PRÉLIMINAIRES. XIX
de fleurs, des fêtes de sou triomphe, 3ur le lit de lauriers sanglants de son tombeau.
Dans le Martyrologe enfin, je montrerai l'I nquisition succédant à la Croisade. Mais qui donnera maintenant à l'historien une voix de ter, une àme de bronze pour raconter cette torture séculaire d'un peuple, les archers, les geôliers, les délateurs, les bourreaux; les prisons remplies, lés cayernes peuplées, les tombeaux vides : les bûchers f dévorant les morts, dévorant les vivants, dévorant les vivants et les morts; les chasses à l'homme dans les déserts; un peuple traqué par les chiens. Les cendres des saints jetées anx vents, les mémoires des héros à Toubll, leurs tombes elles-mêmes au néant, les vertus dans l'enfer, et, chose plus horrible encore, le crime glorifié dans le ciel; et tout, ciel, terre, enfer, retombé dans le chaos, et Tâme ne sachant où retrouver son Dieu.
Certes, nous ne méconnaissons pas la grandeur, rénormité de Rome, non plus que celle de Babjlone.
La Rome des papes est plus étonnante encore que celle des C(}sars. Virgile a prononcé l'oracle du génie romulien : Tu regere imperium populos^ Romanet mémento. Cette magistrature du genre humaio,ce vicaire du Christ, 00 lieutenant de Dieu, c'est colossal, fantastique, vertigineux.
Mais cette Babel que 1 denioni fahri onliro repose sur dlmmtnses fictions. Kom.e, métropole du Christ,
XX i»aÉLIMlNAlUES.
fiction. Pierre, prince des apôtres, fiction. Mort de saint Pierre à Rome, fiction. Papes, successeurs de Pierre, fiction. Clefs du ciel et de Tenfer données à
Céphas, fii'-tion. Un million de faillibilités [produisant lïnfaillibilité du souverain pontife, fiction. Et toutes ces fictions pour aboutir à un despotisme divin, à une théocratie. Ces nuages sont pleins de tonnerres.
Bien de cela n'est dans rÉvangtle. Bien plus, c*est contraire à l'œuvre du Christ qui Tenait substituer au mécanisme théocratique le règne libre et libérateur (le l'Esprit. C'est la théocratie juive qui crucifia le Chri:<t, c'est la théocratie romaine qui crucifiera i'Bsprit dans tout Tunivers.
L'homme qui transporta le siège du christianisme de Jérusalem à Borne fit une œuvre énorme, colossale, mais antichrétienne. L'empire romain se raoura.t. On versa TEvangile, comme une liqueur divine, dans fson cadavre putréfié. Et le monstre revécut. S'accouplant à la barbarie, il engendra deux jumeaux : le bjzantinisme et le vaticanisme, le bas-empire et la théocratie romaine. ^
L'albigéisme fut la pf'emière grande prote station contre cette recrudescence du paganisme, après les siècles de fer et les terreurs de ia fin du monde.
L'Aquitaine est la Pologne des Capétiens, mais une Pologite élégante, ingénieuse, poétique, chevaleresque, amoureuse de Tidéal. Les lourds Capétiens la jugulèrent, de leur glaive de plomb, dans sa puberté virginale. Son trépas adolescent a le charme de la
PRÉLIMINAIRES. ZXI
rosefaachée à son premier matin, de l'hirondelle étouffée par le serpent à son premier gazouillement,
de la chevrette égorgée par le tigre à son premier amour. Elle a 'a grâce tragique de la fille de Jeuhté. Gomme Théroiae d'Israël, elle alla pleurer sa virgi-
nité sur les montagnes, puis elle fit magnifiquement les apprêta de son trépas, elle Toulut mourir en guerrière, elle se couronna de fleurs et s'enseyelit sous un
million de cadavres.
Or, Israël pleurait tous les ans la vierge de Galaad. Il est juste que les jeunes démocraties accordent un *pieux souvenir à cette démocratie chevaleresque, à cette fille de Jephté des nations. La France moderne snrtotit lui doit cette lamentation filiale. La mort de l'Aquitaine a territorialenicnt enfanté la France féodale. Par ses légistes, ses orateurs, ses guerr ers, elle a vivifié politiquement la France moderne. Elle a légué à la nouvelle Burope la Réformation et la Révolution.
Ce sujet m'était réservé. Je l'avais dans le sang, je le portais dans mon cœur. C'est le legs sacré des aïeux. Je n'hésitai plus quand je vis mon nom rayonner sur leur nécrologe, dans un nimbe de feu. Je me vis entouré de leurs fantômes. Ils me disaient en gé* missant : « Écrit notre histoire f GVst un pieux devoir que de se ressouvenir des niOits! Lai->eras-tu i.otre mémo re inconsolée, nous qui fûmes des consolateurs. Nul récit humain n'est plus beau entre la vision de Boanerge et révocation d'Alighiéri. » Non,
XXII PRÉLimifAIRBS.
répondais-je, mais où trouverai-je vos souvenirs? On connaît à peine vos combats. On a balayé jusquÀ vos tambeaux. Vos écrits ne sont plus que cendre. Votre langue est condamnée, yotre mémoire est maudite, et rien ne. reste de yoas que ce que Toubli revomit à Tenfer. » Et les voix reprenaient : € Le Christ seul a les clefs de la vie et la mort. La terre parlera ; le ciel déposera, la mer rendra ses morts, et les lacs de sang leurs cadavres. Prends ta plume vengeresse : obéis 1 »
J*obéis au commandement paternel. Alors je me mis en chemin sur les traces des aïeux. Je visitai leurs cités, leurs inanuirs, leurs sépulcres. J interrogeai moins les livrjs que les grottes et les forêts, moins les musées et les bibliothèques que les champs de bataille, moins les peuples oublieux que la terre et le ciel, ces incorruptibles témoins. J'ai fermé avec horreur les codes humains et j'ai demandé à Dieu de feuilleter uniquement ses registres éternels. De sorte que je puis dire, comme le poète toscan : Le ciel et la terre ont mit la tnain 'à ce poème eacré qui m'a rendu maiffreti longtemfn.
Des hommes diversement illustres ont salué Tavè* nement de ces héros inconnus. Citons avant tous M. le président et M. le secrétaire de la Société historique du protestantisme français.
M. Jules Bonnet les a reçus dans le Bulletin comme des devanciers et des ancêtres d'Orient.
M. le professeur Edouard Sayous a fait de leur martyre un compte rendu chaleureux.