D. Vaissette V. XXI
liers, qu'il lui sera facile, non seulement de garder ses conquêtes, mais de subjuguer le pays tout entier sur les hérétiques, excepté Toulouse. Toutefois , il convient que l'Église, dont il fait les affaires, contribue aux dépenses de la guerre. Il lui faut de grands secours pour contenir tant de villes, deux cents châteaux-forts, et le vicomte de Béziers, chef des hérétiques, dans les fers, et pour achever la conquête des terres cathares1. Ils paraissent ne tenir aucun compte des 250,000 pédailles et ribaudailles venus du nord, à moins que le soleil, la fatigue, la débauche, les vendanges, les pluies d'automne et les flèches des fai- I dits des forêts n'en eussent jonché les torrents, comme de cadavres de sauterelles.
Le jeune Ramon-Roger, depuis trois mois, était tenu enchaîné dans une basse-fosse du château vicomtal de Garcassonne. Sa vie pesait au légat et à Montfort. Il élait un obstacle à la reconnaissance du chef croisé. L'usurpateur n'osait s'éloigner un instant de la cité frémissante. Si le captif se fût échappé, toute la Septimanie se serait insurgée autour du héros-martyr, sorti comme de son tombeau. « Le comte à cœur de lion demeure à la garde de son prisonnier. » Bientôt après, le vicomte mourut, et de méchants vauriens, qui ne savent ce qui est ni ce qui n'est pas, vont disant qu'il fut occis de nuit par trahison. Mais, ajoute le troubadour contemporain, « pour chose qui soit au monde, le comte ne l'aurait pas souffert, non, par le Christ du Tonnerre. » Le poète ajoute mélan-
l. Innocent II f, épist. 109 et 198.
coliquement : « Nul ne peut éviter ce qui doit advenir. Il fut pris du mal de dyssenterie. 11 lui convient de mourir. L'évêque vint le mettre en ordre. Il mourut le soir sur la brune. Que Dieu ait pitié de son âme! Qu'il veuille le recevoir dans le ciel ! Ce fut un grand péché (ou un grand dommage)1! »
C'est avec ces réticences, et dans ces termes ambigus et attendris, que le troubadour tremblant raconte ce trépas infortuné. Le peuple crut que le vicomte avait été assassiné. On le disait encore cinquante ans après2. Le bruit s'en répandit jusqu'à Rome, et jusqu'aux oreilles d'Innocent III. Le pontife avait approuvé la trahison du légat ; il ne désapprouva pas le meurtre de Montfort. Toutefois, ce n'est pas par le fer qu'il périt, mais , crime plus odieux encore, par le poison. Le vicomte mourût de Manaso, de Espremesors (10 nov. 1209). Montfort. fit exposer son corps à Saint-Nazaire, la face découverte, sur une magnifique estrade funèbre. Il manda dans tous les alentours que le peuple vînt voir et honorer son prince défunt. A la nouvelle de sa mort, il s'éleva de partout un immense gémissement. Les peuples vinrent à Garcassonne prier autour du cher martyr. « Il fut grandement plaint et pleuré; on vint en foule lui rendre ce triste honneur, et ce fut un spec-