CHAPITRE VIII
Louis à Montpellier, à Béziers, à Carcassonne. — Démolition des murailles de Narbonne. — Entrée de Montfort à Toulouse.
De Saint-Gélis, Louis, flanqué de Simon de Montfort et de Pierre de Bénévent, se rendit à Montpellier. Le peuple fit honneur au prince de France, et accueillit même Montfort dans ses murs, non le monarque des évêques, mais le vassal de Philippe- Auguste, protecteur de sa république. Le légat exigea de ce peuple récalcitrant un serment de catholicité, et inféoda à l'évêque le comté de Maguelonne, confisqué sur le comte de Toulouse par Innocent III. Cette inféodation ne fut point gratuite, car outre le cens annuel de 20 marcs d'argent, le pape en tira pour sa part 1220 marcs ou sterlings d'argent, plus 320 livres1 aùx cardinaux, plus un cheval et une mule au camérier, et plusieurs autres sommes aux officiers de la chancellerie pontificale. L'avarice romaine était proverbiale, et la croisade fut moins un pillage soldatesque qu'une déprédation cléricale et cénobitique.
\. Ou 840 livres. — Illisible dans le manuscrit. — (Note de l'éditeur.)
De Montpellier le prince capétien se rendit à Béziers. Depuis le grand massacre, Béziers n'était plus qu'un chaos de murailles incendiées, au-dessus duquel s'élevaient, comme des îles, quelques maisons sauvées du feu. La peste, sortie des morts, fut sa première habitante; puis les vautours, qui mangèrent les cadavres;, puis les bohèmes, qui fouillèrent les cendres; puis les croisés, qui en balayèrent les ossements; puis enfin l'évêque Montpeyroux, qui revint camper sur ces décombres comme le génie des ruines. Louis jugea dans Béziers le ravageur, l'ange de la dévastation, je veux dire Arnauld-Amalric. Devenu archevêque de Narbonne, il avait usurpé le duché de Gotbie. Montfort avait protesté, voulant réserver pour lui l'intégrité de la conquête. Les Narbonnais s'éfant insurgés contre Montfort, Simon ordonna la démolition des murs de Narbonne. Amalric défendit ses vieilles murailles romaines. Il interdit à Monfort d'en franchir les portes; mais Simon n'en tint compte; Arnauld l'excommunia, doubla et tripla l'anathème. Les deux rivaux se rendirent à la rencontre du prince Louis. Le capétien ne voulut juger leur différend qu'à Béziers, où devaient se rendre les habitants de Narbonne. Les citoyens cette fois étaient d'accord avec l'archevêque. Les trois partis comparurent au tribunal du fils de France. Amairic porta la parole pour Narbonne; il invoqua son titre de chef sacerdotal de la croisade et de duc de Narbonne, et le dévouement de la race vicomtale, dont il était, toujours amie de la France depuis la grande Ermengarde, et parente même de l'infante Blanche de Castille. Montfort soutint que les Nar-
bonnais s'étaient armés contre Dieu, les pèlerins, la chrétienté. En effet ils détestaient Simon , et l'avaient chassé de leurs murs, ainsi qu'Amaury, son fils, et son frère Gui. L'archevêque se porta garant de la fidélité de ses vassaux. Louis reconnut la grande part qu'Amalric avait prise à la guerre, mais il était gagné par le légat, le chef de la croisade et les barons fiançais. Il donna tort au prince de Septirnanie. Toutefois il laissa l'odieux de la mesure au légat romain. C'est au nom du cardinal de Bénévent que fut décidée la ruine des murailles de Narbonne et de Toulouse. C'est de Béziers, de la ville des ruines, que partit le démantellement des métropoles pyrénéennes.
