Doat : inq. de Toulouse et de Carcassonne
ségur. Il remonta la rive droite du Lectorier, à travers la plaine de Ben-Aïs, domaine de ses parents, les Massabrac de l'Olmès. Cette plaine, large de deux ou trois kilomètres, se termine au Piboléo. Là commence l'ascension de Serralonga. Accessible jusque-là aux chariots, le chemin n'est plus qu'un sentier scabreux , raviné, difficile même au pied des chevaux, et gravissant péniblement sous la forêt de hêtres. La montagne ondule de l'est à l'ouest, revêtue jusqu'à sa cime qui, par intervalles, se hérisse en énormes crêtes de roc grisâtre, semblables, audessus des bois, à des vagues solidifiées avec leur écume. A la tête du cortège, courbés sur leurs pacifiques palefrois, marchent un vieillard et un jeune homme, le vénérable patriarche Gaucéli, évêque de Toulouse, et son archidiacre, Guilhabert de Castres. A leur suite d'autres évêques, Ramon de Blasco, Bernard de Simorra, Ramon de Bélissen, Bénédect de Termès et leurs coadjuteurs , parmi lesquels Peyrota de Clermont, aumônier de la comtesse Philippa. Ces hommes, de race ibère, avaient le front noble, le nez aquilin, la face ascétique, le type oriental. Ils étaient coiffés d'une sorte de mitre persane que remplace déjà la barreta, ou béret noir aplati et décrivant, autour de leur crâne d'ivoire, un nimbe circulaire d'ombre. Ils portent une longue robe noire et traînante à capuchon, un cordon en sautoir sur la poitrine comme les brahmes indiens,
1 . Peyrota était seigneur de Dun, voisin de Peyrella; Peyrella et Peyrota avaient des parts indivises au domaine de Durfort. Ils étaient donc cousins des Durfort, et ceux-ci des Peyrota, possédant ensemble Glairmont-Soubira
et un fourreau de cuir renfermant le rouleau de l'Évangile selon saint Jean, patriarche de l'Eglise du Paraclet. Leur face pâle, leur taille amaigrie, leur corps presque transparent, je ne sais quoi d'aérien et de lumineux révélait des exilés sur la terre, qui, remontant les pentes des montagnes, semblaient reprendre lentement le chemin du ciel d'où ils étaient descendus. A leur suite, l'archidiaconesse Esclarmonde de Foix et les écoles de Pamiers, Marquésia de Bélissen et les hospices de Mirepois, Auda de Prouille et les fondations de Fanjaus, Fais de •Durfort, Blanca de Laurac, Garséna du Mas, Turca des Armens, et leurs tribus de veuves et d'orphelins, tout le peuple éploré des églises de la Consolation. On y voyait plusieurs vieillards : Gui du Mas Capde-Porc, Sicard de Laurac, Jordan de Lantar, patriarches entourés de leurs fils. Les barons pyrénéens accompagnaient leurs mères, leurs femmes, leurs sœurs, leurs enfants. Le grand comte Ramon- Roger de Foix était à la tête de tous ses clans chevaleresques, les douze rameaux des fils de Bélissen, les Rabat, les Castelverdun, les Lantar de Saint- Paoul, les Villemur de Marcafaba, de Saverdun et de Palhers, les Durfort de Durfort et de Rodelha, les Massabrac de la Leza et de l'Olmès, et les Peyrat avec leurs deux rameaux, les Peyrota et les Peyrella : noms congénères, domaines contigus, combats et échafauds identiques. Ramon de Peyréla avait l'honneur de conduire ce peuple éploré vers son Gapitole de l'exil. Les chevaliers escortaient ces évêques , ces vieillards, ces femmes, ces eqfants, toute cette église fugitive, comme on
