CHAPITRE VI
Richard Cœur de Lion en Aquitaine. — Bertran de Born lui conseille l'alliance du comte de Toulouse. — Paix facilitée par la mort d'Alphonse II, roi d'Aragon. — Richard accorde à Ramon VI sa sœur Jeanne d'Angleterre.
L'Orient avait été pour les croisés un éblouissementet une révélation. Ils avaient vu l'Église grecque, mère de l'Église romaine, séparée depuis le grand patriarche Photios. L'Église orientale se gouvernait par un synode subordonné au César byzantin. L'Église d'Occident, superbe et montée en monarchie théocratique, mettait les pieds sur les têtes des rois, revendiquait l'empire du monde. Entre ce vaticanisme foudroyant, et ce pacifique byzantinisme, le choix des princes ne pouvait être douteux. Mais, à côté de ces fastueuses églises constantiniennes, on en voyait une troisième proscrite, vivant au désert, ne s'occupant que des choses du ciel, l'Église de l'Esprit. La première croisade l'avait rencontrée en traversant la Grèce, et l'avait livrée au glaive et aux flammes. Cette dernière croisade lui
fut plus sympathique ; elle le ramène en Europe. L'Esprit va devenir un drapeau pour l'Occident *.
Le roi Richard est changé aussi, c'est un autre lion. Il a vu la Grèce, l'Orient. Saladin est son ami. Il a voulu donner sa sœur à Malec-Adel. On Fa empêché de fonder un royaume mi-parti de chrétiens et d'Arabes. Il se vêtissait à l'asiatique ; il portait des robes flottantes, où le croissant se mêlait à la croix. Il était parti un batailleur, il revint un politique et un héros. Il rêvait prématurément la fusion des races et des religions; il suivait en cela l'exemple de Boemond, de Tancrède, des Ramon de Toulouse. Il avait vu Saladin dominer son calife, il voudra peutêtre émanciper aussi les rois de la superbe tutelle des califes d'Occident. Quoi qu'il en soit, il revient ennemi de Rome 2.
Le roi, sorti de sa prison d'Allemagne, se dirige vers la mer du Nord. Rapide comme la foudre, il passe en Angleterre, reprend ses îles à son frère Jean, qui se réfugie auprès de Philippe-Auguste, retourne sur le continent et arrache ses provinces de Normandie et d'Anjou au roi de France, et reparaît en Aquitaine après une absence de quatre ans, vainqueur, et revêtu du prestige immense de sa captivité germanique et de sa gloire orientale. Il fut acclamé avec enthousiasme par le monde des troubadours. Il se trouvait le roi des ménestrels, le