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CHAPITRE II

Le Pog de Montségur. — Le Capdhueil. — La cité. — Le village. — L'horizon. — Consécration de la Roche de Montségur.

Le Pog ou Roche de Montségur est un trapèze de montagne, de deux kilomètres de long sur un demikilomètre de large environ, et détaché d'un contrefort pyrénéen par un tremblement de terre et par le cours de l'Ers, qui descend des gouffres fatidiques. Un volcan et le gave sont les deux titans qui ont ouvert le vallon et sculpté son acropole sauvage, perpétuellement déchiquetée par l'ouragan. Cette énorme tranche de roc et de fer est isolée au nord par la brèche du Tremblement, où passe le chemin de Lavelanet et que surplombe le donjon aérien; au sud, par la gorge de l'Ers, que longe le chemin de Belestar et que domine une barbacane; à l'est, par la coupure verticale et gigantesque de l'Abès (Abyssus) de Serrelongue; à l'ouest, par le talus moins abrupte mais non moins inabordable et non moins vertigineux du val de Montségur. Son escarpement absolu n'est accessible, grâce encore au travail humain,

que par la rampe du nord-ouest qui conduit au Capdueil, dont la masse crénelée forme comme la poterne inexpugnable et la herse colossale de la Roche.

Le nom de l'architecte qui reconstruisit la forteresse des géants est ignoré. Ce fut peut-être Escot de Linars et ses deux élèves, Ramon de Vais et Bertran de la Baccalaria, ingénieurs des guerres romanes. Mais, quel qu'il fût, il était évidemment cathare. Il n'admet, autant que possible, dans sa construction que la ligne droite et la forme rectangulaire, expression de la vérité et de la vertu. Les chimères, les gorgones, l'ornementation monstrueuse du moyen âge, reproduction hideuse du type du mal, sont rigoureusement bannies de la forteresse du Paraclet. Nulle part le serf infortuné ne s'y tord en cariatide grimaçante et grotesque. Nulle sculpture de violence, nul symbole de guerre, nulle idée de combat ni de mort. Une seule tourelle, qui du donjon surveille l'horizon de Lavelanet. Deux barbacanes, dont l'une garde, comme un chien, l'abord de la forteresse, et l'autre, à deux kilomètres de là, défend, comme un lion, l'accès de la montagne. Point de tourelles angulaires, ni même, à proprement parler, de meurtrières latérales, ni de fossés environnants ; rien que des précipices. Seulement une dentelure de créneaux, semblable à une couronne. Montségur, sans autre défense que l'escarpement de son site, trouvait, comme le cœur des cathares, sa sécurité dans son élévation, et son calme dans sa proximité du ciel.

Voilà ce qui réjouit d'abord les regards des évê-

ques du Consolateur. C'est moins une forteresse qu'un sanctuaire, mais un sanctuaire chevaleresque. Le monument, long de cent mètres, large de vingt, haut de dix, occupe le sommet tout entier.

La plate-forme est basse à cause de l'ouragan, mais le souterrain plonge immensément dans les entrailles poreuses de la montagne. Point de portes extérieures, car la baie ogivale, visible aujourd'hui, s'encastrait alors dans le corridor crénelé qui la reliait à la barbacane. Seulement, dans cette tour, une poterne masquée, et tournée du côté du château, s'ouvrait à plusieurs pieds au-dessus du sol, défendue par son élévation et les archèresde la barbacane et du donjon. La forteresse est construite avec un calcaire brun, arraché de la cime même' aplanie par le fer, et qui donne à ses murs la teinte du plomb et la dureté de l'airain. Cette couleur ferrugineuse assombrit les montagnes environnantes, dont la plus haute cime a reçu le nom de Montferrier. La nature est en deuil et sa tristesse s'accroît encore de la verdure funèbre des buis, des houx, des ifs éplorés et de la grande attitude mélancolique des sapins. A cette pompe lugubre, on dirait un autel gigantesque préparé pour l'immolation d'un peuple. Le temps, cet horrible sacrificateur, amènera la grande victime. Mais Montségur, pendant plus de trente ans encore, sera une roche de victoire et de salut, avant d'être une pierre d'holocauste.

Le vieil évêque de Toulouse entra par la poterne de la barbacane et, suivi de son cortège sacerdotal et chevaleresque, pénétra dans la forteresse. Le porridor crénelé le conduisit dans une vaste salle.

