteaux de cette croisade gallicane et triomphale. Louis ne passa qu'une nuit à Lyon et, le 20 avril, continua sa route vers le Midi. Montfort se rendit à sa rencontre. Après le

concile, il était revenu sur les bords du Rhône. Il achevait de grappiller et de gaspiller l'héritage ravagé des Ramon. Il reçut de l'archevêque d'Arles la terre d' Argence , c'est-à-dire les Camargues. (30 janvier). Il donna à Arnaud, évôque de Nîmes, qui lui avait livré cette vicomté, le territoire et bourg de Milhaud, dont il était et devait être le maître, comme comte de Toulouse et vicomte de Nîmes. (7 février). ARaimond, évêque d'Uzès, il donna divers bourgs, terres, dîmes, péages, albergues, et la viguerie d'Uzès, droits et domaines du ci-devant comte de Toulouse, que Montfort tenait par commission de Pierre de Bénévent (6 mars). Ils se partageaient l'immense dépouille avant que le pape eut prononcé, avant que Philippe-Auguste eût consenti. C'était un pillage anticipé et universel.

Montfort se rendit jusqu'à Vienne à la rencontre du prince Louis. Le vieux guerrier était plus féodal que clérical; il tenait plus au roi qu'au pape; il se jeta avec effusion dans les bras du jeune prince, et le prince le reçut comme un père et comme un héros, l'honneur de la France et l'appui du trône capétien. Ils luttaient de diplomatie féodale. Le prince, par ces caresses, s'efforçait de détacher Montfort du cardinal et de Rome pour le maintenir dans sa fidélité envers Philippe-Auguste et la France. Montfort était déjà gagné quand le prince rencontra le légat Pierre de Bénévent. Le cardinal était soucieux : il craignait un conflit entre l'autorité royale et l'autorité pontificale. Il redoutait que Philippe ne voulût abattre sa griffe sur la conquête; car enfin le conquérant, c'était le pape et

non le roi, l'Église et non la France ! Philippe était suzerain de l'Aquitaine, mais Innocent III était suzerain du monde. Rome dominait tout, évêques et rois.

Le prince, plein de douceur et de bénignité, dissipa les inquiétudes du légal; il approuva toute l'œuvre du pontife et déclara qù'il venait comme croisé et comme pèlerin. En descendant le long du Rhône, Louis et les barons de France entendirent, de la bouche même du conquérant, les dramatiques récits de cette lugubre et tragique aventure, sinistrement attestée par un sol désert, les ossements des champs de bataille et les squelettes des villes incendiées, encore fumantes de la colère d'Innocent III.

Louis fit halte dans l'abbaye de Saint-Gélis ; il y attendit le légat, retenu à Arles, et y reçut l'archevêque, Rernard d'Embrun, et les députés du concile, de retour de Rome. Ils, rapportaient la réponse du pape au légat, aux évêques et à Simon : Montfort était provisoirement investi du comté de Toulouse, jusqu'à la décision définitive du concile de Latran. Voici la lettre du pontife 1 :

« Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu. .

Latranus, latrat et latrocinat, Rome s'adjugea le comté de Melquiel, qu'elle donna aux évêques de Maguelonne. Plus tard elle retiendra la Provence transrhodane.

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