LIVRE QUATRIÈME
dernière fois le sacerdoce cathare à Montségur, sa forteresse, son sanctuaire et son sépulcre.
Ces grands proscrits marchèrent tout le jour au pas de leurs chevaux. De Saint-Jean-des-Verges oii ils avaient repassé TAriége, laissant Varilles sur leur gauche, et à une lieue sur leur droite Foiz, dont un repli de montagne dérobait le donjon aux trois tours, ils continuèrent leur route toujours au levant. Par les vallées profondes et les sentiers infréquentés de Lherm, de Leychert et de Rocafissada, ils arrivèrent, sur le soir -à Nalzen, que le comte de Toulouse venait de donner au comte de Foix. Ils évitèrent Pérelha, Lavelanet et Montferrier, occupés parles hommes d'armes de Gui II de Le vis. Entre ces deux derniers bourgs, ils passèrent le gué tumultueux de Lectorier, où depuis, pour fermer cette issue , on construisit Villeneuve d'OImés , maintenant noire et vieille de six cents ans. Ils gravirent la rampe septentrionale de Serralongue, dont la bêche entame aujourd'hui la base, mais qui naguère encore n'était qu'une lande inculte, in* violée, et qu'ombrageaient au moyen âge de grands hêtres et de vieux bouleaux. La lune se leva pour éclairer sous les bois leur ascension vers Montségur. C'est par ces mêmes chemins, que vingttrois ans auparavant, Ramon de Pérelha conduisait le sacerdoce albigeois réuni à Lavelanet. Quelle différence entre cette première et cette seconde migration I Alors la patrie romane était vivante et tout entière encore avec ses princes, ses maisons chevaleresques, ses villes républicaines, ses libertés communales, ses cours d'amour, sa brillante civili-
sation, et ses poètes qui en étaient les organes mélodieux. Aujourd'hui, vingt ans de guerre et de massacres ont dévasté le Midi. La croisade, pareille à une trombe, l'a botïleversé. Un million d'hommes a péri; ses comtes ne sont plus; ses villes sont démantelées ; ses bourgs réduits en cendres ; ses châteaux occupés par des croisés ; ses peuples sont détruits ou fugitifs à l'étranger ou errants dans les forêts ; ses troubadours pleurent éperdus sur les ruines de la patrie, comme des oiseaux gémissent désolés sur des décombres accumulés par l'ouragan. La France, solidement assise sur le rocher de Carcassonne, tient sa forte lance sur le cœur de Toulouse abattue, épuisée de sang, blessée à mort. Le roi capétien déchaîne contre elle deux monstres : la féodalité normande qui l'asservit, moribonde ; et l'inquisition romaine qui torture son agonie et qui dévorera son cadavre. Et l'Église du Consolateur, âme de cette nationalité romane, remonte une dernière fois sur Montségur son calvaire, pour expirer sur la croix ou, comme son Christ idéal, s'évaporer dans la nuée.
Guilhabert de Castres, de la cime de Serralongue, aperçutenfin Montségur. La forteresse albigeoise apparaissait au fond d'une gorge comme sur un écueil foudroyé *. On eût dit, dans la vapeur, un gigantesque catafalque, dont la crénelure dentelait l'azur du ciel. Au-dessus de sa plate-forme, la lune flottait immobile comme une lampe funéraire. L'astre noo-
1. M™« Nap. Peyrat, A travers le Moyen^Age, Les ruines de Montségur.
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torne prêtait à ses murailles, à TÂbès qui en est le fossé colossal, au val profond et triangulaire de Montségar , aux croupes plombées du Montferrier, au pic de Bidorte qui découpe vers le sud son cône aiga, à la forêt de Bélestar qui fait vers rorient eu vagues de roche grisâtre, hérissées des flèches lugubres des sapins, au cours de l'Ers qui descend» des gouffres fatidiques, à tout ce paysage alpestre, baigné des brouillards du Gave ou des dernières neiges qui fument sur les cimes, uu aspect vague, vaporeux, incorporel, et complètement en harmonie avec la cosmogonie cathare qui n'accordait au monde qu'une existence absolument fantastique. Et lorsque arrivée au pied delà montagne du château, la cavalcade s'allongea pour monter à la file la rampe raide, scabreuse, haletante, on eût dit, aux silhouettes mobiles des cavaliers et des palefrois, une procession de fantômes, gravissant en spirale vers le ciel. Les chevaux pyrénéens, doués de l'agilité des isards, s'arrêtèrent devant la barbacane septentrionale. Ramon de Pérelha mit pied à terre et fit descendre Guilhabert. Le vieil évoque fugitif dans la plaine se trouva, sur cette cime, le patriarche et le pontife d'un camp de proscrits. Il y rencontra Béranger de Lavelanet, Arnaud de Mairavilla près de Belpech, Ramon de Rocavilla, près de Laurac, le vieux Jordan de Lantar, beau-père de Ramon de Pérelha, Amaud-Othon de Castelverdun, et plusieurs des douze rameaux delà maison de Bélissen ; enfin un grand nombre de chevaliers dépossédés du Razez, du Carcassez, de l'Albigeois et du Toulousain. Parmi ces derniers,
on remarquait Pardo (le léopard), châtelain de Fanjaus, et ses compagnons, Astnar, fils d'Arnaud, Pierre-Roger Picarel et Auger de Montolieu, mandataires du comte de Toulouse. Ils venaient des mômes cantons que les Amis de Dieu : ils avaient traversé la chaîne de Malapeyraet remonté TErs vers Bélestar, suivant directement la corde de l'arc profond et sinueux décrit par les évoques qu'ils avaient devancés à Montségur. Ces faidits des bois qui refusaient de se courber devant le roi de France et le pape de Rome, tombèrent à genoux de vaut le vieillard proscrit, qui personnifiait en lui l'indépendance religieuse et nationale du Midi. « Mon père, dirent-ils en se prosternant, bénissez-nous \ * — « Que le Sei^eur vous bénisse, répondit le vieux pontife, et se relevant, ils se réunirent mêlés aux évêques et aux diacres, dans la salle capitulaire du château.
Guilhabert ne s'était ouvert qu'à demi au Pas-delas-Portas. A Montségur il s'expliqua complètement devant les chevaliers. Nous n'avons pas son discours : mais nous en savons le sujet, et les circonstances nous en donnent les développements. « La paix soit avec vous, frères et seigneurs, reprit le patriarche. Nous venons la chercher aussi sur les montagnes d'Olmès. Nous fuyons devant le glaive et la mort, mais pour nous préparer au combat et reparaître sur le champ du martyre. Nous venons reconstituer sur cette cime notre hiérarchie à demi^ détruite. Bien plus, il convient de reporter sur la roche de Montségur le siège de l'Église du Paraclet. Les circonstances l'exigent. Depuis le traité