ÉPILOGUE
Montségur, pris par les croisés, disparaît pendant six cents ans. L'inquisition l'enveloppe de mystère et d'oubli. Nul ne sait plus son histoire. Froissard passe dans la plaine, et le chroniqueur flamand, si curieux, ne questionne pas ce chevalier. Montluc, Brantôme, d'Aubigné, du Bartas, Olhagaray, le voient à l'horizon et n'interrogent pas ce grand témoin. Bayle le regarde tous les jours, du Carla-le-Comte, et ce jeune et sagace investigateur ne consulte pas le vieux patriarche. Bayle est pourtant un enfant de Montségur. Aucun d*eux ne se doute que ces ruines renferment dans leurs flancs un monde de chevaliers, de troubadours et de martyrs. Dom Vaissette prononce le premier son nom, et Montségur se retrouve enfin , ses pierres sur cette cime, sa mémoire dans les cavernes de l'inquisition. Nous l'avons recueillie dans le cadavre desséché du monstre, et dans la poussière des siècles.
La nuit tombait : nous ne pouvions nous arracher du cirque du grand holocauste. Nous murmurions les noms vénérés des deux cents martyrs; nous respirions leurs cendres, nous respirions leurs âmes. Nous partîmes enfin avec leur bûcher dans le cœur. Sur la cime de Serrelongue, nous perdîmes de vue Montségur caché par le rideau dos bois. La lune se leva sur la Montagne-Noire à l'Orient pour éclairer notre retour. Son crépuscule baigna de sa lueur douce, onctueuse et fantastique ces gracieux vallons de l'Olmès d'où montait la vapeur du soir. Sa lampe sépulcrale convenait à notre 'exhumation d'un monde d'ombres et de rêves. Notre
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pèlerinage nous semblait lui-même un songe* Nous descendions ces landes désertes entrecoupant de longs soupirs et de longs .silences nos derniers en tretiens sur Montségur. Un son lointain de corna* muse venait des villages mauresques comme une plainte expirante du passé, et comme la voix éplorée des aïeux qui nous disaient : souvenez-vous î «^ Oui, nous nous souviendrons, ô héro^, 6 martyrs, â ruines de Montségur,
Montségur est notre capitole sauvage I Mont-* ségur est notre tabernacle aérien I Tarche qui recueillit les débris de l'Aquitaine sur la mer de sang. Il est grand et saint, plein de mystère et de merveille 1 par son Christ, le Verbe -Dieu; parsonapostole, le Bien-aimé; par ses origines, les sept églises d*Asie ; par ses adversaires, le Louvre et le Vatican ; par son siège, lutte de géants; par son bûcberi holocauste colossal ; par son église, l'église des Purs ; par son symbole, Dieu est amour. La haine souflBiait de Rome, l'amour respirait et rayonnait de Montségur, Voilà pourquoi cette Roche foudroyée est auguste et vénérable et glorieuse dans les siècles.
Montségur est le tombeau de l'albigisme et da l'Aquitaine. Mais rien ne meurt et tout se trans^ forma, Gomme tous les vaincus, ils ont perdu leurs noms ; mais ils vivent et même régnent sous le nom da leurs vainqueurs. Ils sont absorbés, mais non pas anéantis et continuent d'exister dans les deux puissants organismes qui les ont engloutis i l'Aquitaine dans le royaume de France, l'albigisme dans rÉglise romaine. Or, qu'est-ce que Montségur a transmis à la France, à l'Église, au monde?
