‹ Histoire des Albigeois (volume 3)Chapitre 13 sur 292 · Vainqueur et enchaîneur · texte numérisé non relu

Vainqueur et enchaîneur

PRÉLIMINAIRES. XVII

prennent place à côté de leurs frères, les paladins de l'Esprit, les chevaliers, du Consolateur. Qui connaît le comte Ramon-Roger de Foix, le Roland cathare? et ses deux fils, Roger Bernard, dit le Grand, et Loup, Je vaillant et le pieux? Ces trois guerriers ont pourtant reçu, sans fléchir, sur le tranchant de leur épée: le choc de cent croisades, exterminé un million de barbares. Guilhem de Nogaret est célèbre; mais qui connaît Gui de Gap de Porc, le grand légiste, l'avocat chevaleresque de la patrie roman devant les conciles, et Be nar.l Délicios, le dernier orateur, consolateur de l'infortune albigeoise? EtNicéras, et Gaucélis, et Guilhabert de Castres ? Et Ramon de Peyrela, et Pierre-Roger de Mirepoix, et Bertran de la Baccalaria ? Et les deux asiles patriotiques de Montségur et de Castelbon? Et les longs siècles obscurs et silencieux du martyre? On connaît à peu près la Croisade, on ne soupçonne qu'à d -mi la Genèse on ignor e obsolument le Martyrologe l. Et leurs tronçons disloqués sont pour la première fois fondus dans la masse parfaitement compacte d'une vaste, multiple et indissoluble narration historique.

Cette histoire, en effet, renferme, distiacts et confondus, trois vastes récits :

U ie Genèse, Une Iliade, Un Martyrologe.

1. Le martyrologe a été publié et forme la seconde partie de ^Histoire des Albigeois.

XVIII PRÉLIMINAIRES

Dans la Genèse, je dirai les origines de la race, de la doctrine et de la guerre; la renaissance poétique, la réformation r-ligieuse, la civilisation chevaleresque ; les cours d'amour, les synodes hérétiques, les conciles catholiques, les controverses catholico-albigéistes ; et cette lutte, toujours vaincue, toujours renaissante, de la jeune Aquitaine, fille de la république romaine, contre Rome théocratique, héritière du despotisme impérial et d'un césarisme olympien.

Dans l'Iliade, je raconterai les héros et les rois, les paladins de l'Aquitaine, les barons des châteaux, les consuls des cités, les peuples des bourgs, les pâtres des déserts; les guerriers armés pour la défense de la patrie et de l'esprit humain, et les fanfares des troubadours, clairons retentissants de la guerre sainte. Rome déchaînant la croisade; ses hordes de truands ameutées par les évêques ; l'ost immense de la croix commandé par un légat du Vatican. L'invasion victorieuse pendant sept ans ; la prise de Toulouse et la conquête des États pyrénéens ; l'usurpation sanctionnée par le quatrième concile de Latran. Rome d stribuant sa proie à ses limiers. Montségur et Castelbon, les deux seuls repaires inviolés du lion ibère. Retour des princes exilés, soulèvement des peuples, reprise pied à pied, et pendant sept ans encore, du sol aquitain; la patrie romane enfin reconquise, mais épuisée de saVig par quinze ans de guerre, frappée mortellement au cœur, et tombant, couronnée

PRÉLIMINAIRES. XIX de fleurs, des fêtes de son triomphe, sur le lit de lauriers sanglants de son tombeau.

Dans le Martyrologe enfin, je montrerai l'Inquisition succédant à la Croisade. Mais qui donnera maintenant à l'historien une voix de fer, une âme de bronze pour raconter cette torture séculaire d'un peuple, les archers, les geôliers, les délateurs, les bourreaux; les prisons remplies, les cavernes peuplées, les tombeaux vides : les bûchers ; dévorant les morts, dévorant les vivants, dévorant les vivants et les morts; les chasses à l'homme dans les déserts; un peuple traqué par les chiens. Les cendres des saints jetées à.ux vents, les mémoires des héros à l'oubli, leurs tombes elles-mêmes au néant, les vertus dans l'enfer, et, chose plus horrible encore, le crime glorifié dans le ciel ; et tout, ciel, terre, enfer, retombé dans le chaos, et l'âme ne sachant où retrouver son Dieu.

