REGNER LODBROK
La mort cTEthelbert et Taccession d'Ethered we. au trdne à celte ëpoque de calamités , sont des ëvënemens que Toii discerne à peine au milieu du trouble et des horreurs de la guerre.
Halfdade, Hingwar et Hubba, tous trois fik de Régner Lodbrok ' , descendirent alors sur la côte de TEstanglie ; selon les chroniqueurs , ils venaient des rives du Danube> mais iU étaient sortis de leurs pays du nord, que l'ignorance des moines a confondus avec Tancienne Scythie.
Si Ton s*en rapporte à Thistoire romanesque de& Scandinaves , la piété filiale fut cause de cette nouvelle invasion. £lla « roi de Northum^ brie y avait fait jeter Régner Lodbrok dans, une fosse remplie de vipères, où il. expira déchiré par ces reptiles, et l'expëdition dont il s'agît fut dit-on entreprise par les fils de Régner , .afin de venger le sort de leur père. Aucun guerrier du nord n*est plus célèbre que ce Régner Lod«brok, fils de Sigurd. Ses aventures, et les recherches auxquelles elles ont donné lieu , ont rempli des volumes. L^espace où je me suis circonscrit ne me permet pas d^en donner le détail , . et
' La plupart des autres écrivains donnent k ce héros le nom de Hagnar Lodbrok. {N. duT.)
fO
l46 R-EGMEA LODBROK.
s'il faut le dire , je ne suis pas non plus convaincu de leur authenticilë. Son siurnom de Lodbrok lui vient de Tingënieux stratagème quHl employa pour sa défense, lorsqu'il combattit un dragon, dont la mort devait lui fisiire obtenir la main de la belle Thora. Il est à peine nécessaire de dire que tous les dragons vomissent le feu et le poison ; oe fait est assez connu des lecteurs ^e romans. Or, afin de se préserver du venin de ce monstre, Régner, aussi spirituellement inventif que More de More Holl ' , se couvrit de vétemens faits avec des peaux garnies de leur poil; et la partie de son habillement, qu'il n'aurait pas portée s'il eût été moniagiiard écossais , avait quelque chose de si remarquable , que le nom de Lodbrok ' lui en resta toute sa vie. Il eut été bon que ces vétemens l'eussent de même protégé dans le souterrain aux vipères; •mais il n'en fut pas ainsi y et pendant qu'elles s'attachaient à lui de toutes parts, il composa
' Héros d*une ballade da moyen-âge , espèce de Don Quichotte uiglais , qai , pour combattre un dragon , fléau du village de Wantly , se couvre d*une armure hérissée de pointes d'acier. Il évite ainsi les morsures du monstre, et le tue à coups de pied. (iV. dk< 7*.)
* Saxo-Grammaticus expliijue ce surnom par viUosa femoralia ( cuisse velue. }
RBGNER LOftBROK. I^^
ce fameux chant de mort appelé Krokamal ou Krakumal , qui fut le fondement de son histoire , et quHl fit entendre en perdant la vie.
Tels sont les matériaux dont la vie de Régner se compose, et les historiens danois, pour mettre un ordre chronologique dans s^s aventures , sont obligés d'avoir recours à leur théorie ordinaire de multiplication. Torfœus nous donne deux Régner Lodbrok. Cela ne suffit pas à Suhm; il suppose que trois Régner ont existé Tun après Tautre, et qu'il y eut deux Ella successifs, par qui les trois Lodbrok fiirent tués. Quelques unes de nos chroniques attribuent la mort du chef danois à la vengeance d'un certain Bruern Brocard , noble de Northumbrie , irrité jusqu'à la fureur , comme un autre comte Julien , de l'affront que lui avait fait Timpùdicité d'Qsbert, roi de Northumbrie. Selon tme troisième version , Régner Lodbrok , ayant fait naufiragc sur la côte de TEstanglie, fut tué par Béom, Teneur du roi. Mais laissons ces fables , que j'ai citées dans la seule intention de donner un spécimen des mensonges qui se mêlent à notre histoire authentique.
