CHAPITRE PREMIER
Départ du prince Louis. — Départ du légat Pierre de Béoévent, — Fin de la croisade. — Triumvirat de Montfort, Foulques et Saint-Dominique. — En cinq mois, ils font supplicier 10.000 citoyens de Toulouse.
Le prince Louis avait fini sa quarantaine; sa croisade n'avait été qu'une chevauchée pacifique, une promenade triomphale. Elle se terminait par la possession de Toulouse, la Jérusalem du Paraclet. Sa présence, évidemment calculée par Philippe-Auguste, réservait tacitement la suzeraineté de la France contre l'ambitieux Simon et l'insatiabilité romaine. Du reste, le monarque des évéques se montra toujours vassal dévoué envers le fils de France. Il escorta le prince jusqu'à Montauban. C'était le quartier général
des comtes de Foix. Ainsi ces princes avaient rendu leur forteresse du Quercy, comme leur citadelle de montagne, portes avancées de Toulouse, restées invaincues comme leur métropole. A Montauban , Louis dit adieu au chef de la croisade : il laissait le Midi sous le fer du conquérant et sous la houlette du dominateur céleste de l'Albigeois, dont il emportait quelques dents, saint Vincent de Castres. Mais cette mâchoire allait continuer de mordre, de broyer, de triturer l'Aquitaine, sa proie. Le saint des guerres allait se transformer dans le saint des prisons, des geôliers, des bourreaux. A la Croisade succédait l'Inquisition. Mont fort reçut à Montauban l'hommage de Géraud, comte d'Armagnac, retardataire amené par Garzias, archevêque d'Auch.
Simon revint à Toulouse pour dire adieu au cardinal Pierre de Bénévent. Le légat, sa mission terminée, revenait à Rome pour assister au concile de Latran. Ce diplomate avait, en quelques mois, fait plus que les armes de la croisade; il avait intronisé le jeune roi d'Aragon, détrôné le vieux comte de Toulouse, réconcilié et dépouillé Ramon VI de ses Étais, et banni d'Aquitaine la maison de Saint- Gilles. 11 avait pris Toulouse d'une parole, ce que n'avaient pu exécuter la bataille de Muret et cent combats. 11 avait abattu les murailles romaines de Toulouse, de Narbonne, démantelé les villes du Midi, arraché aux barons leurs armures, leurs éperons, leurs palefrois. Il avait fait rendre gorge à l'abbé de Giteaux, au massacreur de Béziers, au voleur du duché de Gothie. Il avait trompé Innocent III, et maintenant il se rendait à Rome pour se justifier de toutes
ses iniquités devant le concile de Latran. Montfort lui fit cortège le long1 du Rhône. A Lauriol, Burnon, évêque de Viviers, vint lui offrir des fiefs, des rentes, des privilèges, lambeaux arrachés de la grande spoliation de Toulouse. Simon ne quitta son grand ami qu'à l'abbaye de Saint-Antoine, en Viennois.
Montfort partagea sa conquête en trois sénéchaussées : Beaucaire, Garcassonne et Agen. Il n'était encore que régent; on l'appelait déjà comte de Toulouse, marquis de Provence, duc de Gothiê. On lui donnait le titre d'Altesse ; on laissait échapper parfois le mot de monarque. Or ce fut pour ébaucher cette monarchie et consolider le monde catholique ébranlé, qu'Innocent III convoqua le concile œcuménique de Latran.
Le comte, après avoir parcouru ses États, rentra dans sa capitale. Il transféra sa maison du palais de Carcassonne au palais de Toulouse. Il établit dans le manoir des Saint-Gélis sa noble épouse, la vertueuse héroïne de la Croisade, Alix de Montmorenci, et la comtesse de Montfort fut appelée comtesse de Toulouse. Elle y vint avec ses beaux enfants, dont les plus jeunes sortaient du berceau et dont les aînés étaient des adolescents superbes, de magnifiques chevaliers. La magnanime princesse fut sans doute accueillie par les hourras des conquérants; mais son sourire ne put éclairer le deuil de la cité; sa bonté ne pouvait consoler la douleur immense de l'Aquitaine. Que se passait-il alors à Toulouse? Tout se tait, chroniques, poèmes, fastes consulaires. Kien ne parle que ce silence de mort : Toulouse est un sé-
pulcre, un monument patibulaire. Trois hommes y régnent : Montfort, l'évêque et le légat; et ces trois hommes, en cinq mois (d'avril en octobre), supplicièrent 10,000 Toulousains, 2,000 par mois!
Montfort ne se rendit point au concile de Latran. Il y députa son frère Gui, qui partit avec l'évêque de Toulouse. Foulques amenait avec lui saint Dominique. Dominique, Foulques et Simon étaient le même corps à trois têtes. Montfort avaii donné à Foulques la ville de Fanjaux, et à Dominique le château contigu de Prouille. Foulques emmena Dominique de Fanjaux à Toulouse. Dominique fut mis à Toulouse à l'ombre du Casiel-Narbonnais, et son couvent sous les ailes des balistes de Montfort. L'ordre dominicain était l'auxiliaire de la Croisade. Dominique inquisitoriait déjà dans le Lauraguais ; il entra dans Toulouse avec l'évêque et les supplices, et tout porte à croire qu'il fut mêlé comme orateur, comme accusateur, comme convicteur, aux carnages judiciaires de Toulouse. L'histoire voudrait l'enlever à cette atmosphère de sang ; il en sort toujours tout rouge. Or, c'était pour organiser son ordre et son tribunal que Foulques l'emmenait à Rome.
