Élévations, XVI
3. Les catacombes représentent presque toujours la Vierge sans l'enfant. La Vierge-mère répugnait aux Grecs.
Ch. Clément.
marbre et flotte comme un flocon de neige dans la splendeur du Thabor, ce Christ échappe à l'humanité et s'évapore dans le surnaturel, Le symbole des apôtres, qui ne fut qu'un compromis entre deux notions contradictoires qu'il résume, exprime bien l'incohérence dogmatique de ce Christ Judéo- Cathare. La christologie romaine prêtait largement le flanc aux traits des Johannites. Mais les latins pouvaient leur répondre que leur Christ éthéré était étranger à l'humanité. Comme Athéné, la sagesse hellénique, le Christ cathare naît de la tête et non des entrailles. Il n'a pas plus d'enfance sur la terre que dans le ciel. Il parut à trente ans, l'âge de l'apostolat et du martyre. Étranger au genre humain, il ne vient point pour l'expiation. Sa mission est uniquement d'enseigner la vérité. Il l'enseigne - réellement par ses discours, figurativement par ses , actions. Agneau de Dieu, il ôte le péché du monde, comme docteur, par la parole, et non, comme victime, par le sang *. Céleste médecin il combat, il extirpe, avec le scalpel du Verbe, le cancer du mal. Il meurt, tragiquement blessé dans ce combat; mais sa passion n'est qu'un spectacle divin. C'est le drame pathétique de la destinée humaine joué par le céleste coryphée dans la catastrophe fantastique du Calvaire. Le Christ ne meurt pas sur la croix, pas plus que l'agneau éternellement immolé et renaissant sur l'autel céleste, ou comme Frométhée enchaîné et dévoré par le vautour sur la cime du
1. Platon : II, Alcib. Attendons le Dieu sauveur, Il nous sauvera en nous enseignant la vérité.
Caucase. Les catholiques s'écrièrent : Vous détruisez l'expiation. — Vous la détruisez indirectement aussi, répondirent les cathares. Car le Christ n'est homme que par sa mère; si la Vierge est une déesse, il n'est plus l'homme-Dieu ; né de l'Esprit et d'une Eone, il n'est plus que Dieu. Il ne peut ni souffrir ni mourir sur la croix. Votre Christ n'est dans le sein maternel qu'un météore, sur la croix qu'un fantôme, sur l'autel qu'un je ne sais quoi qui n'est ni pain, ni chair, ni esprit, qui s'évapore au delà de la substance, c'est-à-dire dans le néant l. — Les Vaudois restaient seuls dans la nature et dans la Bible.
Cependant les cathares fêtaient la naissance du Sauveur, Nadal : vraisemblablement, cette naissance n'était que l'apparition, la théophanie du Christ descendu du ciel, dans son adolescence immortelle et tout semblable à l'Apollon cynthien. Toujours est-il qu'ils .célébraient, comme les catholiques, Noël au solstice d'hiver2.
Les conférences de Pamiers durèrent plusieurs semaines comme celles de Montréal. Le comte de
1. Transsubstantiation. Qu'y a-t-il au delà de la substance? Rien.
2. On aura remarqué qu'un grand nombre de doctrines des Albigeois se retrouvent éparses chez les docteurs les plus célèbres, même orthodoxes : Origène, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, Saint-Gyran, Milton, Bossuet, Malebranche, De Maistre, Lamennais. Nous verrons tout à l'heure que l'Église romaine elle-même a. emprunté à l'albigisme son régime pénitentiaire, sa discipline ascétique et hygiénique.
Foix, impartial amphitryon, conviait tour à tour à sa table les docteurs catholiques et cathares tout fumants de leurs combats. Ramon de Perelha , écuyer du comte et sénéchal du palais, tranchait. Cette égalité paraissait une insulte aux Romains. L'arbitrage d'un laïque irritait encore leur superbe. Peut-être aussi étaient-ils exaspérés par les résultats d'une argumentation peu triomphante. Ils avaient peine à contenir leurs emportements. Auprès du patriarche Gaucéli siégeait la vicomtesse Esclarmonde , la papesse du Gastellar, entourée de ses diaconesses, la comtesse Philippa,sa belle-sœur, sa cousine Fais de Durfort, Auda de Bélissen, Auda et Orbria de Festa, ses cocatéchumènes de Fanjaus. La docte et vaillante princesse combattait dans les rangs des théologiens cathares. Amazone du dogme johannite, elle s'élançait chevaleresquement dans la mêlée théologique. Un jour qu'elle étreignait vigou^ reusement un cistercien, probablement un espagnol, don Esteban de Mania, qu'on appelait le frère Etienne de la Miséricorde : Madame, s'écria le moine furieux, filez votre quenouille ! Il ne vous appartient pas oV argumenter dans de tels débats ! Ce cri de colère et de détresse indique assez que la quenouille d'Esclarmonde était la lance et le sceptre de la théologie cathare, et cette insolence dut faire courir, sur le frémissement de l'assemblée, un murmure de satisfaction orageuse et d'indignation triomphale1.