CHAPITRE XVII
PiOliréil en biute de rapothicairc moderne, peint par M. de Laliidiillière, retouché et mis en pied par fauteur. — Sortie da colUgc.
— Projet de départ pour Paris. — Obstacles. — Les dem manières.
— Noviciat. — L'apothicaire en herbe. — L4* galérien , le chien d'attache et la femme de ménage. — Vingt-cinq ans. — Les épreuves. — Le diplôme. — Que faire ? — Acquisition d'une officine. — Le fille du patron. — Le mariage. — La femme de Tapothicaire au dernier tièrle.
— La femme de rapothicairc en Angleterre • en Allenagne et eo Russie. » Ses attributions eu France , son rôle. — Elle est le Ticaire de son mari. — Fausse position. — Bibliothèque de rapothîcaîre. — L'apothicaire s'émancipe. — L*aiguillon de Ten^ie et le démon de Tambition. — OCUcine féerique. — Prisme trompeur. — LégÎMs d'inutilités. — L*apotbicaii'e baudagistc , parfumeur^ confiseur et épicier*
— Jjd traquenard de quelques apothicaires de Paris. — Les cabinets de consultations. — Guct-opens. — Les Robert Macaire. — L^^othicaire amoureux de Véuus. — L'apothicaire médecin et Yétériïuùfe.
— L'apothicaire à la recherche de la fortune. — Laborieux enfantement d*un spécifique. — Prospet:ti:s monstres. — Réclames gigantesques. — Le w/ A l'apothicaire. — L*<rori saei^ /hmes, — L'apothicaire, caméléon politique. — Les nourrices, les femmes de chambre, les messagers , les cadeaux sacrés. — Les qui-pt^v-^o, — Le fer brûlant de Gui Patin. — L'amour des saisons. — Idolâtrie des épidémies.
— L'apothicaire Israélite, — Patiien ou mémoires d'apothicaire. — Un mémoire de 20,000 fr. — La comédie du Malade itnaginairede Molière.
— Monsieur Retz ^ ou les drogues après la mort. — Jean de Renou. — L'apothicaire de Mantoue, de Shakespeare. — Malesuada famés. -^ Devoirs de Tapothicnire extraits des Pères de TÉglise. — Acte de contrition d'un apothicaire italien. — La Mnii et V Apothicaire, dialogue en vers du chanoine Jacques Jacques , d'Embrun. — Ab uno non disce onmes.
Si iiiiquitatcs obscrvaveri8| Domine, Domiiic,
quis S'Jstiuebil?
Psaume ISO , t. 3.
Ab insidiis diaboli libéra nos. Domine.
(Ltlaniff.)
Qu'est-ce, aujourd'hui, ([u'un apothicaire, ou, si Ton aime mieux, qu'est-ce qu'un pharmacien? C'est quel-
quefois un savant, jamais un poète et toujours un marchand : ce sera sous ce dernier point de \ue que je rétudierai, et pour cela je veux le suivre depuis son étal embryonaire jusqu'à sa dernière évolution sociale.
Un jeune homme adresse ses adieux au collège , où il a fait de plus ou moins brillantes humanités; mais il ne sait comment trouver sa place dans la société , déjà si pleine et si engorgée. Il tâche donc de s'orienter; à cet effet, il jette la paille au vent, joue à pile ou face, et voilà sa vocation inébranlablement arrêtée; il ne rêve plus que Paris, cette Babylone impure, où l'attirent, comme un aimant, le Prado , la Closerie des Lilas , Mabille, le Château-Rouge, Asnières, la société paillarde de l'insouciant carabin, l'agaçante et voluptueuse grisette, et le punch aux flammes azurées de quelques estaminets enfumés du tortueux quartier Latin.
