Fauriel, Raynouard
Comnène bien authentique. Le chamoiseur de Toulouse épousa cette porphyrogénète et devenait par son mariage, nous allons le voir, cousin de l'infant de Saint-Gélis, comme du César du Bosphore. Il revint avec elle en Occident, la promena de cour en cour, avec le dais et le trône, et tous les honneurs bysantins. Cette impératrice de clinquant faisait partie des bagages poétiques du jongleur. Au reste, toutes les aventures étaient possibles dans ce siècle. 1
Le troubadour plébéien qui mena l'existence la plus variée, la plus vagabonde et la plus éclatante, fut Pierre Vidal. Il fréquenta les cours d'Aquitaine, d'Espagne, d'Italie, d'Angleterre, d'Allemagne, de Hongrie, de Constantinople, d'Orient. Il voyageait avec un cortège superbe de chevaux, de palefreniers, de jongleurs, de harpes, et sa despaene cypriote, sous son dais impérial. C'était le roi des bouffons, le géant des histrions. Son talent, infiniment divers, était un orchestre aux mille voix ; il faisait raisonner toute la gamme des sons, il ébranlait tout le clavier humain. Extravagant et sensé, héroïque et burlesque, facétieux et tragique, entrecoupant de grelots le gémissement de ses flûtes et les fanfares de ses clairons. Sa mimique n'était pas moins extraordinaire; il se revêtait d'une peau de loup, épouvantait les bercails, et se faisait déchirer par les chiens pour toucher le cœur deNa Loba de Cap-Aret. A la mort du comte Ramon V, il ht couper, en signe de deuil, les queues et les oreilles de ses chevaux, et perçait les
i. Tr-oub., Biogr. de P. Vidal.
airs de ses gémissements inconsolables ; il fallut que le roi Alphonse le renvoyât en riant à ses galoubets et à ses cymbales. Sa dernière et suprême extravagance fut l'armement d'une flotille de barques à Maguelonne, pour reconquérir sur les Latins l'empire d'Orient, héritage de sa Basiléa. La mer roula dans son écume la flotte et le rêve impérial du jongleur. Et ce bouffon prodigieux est le même homme qui fournit au philosophe le plus de mots profonds, qui découpe sur le vif des figures historiques, et sculpte notamment en bronze le masque immortel de Philippe- Auguste. C'est le Rabelais de la lyre, le Garguantua du galoubet.
Époque prodigieuse où la poésie romane, errante avec ses troubadours et ses rois, à travers le monde émerveillé, chantait sur les Pyrénées et sur les Alpes, sur l'Etna, le Rhodope, le Liban, et défiait la harpe musulmane depuis le golfe Persique jusqu'au détroit de Gibraltar. Mais elle n'a pas eu son Ferdoussi î Elle a été égorgée et décapitée avec l'Homère des comtes de Foix.
Après une jeunesse de musique et de poésie, de galanteries, d'aventures et de guerres, voyant leur soleil baisser et leur automne pâlir, les troubadours se sentaient saisis d'une profonde mélancolie. Comme de vieux oiseaux muets qui cherchent pour mourir un coin de forêt, un creux de rocher, ils implorent la solitude et l'ombre du cloître. L'aimable Peyrol (d'autres disent Pierre d'Auvergne), rencontra, un jour de printemps, son maître, Bernard de Ventadour : Comment, lui dit le jeune harpéor, peux-tu
résister à la voix du rossignol qui t'invite à chanter? — Ah ! répond le vieux troubadour, l'amour est une folie ; j'aime mieux dormir. Et le vieillard, fatigué de gloire et de volupté, va demander le sommeil du tombeau, au monastère de Dalon, en Limousin, sur la frontière du Périgord, et comme à l'ombre du manoir, de l'épée et de la gloire de Bertran de Born. Telle était la mélancolie de tous les troubadours vieillissants. 1
Pierre Vidal, nous l'avons vu, était revenu de la croisade, quand mourut son ami, le comte RamonV. Ramon V expira pendant le retour du roi, et emporta son siècle avec lui dans la tombe (1194). Il fut le prince le plus complet et le plus harmonieux de la maison de Toulouse; politique et romanesque, artiste et guerrier, un prince des poètes, un héros de ballade et d'épopée, un Amadis d'Aquitaine. Les troubadours ne l'appelaient que le bon comte Ramon, exprimant par ce simple mot les diverses perfections de leur prince idéal. Son règne fut une guerre incessante, un perpétuel tournois. Entouré des rois de France, d'Angleterre et d'Aragon, il se heurtait contre ces colosses courant de combats en combats, nouant et dénouant ses alliances, et se maintint indépendant et victorieux. Il fut un héros purement aquitain. Il ne s'aventurait pas aux croisades, comme ses ancêtres. Sa croisade et celle de ses descendants devait être désormais entre les Alpes, les Pyrénées et l'océan ; c'est là qu'est leur trône et leur calvaire. Ramon V