LA PAMILLS DES GODWIN
prenons et capables. Harold , surtout , était distingue pat sa stature, sa beauté virile^ ses manières attrayantes , son esprit et son ëlo^ quence; il possédait les grands earldoms ou comtés d'Ëstanglie , d'Essex , de Cambridge , de Huntingdon et de Middlesex. Sweyne était earl d'Oxford , de Gloucester , de Hereford , de Somerset et de Berks. Godwin lui-même gouvernait tout le reste du midi de TAngleterre. Si Ton consulte la carte du royaume sous le règne d'Edouard , on verra quelle puissance leur donnaient la situation et la compacité de leurs domaines! La politique avait peut-être, autant que la reconnaissance, porté le souverain à se mpontrer libéral envers ceux qui étaient devenus ses parens et qui l'avaient fait monter sur le trône.
On comprendra facilement que des hommes placés dans de telles circonstances pouvaient agir de manière à exciter'la malveillance de leurs égaux. Ils portaient aux courtisans normands une haine implacable , et disaient qu'il était honteux pour le roi de s'entourer de ces étrangers. Ils ne l'épargnaient pas hii-méme , et se conduis saient avec insolence entiers Édouardi Pleins de talens et de qualités brillantes , ils troublaient
43^ LE PABTI NOftMâMO.
son calme , gênaient sa simplicité. Un ëcriYÙn qui a tiré ses renseignemens de leurs coniemporains , noas dit expressément quUls faisaient du roi un objet de sarcasme et de dérision.
Edouard avait trop de bonté pour s^rriter de ces affronts; mais les courtisans normands se considérèrent comme offensés dans la personne de leur protecteur , et firent, des injures qui lui étaient adressées , le sujet de leur propre querelle. Leofric , sage et riche earl de Covenlry, et Siward, fils de Beorn, dont les domaines s^étendaient depuis THumber jusqu^à la Tireed, étaient opposés à la famille Godwin. Leofi'ic paraît avoir été chef d^un parti dansie witena* gemot contre Tearl de Wessex ; ce fait ressort du débat qui eut lieu dans une question de politique étrangère , quand il fut proposé de fournir des forces navales à Sweyne de Danemark; ces earls étaient donc pour les Normands. Ainsi les acteurs du drame de discorde étaient préparés : d'un côté de la scène le parti du roi , de Tautre Godwin , sa famiUe et leurs partisans.
Il est certain que le parti normand commeaçait à donner beaucoup de mécontentement à la nation. Edouard , pendant son séjour en
INNOVATIONS DU COKP^SETJR. 4^^
Normandie, ayant prisdu goût pour les usages de ce pays, en avait introduit un grand nombre en Angleterre. L^écriture normande (ut trouvée plus belle que Vëcriture anglo-saxonne; et ce fut lui qui le premier, pour sanctionner les actes officiels , attacha au parchemin Timpression d'un grand cachet , outre la marque d'une croix qu'il y apposait , suivant la coutume anglo-saxonne dont j'ai parlé précédemment.
Jusqu'alors , les rois anglo-saxons n'avaient jamais employé un cachet pour donner de l'authenticité à leurs chartes ; mais cet usage était connu depuis long-tems en France , et ce fut des moùarques francs qu'Edouard remprunta , quoique ce cachet, portant son effigie avec la légende « SigiUum Eadauardi Angiorum BasUei ' » , paraisse plutôt copié d'après le modèle fourni par les empereurs grecs.
n semble au premier coup d'oeil qu'il n'y avait pas d'inconvénient dans cette innovation ;maisen y regardant de plus près , on verra qu'elle se liait
* La couronae que' présente le sceau est évidemment une Goa~ ronne impériale. Uoiseau placé au bout de la baguette est une colombe. Au revers , Edouard est représenté tenant le sceptre et le globe surmonté d^une croii.
