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LES MAITRES DE TOULOUSE

A toutes les écoles qui fleurissent en iT autres pays.

A tous les fidèles du Christ^ et principalement aux maîtres et aux écoliers étudiant par toute la terre, qui verront cette présente lettre^ Funiversité des maitres et des écoliers qui établissent les études à Toulouse sur une nouvelle base, persévérance dans la bonne vie^ avec une fin heureuse t

« II n'y a point de solide fondement pour une œuvre qui n'est pas fermement assise sur le Christ, fondement de notre sainte mère l'Église. Faisant donc attention à cela, nous nous sommes efforcés de toutes nos forces à donner le Christ pour fondement durable des études philosophiques à Toulouse, et à construire sur ce fondement un édifice, auquel travaillent avec nous tous ceux dont la bonne volonté sera éclairée, pour cela, des rayons lumineux de l'Ësprit-Saint. Car le bienheureux Augustin dit : « Dieu prépare la bonne volonté qui doit être aidée, et il aide celle qui est préparée. Lui-môme, il prévient celui qui ne veut pas, pour le faire vouloir, et il suit celui qui veut, pour qu'il ne veuille pas en vain. »

» C'est pourquoi, nos très-chers, veuillez tous, vous unissant à nous» préparer au Seigneur une bonne volonté, afin que la trouvant préparée, il la conduise à l'accomplissement des œuvres saintes, et que dans ces lieux oix naguère les glaives vous

ont fait un chemin, vous combattiez avec Taiguil- Ion de la langue ; où les ravages de la guerre ont étalé leurs horreurs, vous soyez les soldats de la doctrine qui pacifie ; où la dépravation hérétique a étendu les épines de sa forét^ vous fassiez monter jusqu'aux astres le cèdre de la foi catholique. Et pour que vous ne soyez pas effrayés des difficultés d'un si grand travail, nous vous avons ouvert la voie» nous avons supporté les premiers ennuis, nous avons déployé devant vous l'étendard de la sécurité ; nous, comme vos écuyers vous précédant, nous avons fait que vous, chevaliers de la philosophie, vous puissiez combattre plus sûrement avec l'art de Mercure, les traits de Phébus et la lance de Minerve.

» De même pour que vous ayez confiance dans la stabilité de l'établissement que nous venons de fonder, nous n'avons accepté le fî^rdeau qui nous était imposé qu'avec l'autorisation de l'Église. Car nous avi ons notre Moïse dans le seigneur cardinallégat en France, notre guide, notre protecteur, et l'auteur, après Dieu et le seigneur pape, de cette entreprise si difficile, qui a décrété que tous les étudiants à Toulouse, maîtres et écoliers, auront l'indulgence plénière de tous leurs péchés.

» Par ces motifs, et à cause de la continuité des leçons et des discussions que les maîtres font avec plus de soin et plus d'exactitude qu'à Paris, une grande multitude d'écoliers afflue à Toulouse, voyant que déjà les fleurs ont apparu en notre terre et que le temps de la taille est arrivé. C'est pourquoi qu'aucune Déidaraie ne retienne notre

nouvel Achille» soldat de la philosophie, et ne l'empêche d'aller à une autre Troie, dontStace, le poëte de Toulouse, pourrait dire encore :

Là est tout rhonaeur : là combattent les grand nomsl A peine les mères timides et les troupes de jeunes filles

[s'abstiennent-elles 1 ] Celui-là est condamné à une longue vie stérile, Et haï de Dieu, qui reste indolent en présence de cette gloire

, [nouvelle,] Et en laisse passer l'occasion.

Que tout homme bien pensant devienne donc uq courageux Achille, de peur que quelque lâche Thersite n'usurpe le laurier promis au magnanime Ajax. Qu'il vienne au moins, à présent que la guerre est finie, admirer l'ardeur dQs nouveaux soldats, l'ardeur des soldats de la philosophie.

