Près de deux millions d'aujourd'hui
LIVRK DEUXIÈVIË 90(3
le chef croisé, errant sur la plate-forme dans son désespoir, agitait, en signe de faim, une carafe vide, et une nappe déroulée, comme un linceul de mort et un drapeau funèbre. Cette tour, qui devait être son gibet ou son cercueil, n'entend plus, de tant de bruit, que le cri de l'oiseau de proie, le murmure du fleuve et le vent éploré des Alpes.
De Beaucaire, le vice-légat et le chevalier français se dirigèrent vers Nîmes, Montpellier, Narbonne. A Test comme à l'ouest du Rhône, la terre, ravagée et piétinée par vingt ans de combats, n'offrait aux regards des deux voyageurs que des oliviers coupés, des vignobles arrachés, des hameaux brûlés et dépeuplés. Au milieu de ce désert semé d'ossements, Béziers s*élevait, cité tragique deux fois égorgée en soixante ans, comme un énorme amas de décombres et de cadavres calcinés par la foudre. Dans la désolation générale du Midi, le vicomte de Narbonne avait su, par ses versatilités, se dérober en partie aux maux de la guerre. Ce lâche prince s'était hâté de se rendre en ami sur le passage d'Arnauld, abbé de Citeaux, chef cénobitique de la première croisade, tout fumant encore de l'incendie et du massacre de Béziers. Ce légat farouche devint archevêque de Narbonne, primât de la Septimanie, et disputa le titre de duc de Gothie â Montfort, prétention qui suscita de longues querelles entre ces deux princes de la spoliation. Les hauteurs turbulentes d'Arnauld-Amalric, et de son successeur Pierre-Amiel, fatiguèrent le vicomte qui, cédant aux instincts de race, se rapprocha du comte de Toulouse, son seigneur, et des
barons du Midi, victorieux. Mais après le traité de Paris, le vicomte dut se résigner à implorer la paix et le pardon du roi. Grâce à l'intervention de sa femme Marguerite, et de son beau-frère Mathieu de Marly, il obtint de conserver son titre et sa terre et de les transmettre, après sa mort, à ses fils, les infants de Narbonne-Lara. Les deux commissaires convoquèrent les peuples dans la cour du palais vicomtal (17 mai 1229), en présence de l'archevêque Pierre- Amiel. Ils reçurent tour à tour le serment du vicomte Améric, des consuls de la cité, des chevaliers descendus de leurs manoirs, entre lesquels nous distinguons Olivier de Termes qui venait de vendre son château au roi de France, et Bamon de Villerouge son parent, le futur tribun de Naxbonne*.
De Narbonne, le lieutenant du roi, et le vice-légat du pape, se dirigèrent vers Carcassonne, la grande forteresse de la domination capétienne. Sous l'orme antique du château où la vicomtesse Aladaïs, sur le siège judicial des rois goths, tenait ses cours d'amour, dans ces murs d'où la croisade avait expulsé les harpes des troubadours et les jeux chevaleresques,qu'habitai9nt maintenant,au lieu de l'aimable et populaire race des Trencabel, un sombre sénéchal français et de farouches hommes d'armes du Nord, les commissaires du pape et du roi reçurent l'hommage des consuls, et des chevaliers du Carcassez, du Rasez et de TAlbigeois, descendus
1. Archives du vicomte et du chapitre de Saint-Paul de Narbonne.