‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 43 sur 190 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Refuge du sacerdoce cathare à Montségtir. — Description de la montagne sainte. — Ascension du patriarche, des évêques, des écoles, des hospices, escortés par les princes.

Quand les princes du Midi virent la croisade descendre du nord, du levant et du couchant, en trois colonnes furieuses, en trois trombes dévastatrices, ils songèrent à pourvoir à la sécurité du sacerdoce. Ramon de Pérelha, leur mandataire, mettait alors même la dernière pierre à la reconstruction du Gastellum antique de Montségur. Du haut de sa cime, tranquille encore dans la sérénité du ciel, il vit la terre autour de lui s'agiter et frissonner comme aux approches d'un ouragan. Les peuples éperdus allaient et venaient dans l'effroi, comme les oiseaux qui

pressentent la tempête. Ramon reçut à son manoir de Lavelanet et à son donjon aérien de Montségur plusieurs hôtes illustres, et d'abord la vicomtesse Esclarmonde et le comte Ramon -Roger qui venaient inspecter leur forteresse favorite du Thabor. Un jour, arrive au galop une femme, une princesse, suivie de quelques serviteurs à cheval : c'était Agnès de Montpellier, épouse, hélas! déjà veuve du jeune vicomte, emportant son fils unique, orphelin à la mamelle, dans les tours et sous la garde du grand comte de Foix. Quelques jours après apparut le roi d'Aragon, escorté de cent chevaliers espagnols , qui revenait de s'interposer inutilement entre les chefs de la croisade et son parent, le vicomte de Carcassonne. Plus tard, se montrèrent enfin, nus, poudreux, affamés, effarés, les fugitifs de cette ville échappés par les souterrains ou bannis par les croisés, annonçant la prise de leur cité, la captivité de leur prince, la dispersion et la destruction de leurs concitoyens. Le massacre de Béziers, la défaillance de Narbonne, la chute incroyable de Carcassonne, victorieuse de Gharlemagne , retentirent à l'horizon comme trois coups de tonnerre , dont princes et peuples restèrent foudroyés. Et l'on s'attendit à voir paraître bientôt la cavalerie de Montfort au pied des Pyrénées.

A ces effrayantes nouvelles , le comte de Foix, tuteur du vicomte de Carcassonne, le comte de Gommenges , non moins belliqueux et chef des races comtales de Carcassonne et de Foix , tous les princes pyrénéens agitent leurs lances, réparent leurs tours sur leurs rochers et s'élan-

cent sur leurs chevaux arabes hennisants. Les consuls des républiques méridionales arment leurs milices et se fortifient dans leurs puissantes et populeuses cités. Le Midi , chose admirable, ne recula pas (quoique non sans quelque trouble de coeur, car évidemment il ne ' s'attendait pas à un tel excès de barbarie) contre Rome théocratique et contre un t ramas de cent peuples formé de tous les vagabonds de l'Occident. Un choc terrible se prépare, une lutte exterminatrice, le jour héroïque et suprême de la race ibéro-romane. Mais avant de marcher aux batailles, ils escortent le sacerdoce cathare, âme de cette guerre religieuse et patriotique, dans l'aire inaccessible de Montségur.

Cinq années ont suffi pour transformer le Castellum romain en forteresse du Paraclet. Ce fut un jour solennel, un jour lugubre et triomphant que celui où le jeune Ramon de Peyréla réunit dans ses murailles vierges les évêques fugitifs. Les évêques seulement et les archidiacres, car les cathares n'abandonnent pas leurs postes de prédication, ils ne fuient point le champ du martyre; mais ils veulent sauver les chefs du sacerdoce, la source de l'ordination sainte, le foyer sacré de l'Esprit. L'Église restera exposée à toutes les horreurs de la guerre, mais sa tête, son cerveau divin, son âme immortelle sera dans Montségur. Expulsés de leurs cités par la croisade, ces calmes et religieux vieillards se dirigent vers Lavelanet. Lavelanet, comme son nom l'indique, était dans l'antiquité ibéro-celte un sanctuaire d'Abellio, Bélénus ou Bahal. C'était le petit autel ; le grand était sur la cime de Montségur, au-dessus des

nuées; les gouffres fatidiques de l'Ers, l'Estang-Mal et l'Estang-Tort étaient les piscines héliaques, nourrices de tonnerres. Des cendres du culte du soleil se ralluma, sous un souffle mystique de l'Orient, le culte du Paraclet. Au ive siècle, les Priscillianites persécutés se réfugièrent sur cette montagne mystérieuse; ils lui donnèrent le nom de Thabor et consacrèrent les gouffres de l'Ers à saint Baithélemi, l'apôtre de la Perse, l'acolyte de saint Jean, patriarche de l'Orient. Au xne siècle, Ramon de Pérelha était le seigneur et du grand autel, Montségur, et du petit autel, Lavelanet. Au levant, sur un monticule rocailleux, revêtu de chênes, s'élève son château. Au pied du manoir, l'église, le moulin féodal, et plus haut, le bourg allongé sur la rive droite du Lectorier, torrent sauvage descendu tumultueusement des gorges de Montferrier. Ce gave fougueux se calme sous la main de l'homme et se multiplie pour activer les nombreux et retentissants cylindres où son flot écume et mugit en cascades. Lavelanet, au moyen âge, est manufacturier comme Garcassonne. Il est aussi un atelier de catharisme ; il file et tisse avec le lin pur de saint Jean des tuniques merveilleuses, qu'il brode avec la pourpre éclatante de Platon.

Lavelanet est le rendez-vous fixé par Esclarmonde et le comte de Foix aux évêques fugitifs. Ils venaient par tous les chemins, de l'est, du nord et du couchant. ParChalabre, arrive Bernard de Simorra, évêque de Garcassonne. Par Mirepoix, le vieux Gaucéli, évêque de Toulouse, et son coadjuteur, Guilhabert de Castres, émigré de Fanjaus. Après

eux, et par la même route, la grande veuve, la papesse cathare, la vicomtesse Esclarmonde, fugitive de Pamiers. Et du couchant enfin, la bonne comtesse Philippaqui venait dédire adieu à son glorieux manoir, pour s'en aller mourir, humble diaconesse, dans les cabanes et les grottes de Montségur. Toutes ces troupes en deuil cheminaient les yeux fixés sur la montagne du salut. Le Thabor pyrénéen est une montagne mystérieuse, à trois cimes ondulées, et dont chaque groupe reproduit un diminutif de mamelons pareils, en tout neuf sièges ou neuf autels. On dirait le trône de la trine-unité de Dieu : Agnostos, Demiourgos , Paraclétos; trône triple où le ternaire divin se dédoublant trois fois, trois fois se recomposait sur son trépied, nouant et dénouant le choeur sacré. C'était comme une Ennéade, nombre symbolique affectionné de la Sagesse alexandrine, figuratif des modifications de l'Etre, des évolutions, des énergies célestes. Le Thabor était consacré au Paraclet. Montségur occupait l'extrémité de son contrefort oriental. Lavelanet était à deux lieues dans la plaine, et, comme disent les chroniques, jaxta castrum Montis-Securi1.

Ramon de Pérelha recueillit dans ses murs le patriarche , les évêques, les diacres , les diaconesses, les écoles, les hospices, les orphelins de tout le Midi ; et formant de toutes ces multitudes éplorées une longue colonne immense dont il prit la tête, lejeune chef de l'émigration se mit en marche vers Mont-

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