Aussitôt que les Danois étaient débarqués, ces hordes de pirates se changeaient en armée de
)4H bamniÈril danoise.
cavalerie. Us montaient à cheval sur-le-champ , et leur activité prodigieuae, aussi bien que leur force de corps , les rendaient aussi formidables sur terre que sur mer. Un corbeau, Toiseau consacré à Odin , était peint sur l'étendard qui flottait à leur tète. Cette bannière magique avait été tissue et faite en un jour par les filles de Régner Lodbrok , et les Danois croyaient qu'elle était douée d'une vertu prophétique. Lorsqu'ils devaient être victorieux, le corbeau se tenait droit et semblait sur le point de prendre son essor aux yeux des guerriers ; quand au contraire^ une défaite était à craindre, il baissait la tête et laissait pendre ses ailes.
Si dans cette crise , les Northumbriens et les Merciens se fussent franchement alliés avec les SajLons de l'ouest , leurs forces réunies auraient suffi pour repousser les envahisseurs ; mais le danger même auquel ils étaient tous exposés ne pouvait faire naître parmi eux la concorde.
Les Northumbriens étaient malheureusement pour eux tout occupés de leurs dissentions intérieures: le royaume était divisé entre les partisans d'Osbert , appelé le roi légitime , et ceux d'£lla, l'usurpateur. 0$bert et Ella virent que leur situation était désespérée, ils firent
BOVRGS DATfOIS. 1^9
trêve à leurs querelles , marchèrent contre les Païens qui s'étaient emparés de la ville d^York, 867. et assaillirent à leur tour leurs ennemis. Le combat fut opiniâtre : mais Osbert et Ella y perdirent la vie ; et les Danois , vainqueurs , devinrent maîtres du pays qu'ils occupaient,
I^es Northumbriens étaient punis. La Mercie ne tarda pas à recevoir aussi son châtiment. Les Païens traversèrent la frontière et prirent la ville de Nottingham. Le roi Burhred et les Meirciens. implorèrent le secours d'Ethered et d'Alfred » qui s'avancèrent à la bâte pour les protéger, mais avec peu de succès , car les Daùois se maintinrent en possession de la ville. Depuis cette époque, Nottingham fut rangé dans la classe des villes connues spécialement sous le nom de DamshBurghs, bourgs Danois . Les autres étaient Norih^eotthig , Lekester , Lincoln , Stamford , Yorcic et Ghester, et formaient une longue chaîne de fortes positions, qui commandaient en même tems aux populations anglaises de la Mercie, et à celles de la Northumbrie. Il paraît que ces bourgs se remplirent d'une population composée de guerriers danois d'un haut rang : ces nouveaux habitans changèrent le nom de NorÛM^eorihîg en celui de Deorby ou Derby que cette ville porte maintenant.
l5o BODKGS DANOIS.
Il y eut d'autres semblables altérations de noms. Streoneshalch , moaastère de Sainte- Hilda , prit celui de Whitby, et il est probable que la plupart des noms de lieu du Yorksbire , du Lincoln, du Nottingham , et autres comtés du Dannelagh ' , qui à présent se terminent en bjr, leur ont été donnés par les Danois , dans la langue desquels by signifie un lieu de résidence. A une époque subséquente, les Anglo-Saxons reprirent les bourgs danois , mais les thanes ou barons danois qui s'y étaient fixés nVn sortirent pas » et jusqu'au règne d*£thelred, on s'aperçoit de leur existence comme communauté privilégiée , séparée du royaume où elle se trouvait. Le Lincolnshire, ou Lindesey, comme on l'appelait 868. alors 9 fiit attaqué par les Danois , qui sortirent 870. simultanément de la Mercie et de la Northumbrie. Les traditions nous apprennent qu^ils y rencontrèrent une résistance mieux conduite et plus vigoureuse que dans aucune autre partie de l'Angleterre. Trois rois danois fiirent tués dans une bataille ; et le lieu où leurs soldats les inhumèrent prit le nom de Treiingham ou Trikingham *
' Voycspage 172.
' DanA le district d^Aveland , division de Kcsieveo. TrikÎAgham est un mot composa qui signifie U demeure des trois, rois. { N. duT. ) ,1
VICTOIRES DES DANOIS. iSl
qu*i) porte encore. Mais defrai» renforts arrivaientaux envahisseurs, el faisaient plus^ que réparer, leurs pertes. Gnq rois, Godrun, Bacseg, Halfdane, Oskettel et Hamond, et cinq Jarls' \yu comtes, Trena, Hingvar, Hobba, et les deux Sidroc, père et fils , répandirent dans la contrée l^urs hordes barbares^ el une victoire qu'ils renir portèrent autant par la ruse que par leur nombre, fit tomber en leur pouvoir tout le pays. Ils firent on massacre' horrible des habitans, et tous les monastères , tels que Croyland , Medhamstede , appelé depuis Peterborough , Ely , Thorney el Ramsey, furent rasés jusqu'au niveau dasoi '.
