Troub. Gaucelm Faidit
Remarquons que Gaucelm Faidit se croit obligé, dans sa dernière strophe, de faire profession d'orthodoxie et de justifier la foi de son maître en confessant le Christ, vrai Dieu et vrai homme. Il avait à se faire pardonner une comédie satirique intitulée V Hérésie des prêtres, jouée avec grands applaudissements dans toutes les cours du Midi1. Mais où donc est Bertran, l'ami, le conseiller, le chantre du monarque aquitain? Lui qui vingt ans auparavant, avait si tendrement gémi sur le prince Henri ne fera-t-il pas entendre une complainte héroïque et vraiment royale sur le Lion d'Aquitaine ? II se tait, il se dérobe au monde, il s'enveloppe de son désespoir. Un soir, au retour peut-être de Fontevrault, un baron s'arrête aux portes de l'abbaye de Grammont, sur la Vienne. Il descend de son palefroi, entre sous le vestibule du cloître, et ne reparaît plus. C'était Bertran de Born. Le trait qui venait de transpercer la poitrine du roi, avait fendu le cœur, coupé la voix de ce grand chanteur des batailles. La mort de Richard lui parut le trépas de la liberté romane, l'absorption plus ou moins prochaine mais inévitable du midi par les Capétiens. L'infatigable agitateur, le turbulent et guerroyant baron, abandonna tout dès lors, sa noble forteresse, son coursier, sa lance et sa harpe, et passa, tout fumant encore, dans le silence glacé du cloître et l'immobile repos du sépulcre.
Bertran de Born fut un Alcée féodal, un Tyrtée chevaleresque, un Gracque armé et empanaché du xue siècle. Il est inséparable de Richard. Il chevau-
\. Histoire litt. de la Fr. XVII, 408.
HISTOIREiDES ALBIGEOIS
che à côté du roi dans l'histoire. Il est vainqueur du monarque en politique, en poésie et en amours. 11 mène le Lion. Richard mourut à quarante-trois ans, mais s'il eût vécu vingt ans encore, âge ordinaire d'homme et de roi, Richard et Bertran eussent construit une autre Europe. La France, rejetée au nord de la Loire, eut reculé jusqu'à son berceau septentrional, jusqu'à ses limites saliques et ripuaires. L'Aquitaine se constituait en république fédérative sous le patronage des rois d'Angleterre et d'Aragon, et Richard en était le Charlemagne. Sous son talon de fer, la croisade de Simon de Montfort périssait écrasée avant d'éclore, dans son œuf de crocodile. L'Aquitaine albigeoise accomplissait sa réformation et Innocent III, au lieu de tonner dans son concile olympien de Latran, serait mort, comme Grégoire VII, dans l'exil de Salerne. L'Europe n'eut pas subi le scandale et l'horreur d'une inquisition de cinq cents ans. Tout cela était possible alors, et n'a tenu qu'à un roseau creux dardé par un traître, à la flèche perfide et folle du transfuge de Ghalus. Mais la gloire du Cœur de Lion accablait ses peuples. Ils se soulevèrent à sa mort contre ses serviteurs. Mercadèr fut massacré à Bordeaux, Bertran se réfugia dans l'abbaye de Grammont, et Gaucelm se cacha dans les forêts de la Vezère; d'où vient sans doute son surnom de Faidit.
La mort de Richard livrait au roi de France l'Aquitaine provençale et l'Aquitaine poitevine, que ne protégeait plus le bouclier à la licorne et au lion. Ce n'est pas Jean sans Terre qui arrêtera Philippe- Auguste, car lui-même sera bientôt dépouillé et
anathématisé par le Vatican, et ses îles livrées aux Capétiens. Et pour comble de malheurs, Jeanne Plantagenet, comtesse de Toulouse, mourut de la mort de son grand frère et du dépit de n'avoir pu châtier des vassaux révoltés. Elle allait demander vengeance au héros ; elle le trouva agonissant à Poitiers; elle expira à Rouen. La virile princesse manquera beaucoup aux deux Ramons. Elle fat ensevelie auprès de Richard à Fontevrault, où l'on voit encore les sépultures des Plantagenet1.
Aladaïs de Carcassonne, sa belle-sœur, vit passer tous ces héros, Taillafer, Ramon V, Alphonse II, Richard Cœur de Lion, Bertran de Born, et le tendre Arnauld de Marveil, son poète chéri. Elle fut une dernière flour mélancolique qui se dessécha prématurément sur le tombeau de ce grand siècle (1199)2.
Bientôt après s'éteignit le vénérable Joachim de Flore, l'oracle du roi Richard, l'ami de la comtesse de Toulouse, invoqué comme un saint en Calabre, et honoré comme un prophète dans les Deux- Siciles. C'est un saint et un prophète populaire qui n'a jamais été préconisé parle Vatican. Il est l'apôtre de l'Évangile éternel. Il est probable qu'il connut Nicétas au retour de l'épiscope grec en Orient. Il mourut en 1202. De lui sortiront deux rameaux : François d'Assise, fondateur de l'ordre célèbre des franciscains, et Pierre d'Oliva, chef des spirituels de Narbonne; l'un et l'autre si tragiquement mêlés au martyre de l'Aquitaine,