L'arc de la porte et de la voûte en est légèrement ogival. C'est la salle capitulaire. Un mur transversal divise au nord le donjon. Il domine et menace d'une archère intérieure le manoir baronial. Nul accès de cette salle au donjon. Mais, vers l'angle oriental, une balustrade annonce un escalier souterrain. Il plonge sa vis dans les entrailles de la roche, et va renaître à l'angle sud du donjon où sa spirale circule élégamment dans le mur jusqu'au sommet. C'est l'unique accès au donjon et à la plate-forme. Celleci, dallée, dentelée d'énormes créneaux, se termine au nord par la tour aérienne de Y Aiguille. Montségur est assis sur d'immenses excavations qui renferment des dortoirs, des magasins, des armoires, même des sépulcres. La forteresse s'enfonce jusqu'à mi-corps dans la montagne, qui la revêt de sa cuirasse, et n'élève au-dessus de la roche, pour le combat, que ses bras, les deux barbacanes, et sa tête, le Capdhueil, le capitole.

De la salle capitulaire, le patriarche Gaucéli et les évêques ressortirent par une porte (plus petite que la baie intérieure du corridor) qui s'ouvre vers l'est, sur les derrières du château. Là, le rocher forme comme un balcon inégal et raboteux, revêtu d'herbe et de mousse, et bordé de broussailles qui se balancent sur l'escarpement abrupte, immense, vertigineux. C'est le fossé oriental de Montségur : tranchée de géants, justement nommé l'Abès (Abyssus), et d'où le regard frissonnant recule effaré. Les évêques continuèrent leur marche vers la croupe de la montagne sainte. Du château on n'y

descend que par une entaille creusée dans le roc vif et dont la déchirure inégale augmente de quelques mètres l'escarpement du mur méridional.

La montagne, d'environ deux kilomètres d'étendue, est ombragée de chênes et de hêtres, forêt aérienne semée sur cette cime par l'ouragan pyrénéen. Là s'élèvent, à l'aspect du sud et du levant, les hospices, les écoles, les ouvroirs, les cabanes des vierges et des veuves, les grottes et les maisons des évêques et le manoir du châtelain lui-même, qui bientôt mettra sa jeune épouse et ses enfants nouveau-nés, comme sous les ailes des pontifes du Paraclet. Cette cité cathare se termine au sud par une tour construite à l'origine de la montagne, à l'angle des ravins de Serralongue et de Montségur. Cette barbacane isolée est une vedette chargée de la garde de cette porte dérocher par laquelle s'échappe l'Ers, que l'on a peine à distinguer dans son gouffre, d'où monte son vague bruissement. De la cime on découvre au sud-ouest, comme dans un abîme, le village de Montségur, dont les maisons, cannelées de tuiles rouges, s'étagent par rangs parallèles sur la déclivité, dont un redan les empêche de glisser en bas dans l'Ers. On dirait des ruches d'abeilles exposées au soleil. C'est là qu'étaient descendus les palefreniers, les mulets chargés des bagages, et les palefrois des évêques et des chevaliers qui, lâchés en liberté, broutaient le trèfle et le genêt sur les bords du gave fatidique.

Montségur formait donc deux cités : dans le val, la cité servile et rustique; sur la montagne, la cité chevaleresque, sacerdotale et cathare. Mais com-

ment la colonie religieuse et guerrière communiquait-elle avec la colonie agricole et laïque? Par un vaste système de souterrains. Il y avait, selon la tradition, deux ramifications immenses : l'une reliait le château à la tour qui domine le cours de l'Ers, du côté de Bélestar; et l'autre venait aboutir par des rampes sinueuses, ou par un escalier dont la spirale ne devait pas avoir moins de trois mille degrés, au village de Montségur. C'est par cette bouche, alors dérobée, aujourd'hui inconnue, que la forteresse et la tribu cathare, retirée sur la cime, s'alimentaient, s'approvisionnaient, communiquaient avec le monde qu'elles contemplaient du sein des nuées. Bientôt les fureurs de la croisade feront refluer à Montségur une multitude de fugitifs, de proscrits, de chevaliers dépossédés, les veuves et les orphelins de la guerre. Des vieillards, des moribonds viendront demander à la montagne sainte ce qu'ils eussent vainement imploré ailleurs : une suprême bénédiction, une mort paisible, un tombeau assuré. Ces pèlerins s'installeront et déjà s'installent en foule (car la prosession plaintive ne s'arrêtera plus) dans des maisons, des cabanes, des grottes éparses et cachées sous la forêt. Monségur, dans la spoliation générale, devint le champ d'asile de l'Aquitaine. Ramon de Pérelha, Bérenger de Lavelanet, son cousin, les châtelains fugitifs campés dans la forteresse, occupaient la porte unique et crénelée de la montagne de Paix. Lavelanet et Bélestar, deux gros bourgs, l'un vassal, l'autre ami, barraient les deux seules avenues; et plus loin, sur les cimes environnantes, les châteaux de la Roca, de Rocafissada, de Rocatalhada, fai-

saient la garde ; et plus loin encore, sur son inaccessible sommet, l'inexpugnable donjon comtal de Foix.