434 LB0 COURTISANS NOmMANJM.
aux conséquences les plus importantes. I/adoytion de ces formes donna au roî un motif de plus pour conserver près de sa personne les dercs qu'il avait amenés de France , et qui étaient chargés d'expédier toutes les affaires. Os étaient ses chapelains particuliers , les gardiens de sa conscience , et à ces fonctions , qui déjà leur procuraient une grande influence , ils joignaient celles de conseillers légistes et de secrétaires d'état , en vertu desquelles ib siégeaient dans le witenagemot. Leur chef était Tarchichapelain ou chancelier, et c^était à eux que, selon Tusage des cours française et anglaise , on devait présenter toutes les pétitions adreis^ées au roi. Un solliciteur demandait une grati&cation en terre , un autre réclamait un rescril du roi pour être dédommagé par une amende du tort qui lui avait été fait ; car personne ne pouvait plaider en cour toyale sans une permission spéciale. Un troisième désirait qu'il lui fut permis de se loger avec ses lévriers et ses chevaux sur un des manoirs du roi. Il est hors de doute que dans des cas semblables , le normand Robert , moine de Jumiéges , le flamand Gi^o, et le français Emaldus , trouvèrent souvent le moyen de servir leur parti et de désappoinler leurs adversaires ; et
4]ue plusi d^an hoanêle Anglais , repoussé avec de dures paroles par ces courtisans normands , nS^est éloigné d'eux, le cœur contrit. Les chapelains ou clercs de la cbaacellerie étaient les plus intrigant de tous , aussi un grand nombre d'en- Ir'eux M procurèrent-ils la meilleure part des faveurs du roi. Les évécbi^s étaient occupés par des prélats qui eussent été d^excellens militaires ou d'habiles avocats , mais qui ne possédaient aucune des qualités nécessaires à leur dignité ecclésiastique , obtenue par l'intrigue ou à force dMmport^nités• -
Les Normands avaient adopté dans ce temslà Tusage de la langue française , à laquelle on donnait alors le nom de langue romane. Edouard avait pris du goût pour ce dialecte qui lui était devenu familier pendant son séjour en Normandie , et les hautes classes de la société , ^nsi que les favoris du roi , suivant son exemple , en faisaient k langage à la mode. Il est certain qu/e cette v circonstance était encore uims cause de mécontentement, une nation qui perd son idiome est à moitié conquise. Si nous nous mettons à parler comme un autre peuple , nous serons bientôt disposés à partager sa manière de penser et d'agir.
4^6 TROUBLES DANS LB ROrAUME.
Les premièrea années du rëgae d'Edouard ne 1043. furent pas très-tranquilles. La Norwëge menaça d^une invasion , et une bande de pirates cornmandés par Lothen et Irling aborda dans le Kent et TEssex , qui furent ravagés. L'earl Sweyne occasionna beaucoup de désordre et de scandale. Il enleva l'abbesse de Leominster, et tua Beom, son propre parent , crime pour lequel il fut proscrit, mais qui lui fut ensuite pardonné. Edouard laissait échapper de ses mains les rênes du gouvernement ; les affaires allaient comme elles pouvaient ; il avait Tair d^un hpmme incapal»ie de régner ^ et la protection du royaume dépendait entièrement des grands earls entre lesquels le territoire de l'Angleterre était partage.
Les choses étaient dans cet état lorsqu'un événement jeta le trouble dans la nation. Groda, fille dXthelred et sœur d'Edouard , sVtaît mariée deux fois. Elle avait épousé d^abord' Gauthier, comte de Mantes , et en avait eu lin fils appelé Ralph, très-aimé de son oncle Edouard , qui lui donna le comté de Worcester. Le second mari de Goda fut aussi un prince étranger trèspuissant, Eustache ', comte de Boulogne, qui
* Eustaclie II , aurnoiamé huxguemons ou aux grtnons , à cause dt ses ëpaUses et lon£;uei moustaches.
AFFAIRE DE BOUVRES; 4^1
vint en Angleterre à la cour du roi son beaufrère. .
Quand Ëustache el ses compagnons passèrent par Douvres , ils. agirent avec une extréipe insolence y et, sans demander d^autorisation à personne y ils se logèrent militairement dans la ville. Ils n'auraiept pu commettre un acte plus oppressif en pays ennemi. Les rois d'Angleterre eux-mêmes ne pouvaient exercer une telle prérogative que sur les terres qui étaient du domaine privé de la couronne ; les Anglo- Saxons se tenaient si soigneusement en garde contre de seiAblaJbles exactions , que , même après la conquête y ^ le citoyen de Londres avait Iç droit de tuer celui qui aurait tenté de s'introduire dans son domicile sous, le prétexte qu^il aurait fait partie, de la suite du roi ou d*un baron.