Songes dorés d'un enivrant printemps, vous réaliserez-vous? Hélas! non licet omnibus ire Corinthum^ l'escarcelle paternelle sonne le vide. Voilà donc l'Eldorado parisien fermé à notre adolescent ; et puis , il peut encore surgir d'autres obstacles contre lesquels ses impétueux désirs viendront se briser : ce sera un vieux père , blanchi dans le laboratoire , qui a besoin d'un aide pour alléger le poids de ses années, ou une mère éplorée qui ne veut pas jeter dans la corruption parisienne un fils , son unique consolation, à qui elle désire conserver, comme un inappréciable trésor, un nom sans tache, une santé robuste et des mœurs d'une irréprochable pureté. Ainsi notre jeune homme va rester fixé à la glèbe provinciale pendant huit années. A l'expiration de cette longue période , il aura l'option de se faire recevoir dans une école de pharmacie (Paris, Montpellier ou Strasbourg) ; et alors, moyennant une rétribution assez ronde, il sera autorisé à répandre les bienfaits de son art sur
toute létenduc du territoire français, ou bien il se présentera devant un jury médical de province, qui ne lui conférera que le droit d'exercer dans un département dont il ne pourra jamais franchir la lisière, et où il restera fatalement enchaîné, comme un forçat libéré au ban qu'on lui a assigné.
Telle est Tinflexible contrainte qui résulte des dispositions de la loi du 21 germinal an xi , dont les vices, que je n ai pas à discuter ici, n'ont pu être encore extirpés par aucun ministre de l'instruction publique, ni par M. de Corbière, qui s'en est vivement préoccupé en 1825 et en 1828, ni par M. Guizot, qui les a sérieusement médités en 1838, ni par M. de Salvandy, qui a tenté de réorganiser la pharmacie en 1839. Un déluge de pétitions a inondé la tribune nationale; la presse a fait entendre sa voix puissante; de faconds discours ont retenti sous les voûtes des deux chambres ; de volumineux rappgrts ont été rédiges par d'habiles plumes; des légions de mémoires ont pénétré dans le sanctuaire de l'Académie de Médecine, et envahi la Société de Pharmacie; bref, tout le monde a reconnu Tinipérieux et pressant besoin d'une réforme, et pourtant cette réforme, si impatiemment attendue et si ardemment convoitée, n'est pas encore sortie de ce ténébreux et inextricable chaos.
Je sais bien que le regret que j'exprime n'est pas universellement partagé, et que le déplorable slalu quo dont je viens de parler est assez du goût de beaucoup de ceux qui , voulant aborder l'étude de la pharmacie, ne peuvent pas, pour divers motifs, aller s'éclairer aux rayons des grands foyei's d'instruction. En effet , sans les défectuosités de la loi, avec des exigences plus austères, en présence d'un horizon qui ne lui donnerait pour perspective que d'infranchissables obstacles et des épreuves insurmontables, le jeune aspirant se verrait condamné à
rester sous le chaume paternel, il serait laboureur, vigneron, ou bien il se ferait épicier, serrurier, et peutêtre ne s'en trouverait-il pas plus mal.
Enfin la loi maintient encore les deux catégories. Mais arrivons au stage. Hélas ! quel métier que celui-là! Pour moi, l'apprenti , le garçon, ou, pour employer une dénomination moins blessante, Félève en pharmacie, est un composé qui tient tout à la fois de la femme de ménage, du galérien et du chien d'attache. Levé dès les premières lueurs matinales, il revêt le tabher de serge , de lustrine ou de coutil noir, passe la chaînette ou le plomb dans les bouteilles pour les décrasser, frotte les bassines et les alambics , époussette les bocaux et les rayons, cire les comptoirs, allume les fourneaux et le poêle ; puis, le soir, il regagne sa mansarde, et, pour se reposer de sa besogneuse et prosaïque journée, il étudie, à la clarté incertaine et vacillante d'une baveuse chandelle ou d'une lampe fumeuse, quelques chapitres de la Chimie de Thénard, de Dumas, de Berzélius, de la Pharmacie de Virey , d'Henri et Guibourt, ou de tout autre, et s'endort sur les pages égrillardes d'un roman de PigauU-Lebrun ou de Paul de Koch.
Toujours plongé dans l'atmosphère sans nom composée des raille émanations do l'officine, il ne quitte le boulet qu'une fois à peu près par mois pour aller respirer Fair des champs, et revient, après quelques heures, infortuné paria, reprendre le joug de sa dure captivité.
D'après ce tableau, je pense qu'on reconnaîtra avec moi que l'amour de la liberté a dû avoir pour premier foyer le cœur de l'étudiant en pharmacie.
II résulte de ce qui précède qu'avec une intelligence moyenne celui-ci sait tout juste, au bout de deux ou trois ans, broyer des herbes, triturer des sels, affubler une fiole d'une coiffe de papier coquettement festonnée,
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et graver, a\ec le cachet de la pharmacie, le nom de son |>atron sur la cire rouge bouillonnante» répandue sur le bouchon.
