RETRAITS DES DANOIS
Danois de TEstanglie ce qu'ils avaient de plus prëdeux, c'est-à-dire leurs femmes, leurs en* tans et leur butin, et, marchant ensuite jour et nuit, ils traversèrent Pile et se jetèrent dans la viUe de Chester , devenue dëserte. Elle avait 895. été puissamment fortifiée par les Romains, et les belles portes voûtëes. qu'ils y avaient bâties existaient encore il n'y a pas long-tems. La ▼iJle de Chester, après la. période romaine, fut ocenpëe successivement par les Bretons et les Anglo-Saxons , mais elle avait été abandonnée pendant les convulsions des tems suivans. La direction que prirent les Danois vers ce point éloignë,montre combien ils connaissaient les ressources militaires du pays. Maigre Tirrëgularitë apparente de leurs opérations , ils faisaient la guerre d'après un système. Les Danois ravagèrent aussi le pays de Galles ; les Bretons reconnurent à leurs dépens que les étrangers noirs ' étaient d'aussi cruels ennemis que les Saxons. Aussitôt qu'ils eurent recueiUi cette moisson de. pillage , ils se remirent en marche. Alfred et son armée
■ Les Gallou ainsi que les Irlandais appelaient les Danois ies jHcmmes noirs on Us IStrongers nain. Uorigine de cette dénomination B^est pas bien certaine. Elle vint peut-être de la couleur de Iciin ▼éteniens ou de leurs armures.
f8% 1LPKE0 dbtoohub 1.x gouks b'unk RrVlÉKE.
•e trouvèrent tout^^teoup ^loiga^» d'eux par et mouvement rapide, et long^emâ avant que VhîveF arrÎTâif leaDanoia avaient ^abli leurs poAte» dans VVsHX et dans les parties m^ëridionales du n>yaume.
Les forces danoises vinrent serrer Londres de si près , qn'Alfired fut <^gë de camper avec son arm^e tout autcmr de cette ville , pendant que les lidintans rentraient la moisson. I^ndres» comme je Pai d^ dit ^ âait une place impor^ tante de eommerce y mais la grande majorité de ses oitojfens étaient cultivateurs et soldats. L^& Danois avaient prudemment choisi, à viu^ milles de Londres environ , un poste situé sur la nvière de Lea , et cette rivière , bien plus profonde alora qu'ai présent , était remplie de leurs vaisseaux. Alfred inspecta le camp danois , non sans courir personnellement de grands dangers , et il imagina %m moyen de prévenir les entreprises ultérieures^ de l'ennemi. Il fit élever une fortifia cation sur chaque rive de la Lea, aur^dessous de la station danoise , et il abaissa le niveau de la rivière , en fusant trois coupures ou canaux qui dirigèrent son cours vers la Tami^^. Le manque d^eau et les fortifications construites par Alfred âtèrent aux Danois la possibilité de faire
LES DAïiOit ABAHDOJIItgMT LSUM VÀIMSAUX. l83
iksrendre leurs vaisf^aux; mais leur aud^œ éga*bit le gëaie d'Alfred. lU confièrent nne «eeonde fois leurs feiomes « leurs enfans et leur batiu à leurs £pèrea de r^stanglie, et, abandonnant leurs vaisseaux t ils s'^happèrent avec adresse, traversèrent de rechef le pays, atteignirent Quatbridge ' sur la Severue, et Ui s'entourèrent de nouveau retrauchemens , capables d'opposer un obstacle formidable à toutes les Cbrces d'Alfred.
L'^ suivant. Tannée des Danois se divisa ; uœ partie alla dans TEstanglie , et l'autre dana b N<Mrthunibrie. Hastiug fit voîie vers la Seine, et ne revint plus en Augleterre» Un grand nombre de Danois, à ^i les vicissitudes de la guerre avaient fiiit perdre les fi'uits de leur piUage , se remirent eti.mer, et, par des attaques multipliées, infestèrent et harassèrent le paja. Alfi^ chercha constamment k les rencontrer, et dans oe but il fit construire de Aw^ vaisseaux^ ifÀ «raient plus de tirant d'eau que les autres , et iqpii étaient ausai plus hauts de bords et plus
■ Ctst p«at-4lTC Q«atAiff4 auprès d« Bridgeaorlb,
* I^et chrooîqnM \u <iAiyi#»i «inû. l«ux 4éaoiiHJUtioii est Urtine , et Alfred peut «voir emprunté des Romains le modMe ansii Inen ^oe le ngm de ces vaisseaaK.
y84 «ABINE l>*M«tR£l».
légers à la course. Il paraît qae la construction lies Danois' et des Frisons avait été jusque-là considérée comme le meilleur modèle à suivre-, mais les vaisseaux dont il s'agit, et qui étaient d'un service plus utile , furent faits d'après le plan qu'Alfred lui-même avait donné.