Louis n'obliqua pas sur Narbonne; comme la croisade, il marcha droit sur Carcassonne. 11 garda en otages les députés narbonnais et ordonna au vicomte Améric de venir à Carcassonne. Le prince voulait réconcilier Améric et Simon. Le vicomte reconnut Simon comme duc de Narbonne, mais seulement jusqu'au concile de Latran. Les consuls jurèrent également, et Montfort prit sous sa protection le vicomte, les consuls et la cité. Simon se plaignait de ce que l'archevêque l'empêchait d'exercer la régie du comté de Toulouse, qu'il tenait du Saint-Siège; Arnauld, de ce que Simon lui disputait Narbonne et le duché de Gothie, qu'il tenait depuis son sacre (1212) ; c'était la querelle de l'empire et du sacerdoce. Montfort s'appuyait sur Philippe -Auguste , Arnauld sur Innocent III. Le pape donna raison au primat. Il écrivit sévèrement à Montfort, blâma la démolition des murs de Narbonne, l'hommage extorii 26
qué au vicomte et aux consuls, et son ingratitude envers son bienfaiteur, le grand chef sacerdotal, le premier promoteur de la croisade. L'audacieux chef se jouait des menaces d'Amalric et même d'Innocent III.
Pierre de Bénévent convoqua dans le palais épiscopal les évêques, le prince Louis, Simon de Montfort, les barons croisés, et leur communiqua officiellement l'ordre du pontife qui conférait à Simon le gouvernement du pays jusqu'au concile général. En conséquence le prince de Sidon partit pour recevoir la soumission de Toulouse. Les consuls prêtèrent serment à cet envoyé du pape et du roi de France. Ils consentirent, quoique à regret, à la destruction de leurs murailles romaines. Louis partit ensuite de Carcassonne, et par Montréal se rendit à Fanjaus. Il y demeura quelques jours dans le manoir de Prouille- Bélissen. Il y vit Dominique de Gusman, fondateur de l'ordre dominicain, qui organisait dans son monastère de Prouille la prédication, l'espionnage, la police et la torture du peuple roman. La croisade judiciaire allait continuer la croisade militaire. De Fanjaus, Pierre de Bénévent et Simon de Montfort firent une chevauchée jusqu'à Pamiers pour y recevoir la soumission du comte de Foix. Ramon-Roger descendit de son inexpugnable donjon. Le légat lui ordonna de le remettre à Simon, Il était déjà entre les mains de l'abbé de Saint-Tibéri. Le cénobite le passa au chef de la croisade. Le héros de l'invasion et le héros de la défense se trouvaient en présence au Gastellar. Simon ne voulut pas voir Ramon-
Roger; soit haine, soit crainte d'une altercation de paroles et d'épées, soit honte et fureur de rencontrer, lui vainqueur, ce grand vaincu triomphant, qui ne remettait qu'à Rome et au roi de France son invincible épée et ses inexpugnables tours, soit pressentiment que cette épée chasserait sa race et son cadavre, et que de ces tours de Foix redescendraient la délivrance et la victoire.
Pierre de Bénévent et Simon de Montfort revinrent à Fanjaus, où Louis concertait, sans doute, avec saint Dominique, l'Inquisition, qui devait compléter la croisade. Puis, à travers le Lauraguais, ils s'avancèrent vers la grande cité romane. Toulouse était dans la consternation. Trois cavaliers se présentèrent à sa porte orientale : l'un représentait l'Absolutisme divin, l'autre le Despotisme féodal, le troisième la Dévastation. Leurs palefrois s'appelaient, l'un l'Erreur, l'autre la Terreur, l'autre enfin Y Horreur. Foulques, Yévêque des Diables, les reçut sur la porte du Gastel-Narbonnais. Dans cette forteresse romaine, dans ce palais des Saint-Gélis qu'habitaient, avec ces princes, la Justice, la Clémence, les arts de la paix, les chefs de la conquête tinrent conseil. Que faire de cette grande cité, soumise, mais non vaincue et toujours indomptée? « Il faut brûler Toulouse ! s'écria l'évêque Foulques; il faut tirer vengeance des maux que les Toulousains ont faits aux pèlerins de la croix. » Foulques venait renouveler, sur ime plus large échelle, l'incendie de Béziers. L'évêque soutenait l'avis du roi des Truands. Montfort s'écria : « Il ne s'agit pas de détruire Toulouse, mais de le
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conserver. Il faut brider ce peuple, enlever ses armes, abattre ses murailles ! » Simon sans doute exprimait le sentiment du prince français et du légat romain. L'exterminateur fut cette fois le conservateur. Sans lui la croisade finissait comme elle avait commencé, par l'extermination et le massacre. On résolut d'abattre les principales fortifications et d'ouvrir de larges brèches dans l'enceinte romaine.