» Et pour que les hommes studieux soient plus engagés à venir voir la gloire de Toulouse et son ardeur pour l'étude,, qu'ils sachent que c'est une autre terre promise où coulent le lait et le miel, où verdoient de riches prairies, où les arbres fruitiers étalent leur feuillage, où Bacchus règne dans les vignes, où Cérès commande dans les champs, où l'air est si bien tempéré, que les anciens philosophes préféraient ce séjour à tous les lieux de la terre les plus estimés.

» Oh I combien sont incompréhensibles les graadeurs de Dieu tout-puissant I

Ici est la paix; ailleurs dans tout l'univers. Mars exerce

[ses fureurs.] Mais ces lieux connaissaient aussi naguéres Mars et la mort.

w En outre, pour que vous n'apportiez pas vos hoyaux vers des champs stériles et incultes, les maîtres qui lisent à Toulouse ont arraché les charims de la rusticité plébéienne et les épines de la sautoge stérilité (hylé), et ils ont éloigné tous les autres obstacles. Ici, en effet, les théologiens instruisent leurs disciples dans les chaires et le peuple sur les jllaces publiques ; les logiciens initient aux arts libé* raux les apprentis aristotéliciens, les grammairiens exercent à parler suivant les règles ceux qui ne savent encore que balbutier ; les chanteurs flattent les oreilles du peuple par l'instrument de leur gosier emmiellé; les décrétistes font voir Justinien, et les médecins enseignent Galien. Ceux qui veulent étudier jusque dans la moelle le sein de la nature peuvent entendre lire ici les Livres sur la Nature f interdits à Paris.

î> Que vous manquera-t-il donc? La liberté scholastiqueT Nullement ; parce que, n'étant retenus par les rênes de personne, vous jouirez de votre propre liberté. Craindriez-vous la méchanceté d'un peuple en fureur ou la tyrannie d'un prince injuste? Ne craignez rien, parce que la libéralité du comte de Toulouse nous a donné des garanties suffisantes pour notre salaire et pour la sécurité de tous les nôtres, soit qu'ils viennent à Toulouse, soit qu'ils s'en retournent. S'ils souffrent quelque dommage de la part des voleurs, sur les domaines du comte, il mettra les forces du Capitole de Toulouse à la poursuite des malfaiteurs, et on exigera la même satisfaction que pour les citoyens.

2Ô8 LbS ALBIGEOIS ET L*INQUISIT10N

>^ A ce que nous avons dit nous ajoutons, comme nous l'espérons, que le seigneur légat appellera encore d'autres théologiens et d'autres décrétistes pour donner plus d'étendue aux études, et qu'il fixera le temps que les écoliers devront séjourner à Toulouse pour gagner l'indulgence (à moins que leur séjour ne soit empêché, ce qu'à Dieu ne plaise, par le Prévaricateur, ennemi du genre humain), de sorte que cette terre et cette nation sont conquises aux Romains combattant par le mystère triomphal de la croix qui sauva le monde.

» Quant au prix des choses qu'on a besoin d'acheter, il n'est pas cher : vous pouvez en être sûr, par ce que nous avons dit plus haut. Vous pouvez vous en rapporter aussi à la renommée, comme à notre témoignage, et encore, à ces vers :

Pour peu Ton a le vin; pour peu Ton aie pain; Pour peu Ton a la chair, et pour peu le poisson.

» Il ne faut pas oublier de parler des curions populaires. Car ici la puissance curiale paraU atair fait alliance avec la milice et le clergé.

» Si vous voulez donc admirer plus de biens que nous ne vous en avons dit, abandonnez vos foyers paternels, en attachant vos manteaux à votre cou, et adoptant cette maxime morale de Sénèque : «Je verrai toutes les terres, comme si elles m'appartenaient, et la mienne, comme si elle appartenait à tout le monde; je vivrai comme si je savais que tous me connaissent; car ce qui est digne de

l'homme, c'est d'essayer de grandes choses et d'en concevoir de plus grandes*. »

Tel est le programme superbe par lequel les scolarques de Toulouse annonçaient à tout l'univers qu'ils montent dans leurs chaires. D'abord nous reconnaissons ces maîtres à l'accent : et certes, quoi qu'on ait dit, ce ne sont pas des Toulousains. A ce luxe d'hyperboles, à ces gongorismes 4'éloquence, on devine des Espagnols. Des Catalans ni des Aragonais n'auraient probablement pas eu ni cette forfanterie de langage ni cette abjection de caractère. Ces rodomonts scolastiques étaient, on n'en peut douter, des Castillans, des compatriotes de la reine Blanche, des élèves de saint Dominique, et, à tous ces titres, des acolytes de l'inquisition.

