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CHAPITRE II

Concile de Latran. — Ouverture du concile. — Sermon d'Innocent III. — Le signe Tan. — Transsubstantiation. — Inquisition. — Ordres de saint Dominique et de François d'Assise.

Le quatrième concile de Latran est le plus grand de la théocratie romaine. Au. plus majestueux des pays le plus magnifique des conciles œcuméniques. Et d'abord ce superbe pontife universel. Au-dessous cinq partriarches d'Orient : Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem, le Liban. Plus bas, 71 métropolitains, 412 évêques4, 900 chefs de monastères; les ambassadeurs de Constantinople, d'Allemagne, de France, d'Aragon, de Hongrie, de Chypre; des représentants de villes, principautés et républiques; enfin les pauvres princes spoliés d'Aqui-

1. Parmi les évêques, on remarque Ximénes de Tolède, tout rayonnant de la bataille de Tolose, Amalric. archevêque de Narbonne, dont le sang de Béziers avait teint la robe en pourpre. L'évêquede Liège, dans la première séance, parut vêtu d'écarlate, comme comte; dans la deuxième, vêtu de vert, comme duc, puis de violet et d'ornements sacerdotaux, comme évêque.

taine. L'Europe, l'Afrique, l'Asie, se pressaient autour de ce maître du monde.

Le jour de saint Martin (11 novembre), Innocent convoqua la catholicité dans l'église de Saint-Jean de Latran. La foule était si pressée que, sous le vestibule, l'archevêque d'Amalfi et trois évêques furent étouffés. Innocent monta sur son' trône, bénit l'assistance, et ouvrit le concile par un sermon. Il prêcha sur ces paroles du Christ : « J'ai fort désiré manger avec vous cet agneau pascal avant que je meure. » (Luc, xxii, 15.)

« Je désire célébrer avec vous une triple Pâque : une corporelle, une spirituelle, une éternelle. Une Pâque corporelle, pour déliver Jérusalem ; une Pâque spirituelle, pour restaurer l'Église universelle; rne Pâque éternelle, pour passer à la gloire de l'éternité.

« 1. Jérusalem est captive. Agar opprime Sara. On révère Mahomet où l'on adorait le Christ, où Dieu opéra le salut sur le point central de la terre. 0 honte ! ô insulte !

« 2. Pour la Pâque spirituelle, le Seigneur en parle à l'homme vêtu de lin qui porte un écritoire sur la hanche. Il lui dit : Traverse le milieu de la ville et marque d'un T sur le front ceux qui gémissent sur les horreurs qui s'y sont commises. 11 dit à six hommes portant des instruments de mort : Parcourez la ville et frappez tous ceux qui n'ont pas cette marque; n'épargnez personne, commencez par mon sanctuaire. Or, l'homme au vêtement de lin, c'est moi, le pontife romain. La ville, c'est rÉglnc ; les hommes au glaive et à la hache, c'est vous. Allez,

frappez, exterminez! frappez par l'interdit et l'excommunication ! La foi périt, les hérétiques se lèvent, les schismatiques haussent la tête, les enfants d'Agar triomphent.

« 3. Pour la Pâque éternelle, il est dit : Heureux ceux que le Seigneur trouvera veillant ! Il les fera asseoir à sa table. Mais il y a une nourriture spirituelle et une nourriture corporelle. Il est dit de la première : Donnez-leur à manger; de l'autre : Tue et mange. On lit de la première : Ils mangent les sacrifices des morts; de l'autre : Mon glaive dévorera la chair. Enfin il y a une nourriture du très saint sacrement de l'Autel, et une nourriture dans la félicité. Heureux qni mangera le pain dans le royaume de Dieu ! C'est ce dernier pain que je désire avant tout manger avec vous, cette Pâque suprême, afin que nous passions du travail au repos, de la douleur à la joie, de la souffrance à la félicité, de la mort à la vie, de la corruption à l'incorruptibilité, par N. S. J.-C. Qu'il soit honoré d'éternité en éternité! »

Ce pontife mourant, jeune encore, débile, et portant le poids du monde, prêchant, du bord de son tombeau, du seuil de l'éternité de Dieu, le meurtre des hommes, le massacre des nations, et, couvert du sang du genre humain, implorant la félicité du ciel, ajoutait encore à la solennité lugubre de ce concile, image du j ugement universel. Ce n'était pas le vicaire du Christ; c'était Moïse, c'était Phinées, c'était la synagogue, non plus juive, mais romaine et colossale.