Certes, nous ne méconnaissons pas la grandeur, l'onormité de Rome, non plus que celle de Babylone. La Rome des papes est plus étonnante encore que celle des Césars. Virgile a prononcé l'oracle du génie romulien : Tu regere'-imperium populos, Romane, mémento. Cette magistrature du genre humain , ce vicaire du Christ, ce lieutenant de Dieu, c'est colossal, fantastique, vertigineux.

Mais cette Babel que i demoni fabri ordiro repose sur d'immenses fictions. Rome, métropole du Christ,

XX PRÉLIMINAIRES, fiction. Pierre, prince des apôtres, fiction. Mort de saint Pierre à Rome, fiction. Papes, successeurs de Pierre, fiction. Clefs du ciel et de l'enfer données à Céphas, fiction. Un million de faillibilités produisant l'infaillibilité du souverain pontife, fiction, pt toutes ces fictions pour aboutir à un despotisme divin, à une théocratie. Ces nuages sont pleins de tonnerres.

Rien de cela n'est dans l'Evangile. Bien plus, c'est contraire à l'œuvre du Christ qui venait substituer au mécanisme théocratique le règne libre et libérateur de l'Esprit. CVst la théocratie juive qui cr ucifia le Chri>t, c'e>t la théocratie romaine qui crucifiera l'Esprit dans tout l'univers.

L'homme qui transporta le siège du christianisme de Jéru>alem à Rome fit un- œuvre énorme, colossale, mais antichrétienne. L'empire romain se mourait. On versa l'Évangile, comme une liqueur divine, dans son cadavre put éfié. Et 1* monstre revécut. S'accouplent à la barbarie, il engendra deux jumeaux : le byzantmisme et le vaticanisme, le bas-empire et la théocrat e romaine.

L'albigéisme fut la première grande protestation contre cette recrudescence du paganisme, après les siècles de fer et les terreurs de la fin du monde.

L'Aquitaine e^t la Pologne des Capétiens, mais une Pologne élégante, ingénieuse, poétique, chevaleresque, amoureuse .ie l'idéal. Les lourds Capétiens la jugulèrent, de leur glaive de plomb, dans sa puberté virginale. Son trépas adolescent a le charme de la

PRÉLIMINAIRES. XXI rose fauchée à son premier matin, de l'hirondelle étouffée par le serpent â son premier gazouillement, de la chevrette égorgée par le tigre à son premier amour. Elle a la grâce tragique de la fille de Jephté. Gomme l'héroïne d'Israël, elle alla pleurer sa virginité sur les montagnes, puis elle fit magnifiquement les apprêts de son trépas, elle voulut mourir en guerrière, elle se couronna de fleurs et s'ensevelit sous un million de cadavres.

Or, Israël pleurait tous les ans la vierge de Galaad. Il est juste que les jeunes démocraties accordent un pi^ux souvenir à cette démocratie chevaleresque, à cette fille de Jephté des nations. La France moderne surtout lui doit cette lamentation filiale. La mort de l'Aquitaine a territorialement enfanté la France, féodale. Par ses légistes, ses orateurs, ses guerr, ers, elle a vivifié politiquement la France moderne. Elle a légué à la nouvelle Europe la Réformation et la Révolution.

