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CHAPITRE IV

Les troubadours, — Bernard 'de Ventadour. — Arnauld de Marveil. — Rambaud de Yaqueyras.

La poésie, ou, comme on disait alors, le gai savoir, la noble science 1 était le langage consacré de ce monde de l'amour et les troubadours en étaient les législateurs, et quelquefois les héros. Désireuses de renommée, les châtelaines inféodaient à leur beauté ces poètes dont les chants devaient les ravir au temps et à la mort. Les troubadours devenaient souvent l'objet idéal de leur cœur blessé. L'amour et la poésie nivelaient les rangs, ils élevaient jusqu'à ces princesses des chantres plébéiens qui passaient du servage de la glèbe à l'empire harmonieux des cœurs.

Le plus tendre et le plus gracieux des troubadours du xne siècle, Bernard de Ventadour, était fils du fournier du château de ce nom en Limousin, vers les sources de la Luzéja, un affluent de la Dordogne.

1. Gai dérive dé gaisuin, javelot gaulois. C'est un cri de guerre : Gai, gai, serrons nos rangs! Béranger reproduisait à son insu le chant des Bardes.

Nous savons que les vicomtes de Ventadour avaient fondé dans leur manoir, un gymnase de poésie d'où sortirent les plus glorieux élèves, Arnauld d'Aniel, Giraud de Borneil, et l'héroïque Bertran de Born. Le pauvre serf sentit son talent s'éveiller aux sons et aux vers de ces nobles chanteurs. Le vicomte fut fier de son mélodieux nourrisson ; et le Tibulle de la Vézère, beau, doué d'une voix charmante, habile à cadenser ses vers sur la harpe, osa élever ses chants et son cœur jusqu'à sa noble châtelaine dona Agnès de Montluçon, vicomtesse de Ventadour. Un jour qu'il était assis à ses pieds sous l'ombrage d'un pin, la vicomtesse récompensa d'un baiser, les mélodies du sensible harpéor. « Alors, dit-il, je ne vis plus, je n'entendis plus, je ne sus plus ce que je fesais ni ce que je disais; on était au fort de l'hiver et je me crus au mois de mai. Les prés gelés me parurent verts; et la neige se diapra de fleurs1. »

La célébration de son triomphe idéal perdit le troubadour. Le vicomte Ebles II s'en courrouça : ce scolarque du gai savoir, à force de chanter des vers d'allégresse, était devenu en vieillissant, mélancolique et farouche. Il expulsa son élève' favori , en- « ferma sa femme dans une tour, et finit par s'ensevelir lui-même dans un couvent qu'il avait fondé près de son manoir. Le triste harpéor se rendit à la cour de Poitiers. Éléonore prit à son service un exilé que recommandait si vivement sa jeune renommée, et son douloureux amour. Bernard, reconnaissant, cé-

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