Les compagnons du comte de Boulogne se dispersèrent dans la ville de Douvres , et deux d^entr'eux étant entrés de force dans une maison , eurent une dispute avec le maître du logis. Les Français tirèrent leurs épées et blessèrent TAnglais , et celui-ci , agissant dans sa défense personnelle , tua l'un des étrangers. L'alarme se répandit ; le comte Euslache et ses gens furent en un instant armés et à cheval : ils entourèrent
438 AFFAIRE DE IK^VRESl
la maison du malheureux Anglais, en brisèrent les portes et le massacrèrent auprès de son foyer : courant ensuite dans les rues de la ville , ils , tuèrent encore plusieurs dés habitans et en blessèrent un plus grand nombre. Cependant ^ les Anglais se rallièrent , et, quoique des earaliers couverts d'armures fussent de terribles adversaires pour une foute tumultueuse de bour^ geois , ces derniers se défendirent avec tant de vigueur, qu^Eustacfae fut chassé de Douvres, après avoir vu périr presque tous ses hommes dans le combat. .
Le comte Eustache s'empressa d'aller trouver le roi, et lui raconta son histoire de manière à ce que tout le blâme tombât sulr les habitans de Douvres. Edouard crût leur accusateur sans aucun examen , et donna Tordre à Tearl Godwin de se rendre k Douvres , pour punir ceUc vîlle par une exécution militaire. Rien n'étak plus sévère qu'un pareil ordre, quand mémeia loi Peut justifié, puisquMl confondait Finnocent avec le coupable. Mais , dans cette circonstance, la conduite d'Edouard fut aussi injuste que cruelle ; car , selon toute équité naturelle , il devait entendre les bourgeois dans leur défense et les sommer de comparaître devant le witena-
60DWIS s'arme goktab lb moi. 4^9
gemot Godwia refusa d'obëir à cet ordre dool il se réjouissait au fond du cœur. Un gouvcrinement n'a point d'adyersaite plus à craindre qu^un agitateur ambitieux qui trouve le moyen de s'unir a une. bonne cause , et auquel on fomuit. ainsi un prétexte plausible pour travailler à rAccompKssement de aeê desseins. Godwin , qui pouvait montrer la justice de êtna côté f tandis qu'intérieurement il était guidé par la trahison , fit aussitôt tous seê efforts pour profiter de cet avantage.
Godirrin et ses fils , les earls Swejne et Harold , rassemblèrent leurs forces de tous côtés , et ils vinrent en aimes contre le roi, demandant que le comte Eustache et les Français fussent litres à leur vengeance.
Le roi , qui se trouvait alors à Gdoueester, fut firappé d'épouvante. L'earl Godwin , son beaupère, qui Tavait fiiit monter ^urle trône, pouvait vouloir l'en faire descendre. Edouard , en conséquence, envoya promptement des messagers aux earls Leofiric et Siward pour les prier de l'aider en ce moment de danger. Ces chefa montrèrent d'abord de la tiédeur pour sa cause, mais, après quelques réflexions, ils firent une levée de milice dans leurs comtés , et marché*-
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rent au secours de leur souverain, avec le normand Ralph, comte du Worcestershire, qui avait joint ses forces aor leurs.
Les deux armées opposées Tune à Tautre étaient formées de Télite de la nation. Les earis du nord étaient exaspérés contre Godwin ; mais, quelques efforts qu'eussent faits les nobles pour exciter le peuple , les Anglais des deux côtés soupçonnaient que la .victoire , n'importe qui la remporterait ,* ne tournerait qu'au profit des ennemis de l'Angleterre. Peut-ék« aussi que les guerriers des deux partis n'avaient point d*a£> fection pour leurs chefs. Le parti du roi devait sentir qu'il s'était engagé dans une querelle in* juste; les partisans de Godwin ne pouvaient manquer de se méfier des véritables motifs de leur supérieur, et la paix était évidemment le seul objet que Ton dût généralement désirer. Il est d'autant plus naturel d'attribuer. ces sentimens aux troupes anglaises, qu'elles n'étaient pas composées de soldats mercenaires , mais d^hommes libres remplissant un devoir légal , et qu une armée indépendante, formée dé semblables élémens peut , en certaines occasions , opposer un utile frein aux projets de ceux qui la com-' mandent.