Ce sujet m'était réservé. Je l'avais dans le sang, je le portais dans mon cœur. C'est le legs sacré des aïeux. Je n'hésitai plus quand je vis mon nom rayonner sur leur nécrologe, dans un nimbe de feu. Je me vis entouré de leurs fantômes. Ils me disaient en gémissant : « Écris notre histoire!- C'est un pieux devoir que de se ressouvenir des morts! Lai^eras-tu notre mémoire inconsolée, nous qui fûmes des consolateurs. Nui récit humain n'est plus beau entre la vision de Boanerge et l'évocation d'Alighiéri. — Non,

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répondais je, mais où trouverai-je vos souvenirs? On connaît à peine vos combats. On a balayé jusqu'à vos tombeaux. Vos écrits ne sont plus que cendre. Votre langue est condamnée, votre mémoire est maudite, et rien ne reste de vous que ce que l'oubli revomit à l'enfer. » Et les voix reprenaient : « Le Christ seul a les clefs de la vie et la mort. La terre parlera ; le ciel déposera, la mer rendra ses morts, et les lacs de sang leurs cadavres. Prends ta plume vengeresse : obéis ! »

J'obéis au commandement paternel. Alors je me mis en chemin sur les traces des aïeux. Je visitai leurs cités, leurs manoirs, leurs sépulcres. J'interrogeai moins les livres que les grottes et les forêts, moins les musées et les bibliothèques que les champs de bataille, moins les peuples oublieux que la terre et le ciel, ces mcorruptibles témoins. J'ai fermé avec horreur les codes humains et j'ai demandé à Dieu de feuilleter uniquement ses registres éternels. De sorte que je puis dire, comme le poète toscan : Le ciel et la terre ont mis la main à ce poème sacré qui ma rendu maigre si longtemps.

Des hommes diversement illustres ont salué l'avènement de ces héros inconnus. Citons avant tous M. le président et M. le secrétaire de la Société historique du protestantisme français.

M. Jules Bonnet les a reçus dans le Bulletin comme des devanciers et des ancêtres d'Orient.

M. le professeur Edouard Sayous a fait de leur martyre un compte rendu chaleureux.

PRÉLIMINAIRES. XXIII

M. Adolphe Franc, membre de l'Institut, leur a consacré une leçon éloquente au Collège de France.

M. Paul Boiteau trouve que leur histoire ressemble à une Jérusalem délivrée, mais plus farouche et plus archaïque. (Journal des Débats, 1872.)

M. Albert Réville croit que l'albigéisme est la transition des hérésies antiques au protestantisme moderne. (Revue des deux Mondes, 1er mai 1874.)

M. Edgar Quinet, dans son dernier ouvrage, classe l'auteur entre Fauriel et Augustin Thierry.

M. Guizot me dit : Vous comblez dans l'histoire de France une lacune de deux siècles. "

Auguste Fourès enfin, un jeune félibre de Carcassonne, m'a transmis en langue romane les félicitations de l'Aquitaine.

Le cor, le cor d'amour de la terre natale Soupire et jette aux vents des fanfares de fer.. Sa plainte se répand, grande, triste, fatale, Sur la terre et les mers, dans le ciel, dans l'enfer.

L'ouragan merveilleux roule, et sa force est telle Qu'elle émeut toute chair, même les durs granits, Même les tombeaux sourds. 0 Patrie immortelle, Mère Occitania, revois tes grands bannis !

Mais qui donc enfle ainsi ta fulgurante trompe? Toi vieillard, blanc aïeul, toi qui conduis la pompe Des morts sortis de l'ombre et de l'embrasement.

Tu réunis en toi, Voyant de nos désastres, Guillaume de Tudelle et Guillabert de Castres, Le pontife cathare et l'Homère roman.

XXIV PRÉLIMINAIRES

Hérodote d'Halicarnasse a dédié son histoire aux neuf Muses. Je n'ai conservé que trois de ces Vierges sévère?, la Vérité, la Justice et l'Amour, filles du Christ. Et maintenant que ces divines sœurs- m'ouvrent la barrière et que l'aigle de Pathmos et la colombe de l'Esprit volent devant mes pas, et dissipent de leur aile lumineuse, les ténèbres de mon chemin1.

1. Dans la langue romane l'o a l'accent de Y ou. Ainsi Tolosa. Toulouse. L'h devant 1 et n mouille ces deux consonnes. Ainsi batalha, bataille, Perpihan, Perpignan. L'y grec est inconnu ; on n'emploie que 11 simple. Ainsi Peirella, Peirotta. L'y ne date que du xvie siècle.

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