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CHAPITRE III

Esclarmonde de Foix. — Son veuvage et son retour de Gascogne. — La croisade de Constantinople. — Les princes pyrénéens ne vont pas outre-mer. — Arrivée de la vicomtesse au château de Foix. — Délivrance du comte Ramon- Roger des tours d'Urgel. — Le comte l'installe au castellar de Pamiers.

Cette année 1204, qui vit se former la ligue romane sous les fêtes nuptiales et les jeux chevaleresques, voit aussi surgir sur le théâtre de la guerre les deux grands champions encore obscurs, les deux implacables instigateurs des luttes mortelles, l'apôtre delà croisade et l'héroïne de la défense, Esclarmonde de Foix et Dominique de Gusman.

Mais déjà en 1200 était passée, venant d'Espagne, le long de l'océan cantabre, une femme qui déchaînera Dominique et dévorera Esclarmonde. La vieille reine Eléonore de Poitiers était allée recevoir sur la Bidassoa sa petite-fille dona Blanca de Castille, à peine âgée de dix ans , fille du roi Alphonse IX et d'Éléonore d'Angleterre. Son aïeule la conduisait à Philippe- Auguste pour épouser Louis, prince royal

de France. C'est une nièce de Richard Cœur de Lion qui, devenue une grande reine capétienne, conquerra Marseille, Toulouse, Poitiers, annexera l'Aquitaine, démusellera l'Inquisition et lâchera la bête féroce après les débris de cent batailles. Mais Esclarmonde est la première ; elle était avant tous sur le terrain de la croisade et du martyre1.

Esclarmonde, infante de Foix, avait épousé, nous l'avons va, Jordan VI, de Y illustre maison des comtes de Sélio. Il était le chef d'une antique race ibère qui possédait de vastes domaines sur la Save, la Gimone et la Garonne. Ses ancêtres avaient fait les guerres d'Orient. En souvenir des croisades, ils portaient héréditairement le nom du fleuve saint, et en avaient baptisé leur ville qui s'appellera désormais Lille-Jourdain. Ils étaient alliés aux comtes de Toulouse, et c'est d'une fille du comte Talhaferque naquit, vers le milieu du xie siècle, Bertran, cet évêque de Gommenges qui reconstruisit sa métropole en ruine depuis les guerres mérovingiennes, et substitua son nom à l'antique Lugdunum des Convenœ. Les Jordan comptaient donc parmi leurs aïeux un grand évêque basque, et Guillaume, archevêque d'Auch, qui fit rédiger la légende de son oncle par le moine Vital (1130). Jordan V, leur neveu, dynaste d'un illustre et suprême amour, fit construire le monastère de la Capelle sur un monticule, au confluent de la Garonne et d'un ruisseau qui serpente à travers les bois (1143). Jordan VI, fils d'Escaronia, probablement de la maison de Gommenges, fut nourri

l. Guil. le Breton, Philippide.

sans doute de ce catholicisme des croisades. Telle était la race illustre dans laquelle entrait Esclarmonde. Elle donna six enfants à son mari. Cette union, malgré sa splendeur et sa fécondité, fut triste, inquiète, orageuse. Paraissait-elle inégale à la fîère infante de Foix? La docte et platonique princesse épousa-t-elle un baron grossier et batailleur? Ce guerrier brutal était-il antipathique à la délicate et mystique élève des troubadours? Nous l'ignorons, mais nous croyons que ces dissentiments très réels avaient leur source dans les principes religieux. S'il est vrai, comme son nom l'indique, qu'Esclarmonde fut vouée dès sa naissance au culte mystique du Paraclet , il paraît certain qu'elle fut après coup arrachée, par les calculs politiques de son père, à ses mœurs studieuses et virginales, pour être jetée violemment dans la couche sensuelle d'un baron où tout, jusqu'à sa beauté, sa maternité malheureuse et la rigidité du devoir accompli, multiplièrent son supplice conjugal. Dans son château, illustré par la naissance d'un grand évêque pyrénéen, elle vivait en croyante cathare ; le patronage qu'elle accordait au johannisme auscitain alarmait et irritait le catholicisme traditionnel et domestique de Jordan : il fut sans doute entraîné dans le tourbillon incendiaire d'Albano. De là des orages intérieurs qui, couvés sourdement, tour à tour assoupis et surexcités, se terminèrent enfin par la mort violente du vicomte de Gimoez. Esclarmonde fut accusée de ce meurtre exécuté probablement à son insu par les proscrits, les victimes du fanatisme de Jordan. Les clauses de son testament sont favorables à la vicomtesse, qui ne fut incriminée que par son im-

placable ennemi, l'évêque de Toulouse, au concile de Latran. Toujours est-il que, veuve à cinquante ans, elle quitta en hâte le triste manoir conjugal et les monotones plaines de la Gascogne, abandonnant à ses enfants le vaste domaine paternel.

Bernard-Jordan, son fils aîné, eut la cité de Lille ou de Sélio et ses dépendances, avec le château de Gastérar. Jordan, le second, reçut les châteaux de Valetta, du Telh, de Cambiac, de Bris et deLaunac. Atto ou Othon, le troisième, prit sa portion aux châteaux de Delgris et de Pellaporc, avec la moitié de la vicomté de Gimoez. L'autre moitié fat partagée entre Jordan et Bernard-Jordan. Ce testament s'éloignait du droit patriarcal du Midi, où la terre indivise ne permettait que le partage des revenus. Quant aux filles, elles furent dotées inégalement. Escaronia (rEuscarienne), épouse de Rattier de Caussade, en Quercy, eut neuf mille sols melgoriens placés sur le château du Gasterar. Obisca (la Biscaïne), femme de Pelfort de Rabastens, en Albigeois, reçut six mille sols melgoriens garantis sur le château de Mérevieilla . Philippa, qui n'était pas encore mariée, dut aussi recevoir sa dot en numéraire, savoir cinq mille sols ou cent marcs d'argent fin. Le vicomte prescrirait expressément que jamais ni femme ni fille n'eût une part territoriale dans le domaine féodal de Sélio ou de Gimoez1. Tel est le testament de Jordan VI, dicté au mois de septembre de l'an 1200, en présence de Ramon, comte de Toulouse, et de Ramon-Roger, comte de Foix, venu sans doute pour garantir les

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