Ces nouveaux vaisseaux furent essayés contre Tennemi, dans un combat qui eut lieu sur la cdte du Devonshire. Us étaient prindpalement commandés par des officiers frisons, qui ne surpassaient pas les sujets d'Alfred en bravoure , mais qui étaient peut-être meilleurs marins. Après la bataille , deux des vaisseaux danois ayant été jetés sur le rivage, les hommes composant \eurs équipages furent conduits à Winchester devant Alfred , qui ordonna de les faire pendre ; acte cruel de vengeance et qu'on ne saurait justifier. U semble que les Danois n'avaient point violé la loi des nations , telle qu^on l'entendait dans ce tems-là. La peine de mort infligée à des malheureux qu'un destin contraire mettait au pouvoir d'Alfred , était aussi opposée aux coûtâmes du siècle , qu'incompatible avec les préceptes de la pitié , et nous devons reconnaître que ce fut une tache au caractère de notre roi anglosaxon.
MORT d'aLFRBD. i85
Si en effet un sentiment de vengeance le fit agir , ce fut peut-être en contemplant l'élat de détresse où les Danois avaient réduit son peuple. Les maladies qui suivent toujours les armées étaient venues ajouter à tous les autres maux causés par la guerre ; un grand nombre des plus puissans thanes ou personnages d'un haut rang avaient péri par la peste. Alfred mourut dans la sixième nuit qui précéda la Toussaint de l'année 901 , âgé de cinquante-trois ans. Son existence dura peu , si l'on en calcule seulement le tems , mais elle fut assez longue pour sa gloire.
ei)apitrr vn.
Alfred, rbomme U plus éclairé de l'Angleterre. — Etat de la littérature et de rînstructîon parmi les AngLo- Saxons. «^- Les Runes. — L'alpkabet latin introduit par les missionnaires romains. — Difficulté d'expliquer les inscriptions runiques. — L'art de l'écritive peu cnltîyé, et considéré comparativement comme d'une faible importance. — Usage de sjrmboles visibles dans les transactions légales, au lieu de documens écrits. — Poésie improvisée. — Poésie historique des Anglo-Saxons. — Rareté des livres. — Imprimerie. — • Décadence possible de la litténn ture et des sciences.
Alfifed , le pasteur de son peuple , le bienaimë des Anglais , car ces ëpithètes lui ont été donnëes anciennement , fut considërë comme l'homme le plus ëdairë de sa nation. Cependant , ce superlatif ne fournit aucun moyen d'établir quelque comparaison. Pour bien comprendre Timportance réelle du mërite qu'Alfred avait acquis , il est nécessaire d'examiner à quel
LU RVHVS. 187
degré ëtiâl parvenue Tëducation du peuple qu'il gouvernait.
Avant que les Anglo-Saxons fassent convertis , ils faisaient usage , comme la plupart des nations teuloniques , de certains caractères mjs* ttfrieux appelés Runes. Je les qualifie de mysté-* rieux, parce que leur nom même signifie secret^. Li'imaginiitîon des Teutons païens attribuait à ces lettres un pouvoir magique. Ils croyaient que des runes pouvaient arrêter un vaisseau dans sa course , changer la direction d'une flèche dans son vol , faire nattre Tamour ou la haine , tirer les morts de leurs tombeaux , on plonger les vivans dans un engourdissement léthargique. Les nations celtiques , sauf quelques différences, se servaient aussi de ces carac* tèreSf dont Torigine remonte à la plus haute antiquité. Un grand nombre de lettres portaient des noms d'arbres^ telles que }^ 0f^ae (chêne); % b, è$orc (bouleau); ^ A (épine). Quelques unes prenaient le nom de certains autres objeu naturels, comme ^ h , hagel (grêle); I is (glace)^
* M. Deppin^;, dans son introduction à V Histoire de Normandie compotée par Th. Licquet, p. czxxui,tradail le mot /ii/napar celui defimyw. {N. db T.)
l88 INSCftlFTiORS KUNIQDES.