Après cela, dans cette curieuse circulaire, ce qui frappe le plus, c'est le paganisme dû langage et les réminiscences mythologiques. Ils attestent fréquemment les dieux païens, rarement le Christ : ils citent les poètes, les philosophes, les Pères mêmes, jamais l'Écriture. Pour le dire en passant, leur érudition pédantesque se fourvoie quelque peu. Ils appellent Stace le poète de Toulouse. Ils le confondent à (îessein peut-être avec son homonyme, un rhéteur gascon, Statius Ursulus. Évidemment» ils veulent flatter Toulouse, et c'est pour aduler Toulouse et s'encenser eux-mêmes qu'ils

1. Mémoires de TAcadémie des Sciences, Inscriptions et BeUes-Lettres de Toulouse. Série v, t. I, traduction de M. Gatien-Arnould, doyen de la Faculté des lettf es.

assurent que l'on y professe mieux qu'à Paris. On sent les ménagements qu'ils croient devoir garder envers l'intelligente et frémissante cité. Ils parlent de son amour de la science et de son ardeur pour la liberté de la pensée. Les jeunes gens sont les paladins de la philosophie, et les timides femmes ont peine à s'abstenir de n'en être pas les amazones. Elles se taisent pourtant, mais naguère ces vierges belliqueuses rompaient des lances comme Esclarmonde aux conférences de Pamiers, et comme plus tard ces héroïnes qui manièrent les balistes et les catapultes dans la défense de Toulouse.

Le tableau de l'activité intellectuelle, mais de la réaction catholique , sous la compression de la France, est frappant. On y lit partout : non-seulement dans les chaires, mais encore sur les places publiques. Théologiens, philosophes, décrétistes, mai* très de logique, de physique, de musique, professent en plein vent. On y montre Justinien, Galien, Aristote, oui, ses livres sur la nature^ interdits à Paris. Dans Paris naturaliste, remarquez bien, le pape interdit le Stagyrite. Il le permet dans la spiritualiste et mystique Toulouse. Eh, quels professeurs célèbres I Naguère Accurse y brillait, bientôt y resplendira Thomas d'Aquin.

Cette œuvre de la France et de Rome est encadrée dans un croquis de l'âge d'or. La guerre rugit dans tout rùnivers. Ici sourit la paix : un ciel toujours serein; un sol reverdi; des fleuves de lait, de vin et de miel. Les fleura ont regermé : ce sont les fleurs souveraines : les lis de France. Voici le temps de la taille des esprits, de l'amputation des âmes.

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Quaût à eux, ils ont déjà arraché les chardons de rusticité plébéienne, la poésie populaire; et extirpé les ronces de la stérilité sauvage, la hylé cathare. Sur la forêt hérétique incendiée, il faut maintenant faire monter jusqu'aux astres le cèdre de la foi théocratique.

Le reste n'est pas moins menteur : « Que vous manque-t-il donc? La liberté scolastique? Vous l'aurez. La protection du prince î Voyez les sécurités et les libéralités dont il vous entoure. Que craindriez-vous encore? L'insulte d'un peuple fu: rieux, l'attaque des voleurs, c'est-à-dire des faidits des bois ? Le comte mettra à leurs trousses les forces du Capitole. La puissance curiale parait d'accord ayec la milice et le clergé. Tout à l'heure on va voir comment : enfin le seigneur légat est leur Moïse, leur sauveur, après le pape et Dieu. Il absout d'avance de tous leurs péchés les écoliers et les éoolàtres de Toulouse.