Du village on ne voyait que des montagnes aiguës, un entonnoir de forêts hérissées par les flèches dentelées des sapins, coupé de l'ouest à Test par le cours de l'Ers, et dominé au nord par le château cyclopéen, la forteresse des géants. Mais, du château, l'horizon, fermé au sud, s'ouvre largement au levant, au couchant, au septentrion. Avec quel mélancolique ravissement les évêques cathares durent contempler le magnifique horizon qui entoure Montségur ! A droite, le vallon où se cache le hameau comme un parc de mouches à miel. A gauche, l'Abès ( Vallum, Bautium), où paissent lesv^ches de Serralonga, qui paraissent des chevrettes. Au delà, des hameaux d'origine moresque; et plus loin encore, vers le nord, Lavelanet, la Roca, Pérelha, posés en triangle sur leurs monticules pierreux. Le regard aperçoit dans le lointain, à travers le brouillard, les tours de Mirepois et la sombre masse du Castellar de Pamias. En face, vers le sud, un pic triangulaire ; près de sa cime, une vaste grotte : c'est le mont Bid-Orta {via ortus solis). L'Ers coule au pied de cette montagne. On le voit descendre de gorges sauvages, puis serpenter au levant dans des lointains grisâtres, ondulés de crêtes pareilles à des vagues, tigrés par les noirs sapins de la forêt de Bélestar. Le torrent cathare, comme la secte dont il est le symbole, sort de gouffres mystérieux, plonge et replonge sous terre, comme une couleuvre poursuivie par un vautour, et reparaît calme et limpide pour

mourir dans l'Ariège, au-dessous de Bolbona, nécropole des comtes de Foix. Le paysage est grave, triste, en deuil par la teinte bleuâtre des montagnes, par la verdure sombre des forêts et par un reflet lugubre de la destinée. Mais le plus brillant soleil éclairait ce tableau alpestre. Il enflammait les neiges vierges des cimes et les blanches Vapeurs des collines fumantes, comme des trépieds, autour de Montségur semblable lui-même à un immense catafalque. Ces nuées éclatantes entouraient comme d'une gloire cet autel et ce tombeau de la patrie pyrénéenne. Tel du moins il était, lorsque nous, enfants des héros et des martyrs, nous vînmes, six cents ans après, demander à cette cime glorieuse le mystère de la destinée tragique de nos ancêtres.

Le patriarche Gaucéli prit possession de la montagne, et en consacra les murailles vierges, probablement par ces paroles de saint Jean, cadencées en langue romane : « Voici le tabernacle de Dieu parmi les hommes. Et il habitera avec eux, et ils seront son peuple et il sera leur Dieu. Et il me transporta en esprit sur une haute montagne; et il me montra la grande cité, la sainte Jérusalem. Elle brillait de la gloire de Dieu, et sa lumière était semblable à une pierre précieuse. Et je ne vis point de temple, point de soleil ni de lune. Dieu et l'Agneau sont sa lune et son soleil. Et il n'y entrera aucune chose souillée, ni personne qui s'abandonne à l'abomination et au mensonge ; mais seulement ceux qui sont inscrits au livre de vie de l'Agneau1. » Et la foule,

i. Apocal. XXI.

continuant la mélopée du pontife, salua le sanctuaire du Consolateur par des hymnes d'une allégresse mélancolique; car les cathares mêlaient la poésie et la musique à toutes les choses de la vie, sauf le culte divin, dont la parole humaine était l'unique mélodie.

Aujourd'hui Montségur n'est qu'un roc désert ; la croupe de la montagne n'est plus qu'une pelouse escarpée, raboteuse, où les ânes et les chèvres, traversant les ruines, broutent les buissons rabougris des hêtres et des chênes dont les antiques troncs couvrirent de leurs rameaux les têtes vénérables des vieillards cathares, et les doctes enseignements de ces platoniciens de l'Occident. Leurs grottes ont été fermées par le temps, leurs tombeaux détruits par la croisade, leurs cendres balayées par les tempêtes, et leur mémoire, proscrite par l'inquisition ellemême, s'est évaporée au vent des siècles.

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