MANUSCRITS
Heu de trouver , comme à pf ësent , des reuseignemens toujours prêts dans des lexiques et d'abondans dictionnaires critiques , on était entièrement prive de tout secours de cette espèce. Peut-être se rencontrait-il quelque maigre vocabulaire dont il n^existait dans le royaume que trois ou quatre copies ; mais il n'y avait en réalité que la tradition orale qui pût procurer une certaine provision de mots. Que de peines pour celui qui enseignait ! ' et combien plus encore pour les malheureux ëtudians , traités souvent avec la plus efifrayante sévérité \ On dit que le savant et célèbre Erigène ^ était si dur envers ses élèves , qu'ils ne purent à la fin supporter sa cruaQté , et que y se révoltant un jour contre lui , ils le tuèrent à coups de couteau.
Lorsque l'étudiant avait parcouru une partie du sentier laborieux de la science , de grandes difficultés l'attendaient encore dans le reste de sa carrière. Les livres étaient ei^cessivement ch^s et il y en avait fort peu. Une bibliothèque était considérable lorsqu'elle contenait cinquante volumes, et Ton ne pouvait les multiplier que par
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aoa l/lMPRIMEIllS.
le lent procédé de la copie. Comment se faisaitil qo^ilfl ne fitssent pas imprimés ? Le pcMnl le plus remarquable de Thistoire de rimprimerie , de cet art destiné à changer Taspect moral du globe , n'est pas la prétendue décourerle qui en a été faite par Guttenbergh ou Kosler ; c'est bien plutôt le grand espace de tems qui s^est écoulé, avant que les nations chrétiennes de l'occident en recueillissent les bienfiaits.
Il est certain que les Romains connaissaient le principe de l'imprimerie , c'est-à-dire l'emploi de caractères de matière solide , qui reproduisaient leur empreinte au moyen de la couleur dont ils étaient enduits; ce qui au fond n'est guère autre chose que l'efifet produit par un timbre. Il nous reste encore des impressions résultant de lettres en relief, dont les Romains se serraient pour de courtes inscriptions ; ces lettres n'étaient pas mobiles , mais , à cela près , ressemblaient parfaitement à celles de nos impriiheries. C'est par une opération semblable que les commerçans impriment les étiquettes de leurs marchandises. Les anciens Visigoths d'Espagne apposaient au bas de leurs actes et de leurs chartes , des signatures ou des paraphes imprimés , qui étaient ornés de nœuds et de monogrammes. Ce ne
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sont Ui <|ue de {iaîbles exemples , mais on a counaissance d'un volume entier et tièi^-importam ^ obtenu au moyen de Fimpression, à une époque antëiieure au v*. siècle : les lettres d'argent du Codex ai]gerUeus, volume qui contient la version des évangiles fkite par Ulfila ou Ulphilas , évéque des Mssogoths ' , furent produites par des caractères saillans employés à presser la feuille sur un parchemin de couleur pourpre , à peu près selon l'usage actuel des relieurs.
Ces méthodes étaient longues et pénibles; mais enfin c'était de l'imprimerie , ^ il semble que pour la faire passer de cet état k celui .où elle se trouve à présent , la transition était bien facile. Cependant, la découverte n'en fut pas faite; il existait en Europe une barrière que Ton ne pouvait franchir. En Chine, an contraire , l'imprimerie , au moyen dfes. tables de bois f fut mise en activité à cette époque même qui , pour nou|i , était un siècle d'ignoran<fe. La pratique et les effets de cet art on^ dû s'y dévcMler aux yeux de l'ingénieux Marco Polo , voyageur vénitien. Cet homme éuit doué d'un talent
■ Voycs parfis.
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d'observation peu ordinaire , et Ton doit s'éloaner que l'amour des sciences qiii r^nait dan$ son pays ne Tait pas excité à rapporter avec lui une invention si importante et si utile. Roger Bacou, qui s'ëtait procure beaucoup de renseignemens sur la Chine , fait la description du procède, noa pas en termes vagues et obscurs , mais dans le langage le plus précis et le plus clair. Malgré cela , il ne put enseigner ce qu^il avait appris , et la découverte n'arriva qu'au tems qui lui avait été marqué.
J'ai rassemblé ces faits, parce que nous ne sommes que trop disposés à considérer les progrès de l'esprit humain comme le résultat de nos efforts et de notre expérience. Il est incontestable que notre expérience et nos efforts sont les moyens : mais la marche générale de l'intelligence n'est pas moins que toutes les autres choses humaines , dirigée par la providence et soumise à ses dédrets. Si la littérature et les sciences nous procurent des avantages , nous n£ les devons qu'à l'auteur de toute lumière , et nous en serions bientôt privés s'il lui plaisait de replonger notre esprit dans les ténèbres.
Nous oublions ordinairement que tout le
BÉCADENCB POSSIBLE DES SCIEHCES. ao5
savoir des hommes n^est qu'illusion \ el nous exaltons Tait de rimprimerie comme sHl portait un défi au tems. Nous nous imaginons que non seulement cet art nous conservera toujours la possession de ce que nous avons acquis dans les sciences , mais quHl nous assure la faculté d^sgouter indéfiniment à nos richesses littéraires. Cette pensée nous trompe et n'est fondée que sur Terreur. La raison des hommes peut s'ohscrurcir par des discours dépourvus d^dées *, et Forgueilleux empire du savoir et de Tintelligence serait aussi facilement détruit , que tous ces royaumes temporaires dont la poussière est maintenant livrée aux vents du ciel.
En admettant qu^aucune conflagration ne puisse anéantir les myriades de volumes qui sont devenus les dépôts de T esprit humain ., il n*en résulte pas nécessairement que dans dix siècles, ou même seulement dans cent ans, les habitans de TÂngleterre seront en état de mettre
*« La sagesse du monde est une folie. » Saint Paul , ëpttre aux Corinthiens. {N, duT,)
' Afinsion à ces paroles de TÉcritare : « Qui est celni^U qui mêle des sentences avec des discours inconsidérés et ignorans ? » Job , ch. xxxviii , 2. ( iV. db T. )
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à profit rhéritage de leurs ancêtres. Les hommes peuvent se trouver en possession d^instrumens dont ils soient en même tems incapables de se servir. La fécondité dn dtiamp si varié des connaissances humaines dépend entièrement des efforts de ceux qui le cultiyent, et de leur habileté à en recueillir les fruits. Les sciences et les lettres ne reposent que sur notre état de société , qui ^ lui-^méme , est artificiel et périssable. Si, par suite d'une subversion totale de nos lois et de nos institutions , la propriété diminuée se trouvait tellement répartie y qu^au lieu de cette gradation maintenant établie dans les rangs , il n^y eût plus qu'une classe vouée au travail , dégradée par l'indigence , avilie par les vices , ne possédant aucun moyen de récompenser la science , et sans loisir pour s'en occuper , nous verrions aussitôt s'anéantir entre nos mains toutes les acquisitions dont nou^ sommes si fiers. Les hommes qui , stimulés par l'espoir de leur avancement dans le monde , se livrent maintenant à l'étude , cesseraient leurs travaux , et il n'y en aurait plus qui , par goût seulement , fiissent portés à s'instruire. Le déclin de la prospérité publique et de l'aisance particulière causerait la chute de tous ces arts qui sont