Innocent mit le concile sous l'invocation de Martin de Tours. Mais Martin intercéda pour Pris-

cillien d'Avila et rompit avec les évêques meurtriers de cet ancêtre des Albigeois. Il ne voulut pas communier avec Idace et Didace, qui avaient répandu le sang- des saints d'Aquitaine. Martin de Tours n'eût pas communié davantage avec Lothaire de Conti. L'hérésie idacienne, l'hérésie du meurtre, du glaive, du bûcher, était sur le trône du Vatican. Elle présidait le concile de Latran ; elle s'incarnait dans Innocent III l.

Le concile ne délibérait qu'à huis clos : ses décrets seuls, en soixante-dix canons, furent publiés en deux séances solennelles, le 20 et le 30 novembre, et chaque lecture fut précédée d'une allocution du pontife.

Le concile expose d'abord la doctrine romaine : un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, des anges, des hommes et même des démons, qui, par Moïse, a donné la loi, et montré la vie par son Fils, né de la Vierge. (C'est une réfutation sous-entendue de l'albigéisTMe, dont le fantôme remplissait la basilique de Latran.)

Il n'y a qu'une Église universelle, hors de laquelle nul n'est sauvé. Jésus-Christ en est le prêtre et la victime. Sou corps et son sang sont véritablement contenus au sacrement de l'autel ; le pain est transsubstancié au corps et le vin au sang, par le pouvoir divin du prêtre légitimement ordonné. C'est la première fois qu'est employé le mot de transsubstantiation, terme impropre, car qu'ex iste-t-il au delà de la

i. Ximénès, patriarche de Tolède, glorifia la papauté, puis traduisit son discours en français, eu allemand, en italien, en espagnol et en basque, stupéfiant le concile de sa science polyglotte n 27

substance? Et la substance, n'est-ce pas Dieu? C'est donc au concile de Lutran que fut irrévocablement fixé ce rite, encore indécis au temps de Bérenger de Tours et de Grégoire VII.

Joachim de Flore avait accusé P. Lombard d'avoir erré sur la Trinité en enseignant une sorte de quaternité, le Père, le Fils, l'Esprit, et l'essence commune de la Triade. Le concile disculpe le Maître îles Sentences, réfute Joachim, et semble s'excuser de condamner le patriarche de l'illustre mona?tère de Flore. Il frappe les autres erreurs du grand mystique calabrais dans Amauri de Chartres et David de Dinan. Amauri soutenait que tout chrétien est membre de Jésus-Christ. C'est l'idée de saint Paul. Il fut condamné par le pape et l'Université de Paris. Il mourut de chagrin, mais laissa des disciples. Us prétendaient que le Père avait régné sous la loi mosaïque, que le règne du Fils durait depuis douze cents ans, et que maintenant allait commencer le règne du Saint-Esprit; que tous les sacrements étaient supprimés, et qu'il suffisait pour le salut de l'effusion de l'Esprit divin. Ils niaient le ciel et l'enfer localisés, la résurrection des corps, la transsubstantiation, les autels, les images, les reliques; ils disaient enfin que le pape était l'Antéchrist et que Rome était Babylone. C'étaient les idées de Joachim et de l'Évangile éternel. Ces disciples d' Amauri n'étaient pas des ignorants, mais des docteurs, des prêtres, diacres, sous-diacres et clercs de l'Eglise de France. Guillaume l'orfèvre, leur prophète, prédisait quatre plaies : la famine consumerait le peuple, la terre engloutirait les bourgeois, le glaive dé-

vorerait les seigneurs, et le feu du ciel anéantirait * les prélats de l'Antéchrist. Pierre, évêque de Paris, les fit traquer par le docteur Raoul de Nemours. Il en séduisit une quinzaine et les conduisit à l'évêque; un synode jugea ces malheureux : ils furent condamnés, dégradés, et brûlés aux halles de Paris. Amauri, leur chef, fut anathématisé et ses os, exhumés du cimetière (20 décembre 1210), balayés aux ruisseaux ou jetés aux bûchers; et ce sont toutes ces horreurs qui, cinq ans après, furent confirmées par le concile de Latran !

Anathème aux hérétiques, quels qu'ils soient! Condamnés, ils seront abandonnés au bras séculier. Les clercs, dégradés avant le supplice. Les biens des laïques confisqués par les princes, les biens des clercs par les églises. Les suspects, excommuniés ; après un an, condamnés. Les princes expulseront de leurs terres les hérétiques notés par l'Église. S'ils refusent, excommuniés par l'évêque; s'ils persistent, après un an, dénoncés au pape. Le pape déliera leurs vassaux de l'hommage, et livrera la terre aux catholiques pour y maintenir la foi. — C'est la croisade des Albigeois rendue générale, universelle.