Mais voici le cinquième lustre qui va sonner a Thorloge du temps. C'est I âge prescrit par le I^slateur. Le jeune adepte va avoir à faire les preuves de son savoir, et à les exposer devant un tribunal diversement composé, selon qu*il s'agit d'une école de pharmacie ou d'un jury de province. Les règlements veulent qu'il soumette à l'aréopage neuf préparations de sa composition. S'il n'a pas confiance en lui , il les prend , je me trompe, il les achète chez son maître. Il est d'usage que l'une de ces préparations rentre un peu dans l'art du confiseur ; c'est ordinairement un bonbon (pastilles de chocolat, etc.), qu'une antique tradition, venue d'Allemagne, exige que Ton offre , comme collation, aux juges examinateurs.
Le mode ou l'histoire de ces préparations sont impri* mes dans ce que , par un étrange abus de notre langue, on veut bien appeler une thèse. Cette prétendue thèse est précédée d'une dédicace quelconque, comme par exemple celle-ci : A mon père et à ma mère y *oittmage de pièlè filiale; à ma sœur bien-aimèe^ à mon oncle^ à vion cousin , ou à tout autre membre pris dans la généalogie directe ou collatérale de la famille; à M. X.» mon savant maître^ témoignage de ma sincère reconnaissance. On le voit, personne n'est oublié : il faudrait être bien difficile pour ne pas trouver cela charmant.
On sait que les juges, dont la friandise a adouci l'a' prêté officielle , prononcent presque toujours le dtjjffiifi intrare , et octroient le diplôme au récipiendaire.
Je veux bien croire qu'en descendant de la sellette , le nouveau pharmacien est chargé de science, mais, ce qui est beaucoup plus certain , il est léger d'argent.
Enfin, bardé de son diplôme, le voilà libre d'exercer son art divin. Mais il lui faut une officine; celles qu'on lui propose ne peuvent être cédées à moins de 25 ou 30,000 francs. Comment solder une somme aussi colossale, quand Plutus s'est montré avare de ses faveurs, et qu'on n'a pas écume les paillettes du Pactole , ou tamisé le sable du Sacramento? Pour sortir d'embarras, il y a un moyen vulgaire et connu depuis qu'il y a deux sexes et de l'argent sur la terre , c'est le mariage j et comme beaucoup de filles de médecins, de cultivateurs, d'épiciers, de merciers ou de marchands de rouenneries , sont convaincues que la profession d'apothicaire est comme il faut (ce que je suis loin de nier) , il n'en est guère qui hésitent à accorder leur main et leur cœur au pharmacopole. Souvent même celui-ci n'a qu'à prendre, et, au lieu de se marier par correspondance à quelque héritière lointaine , il épouse la demoiselle du patron^ qui a su le charmer par l'angélique expression de son regard, ses doux et pudiques entretiens, ou par l'harmonie de son piano. Dire qu'il n'entre pas parfois, dans ce contrat , quelque peu de l'esprit de spéculation, et que les beaux yeux de l'officine n'ont pas autant d'attraits que ceux de son héritière, c'est une question que je ne me permettrai pas de trancher. Au demeurant, l'heureux fiancé promet de servir au beau-père une pension pour prix de l'officine convertie en dot, et tout va pour le mieux.