Et d'ftbprd, 1^ guerre des Albigeoisi a donné 4 la Frp.|ice sa magnifique frontière méridional^, cette frontière éternelle des Alpes et des Pyrénées, de la Méditerranée et de VOcéan. Ayeq le territoire aquitain, elle lui ^ transmis la yaiUaTite race ibéro-^ romane. Viqgftrcinq ans après isa soumission, S9i chevalerie accomp^gopit Louis D^ à la croisade d'Orient. Ceftt ^ns apyèsf, elle arrachait la Frwce W^ main^ -des Angles par Tépée des La ^ire et des Saintraillqs, Trois cents w» après, elle fournissait à la Réfpfme cette phalange incomparable de l^éros d'Israël, de paladins de la Bible qui se groupa.nt autour de âenri de Béarn, successeur des comtes de Foi^, et de Jeanne d'Albret, émule des Esclarmondes de Montségur, sauvèrent le trône des usurpations des Guises, chevaliers de l'inquisition, et des invasions des rois d'Espagne, Héro^e^ et Ph^^raons du passé, Enfin, six peuts ans après, la race romane vaincue dans l'albigisme, ^battUP ^Y^c le calvinisme, fit éclater comme uu volcan la révolution française, ^lle lui donna ses tbéoricienSi FéneloUt Montesquieu» Jean- Jacques flousse^Uj ses orateurs, Mirabeau, Baraave, RabautTS^iut- Étienne, Vergniaud, l'héroïque Gironde ; <?69 guerriers, h^i Fayette, Dumouriejs, Jourd^U» et le géant de nos victoires, de r^e ibérieupe ^u^sif Napoléon. L^ révolution est Je relèvemept du Midi vaincu, Elle a fondu dans pou n^pple les deu^ FranceSp teur Itme s'est jnelée à la tribuue et leur sang sur les champs de bataille. Il n'existe plus aujourd'hui qu'une France compacte, indivisible,
et ^m^ Q^tte içute, laborieuse et séQulwQ ^^simi-
lation, le Nord monarchique a donné l'unité, le Midi démocratique a fourni la liberté. Depuis la Révolution, l'Aquitaine, plus politique, gouverne presque toujours la France, et c'est encore un Aquitain qui se trouve à la tête de la République^. En somme, Talbigisme politique, le principe gibelin des troubadours, est partout vainqueur. Il est maître à Milan, Naples, Madrid, Vienne ; il entre dans Rome et monte au Capitole. Il a reconstruit ritalie. 11 ravivera l'Espagne. Il fera plus encore, et j'en vois déjà l'augure. Dernièrement les Pro-. vençaux et les Catalans ont fraternisé dans les fêtes poétiques d'Avignon. Et non-seulement Saragosse et Barcelone sont sœurs de Toulouse et de Marseille, mais Valence, Alicante, les Baléares sont filles de l'Aquitaine. La Lombardie était le refuge des Albigeois ; la Calabre, le berceau du Joachimisme. La France, l'Italie et l'Espagne sont trois rameaux du même tronc ibéro-roman. Elles ont le même sang, la même langue, elles doivent avoir le même cœur. Napoléon, dans une grande pensée politique, avait tenté de les réunir en faisceau. La liberté fera ce que n'a pu le conquérant. Et pour cette confédération des tribus néolatines, quelle cime plus sacrée que Montségul^, oet autel et ce sépulcre des ancêtres ?
Qu'est-ce que l'albigisme a laissé à l'Église romaine? Les ordres enseignants : les Dominicains, les Franciscains, les Augustins et les Carmes, les
1. Napoléon, La Fayette, Mirabeau, de Serres, Viliôle, Martignac, Casimir Pôrier, Gaizot,Thiers, Favre,Gambetta.
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quatre légions de Rome jusqu'au xvi« siècle. Il a donné au catholicisme, qui se racornissait dans le cloître, l'institution pédagogique, la prédication populaire et la mysticité séraphique.
Dominique représente la prédication et l'enseignement. Il a le monopole et la manipulation de la doctrine catholique. Mais à sa fonction dogmatique et oratoire, il a joint l'inquisition et l'horrible office du bourreau. Il est VAnge à la faux tranchante du moyen âge, et sa lampe se change en torche. Le premier, il a proféré ce mot atroce : Rome ou ta mort. Dominique est le Robespierre, et l'ordre dominicain est le comité de salut public de la réaction du xiii* siècle. L'ordre dominicain farouchement déformé par le génie procédurier de Rome, et le tenfpérament sanguinaire de l'Espagne n'est plus bientôt qu'une effroyable dérision de l'apostolat cathare, puisque dans son affreux vocabulaire sermon devient synonyme de bûcher et doc^ trine, de mutisme et de silence. Il ne produit que des docteurs, mais point de poètes, s'étant retranché le cœur. Quelle harpe pourrait avoir le dominicain? Un archet de fer grinçant sur quelques nerfs arn^ chés par [la torture et tendus sur une tête de mort. Pourtant il s'attendrit vers la fin, et penche dou. cément au franciscanisme dans Tauler et Savonarole, dans le peintre italien Fra Angélico et le poète espagnol, don Luis de Léon.
Mais l'albigisme catholique eut son expression plus fidèle et plus humaine dans l'ordre franciscain. François d'Assise est dans sa légende comme un Christ cathare avec ses plaies réelles sur un corps
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demi-funtftstique, et vivftut jusque 4aii&| \^ mort. Après le oatbarisme la mort ue fut plus oompréheu* sibla des mystiques 4u woyen âge, Fraugois d'Assise est vivant daus SOU sépulcre, et mieu^ eucorei Bonaventure , pâle et vert, écrit ses mémoires d^ns Sun tombeau. Le oatharismâ mitigé s'est repro^ duit dans sou expression la plus baute, daus le franeisaain, orateur, poëte, médeoip, tbaumaturge, Il a produit le rameau le plus éolataut dans U dynastie mystique des François : François d'Asr sise, François de Paule, François de Pales*, et François de F^nelon ; oes deuj^ derniers graudg écrivains, l'un avec son exubérante naïveté gau-r loise, Tautre avec l'élégance de sou génie grec et alexandrin.
