‹ Histoire des apothicaires chez les principaux peuples du mondeChapitre 29 sur 36 · TR0GI8GI VIPERIN · texte numérisé non relu

TR0GI8GI VIPERIN

Yoicy de ton labeur la base et le suljet La colomne , Tappuy^ Tornement et Toljject .

Voyez le picd-d'estail qui doit porter l'ouvrage Digne de son ouvrier, digne de nostre ouvrage : Voicy ccst animal mortifère , qui peut Nous ester et donner la vie quand il veut> Mais je te veux apprendre à choisir la vipère , Comme il faut discerner la femelle du père , Comme il la faut cognoistre entre tous les serpents , Çt autres animaux sur la terre rempants?

Nam basiliscus bellua sufflava, et triplici frontis apke tniunita, vents etiam solum, conspectuque, ut atunt, et sibtlo homines perimit, Atque ex aliis animantibus si quod illud exttnctum aitingit, ef ipsum subito interit, (Gai. de Thib. ad pis.)

Ne prend le basilic qui venimeux te darde , Son poison par les yeux alors qu'il te regarde : Et qui peut cboleré , par son seul sifflement Te faire respirer un souffle pestilent , Si tu touche son corps ^ quoyque mort je t'asseure 11 faut qu'empoisonné sans remède tu meure.

Le maistre qui veut estre au Theriaque expert De la femelle seule en cest acte se sert , Alors qu'au renouveau sortant de sa tanniere , Elle viendra gouster la saison printannière , Qu'elle ne portera des petits en ses flancs , Et qu'elle aye les yeux de rouge estincelants , Qu'elle estêde son col gresle , et qu'elle ayt la queue , Qui ne soit point trop longue, et soit assez pointue^ Qu'elle ayt la teste large et platte ; car j'entend Que la vipère ainsi diffère du serpent :

Celle-là qui se prend proche de l'eau salée ,

Par les maistres n*est pas aux bonnes égallée :

Aussitost qu elle est prise ïi la Aiot préparer,

Je ne puis celle-là que l'on ^rde asscurer.

Il faut premièrement quo la bcstc on a^ite

A coup de verge, affin que son venin s'excite,

Que pleine de cholere elle jette dedans

Sa gorge , et au profond de ses meurtrières dents ^

Puis couppe quatre doigts au joignant de sa teste,

Et autant de la queue , et te garde le reste :

Que si ayant couppe les deux extrémité z ,

Les tronçons ne sont plus sur la table agitez.

S'ils sont sans mouvement, s'ils ne jettent du sang,

Déclare l'animal sans effaict sur le rang :

Mais celle qui couppéc en trois pièces tressaute ,

Et saigne longuement, c'est la bonne sans faute.

Or ainsi préparez , prend ce que tu voudras ,

Que tu escorcberas, vuidcras, laveras,

Et cuiras dedans Teau jusqu'à ce que Tcspine

Qui est dedans la chair libre se desracine,

Y adjoustant le sel et l'aneth : mais combien ?

C'est à discrétion , le maistre le sçait bien.

Lors donc que cestc chair est parfaictemcnt cuitte^

Affin qu'elle puisse estrc en sa masse rcduitte.

Bat-la dans un mortier da«raarbre , puis y met

La quantité du pain que l'ouvrage permet :

Qu'il soit blanc , qu'il soit sec , et en poudre subtile ,

Si tu mets plus du tiers la paste est moins ut'.le.

Maginet, invoquant ensuite l'indulgence et T assistance des médecins, leur adresse ces vers élogieux :

Ainsi faut-il, Messieurs, avoir vostre présence. En si noble sujet, et par vostre science Voir si l'Apoticaire asseurément cognoist tes drogues que choisir au Thcriaque il doit^ Et sll en vient à chef, qu'il ayt pour recompense Le tiltre seulement d'homme d'expérience.

Touchez, gouslez . flairez, car tout est disposé, Pour estrc au jugement de vostre œil exposé; Rien n'y manque, Messieurs, la rccepte y est toute, L'on n'en retranche rien , et rien l'on n'y adjouste , L'on ne s'est arresté sur les livres divers , L'on suit tant seulement d'Andromache les vers ; Et que le spagiric, pour luy plaire ne pense

Dos vipères avoir, ou le sel^ ou l'eMeuce ; Ccluy soit estimé «crilegc et maudit , Qui veut de Galllen «4|f>uter à l'cscrit, Mcsprisé bafiboéy comme le téméraire , Qui poussé d'un detir outrccuidé de faire ^ Adjoustcr pour hanter à sa mode un bourdon^ A la lyrc^ qui tient Tirnage d'Apollon; Messieurs ^ n*ayez esgard que ce soit peu de chose , Ne TOUS arrestez pas à la petite dose , 11 suffit qu'il soit bien : le statuaire ancien Avant qu'il cust dresse sou grand Olympien^ Son navire tailla si petit et si freslc , Qu'une mouche pouvoit Tombrager de son aisle ; C'est en attendant mieux , Ton dit communément » Qu'à toute chose il faut donner commencement. Va donc petit livret, attendant que ma plume De quelque autre sujet grosisse ce volume.