Les Danois avaient acquis une très-grande habileté dans Tari de la guerre; il suffira ^e les suivre sur la carte p6«ir voir que leurs attaques , toutes variées qu^ elles fassent, tenaient à un plan fixe d'opérations. Us cherchèrent à établir leurs
' A rapproche d*une bande de ces brigands , Ebba , abbesse de ColdingliÂm , rassembla ses religieuses , leur représenta le traitement inf&me qui leur ëtait r^ervë si elles ne s*y déro|>aUot pas par une violente résolution. Elle donna la première Texemple et se fendît la net ainsi ^6 la lèvre supérieure. Toutes les sœurs en -firent autant. Quand les Danois arrivèrent , iU sVnfuirent à cet horrible aspect {P7e itÂlfrtd, traduite deTallemand dit comte de Stollberg, par William Duckett. ) {N.duT.)
* Elle* prciervèrent leur cbMteté , nuiii ellei périient dant les flammei qui conleor eouveat. ( Histoire d^ Angleterre , par le docteur Linçard. )
l52 EDMOND D*£STANGLI£.
forces à travers Tile, à prendre les meilleure» positions marîbmes, et dirigèrent ensuite leurs hostilitës contre TEstan^lie.
A cette époque, les Estangles fiaient gouvernés par jËdinond » que ses vertus et sa piété rendaient recommandable , et qui défendit son peuple avec beauçoi^ de valeur. Pendant leur S70. invasion de ce royaume , les Danois déployèrent encore plus de férocité qu'à Tordinaire. Edmond finit par être vaincu et fait prisonnier. On dit que cet événement eut lieu à Hoxne dans le SuffolL Vivement poursuivi par ses ennemis y Edmond s'enfuit vers cette ville, et tâcha de s'y cacher en se blottissant au bas d^un pont appelé maintenant GolMridge '. Ses éperons d'or qui reluisaient le firent découvrir par de jeunes mariés, qui s'en retournaient ché» eux au clair de la lune, et qui le dénoncèrent aux Danois. Edmond , pendant qu'on l'arrachait de sa retraite , prononça une malédiction contre tous ceux qui dorénavant passeraient par ce pont pour aller se marier; et les bonnes gens de Hoxne ont tant de respect pour cette tradition.
' Ce mot signifie le Pont dW. ( iV. db T. )
MOR.T D* EDMOND. l53
fjue , si elle, a^ existe plus, iiiVy a pas du mcâa» vingt aos qu'aucun nouveau, marié tt'<àl osé ae risquer à prendre te chemin défondu. Lwaque je fais mention àta détails de eette tradilion, ce n^est pas pour qu'on leur accorde une grande confiance ; mais l^histojre se lie par ce moyen à la géographie de rAngleterre^et soi^ ce rapport;^ de tels sauveoirs peuvent avoir leur utiliié. Un récit très-cJrconstancié de la mort d^EdmOnd a été donné par sou écayer-porle^épée qui aviait coulume de raconter cette triste histoire à ,U cour d'Athelstane. Edmond fut gaioHé , ckacgé de &Tsi. et traité aVec toute aorte d'jgpoininieet de cruauté. Les Danois attachèrent leujc caplÂf :à unsgrbre, k battirent ^ lefiisligèrçnt^ et firent enâsoite de son corps lé but de ieuva flèche)^ ^^ l'insttitant et lui ordonnant^e renâeKfi&réligion^ mais il resta inébranlable au orûlieu-dèsès, sontfirances , jusqa^à ce qu'enfin Hingvar', fatigue^ la constance , conunanda qu'il fut'décapité..Son e«rps, enseveli aecrètementpar ses^partisans , fiu par la suite ti^nsféré dans une ville qui port^ le nom de Badrkjieaworth et qui a pris celui deSt.-Edmund's Bury % parce qu'un monastère
' C'esl-à>dire , monastère «le Saiiitr-£<kttondL (N. duT,)
l54 BATAILLE d'aJSHDOWN.
j a été foadé en Phoaneur d'ExImond, par le roi Ganat. Il ne reste plus que quelques dëbris de ce monument, autrefois Tun des plus somptueux de rAngleterre ; mais le nom d'Edmond, transmis de génération ei^ gënëration dans les familles de Norfolk et de Su£Folk, atteste le respect que les habitans de l'Ëstanglie portèrent anciennement au monarque martyr.