ségur. Il remonta la rive droite du Lectorier, à travers la plaine de Ben-Aïs, domaine de ses parents, les Massabrac de l'Olmès. Cette plaine, large de deux ou trois kilomètres, se termine au Piboléo. Là commence l'ascension de Serralonga. Accessible jusque-là aux chariots, le chemin n'est plus qu'un sentier scabreux , raviné, difficile même au pied des chevaux, et gravissant péniblement sous la forêt de hêtres. La montagne ondule de l'est à l'ouest, revêtue jusqu'à sa cime qui, par intervalles, se hérisse en énormes crêtes de roc grisâtre, semblables, audessus des bois, à des vagues solidifiées avec leur écume. A la tête du cortège, courbés sur leurs pacifiques palefrois, marchent un vieillard et un jeune homme, le vénérable patriarche Gaucôli, évêque de Toulouse, et son archidiacre, Gruilhabert de Castres. A leur suite d'autres évêques, Ramon de Blasco, Bernard de Simorra, Ramon de Bélissen, Bénédect de Termès et leurs coadjuteurs , parmi lesquels Peyrota de Clermont, aumônier de la comtesse Philippa. Ces hommes, de race ibère, avaient le front noble, le nez aquilin, la face ascétique, le type oriental. Ils étaient coiffés d'une sorte de mitre persane que remplace déjà la barreta, ou béret noir aplati et décrivant, autour de leur crâne d'ivoire, un nimbe circulaire d'ombre. Ils portent une longue robe noire et traînante à capuchon, un cordon en sautoir sur la poitrine comme les brahmes indiens,
4. Peyrota était seigneur de Dun, voisin de Peyrella; Peyrella et Peyrota avaient des parts indivises au domaine de Durfort. Ils étaient donc cousins des Durfort, et ceux-ci des Peyrota, possédant ensemble Glairmont-Soubira
et un fourreau de cuir renfermant le rouleau de l'Évangile selon saint Jean, patriarche de l'Église du Paraclet. Leur face pâle, leur taille amaigrie, leur corps presque transparent, je ne sais quoi d'aérien et de lumineux révélait des exilés sur la terre, qui, remontant les pentes des montagnes, semblaient reprendre lentement le chemin du ciel d'où ils étaient descendus. A leur suite, l'archidiaconesse Esclarmonde de Foix et les écoles de Pamiers, Marquésia de Bélissen et les hospices de Mirepois, Auda de Prouille et les fondations de Fanjaus, Fais de •Durfort, Blanca de Laurac, Garséna du Mas, Turca des Armens, et leurs tribus de veuves et d'orphelins, tout le peuple éploré des églises de la Consolation. On y voyait plusieurs vieillards : Gui du Mas Capde-Porc, Sicard de Laurac, Jordan de Lantar, patriarches entourés de leurs fils. Les barons pyrénéens accompagnaient leurs mères, leurs femmes, leurs sœurs, leurs enfants. Le grand comte Ramon- Roger de Foix était à la tête de tous ses clans chevaleresques, les douze rameaux des fils de Bélissen, les Rabat, les Castelverdun, les Lantar de Saint- Paoul, les Villemur de Marcafaba, de Saverdun et de Palhers, les Durfort de Durfort et de Rodelha, les Massabrac de la Leza et de l'Olmès, et les Peyrat avec leurs deux rameaux, les Peyrota et les Peyrella : noms congénères, domaines contigus, combats et échafauds identiques,. Ramon de Peyréla avait l'honneur de conduire ce peuple éploré vers son Capitole de l'exil. Les chevaliers escortaient ces évêques , ces vieillards, ces femmes, ces enfants, toute cette église fugitive, comme on
escorte sa patrie et son Christ. Ils marchaient en silence, le front penché sous le poids de leurs tribulations, des larmes sillonnant leurs faces farouches, et roulant sur leurs barbes et sur les crinières de leurs palefrois. Ea procession sainte ondulait en longues files sur les rampes de Serralonga, ombragée de vieux hêtres et de grands bouleaux. Tout à coup, du sommet de cette première chaîne, le Castellum romain, dérobé par la montagne et les bois, apparut de nouveau vers le sud, au fond d'une haute gorge qu'il barre de sa masse, campé tout en travers, rapproché, mais, à ce qu'il semble, inabordable sur son roc morne et désolé. On dirait un vaisseau foudroyé sur un écueil des mers, ou l'église cathare ellemême échouée et pétrifiée sur ce sépulcre des siècles. La tête de la colonne s'engage dans cette gorge inégale et sinueuse qui s'élargit en une sorte d'amphithéâtre bordé de forêts. Tout à coup le Val de Serralonga semble interposer son abîme, et le château paraît inaccessible sur son inabordable et gigantesque sommet. Ce cirque, clos de bois et de rochers au nord et au couchant, s'ouvre, au levant, parl'Abès, semblable à la tranchée d'un bastion colossal, et vers le sud à une brèche de la montagne, effondrée par quelque convulsion volcanique. La colonne se dirige vers cette berge abrupte, aux raides et brusques zigzags, dont les vastes degrés gazonnés accèdent à cette embrasure. C'est le Pas de Montségur, la porte septentrionale de son vallon, sur le flanc gauche de laquelle, à une hauteur de deux cents pieds, surplombe perpendiculairement le donjon aérien, dont la tour, appelée de Y Aiguille, effile son
