LIVRE PREBUER
se demander d'où pouvaient provenir contre un prince inoffensif la haine implacable, Tinexorable, l'inexpiable acharnement de Rome et de la France. La cause était une et pourtant diverse pour Blanche et pour le pape.
Et d'abord, quant au pontife, Ramon né lui contestait pas son mythe théocratique, son vicariat de Christ, et sa succession de saint Pierre. Il ne demandait pas mieux que d'être réconcilié avec l'Église romaine. Mais il lui défendait de se mêler de deux choses : sa terre et son âme. Sur son âme et sur sa terre, il entendait régner par la grdce de Dieu. Catholique extérieurement, il était intérieurement cathare ou libre croyant, et il voulait que la même liberté fût l'apanage de ses vassaux. Ramon VII n'est donc pas un martyr de l'Albigisme, mais mieux que cela, de la liberté de conscience, cet Albigisme universel, et voilà ce qui rend ce pauvre prince grand et sympathique dans les siècles. Et voilà aussi ce qui rendait furibond le Saturne du Vatican, lorsque vaticinant dans sa chaire, il voyait, par cette large porte ouverte par les Ramons, entrer Luther, Descartes, Voltaire même, tous les géants de l'avenir, conduisant les peuples à Tassant de leur capitole théocratique. Voltaire est de tous les temps : le Voltaire, ou plutôt le Juvénal du xiii* siècle, s'appelait Pierre Cardinal, vieillard presque centenaire. Les deux Ramons étaient les élèves de ce tragique railleur, et le jeune comte, plus jovial que son père et non moins sarcastique, s'était sans doute aussi permis cette imprudente et cruelle plaisanterie.
L*abbé de Giteaux a des brebis (des ouailles) qui s'accouplent entre elles sans produire jamais d'agneaux ; allusion à d'effroyables mœurs monastiques. Ils disaient encore : le Dieu de Moïse est le Dieu des routiers, c'est-à-dire des croisés, des Romieux; entendant par là, avec un très-grand sens critique et historique, que TÉglise romaine était comme une synagogue, un christianisme judaïque, tout terrestre, et uniquement occupé des choses du monde, tandis qu'eux étaient pour le christianisme hellénique, l'église de l'esprit, uniquement attentive aux choses du ciel. Innocent III et Grégoire IX lavèrent ces sarcasmes dans le sang d'un million d'hommes, et vouèrent à la mort la dynastie des Ramons, et la nationalité des Aquitains*.
Blanche de Gastille fut l'exécutrice de cet arrêt du Vatican. Quant à la reine, d'où pouvait venir son acharnement? D'un mélange d'ambition et de fanatisme catholique surexcité par Romain de Saint-Ange. L'empereur partait pour rOrient, le roi .d'Aragon allait conquérir les Baléares, le roi d'Angleterre était retenu dans ses îles Britanniques. L'occasion était superbe, mais il fallait se hâter; les chances pouvaient tourner contre la France. Ramon VII était l'époux de dona Sancha, sœur du roi — martyr de Muret, mort pour la cause de Toulouse. L'infante par là se trouvait héritière présomptive de l' Aragon dont le jeune monarque s'embarquait à Barcelone, sur la mer d'Afrique.
i. Pierre de Vaux-Gernay, 4.
LIVHE PHËBIIËU 169
Un coup de vent, une flèche maure, abattant ou submergeant l'aventureux conquistador, eût porté Bamon sur le trdne de Saragosse, et fondé de l'Êbre à la Dordogne un vaste empire pyrénéen. Le comte de Foix» son maréchal , eût pu même , i travers le Limousin frémissant et le Poitou soulevé (car Savari de Mauléon, ce Basque versatile, avait déjà abandonné les Capétiens), conduire le nouveau roi d'Aquitaine jusqu'à la Loire, impétueusement bordée de cinquante mille lances aragonaises, catalanes et provençales. Roger-Bernard, le libérateur du Midi, achevant l'œuvre nationale, eût reconstruit l'ancienne confédération ibéroromane, et rejeté pour toujours.au delà du fleuve la monarchie capétienne qui se fût organisée dans ses limites naturelles du Rhin, de la Manche et de la mer du Nord. C'était le rêve de Bertran de Born, le grand troubadour patriote du siècle passé, et cette éventualité menaçante troublait peut-être le sommeil de Blanche, et probablement précipita la catastrophe *.
Ramon VII passa près de la tombe où reposait, ' depuis trente ans, le Tyrtée chevaleresque du Limousin, sous les dalles de l'abbaye de Grammont. Âh! pourquoi son spectre tragique, se levjint de ton cercueil, ne fit-il pas reculer le cheval du prince effaré, ou marchant devant lui, ne lui montra-t-il pas, aux lueurs de sa lampe funèbre, le piège qu'on loi tendait à Meaux, et le supplice qu'on lui préparait à Paris ! Mais non, son illusion ne fut troublée