et N m (homme). Enfin, tous les noms pouvaient recevoir de même quelque interprétation. Les runes ont donne matière à beaucoup de dissertations savantes , et ont été expliquées par les érudits d'une manière plus satisCadsante pour eux-mêmes que pour leurs lecteurs ; ceux-ci tombent souvent dans un embarras étrange en voyant le singulier conflit d'opinions qui s*élève au milieu de leurs guides. Selon le célèbre Olaus Wormius , une inscription qui se trouve sur une colonne runique , à Bewcastle , signifie : Beno saiu runa stena thissa, — Reno a posé cette pierre runique ; tandis que Tingénieux Grimm traduit ainsi cette inscription : Rices dnhUnes, — du royaume du seigMur, Les fonts baptismaux si remarquables , qui sont conservés dans Téglisexle Bridekirk S ont procuré aux antîqnaii^s une occasion bien plus belle encore de déployer leur talent pour l'invention. Écoutez Olaus Wormius, il vous apprendra que Içs caractères tracés sur la pierre veulent dire : Harold est Fauteur de ce monument , qu^il a éleç^ en l'honneur de sa mère et de Mabrok, L*évéque Nicholson n'est
■ Ces deux monumeiu cxutent dam le CumberUad*
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pas content de cette version. « Mon très-honoré » Monsieur », dit-il dans une lettre adressée à Dugdale , a laissons l'inscription parler elle- T» même, a Et , selon lui , elle dit très-intelligi^ blement : C^esi ici qu'EcAard a été converti , et les Danois ont été amenés à suivre son exemple. L'évéque Nicholson était un homme fort savant, et beaucoup d'ouvrages utiles sont sortis de sa plume ; sur la<(oi*de son érudition , Harold s'est vu cbassë des fonts , et la mère d'Harold^ ainsi que Mabrok , ont étë oublies. Eckard a continue de jouir pleinement de s^s honneurs jusqu'à ce ^'il en ait étë prive à son tour par un de nos contemporains , digne archëqlogue de Warwicksbire * , qui lit dans l'inscription : Richard m* a construit j et il nh^a donné cette forme en peu de tems* Voici donc maintenant Richard en possession des fonts baptismaux ; mais qu'il y prenne garde 1 D'après certaines dépêches de Gipenhague, adressées au. secrétaire de la société des antiquaires de Londres , la skandinca^iske Selsiab, ou société Scandinave, aura bientôt réuni les élémens d'un siège en règle contre
' William Hamper. Je dois reavoyer le lecteur à son spirituel écrit {Ârchaeoiagia, vo\, xix , p. 379 ).
Richard , que déjà elle avail attaque en i &i\ y loraque récrit de M. Hamper lui fut panrenu. Ledit Richard sera en conséquence forcé de plier bagage, et de laisser Thorfarand s'installer à sa place !
On pourrait croire qu*un sort a été jeté sur les savans, et que quelque kitin d'humeur espiègle» caché autour des runes, s'amuse à fasciner les yeux des graves antiquaires, afin jle les entraîner dans des interminables divagations. Qu'une ob* senration me soit ici permise : dans toutes les circonstances pareilles , il me semble dootem qu'aucune lecture certaine puisse être obtenue, à moins que les caractères mêmes, ou leur empreinte, ne soient examinés par ceux qui cherchent k les expliquer» Aucune copie de dessinateur , quelque talent qu'il ait , ne sera parfaitement exacte , s'il n'est en état de Kre l'inscription et si son esprit ne sert de guide à son crayon. S'il ignore ce quMle signifie , il peut prendre pour une lettre ce qui n'est qu'une fente ou une dentelure accidentelle , il omettra la ligne à peu près eifacée par le tems et qui liait les parties; il agrandira une courbe qui a été rompue , accourcira un trait dont une partie se trouve comblée , et quoique chacune de ces
UltBRATUKB AN^LO^AXaNHE. igf
erfeur» prise separëment soit de peu dSmpor-' lance ^ leur accumulatloa finit par jeter un voile impënëtrable sur des caractères qui , dans les conjonctures les plus farorables à leur interprc'tation, eussent encore été suffisamment obscurs. Le lutin dont je viens de parler est peut-être cause aussi que je m'ëcarte*ttn peu de ma route; revenons à nos runes. Les Danois du continent les conservèrent très-long-tems : on trouve ces caractères dans des inscriptions sépulcrales du XIV*. siècle , et sur des bagues ^ des coupes et d*autres omemens* qui sont peut-être d^une époque plus récente ; je he sais même si de nos jours ils ne sont encore de quelque usage dans l'ile de Rugen. Il en fut autrement parmi les Anglo^axons ; lorsqu'ils forent convertis au christianisme , ils abandonnèrent presqu'en-* fièrement l'emploi des lettres runiques. Les missionnaires de Rome , ardens à détruire toutes les coutumes qui avaient trop de rapport avec Tidolâtrie pour n'être pas dangereuses , s'efiwcèrent dHntroduire les caractères latins chez les peuples qa'ils avaient attirés dans le sein de l'église. Il en résulta réellement un très-grand avantage , car la connaissance de ces lettres fournit, à ceux qui purent l'acquérir, les moyens
1^7. LTTTÉflATDRE ANGLO-SAXONNB.