Cette harangue, tissue de mensonge, d'hyperbole, de rhétorique barbare, de tempête scolastique et castillane, renferme pourtant une vérité qu'elle darde de sa queue, comme son aiguillon la guêpe : c'est que le légat entend que cette terre et cette nation loie^t conquises aux Romains par le mystère triomphal de la croix. En conséquence, cet âge d'or de l'université toulousaine, cet Éden de l'inquisition méridionale Ta délicieusement s'ouvrir par un bûcher. Ou avait capturé deux cathares, un diacre et un évêque, tous les deux du nom de Guilhem. L'évêque, qu'on appelait le jwptf des Albigeois, se montra dign^^ ^^ ^^ titre imaginaire que lui donnait emphatiq.^^T°^®^^

le crédule et vindicatif orgueil de ses bourreaux. 11 voulut confesser dans les flammes le Paraclet, et fut, en conséquence, brûlé vif sur la place du Peyrou, près de la basilique oii un taureau sauvage traîna le corps sanglant de saint Saturnin.

Cl'lLBEX DKL SOLER. — DÉLATIOM ET PR0CÈDDRE8 DE L*1RQU1S1T10N.

DÉPART DU LÉGAT POUR ROME. — LE4 ^EIGRBORS DE LAURAC ET D*ANIORT. — MEURTRE DO SÉNÉCHAL AXDRÉ DR CHAUYBT.

L'autre se nommait Guilhem del Soler (du Gre* nier), issu d'une des trois tribus verrières établies dans les forêts de Gabre, vers les sources de i'Arise et de la Lèze, où, pour contenir leur patriotisme cathare, on a construit depuis la Bastide ou forteresse de Serou ** La tribu de Grenier, car elle a francisé son nom au xvi* siècle où elle a embrassé le calvinisme, lui a donné et lui donne encore un grand nombre de pasteurs, de soldats et de martyrs. Mais une apostasie est le préambule de son histoire héroïque ; Guilhem del Soler était considérable parmi les parfaits albigeois. Il avait converti

1. La noblesse verrière, dont on ignore l'origine, doit remonter jusqu'au moyen ftge, peut-étre jusqu'à Gharlemagne. Ce n'est que dans ifn temps barbare qu'on a pu avoir la naïveté d'anoblir des hommes qui enflaient au bout d'un tube des bulles de verre liquide.

Pierre de Gardouch, chevalier de la maison de VilleneuTe, blessé au siège de Toulouse. A Gardouch, dans le Lauragais, où il prêchait habituellement, il logeait aussi dans le manoir d'En Gastilho. Il était le compagnon du fameux Gérald de la Motha, brûlé après la prise du château de la Bessède *. Épouvanté du supplice de son maître et séduit par réyêque de Toulouse, il abjura. L'évêque le présenta au concile, et le légat, qui faisait dresser le .bûcher du pape cathare, fit réhabiliter solennellement Guilhem del Soler. Cet honneur le conduisait à l'office de délateur de l'inquisition. C'est ainsi que, réconcilié par les évêques, Guilhem passa du rang des victimes au rang d'accusateur et d'auxiliaire des bourreaux. C'est à ce titre désormais qu'il siège dans l'histoire et qu'il y siégera éternellement.

Le malheureux dénonça ses anciens frères, ceux qui l'avaient défendu de leur épëe, ceux dont il a?ait mangé le pain, ceux qui lui avaient donné leur sang. Et maintenant, pour salaire d'un dévouement religieux, Tapostat les jetait dans le malheur, dans l'indigence; il les précipitait en foule àl'exil, au cadiot,àlamort. Foulques, évêque de Toulouse, dirigeait l'instruction judiciaire : il aurait donc le droit d'être élevé dans l'histoire à Thonneur de premier inquisiteur général des Albigeois. Les citoyens, les châtelains furent cités devant le redoutable tribunal. Les seigneurs d'Aniort eux-mêmes, après bien des hésitations, descendirent de leurs manoirs pyré-

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