fuseau dans la nuée. De ce col élevé, une gorge nouvelle s'ouvre vers le sud, et descend rapidement dans un val profond qui s'élargit en un bassin triangulaire. Au fond de ce bassin, on tombe tout à coup, par un chemin presque vertical, sur un village qu'on ne soupçonnait pas dans cet abîme. C'est le village de Montségur, assis au pied de trois montagnes, aux crêtes grisâtres , aux flancs hérissés de noirs sapins, et d'un aspect triste et sauvage. Un torrent y fait mouvoir un moulin et quelques scieries, en fuyant vers la forêt de Belestar, dont les fourrés inaccessibles sont peuplés d'ours. Ce torrent est le grand Ers, et sa source forme avec celles de la Garonne et la chaîne centrale des Pyrénées, la limite méridionale du diocèse cathare de Toulouse.
Après deux heures d'une ascension lente dont le murmure des prières et des larmes troublait seul le silence solennel, le cortège religieux atteignit la rampe accessible du donjon. Une montagne isolée, dont la croupe est couverte comme d'une crinière de forêts, tourne vers l'occident sa cime que nous avons comparée à la tête d'un éléphant. On dirait, en effet, un mastodonte accroupi qui se relève sur ses genoux, les dents et le mufle en l'air. C'est sur son plateau, comme sur le crâne de l'animal, qu'est obliquement posée la forteresse, allongeant comme une trompe un corridor crénelé terminé en barbacane. Le mont, horriblement escarpé de toutes parts, serait absolument inabordable si, vers le sud-ouest, le rocher ne pendait en talus d'abord abrupte, puis doucement iucliné vers sa base. Arrivée au pied de ce talus, à cinq cents pas du château, la colonne se partagea ; h 6
les écuyers, les mulets et les bagages descendirent au hameau sur les bords de l'Ers, tandis que le sacerdoce johannite et la chevalerie pyrénéenne, sur leurs douces haquenées, agiles comme des isards, gravirent lentement et péniblement vers le donjon aérien. Le chemin, taillé dans le roc et soutenu par endroits avec de la maçonnerie, fait d'abord un long repli vers le nord et borde l'escarpement de la route de Lavelanet. Puis, il revient au sud et multiplie ses zigzags sur la pente de plus en plus abrupte, comme les lacets du corsage d'une femme. Au point où la montagne déborde et surplombe comme une poitrine le sentier, jusque-là presque vertical, s'étrangle entre deux renflements de rocher, semblables à des mamelles. C'est là que, pour défendre cet étroit passage, s'élève la barbacane que nous avons comparée à la trompe et aux défenses d'un éléphant. Depuis cette tour avancée jusqu'au château, le sol penchant est semblable à une carrière bouleversée et confusément encombrée d'un énorme amas de blocs anguleux. Çe sont, évidemment, les matériaux épars de la construction, qui vont servir à la défense de la forteresse, lorsque d'une cime à l'autre les balistes lanceront des quartiers de roche dans les airs. On dirait que l'architecte n'a pas eu le temps d'en déblayer les alentours. On y travaillait encore lorsque l'Eglise cathare et la patrie romane vinrent réclamer cette roche pour s'y préparer contre les hasards des batailles un refuge et un sanctuaire aérien. De sorte que c'est dans des murailles vierges que don Ramon de Peyréla recueillit ses hôtesses immortelles.