‹ Histoire des Albigeois (volume 2)Chapitre 46 sur 190 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Discorde dans le camp des Croisés. — Départ du comte de Nevers. — Premières conquêtes de Montfort. — Soumission i!e Montréal, Fanjaus, Castres et Lombers.

C'est ainsi qu'Esclarraonde de Foix accomplit le plus cher vœu de son cœur en recueillant le sacerdoce albigeois à Montségur. Elle croyait n'offrir qu'un refuge à l'Église cathare; elle offrait encore à son insu un asile à la patrie romane. Montségur devint la tête et le cœur de l'Aquitaine expirante. C'est à Esclarmonde qu'elle devra la délivrance et la victoire. Et si la princesse ne put consolider son triomphe, elle prolongea du moins son agonie d'un tiers de siècle, et lui donna le temps d'acquérir, par le plus magnifique martyre, une place immortelle dans l'histoire et dans le ciel.

De cette cime pyrénéenne, le sacerdoce johannite entendit coup sur coup retentir à l'horizon, rougi par la vapeur du sang et des flammes, l'épouvantable chute des villes romanes. Après le massacre de Béziers, la soumission hâtive de Narbonne, et la prise, incroyable d'audace et de perfidie, de Car-

cassonne, il se fit un frisson général de châteaux, un tremblement universel de villes au pied des Pyrénées, Ils ne s'attendaient ni au nombre, ni à la barbarie, ni surtout à l'impiété envers les morts. Et Montségur vit bientôt arriver éperdus les peuples fugitifs de Montréal, de Limous, de Fanjaus, épouvantés par le lion de Montfort. A ces cris, â ces gémissements, après la consécration de la Rochesainte, les princes descendirent à leur poste de combat, les évêques à leur poste de martyre. C'est alors que Guilhabert de Castres s'établit auprès des Lantar, à Saint-Paoul, surnommé de Jarrats, à cause des sources vives qui descendent du Thabor, à michemin de Montségur et de Foix. Il ne resta sur la cime sainte que le patriarche Gaucéli, l'archidiaconesse Esclarmonde, les vieillards et les enfants, ces autels vivants où fumaient les oraisons dans le voisinage du ciel.

Cependant Montfort triomphait dans Carcassonne sanglante et déserte. Il donna une fête à ses compagnons de guerre, aux princes du Nord qui venaient de l'investir d'un petit royaume pyrénéen. C'était un banquet d'adieu pour ces princes qui, leur quarantaine achevée, se disposaient à retourner en France. Le festin eut lieu dans le manoir vicomtal, au-dessus du cachot souterrain où gisait le vicomte enchaîné, dont on méditait la mort, et qui, du fond de sa tour et de son désespoir, entendait retentir sur sa tête ces explosions de joie, ces acclamations triomphales. Le comte de Toulouse siégeait, convive mélancolique, à ce banquet des vainqueurs. Les vins roses de Ginestet et les vins pâles de Limous

coulaient dans des coupes d'or. Tout à coup, les portes de la salle s'ouvrent et l'on voit apparaître le petit infant de Toulouse. Le duc de Bourgogne, les comtes de Nevers et de Saint-Paul, ses parents, avaient voulu voir le jeune neveu de Richard Gœurde-Lion. Le cœur de l'homme le plus barbare a besoin de se reposer de ses crimes sur une image d'innocence. Ramon VI, dont ces princes plaignaient le malheur, avait fait venir son enfant, le comte Jove4, son petit Ramonet. Il avait onze ans, il était blond et gracieux ; il n'était pas moins gentement élevé. Un jeudi donc, Ramon de Recalt, son gouverneur, et Jauffré de Poitiers, son précepteur, amenèrent le bel infant. Le duc de Bourgogne le baisa, chaque chef à son tour le caressa ; Montfort, probablement, plus tendrementqu'aucun, l'embrassa. Notre comte, dit un convive, a une fille du même âge ; ne pourrait-on pas conclure un mariage futur? Cette parole en l'air fut recueillie et enregistrée par quelque légiste normand. On fera bientôt un crime à Ramon VI d'avoir rompu cette union sacrilège, éclose dans la vapeur des vins et des rêves de sang. Le comte de Toulouse forma dès lors le projet de s'échapper de sa captivité, peut-être en renvoyant son enfant aux Capitouls. Il n'attendit qu'un prétexte et qu'une occasion. Ce banquet, avons-nous dit, fut un festin d'adieu pour les croisés, impatients de repartir pour la France. Mais, pour Montfort, cette fête cachait le secret espoir de retenir les pèlerins jusqu'à ce qu'il eût achevé la conquête du Midi.

h Joube. Juvenis.

Montfort, maître du vicomte, du château et de la cité, résolut de remonter à cheval pour effectuer la conquête de tous les États de la maison de Trencabel. Mais la quarantaine des soldats de la croix était expirée depuis longtemps. Ils n'avaient prolongé leur séjour que pour les fêtes de ce scandaleux triomphe. Ils soupiraient après la France.

Montfort et l'abbé de Cîteaux se rendirent auprès du duc de Bourgogne et du comte de Nevers pour les engager à rester quelques jours encore, disaientils, au service de Jésus-Christ. Un grand nombre de châteaux demeuraient au pouvoir des hérétiques, entre lesquels trois presque inexpugnables : Cab- Aret, dans la Montagne-Noire, Meu-Erva sur les rochers du Narbonnais, et Termès sur un contrefort des Corbières. C'étaient, posées en triangle, les trois barbacanes avancées de Garcassonne. Le duc de Bourgogne, dévoué au légat et patron de Montfort, consentit à rester encore quelque temps. Mais le comte de Nevers, ennemi des moines et de leurs croisades, détestait l'abbé de Cîteaux, le duc capétien et Montfort. Prince indépendant et généreux, il haïssait la suprématie du Bourguignon et les hauteurs du Cistercien. Sa haine instinctive s'était accrue encore de l'indigne captivité du vicomte et de la mutilation barbare de Carcassonne. Cette double félonie révoltait son âme chevaleresque. Bien des fois les deux princes faillirent tirer leurs épée? et donner aux victimes le spectacle des discordes sanglantes de leurs vainqueurs. Aussi le comte de Nevers re poussa-t-il avec indignation la proposition du légat, et, loin de seconder Montfort, il partit avec ses vas-

saux, et entraîna une grande partie des barons du Nord. Ainsi, dit un chroniqueur, Y antique ennemi souffla des discordes dans le camp des croisés pour arrêter le progrès des affaires de Jésus-Christ*.

Pendant que les discordes des conquérants dans Carcassonne suspendaient les progrès de la conquête, la conquête néanmoins avançait comme d'ellemême par les querelles des conquis. Les dynasties méridionales avaient des races bâtardes issues d'une souche princière comme des scions sauvages. Il était dans le Garcassais une maison chevaleresque qui portait le nom d'Aragon, probablement germée du tronc royal de Saragosse. Cette maison était cathare et patriote ; mais un de ses membres, nommé Pierre, comme le roi, un fils prodigue, un enfant perdu et ruiné, crut refaire sa fortune et pêcher quelque fief dans cette tourmente qui bouleversait les terres romanes, et dans cette distribution des châteaux et des cités faite par les légats. A la tête d'une bande de routiers, il s'élanca sur le Rasez et le Lauragais comme l'avant-garde de la croisade. Il amena par l'épée et l'épouvante à une soumission* précipitée les villes de Montréal, Fanjaus et Limous. Le hardi maraudeur en eut de beaux deniers, dit un contemporain qui, ne pouvant comprendre qu'un chevalier pillât sa terre natale, fait entendre que

Page 1