Pierre de Vaux-Cernay
Christ lumineux et éthéré. Mais ils ont pu dire que la mère du Verbe n'était pas Marie, mais Mani, l'Esprit, une Vierge céleste. Ils ont pu soutenir que F Archange déchu avait produit les formes des choses dont le fonds appartenait au Christ, et que ce principe producteur de la matière l'était aussi de la loi matérielle des juifs comme des cultes idolâtriques des gentils. Par la même raison logique, ils ont nié le sacrement de l'autel et la résurrection des morts.
Mais la conférence la plus célèbre fut celle de Montréal. Ce bourg est construit sur un monticule, l'église à l'est, le château à l'ouest, les maisons sur la déclivité du sud. Le châtelain s'appelait Améric de Laurac, très dévoué au catharisme. C'est dans son manoir que s'engagea la dispute en présence des peuples et des seigneurs du Rasez et du Lauragais. Les tenants cathares furent Guillabert de Castres, archidiacre de Fanjaus; Bénoit de Termes, diacre de Limoux; Pons Jordan, diacre de Vertfeuil, et Arnauld Hot, diacre de Cab-Aret, dans la Montagne- Noire. On s'en remit des deux côtés à l'arbitrage de quatre laïques, Bernard de Villeneuve et Bernard d'Arsens, chevaliers ; Bernard de Goth et Arnauld de la Rivière, bourgeois. La discussion roula sur la véritable Église. L'évêque d'Osma prétendit que l'Église romaine était l'épouse de Jésus-Christ. Hot répondit qu'elle était la Babylone de l'Apocalypse, enivrée du sang des martyrs; que l'ordination catholique n'était ni bonne, ni sainte, ni établie par le Christ; enfin, que la messe n'avait été instituée ni par le Christ ni par les apôtres. L'évêque d'Osma se
chargea de prouver la foi catholique d'après le Nouveau Testament. Sa thèse n'était pas facile. Pendant quinze jours on débattit le caractère de l'Eglise sur la hiérarchie et sur les sacrements que les johannites réduisaient au seul consolament ou baptême de l'Esprit. On écrivait les arguments, et tous les soirs les résultats acquis étaient remis aux juges laïques. « 0 douleur, s'écrie un contemporain, que l'Église catholique fut déchue à ce point, parmi les chrétiens, qu'on ne put répondre à tant d'outrages que soùs le jugement des laïques! » Lés conférences closes, les arbitres prétendirent qu'ils avaient à délibérer sur la discussion générale. Ils étaient favorables aux cathares et redoutaient la vengeance des légats pontificaux, de sorte qu'on se sépara sans qu'ils aient rendu le jugement. Mais leur silence même fut le triomphe des cathares. Plus tard ils prétendirent que les pièces du procès s'étaient perdues dans le tumulte et le tourbillon de la croisade. Les catholiques se consolaient en invoquant la conversion invraisemblable de cent cinquante hérétiques. Ils racontaient encore un miracle de Dominique. Ce missionnaire, après la discussion, rédigea les arguments qu'il avait mis en œuvre et donna la cédule, pour qu'il la réfutât, à l'un de ses adversaires. L'Albigeois montra le document à ses compagnons assemblés. Ils s'écrièrent qu'il fallait le jeter au feu, et que s'il brûlait leur foi serait véritable. 0 merveille, la cédule, jetée une fois, deux fois, trois fois dans le brasier, sortit constamment intacte du sein des flammes. Pourtant, ajoute naïvement le moine, ils ne se convertirent pas. Ils défendirent qu'on divulguât le miracle; mais un che-
valier le révéla dans le monde, et Dominique le raconta lui-même au chroniqueur P. de Vaux-Cernay. Or, sans parler de ces hérétiques se chauffant pendant les chaleurs, au lieu d'aspirer, sous un ciel brûlant, la fraîcheur des neiges des Pyrénées, les cathares étaient trop intelligents et trop religieux pour soumettre leur conversion à l'épreuve du feu. Cette anecdote monastique montre néanmoins la supériorité de leur raison sur la crédulité superstitieuse de Dominique et de Pierre de Vaux-Cernay *. (Mai 1207.)