Revenons aux Danois. Enorgueillis des victoires dont je viens de faire brièvement le récit, ils attaquèrent le royaume de Wessex, s'ouvrant le cbemin par des combats continuels qui eurent des chances diverses. Il y eut une bataîtte saao^ants àr Ashdown ' : le roi Bacseg y fut tué, ainsi qu'un grand nombre de chefs danois, tek que SidrecyOsbern, Frena, et Harold, dont les noms étaient devenus la terreur des Anglais. Un simple buiàson d'épine ^ qui croissait au milieu de la campagne, a marqué Tendroit où les coinbattans déployèrent le plus de furie , et il était entouré de monceaux de cadavres lorsque les Anglais devinrent maîtres de ce champ du massacre. Cette victoire , si chèrement achetée , ne
' Cest peut'étre Asion près de Reading. Selon le dodeur Kennet , c'eft Ashgndm à%M û Bucks.
l^RT 0*ETHERE]>. l55
procura cependant point aux Anglais des avantages de longue durée. Des combats moins heureux suivirent celui-ci , et les renforts continuels qui remplissaient les rangs des armées païennes, firent pencher la balance en faveur des Danois. Dans une de ces rencontres , Ethered reçut une blessure qui , sans lui être funeste aussitôt , finit par causer sa mort, les effets du mal ayant été probablement aggravés par Vinquiétude et les peines d'esprit qu'il éprouvait.
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Accession d'Alfred au trône. — Grands succès des Danois. — Conquêtes qu'ils loni de la Mercie et de la Nortliunibrie . — Ko\\on-4e-Marcheur et les Danois, on hommes du Nord, s'établissent dans la Neustne ou Normandie. — Les Danois s'emparent d'une grande partie du Wessex. — Alfred forcé de se cacher dans Athelnej. — Il rassemble ses forces. — Il recouvre son royaume. — Traité entre Alfred et Guthred. — Royaumes danois dans l'Estanglie et la Northumbrie. — Hastîng envahit l'Angleterre. — Il est défait. — Mort d'Alfred.
Alfred , pendant la ne de ses frères , jouissait d'une autorité royale subordonnée. Quelques écrivains pensent qu'il fiit reconnu roi des Bretons du pays de Galles ; mais ce fait n'est pas certain. Selon l'expression d'Asser, qui vivait de son tems , il fut investi d'un pouvoir secondaire ; aucune autre explication n'est donnée par les écrivains de l'époque.
Alfred était déjà si distingué par son jugement et son courage, que , pour peu qu'il l'eût voulu ,
ALPEBD. iS'J
il lui eût été facile d^obieair le titre de roi de Wessex, au détriment d^Ethered; mais il u' ambitionnait point cette dignité , et lorsqu'à la mort de son frèA, la voix des nobles et du peuple le désigna comme le successeur d'£thered , il n'accepta que malgré lui ce pénible honoeur.
La royauté, qui ne fut jamais une situation heureuse ni digne d'envie , était accompagnée dan^^ ce tems-là de grands dangers et de fatigues accablantes. Un roi •était souvent obligé de dormir sur la terre , de supporter toutes sortes de privations et d'emb/sirras , et d'exposer sa vie pour défendre sa couronne et sou peuple.. Si Alfred eût été un homme sans énergie , on aurait pu croire que c'était le goût du repos et des douceurs de la vie qui lui donnait de la répugnance pour defr fonctions environnées de tant de périls ; mais sa, conduite , avant et après son av énement au trône , ne permet pas cettç supposition, et l'on peut admettre en toute assurance le motif donné par Âsser^ son biographe et son ami- Alfred était per-~ suadé qu'il ne pourrait parvenir àbien g<mvemer, qu'avec le secours de la providence, et il craignait que cette protection ne lui fut pas. accordée, C'est avec cette conscience 4^ sa propre faiblesse et de son in&ufTisance, qu'Alfred commença son règïie , pend9ui>t lequel il acquit plus de réputa-
l5B ALFRED.
tion qu^ aucun autre monarque de la chrétienté occidentale.
L'Angleterre se trouvait dans un iftat dëplo-