d'entrer en communication avec les autres nations civilisées de l'Europe qui se servaient des mêmes caractères. Il y a de la mode en écriture comme en toute autre chose , et celle des Romains au VI*. siècle différait beaucoup de ce qu'elle avait été avant la chute de Tempire. Les missionnaires de Rome enseignèrent à leurs élèves le genre d'écriture dont ils avaient euxmêmes l'habitude , et ces caractères constituent ce que l'on appelle l'alphabet anglo-saxon. J'insiste sur cette observation, parce que des lettres telles que ï> , p , Ji , J* , t , paraisi^enl au premier abord si différentes de d , f , r , s , t , que l'on pourrait s'étonner de m'entendre aiBrmer qu'elles so^t originairement identiques.
Cependant , l'alphabet anglo-saxon contient trois lettres qui lui appartiennent particulière* ment. Le signe servant à rendre le son exprimé en anglais par ih était inconnu aux anciens Romains , quoiquMl fut familier aux Grecs , et pour rendre ce th, les missionnaires employaient quelquefois Tancienne rune ► ou } ; ils avaient aussi recours à un autre signe , le b , auquel ils ajoutaient une petite ligne qui traversait la partie supérieure de la lettre , comme on le voit ici % . La rune p ou ]> fut conservée pour exprimer le son que l'on
LITTÉRATURK ILMOLO-SAXONNE. igS
donne en anglais au m^, son qui , comme celui du ih^ était alors ëtranger à ceux qui n^ entendaient que le latin, ou ces dialectes vulgaires connus sous le nom de langues romanes, provenant du latin corrompu parle par la classe inférieure du peuple. On peut croire toutefois que les Ânglo- Saxons se souvenaient encore des runes, et qu'ils employaient ces anciens caractères dans les conjurations magiques. Il est certain que la population danoise de Northumbrie les conserva jusqu^à la conquête; les monumens de Bewcastle , de Bridekirk , et beaucoup d'autres , en fournissent la preuve.
Quoique la lecture et l'écriture ne fussent plus des mystères comme dans les siècles de paganisme , ces connaissances étaient cependant restées le partage presque exclusif du clergé. De là le mot clericus. ou clerc est devenu synonyme d'écrivain , et c'est encore le sens dans lequel il est le plus ordinairement employé. Lorsqu'un homme savait écrire , ou même seulement lire , cela suffisait pour faire présumer qu'il était d^ns les ordres. Quand les rois ou les grands voulaient donner de l'authenticité a quelque document , ils traçaient le signe de la croix
Ig4 ANCIBNS tTMftOLIS.
prè8 de Teadroit où le clerc ayait écrit leur nom. De là encore nous disons signer un acte ou une lettre. Les personnes illëtrées apposent encore leur signe ou marque de la même manière, precisëment c<Hnme le faisait le roi OGBei , en tirant ainsi deux lignes en croix -^^ du côte où le clerc de Thomme de loi a inscrit leurs noms et prénoms. On a tu quelquefois d^andens palais en ruines se dégrader jusqu^à devenir des chaumières ; il en est de même des vieox usages; ils s'abaissent de plus en plus pendant que les mœurs et les idées s'élèvent autour d'eux , et Ton finit par ne plus les retrouver que parmi les classes les plus humbles de la société.
Les laïques^ ou individus autres que les clercs, ne sentaient pas la nécessité de s'inste^uire. Le commerce se £risait principalement par échange de marchandises , ou par .des paîemens en espèces. Comme chez les Romains , les sommes étaient comptées sur un abacus , espèce de comptoir , et le montant en était indiqué par des jetons ou d'autres marques. Les communications d'un lieu à un autre étaient si difficiles , que l'on trouvait râffement l'occasion de transmettre un avis à des amis absens. Beaucoup de trans* actions importantes , qui maintenant ne peuvent