Déjà le prince de Sidon et l'évêque Foulques avaient ordonné la démolition des remparts. Leur ordre avait été éludé par les consuls. Il fut exécuté par les croisés du Nord ou du Midi ; nul citoyen, je pense, ne voulut mettre la main à ce meurtre de la cité. La vénéraWe métropole fut éventrée dans toute sa périphérie. On ouvrit de larges plaies correspondantes aux grandes artères. On mit à nu les entrailles qui enfantaient et protégeaient un grand peuple. Et, à chaque coup de pic, ces murailles de briques rouges semblaient saigner, et la vie s'écouler à flots avec le sang de son cœur maternel. La Rome de la Garonne n'était plus qu'un grand village rustique; la cité palladienne avait perdu son armure; le bélier solaire des Gantabres, invaincu, mais garrotté et renversé sur le sol par ses pâtres, devenus ses bouchers, était lâchement dévoré par le lion de la croisade. Un légat de Rome et un fils de France présidaient à cet égorgement.
Un silence de mort planait sur la cité, sur tout le Midi. La chronique se tait, l'épopée romane est muette. Les tables capitulaires sont perdues. La moitié des consuls étaient comme otages dans les pri-
sons d'Arles; l'autre moitié fut probablement supprimée. Le consulat fut évidemment aboli; on n'en trouve plus trace pendant la domination de Montfort. La liberté était morte. Quelques barons avaient suivi les comtes en exil; d'autres vivaient dans les cavernes ou guerroyaient dans les forêts; d'autres, sur leurs coursiers, se dirigeaient vers les Pyrénées. Les yeux fixés sur le Salao, qui marque le milieu de la grande Cordilière, ils gravissaient vers les sources de l'Ariège. Là se dressaient encore dans les nuées, l'un en Aquitaine et l'autre en Aragon, deux autels inviolés de la liberté, Montségur et Castelbon.
Le. prince français voulut conserver de la mulctaiion et mutilation de Toulouse un symbolisme monacal. Il pria Montfort de lui procurer une relique de saint Vincent, martyr. Vincent est le saint de la victoire et de la vinculation, le patron des guerriers et des geôliers. C'est l'ennemi des Albigeois. Il a son autel à Castres, en faced'Albi. Simon demanda à Guillaume, abbé de Castres, une relique du plus belliqueux des barons du ciel. Guillaume, en considération de Yutiïité de Montfort dans l'affaire de Jésus-Christ , lui lit présent d'une mâchoire du protecteur des camps (Castres). Deux actes furent dressés de cette cession, l'un dans le monastère de Saint-Vincent, l'autre dans la chapelle de la milice du Temple, à Toulouse. Simon remit au Capétien la précieuse relique, que le royal pèlerin devait déposer à Saint-Germain-dcs-Prés de Paris.
C'est ainsi que Montfort entra dans Toulouse. Il
employa six ans à franchir les soixante lieues qui séparent Béziers de Toulouse; il mit à s'en emparer, par félonie, le même temps que Ramon de Saint- Gilles, bisaïeul du prince qu'il détrônait, avait mis à faire la conquête de Jérusalem et de l'Orient.