Cependant le prince Louis était de retour à Paris. Il raconta à son père, dit le chroniqueur roman, ce que Montfort avait fait au comte Ramon. Philippe se montra soucieux et irrité. On devine ce que le monarque répondit à son fils : « Tu as remplacé le Bélier par le Lion; tu as conduit Montfort dans Toulouse. Le voilà dans la capitale des rois goths et des Jaonnas cantabres. Il peut en sortir un autre Alaric, un autre Goaiffer, un autre Richard Cœur-
de-Liou des Alpes et des Pyrénées ! Il est vassal de France? Sans doute; mais il est aussi vassal d'Angleterre, et vassal encore, spirituel et territorial, de Rome. Il peut s'unir à Jean-sans-Terre , à Innocent III. Il est régent de sa conquête, et il s'intitule déjà comte de Toulouse, marquis de Provence, duc de Gothie. Il a cherché un trône en Hongrie, à Constantinople, dans tout l'Orient. Il l'a maintenant à Toulouse. Il règne comme un bourreau, comme un Tartare; il verse des fleuves de sang. Il dépopularise la royauté : ce sang rejaillit sur les lis de France; ils en resteront pourpres. Il faut rendre ce sang à l'Église; il faut amoindrir Montfort et relever les Ramon; ils sont nos cousins; ils descendent comme nous de Louis-le- Gros. Mais où sont-ils, ces princes infortunés? Ils errent à la merci des vents et des flots; ils cherchent un refuge en Angleterre, au lieu de le chercher en France, aux portes du Louvre, au foyer de Hugues, noire commun aïeul ! »
Telles devaient être les paroles dont la colère calculée et rugissante de Philippe-Auguste, à la fois renard et lion, fit retentir son antre royal. Quelques jours après, Louis vit sa jeune épouse, Blanche de Castille, lui donner un fils qui devait réaliser l'idée capétienne et recueillir l'héritage des Ramon, les rapines de Montfort et les immenses ruines du Midi.
Pierre de Bénévent, de son côté, rentra bientôt aussi dans Rome. Il rendit compte de sa mission au pontife. Innocent ne fut guère moins mécontent que Philippe. Maître Pierre avait outrepassé ses instructions : il avait réconcilié le comte Ramon et l'avait
dépouillé de ses États, réconcilié Toulouse et égorgé ses citoyens; Thôdise, Foulques, Bénévent s'étaient joués des ordres du souverain pontife. Il avait réprimandé sévèrement Montfort, et l'audacieux chef des croisés avait mis le pied sur les tonnerres du Vatican! Mais de quoi pouvait se plaindre Innocent? N'avait-il pas armé la croisade, soulevé la France, l'Europe, contre Ramon VI? N'avait-il pas recommandé de mêler la foi punique à la foi romaine, le stratagème à la stratégie, pour vaincre le grand prince pyrénéen? Maintenant le regret et le remords viennent trop tard. L'épôe a achevé son œuvre : il faut défendre ce crime. Montfort est l'homme nécessaire; il faut justifier cet archange de la destruction. Et c'est ce que viennent faire ses avocats Foulques, Thédise, Dominique, le prince de Sidon, devant le tribunal d'Innocent III.
Les spoliés accouraient, en môme temps que les spoliateurs, devant le grand juge romain. Ramon VI ne fut qu'un instant en Angleterre : il repassa l'Océan, aborda en Navarre, et se rendit à Castelbon, l'asile pyrénéen du Sud. Là il trouva le comte de Foix, Bernard de Commenges, Arnauld de Villemur, Gui de Cap-de-Porc, le légiste de la patrie romane. Ils descendirent à Barcelone, d'où une felouque, à travers le golfe de Roland, transporta ces nobles pèlerins au port de Gènes, d'où ils se rendirent à Rome.
Un autre navire anglais déposa trois voyageurs à l'embouchure de la Gironde. C'étaient le jeune comte Ramon, Geoifrès de Poitiers, son gouverneur, et Arnaud Topina, son écuyer. Ils étaient déguisés en
marchands, avec des mulets et des bagages. Au Bec d'Ambès, deux routes s'ouvrirent devant eux avec les deux fleuves. La Garonne les conduisait à Toulouse, au cœur de la patrie, mais au centre des supplices. Ils remontèrent la Dordogne : ils contournaient la croisade, ils évitaient Montfort. Les sauvages et solitaires massifs de la Corrèze et de la Lozère leur offraient de riches manoirs hospitaliers : Turenne, Ventadour, Uzerche, les camps des faidits. Bernard de Cazenac et Na Hélis reçurent le prince dans leurs grottes. Ce fut alors peut-être que ce vaillant baron reprit Castelnau, en égorgea la garnison de croisés et en décora les tours d'un chapelet de cadavres. C'était le lendemain du triomphe de Montfort, la veille du concile de Lalran, et le jeune prince put y voir un symptôme du réveil national. Des cimes glacées du*Gévaudan, il descendit dans la vallée du Rhône. Valence était la ville d'Adhémar et de Geoffrès de Poitiers. Montélimart, Orange, Avignon, étaient sympathiques. Il y trouva certainement les Adhémar, les Porcelet, et ce vaillant chevalier et troubadour, Gui de Cavaillon, qui stimulait son juvénile héroïsme. Les conjurés, évidemment, concertèrent alors l'insurrection patriotique. A son retour d'Italie, ils attendront le prince sur la plage; ils attaqueront Beaucaire, et le Midi se lèvera des Alpes à l'Océan. Rainon s'embarqua à Marseille, aborda à Gènes, et retrouva son père à Rome.