N'oublions pas enfin le Joacbimismei les enfapts de l'Évangile étemel, Joan d'Oliva, Ugo d'Hières, Bernard Délicios, et toute cette école mystique de Narbonne, d'où sortit la. Consolation internelle, la plus pure fleur du Johanisme aquitain, dont le paiv ïum, légèrement évaporé, enivre encore les âmes comme un flot d'encens vierge brûlé sur l'autel céleste.
L'ordre franciscain a une grande lyre d'ivoire- Ses tendresses ineffables vivent dans YlmitqtiQn ot ses vengeances immortelles dans l'épopée du Dante. Mais le.dominicain n'a d'autres poèmes que les pro-
1. Les 4s Sales, comme les de Maistre, réfugiés en Savoie, sont d'origine albigeoise et pyrénéenne, {^e^ ^ala^» (dont 1$ i^om ibère est )e radier) de Salao, Sglign^c, g^l^ncSQf S^lgQ^aQQa) ^taieat çgigaeur^ de Lordat^ dans }ç Sàbartè^.
oé<iura9 des iaquiait^ure, o^tta Hi^dQ d^ la tortqrs 9t de U mort,
La puiesa^nce du catharisme sq mesure eiicore h VépouyaatQ du « cathplioi^me et m^ fureurs de Rome, Les b^rbarieg de Rome païenne furent déposées par Rome théocratique» L'historien fris* sonnant s'est souvent demandé de qnel abîme pouvaient jaillir ces prodiges de férocité oontre ce christianisme d'amour. L'antagonisme entre les deux Églises n'était pas radical; plusieurs dogmes étaient communs ; leur morale ascétique était la même : des prêtres, des moines, des monastères, étaient cathares, et l'albigisme apparaissait comme un christianisme plus pur, un catholicisme idéal. D'où vient donc cette haine inextinguible, cette guerre inexpiable ? Innocent III en laisse échapper le secret. Le catharisme disputait à Rome l'empire du monde moral, et culbutait dé son trône sacerdotal le Vicaire de Dieu. Il émancipait l'Esprit humain. Il fermait Tàge théocratique.
La théocratie se maintint toute sanglante dans sa chaire. Mais elle comprit qu'on ne conserve pas la dictature de l'esprit humain par le fer et le feu, A la torche et k la hache, elle ajouta le glaive de l'Esprit et la lampe de la science. Elle déploya pur^ tout une admirable puissance de reconstruction. C'est alors qu'apparaissent en foule les grands hommes et les grandes écoles qui furent comme les cariatides, les colonnes et les forteresses du Vatican ruineux. Alors se levèrent, pour continuer la croisade de l'enseignement, les Montfort de la science» Ronaventure, Duns-Scott, et surtout Thomas^
d'Âquin. Sur le sol bouleversé de la foi, Thomas reconstruisit la Somme des doctrines, monument théologique de la plus majestueuse ordonnance, dans les vastes assises duquel le puissant architecte intercale à son insu quelque bloc alexandrin, quelque ciselure cathare * . Des tempêtes du catharisme sortit le siècle de saint Louis comme des orages du calvinisme sortira le siècle de Louis XIV. A ces chefs d'ordre et d'école, à ces docteurs subtils^ solennels, admirables^ angéliques^ séraphiques, il faut ajouter le saintroyal, l'Ange couronné, ce Lis capétien issu du flanc cruel de Blanche de Gastille, héritier innocent de tant de crimes, patron candide de rinquisition et de la croisade, et qui semble un Eliacin élevé par Oliva dans les cloîtres mystiques de Narbonne.
Les derniers bûchers albigeois mêlent leurs flammes aux bûchers de Jean Huss et de Jérôme de Prague. Les Vaudois des Alpes, héritiers de l'albigisme, le relient à la Réforme du xvi* siècle, moins vaste que celle du xn^, mais plus solide sur son double fondement : la Bible et le monde. En somme, l'albigisme religieux, l'Esprit de tolérance et d'amour, triomphe également partout. Le voilà qui entre avec la liberté dans Vienne, à Venise, à Lisbonne, à Mar drid, à Naples, à Rome même. Rome l'a refoulé pendant six cents ans ; il devient une loi de l'univers.
Qu'est-ce enfin que Montségur a légué au monde?
1. Par exemple : la création est un acte credibile $ed non demonstrabUe* Thomas s'inscrit en faux oontrç Moïse.