Les catholiques croisés contre les hérétiques recevront les mêmes indulgences que contre les Musulmans. Anathème aux croyants, aux fauteurs, aux receleurs des hérétiques! S'ils ne satisfont dans l'année, ils seront déchus de tout droit, exclus de tout office.' Ils ne pourront élire, témoigner, tester, hériter'. Juges, leurs sentences seront nulles; avocats, ils ne plaideront pas ; notaires, leurs actes seront invalidés; clercs, ils seront déposés. Excommunié qui n'évite

pas les excommuniés. Ni sacrements, ni sépulture ecclésiastique !

L'évêque visitera au moins une fois l'an son diocèse. 11 prendra trois hommes qu'il fera jurer. Ils dénonceront les hérétiques, les conventicules secrets, les habitudes singulières. Les accusés, convaincus ou relaps, seront punis canoniquement. S'ils refusent le serment, ils sont hérétiques. Les évêques indulgents ou négligents seront déposés. — Voilà l'inquisition.

Les prêtres seront chastes et sobres, éviteront les cabarets, le jeu de dés, les jongleurs, les baladins, et ne feront aucun négoce. Défense aux clercs de prononcer une sentence de mort, ni de coopérer à un jugement de sang. Défense de faire des opérations de chirurgie qui nécessitent l'emploi du fer et du feu. Défense de bénir l'eau froide ou l'eau bouillante, ou le fer ardent, pour servir au jugement de Dieu. — Ce sont des traits de mœurs. Innocent ne veut pas qu'on allume un réchaud magique, mais il ordonnera des milliers de bûchers; il ne veut pas qu'on tire d'une veine une gouttelette de sang, mais il en fera verser des fleuves, par Simon de Montfort. 11 s'écriera, lui-même, dans un sermon célèbre : « Glaive, glaive, sors du fourreau! »

La Réformation du xnc siècle avait été une explosion de la parole, une faim de la science, une soif de l'amour divin. Innocent III voulut répondre à ce besoin des esprits en opposant à la propagande albigeoise une propagande catholique.

Le concile ordonna que les évêques attachassent à

leurs cathédrales des théologiens, des maîtres, et surtout des prédicateurs. C'est alors que se présentèrent deux hommes qui devaient réaliser avec éclat la pensée du pontife, Dominique de Guzman et François d'Assise. Ils avaient déjà ébauché leurs ordres, l'un à Assise, l'autre à Toulouse. Jamais hommes plus dissemblables : Dominique, un hidalgo Castillan, un Espagnol africain, formé dans les guerres de l'islamisme; François, un Napolitain, un orateur lazzarone, un poète qui parlait avec les oiseaux, un disciple de Joachim de Flore. Les deux chefs d'ordre, encore obscurs, vont se partager l'apostolat du monde, tant leurs instituts répondent aux besoins du siècle.

Le concile fixe la hiérarchie théocratique : au sommet le pontife romain; au-dessous, les quatre patriarches de Constantinople * d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem; plus bas les primats, archevêques, évêques. C'est l'Église impériale. Puis vient l'Église populaire, le monachisme immense. Mais le cénobitisme a aussi ses princes du cloître qui montent sur les sièges épiscopanx, et quelquefois sur le trône pontifical. La plèbe monacale avait enfanté le césarisme. Grégoire VII était un moine. Le concile organise l'inquisition. La prédication marche de pair avec la torture. La délation se mêle aux sacrements. La confession devient exigible, la communion obligatoire. Abstention de culte entraîne privation de sépulture. Sermon est synonyme de supplice. Acte de Foi signifiera bûcher. L'Église a horreur du sang; mais les princes, rois, empereurs, sont les

vassaux du Saint-Siège, les lieutenants du pape; à son commandement, ils verseront le sang humain, ils extermineront les nations. Le Christ avait dit à Pierre : « Rentre ton glaive », Innocent s'écrie : « Glaive, glaive, sors du fourreau! » C'est ce qui fait dire à Joachim de Flore que l'Antéchrist régnait à Rome. C'était du moins le vicaire de Moïse et de Mahomet.

Nul plus que nous n'admire la théocratie romaine, pyramide gigantesque au sommet de laquelle siège son pontife souverain, assis, comme Jupiter, sur les nuées, le tonnerre à la main : trône sacerdotal dont les rois et les empereurs, les cardinaux, les évêques, les chefs d'abbaye, sont les cariatides, dont la masse immense écrase le monde, et dont la base a pour ceinture des fers, des bûchers, des échafauds. Hypogée d'Egypte! pagode de l'Inde! entourées de sphynx, de colosses hybrides, d'hiéroglyphes énigmatiques, sculptées en becs de flèche, en fers de lances, en jets serpentants de foudre !

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