Enfin Maginet passe en revue toutes les Tertus attribuées par Galien à la thériaque ; les yers français sont tantôt la paraphrase , tantôt la traduction littérale du texte latin de la lettre de Galien à Pison, ayec laquelle nous l'avons collationnée. Je ne suivrai pas plus longtemps le poêle salinois; les fragments qui précèdent suffiront, et au delà , pour donner une idée de sa valeur poétique. Après avoir fait une longue et complaisante énmTiération des qualités que doit avoir Tapothicaire, Maginet termine en disant :

Car qui de tout ccla^ couhard ne se soucie , Soit indigne à jamais de nostre Pharmacie.

Au commencement de Tannée 1626, François Nesme, maître apothicaire à Lyon, publia la pièce suivante que j'ai retrouvée dans les œuvres pharmaceulijpies de Jean de Renou :

Qui Pharmacie m'a nomme D'un traict de plume il a donné Un monde infini de richesse , Dont je fais aux humains largesse;

DES APOTBIGAIRES. 3^

Mais par ua mot assez couTert , Qui ne met pas au descouYcri Ce que je suis , ce tpie je «erre , Des biens , et de Mer et de Terre , Dans le pourpris de mon thresor, Plus cher que toute mine 'd'Or.

Au pied de mon nom , pour Grégeoise On me prendroit, ou pour Bourgeoise d'Athènes^ Gorynthe, ou d'Argos; Mais ce n'est qu^un poinct de mon los.

Qui par des mots bien ne l'exprime Celuy qui son Esprit n'estime Je tiens les raretez de l'Est; De l'Ouest^ du Sud , du Nord est ; Tous les secrets des personnages Les plus doctes et les plus sages De tous les Ticu\ siècles passez En tous les arts les mieux versez , Qui en spéculant les sciences ' En ont fait les expériences.

En 1769, Girault fit paraître la Thériacade et la Diq^ bolonogamie. Ces deux ouvrages sont écrits en prose , il est vrai , mais en prose empreinte d'un pur parfum de poésie. Ils sont divisés en plusieurs chants.

Dans la salle des exercices de l'École de Pharmacie de Paris , on voit, parmi les portraits des apothicaires, celui de Juliot , qui porte pour inscription : Juliot pharmaco^ poêla. M. F. de Saint-V..., médecin de Montpellier, a écrit dans le Bulletin de Pharmacie que le mot pharmaco^ poeta ne signifiait pas pharmacien-poête, mais qu'il venait du verbe grec ttouiv (faire des médicaments). 11 ne m'appartient pas de résoudre ce point litigieux. Quoi qu'il en soit, les vers de Juliot ne sont pas arrivés jusqu'à nous ; ceux de Demachy sont dans la mémoire et dans la bibliothèque de tous les gens de goût, bien que Demachy soit beaucoup plus connu comme excellent pharmacien que comme littérateur *•

^ Bulletin de Phartn., année iSlO. — Gadeté

i^tb

Le Collège (le Pharmacie de Paris comptait parmi ses professeurs le vénérable et lyrique Guiart, qui charma sa \ieiilosse par le commerce des Muses latines, et qui se montra tantôt le rival d^Ausone, tantôt rémiile de Santé ni.

Saurais pu aisément grossir la liste des apothicaires poêles et littérateurs, mais j'ai voulu me borner exclusivement à rénumération de ceux dont le nom est honorablement inscrit dans les pages de l'histoire. Je sais encore qu'il y a rù et là, dans la province, des muses ignorées et modestes qui se dérobentau jour éblouissant et périlleux de la publicité. Que la paix soit avec elles, ce n'est pas nous qui troublerons leur calme retraite!

En terminant l'histoire de la littérature pharmaceutique, je ne dois pas oublier de faire connaître une épigramme décochée par un aristarque anonyme contre l'un des directeurs du Journal de Paris ^ le sieur Cadet, qui était apothicaire. Cette épigramme incisive et sanglante est tirée des Mémoires secrets pour servir à Vhisloire de la république des lettres en France, par Bachaumont. Londres, 1778. La voici :

« On Usolt au sacré vallon Un nouveau journal littéraire :

QiieHc dro{?no ! dit Apollon.

Rien d*étonnant , répond Frcron , Il sort de chez rapothicairc. »

: Cette facétie, qui n'ciit été que bouffonne en finissant là , a été gâtée de la manière suivante :

« Quoi , dit Linj,'uct , Siir son haut ton ,

Un ministre de la canule

Voudroit devenir notre émule î

Oui, dit La Harpe, quo veux-tu? '

Cet bommc ayant toujours vécu

Pour le service du derrière.

Doit compléter son ministère

Eu nous donnant un torche-c. »

Malgré celle insolenle sortie, je suis loin de prélendre que les apothicaires doivent renoncer complètement au culte des muses ; mais il faut convenir que leurs froides fonctions, et que les prosaïques travaux du laboratoire ne sont guère de nature à allumer en eux le feu sacré. Je pense donc, surtout en contemplant le tableau que je viens de dérouler dans ce chapitre, que la poésie doit être pour eux secondaire et seulement accessoire. Si les grandes vérités de la physique, si les phénomènes de la chimie enflamment leur imagination , eh bien! qu'ils les retracent dans un style élevé, élégant et correct, semblable à celui de Buffon , de Fourcroy ou de Cuvier ; qu'ils les colorent par les tons chauds d'une diction pittoresque et animée; mais qu'ils abandonnent désormais la versification aux génies spéciaux ou aux poètes d'élite, et qu'à Tavenir ils ne montent Pégase que par désœuvrement.

J'ai visité le Parnasse des dames, je l'ai trouvé trèsillustre, mais il y manque une pharmacienne.

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