‹ Histoire des Albigeois (volume 3)Chapitre 149 sur 292 · Renan, Revue des Deux-Monde?. 15 nov · texte numérisé non relu

Renan, Revue des Deux-Monde?. 15 nov

à Octavien sa simonie, et s'emporta contre la concupiscence romaine. Richard tranchait du réformateur. Puis, il continua sa route vers Naples.

Après quelques jours de navigation, les flottes aperçurent tour à tour à l'horizon du Sud, les cimes arides et fumantes de la Sicile. Philippe arriva le premier au port de Messine ; huit jours après aborda aussi le Cœur de Lion. Le roi qui régnait alors, portait le grand et poétique nom chevaleresque de Tancrède. Il vint voir à son passage sa belle-sœur Jehanne d'Angleterre, et saluer les deux grands monarques de l'Occident, suzerains du berceau toujours chéri, sinon regretté, de leurs .ancêtres. Les deux rois résolurent de passer l'hiver dans ces palais mauresques et cesjardins d'orangers, de grenadiers et de palmiers de la Sicile. Visitèrent-ils le cratère de l'Etna, tombeau d'Empédocle ? Connurent-ils les temples grecs de Syracuse, d'Agrigente, de Sélinonte, qui brodaient l'île des prodiges de l'art hellénique? Ils les connurent du moins par les récits merveilleux des insulaires qui les attribuaient à des géants. Ils passèrent l'hiver en promenades, en jeux guerriers, et firent des tournois chevaleresques aux mêmes lieux où quinze siècles auparavant les Hiéron, les Théron, célébraient leurs courses de chars immortalisés par Pindare. La reine Jehanne voulut voir Joachim de Flore, le prophète vénéré des Siciliens, et Richard résolut de consulter le grand cénobite, comme les Grecs interrogeaient Calchas1.

i. Roger de Hoveden.

Joachim était né à Gélico, dans la Calabre. Fils de la grande Grèce, il avait l'esprit mystique de Pythagore. Jeune encore, il passa l'Adriatique, et alla chercher le mysticisme en Grèce, le gnosticisme en Orient. Il séjourna dans les monastères du mont Athos, du Liban et du Sinaï. Il en revint avec le goût de l'Ecriture, l'intelligence des prophéties, et le génie des antiques voyants d'Israël. Moine à Sambuccino, puis abbé du monastère de Gurazo, il fonda, dans les montagnes de la Calabre, l'abbaye de Flora, dont il devait rendre le nom immortel, où la règle de Giteaux se mariait au rite oriental. Ses couvents se répandirent sur les deux rives du détroit de Messine, et dans les îles de Lipari. L'objet éternel de ses méditations était l'apocalypse . Son génie s'enflamma sur les cimes de l'Etna, des volcans éoliens, dans ses soliloques avec l'aigle de Pathmos. Il rêvait un dernier âge de l'Église et du monde, et l'épanouissement de l'ÉcViture dans un suprême évangile, supérieur même à celui de Jean, qu'il appelait Y Evangile éternel. Joachim, pâle, ascétique, la robe en loque, avait tout l'aspect d'un voyant. Sa face blême s'enflammait dans l'oraison; à genoux, les mains et les yeux au ciel, il parlait à Jésus-Christ ; il semblait prendre son vol dans les splendeurs comme an séraphin *.

Tel apparaissait Joachim à ses contemporains. Il se trouvait en Sicile, quand les rois arrivèrent à Messine, au mois de septembre 1190. Richard Cœur

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