Ainsi, voilà donc le pharmacien arrivé, comme on l'a dit avec trop de causticité, au paradis de l'officine par le purgatoire du mariage. Je blâme cette méchanceté, toute spirituelle qu'elle puisse paraitiTe, parce qu'elle est imméritée. La femme de l'apothicaire est une femme d'intérieur, modeste et irréprochable; elle possède des talents de m^nage^ fait les reprises dans la perfection , broda» festonne» trame de la] tapisserie et AhÎHîte la re-
raance en s'accompagnant de la guitare ; elle savoure avec délices les feuilletons de la Presse et les articles du Journal des Femmes; elle va plus loin, car, avec le temps, elle finit par traduire d'instinct Targot latin des ordonnances médicales; elle étiquette élégamment, prépare fidèlement un loocli ; bref, elle est le vicaire de son mari , pendant que celui-ci se livre aux doux passe-temps de la vie; elle trône, dans une tenue parfaite ^ , et avec grâce, sur le fauteuil de velours du comptoir; accueille les clients avec une décente et sérieuse affabilité ; et quand , avec le tact et le discernement qui ne sont propres qu'à son sexe, elle a lu sur leurs traits les maladies dont ils sont victime?, et dont le nom n'a jamais souillé ses chastes lèvres, elle les ajourne avec nne exquise urbanité, et les prie de repasser lorsque son mari sera de retour. Je connais des censeurs assez sévères pour soutenir qu'une femme est déplacée dans le comptoir d'une pharmacie; on ne peut demander, disent-ils, certains remèdes, sans avouer en même temps certaines maladies dont on ne peut faire confidence à une dame , sans l'exposer à baisser les yeux. En Allemagne, en Angleterre, en Russie, il est très-rare de voir une femme dans une pharmacie : ce lieu les expose trop , sans doute, à cause du peu de retenue des clients de ces contrées. Cette exclusion n'est pas d'usage en France, où les lois des convenances sont mieux observées. Plusieurs de nos pharmaciens n'ont qu'à s'applaudir d'avoir confié à leurs épouses le soin des détails commerciaux de leurs maisons , et le
public ne rend pas un moindre hommage à leur aménité bienveillante. Généralement, elles s'abstiennent de donner aux malades des conseils thérapeutiques , et ne
^ A Paris, il y a soixante ans, les femmes des pharmaciens qui tenaient le comptoir étaient constamment vêtues de noir, et avaient le costume austère dHîfee veligieuse qui aurait dcpos? son voile (Bull, de Pbftrm.).
prennent aucune part aux travaux sérieux de Tofficine et du laboratoire. Il est pourtant beaucoup de préparations d'agrément qui n'exigent que de la délicatesse , de l'adresse et de la propreté. Ce sont celles qui consistent à soigner les fleurs , à festonner des étiquettes, à rouler des cornets, à coiffer des fioles , à préparer des bandes de linge pour les sparadraps, etc. Ces occupations conviennent aux femmes, et c'est à ces faciles préparations qu'elles doivent borner leurs travaux de pharmacie pratique ^ .
Au comble de ses vœux, le pharmacien va (au moins c'est un projet qu'il roule depuis longtemps dans sa tête) se dédommager de la servitude sous laquelle il a été courbé pendant les huit années de son noviciat, en s'occupant, comme il le dit, de littérature. Sa bibliothèque, jusqu'alors meublée exclusivement d'un Lémery, d'un Baume, et de quelques autres pharmacopées, d'un Orfila, d'un Soubeiran, d'un Bouchardat, d'un Foix et d'un Dorvault , va s'enrichir des productions contemporaines : George Sand, V. Hugo, Lamartine, tous les princes de la littérature moderne enfin , vont s'aligner côte à côte avec les œuvres pharmaceutiques. Il ne les ouvrira peut-être pas souvent, c'est possible; mais peu importe, il passera sa journée à se prélasser dans son comptoir, et recevra, avec un superbe dédain, les formules des médecins, pour les commenter et les censurer..., l'ingrat !
. Maintenant que l'apothicaire est arrivé au septièaie ciel, et que toutes les félicités lui sont conquises, goûtera-t-il en paix les douceurs d'une tranquille existence? Non, car il va laisser surprendre son cœur par le démon
^ Cadet ^ Analyse (Tune Letlrc a une dame qui prétendait au titre de pharmacien.
de Tambition ; honteux de Thumble officine de son prédécesseur, il va la métamorphoser. D'abord , et d'après l'aTis de Tarchitecte, la pharmacie aura la forme d'un hémicycle, c'est le goût du jour. Des glaces, placées a droite et à gauche, répéteront fidèlement les traits de tous les chalands ; des comptoirs, en marbre de Carrare, renfermeront les coquetteries et les inutilités mensongères de la pharmaceutique ; des balances basculant sur un pivot; des bocaux de porcelaine fine, aux couvercles verts, cerclés d'or, portant des abréviations hiéroglyphiques, capables de mettre en échec la science des ChampoUion ; un lustre aux clartés gerboyantes ; des baguettes dorées séparant les compartiments ; des cariatides, aux contours mythologiques , appliquées aux pilastres et supportant des corniches d'ordre ionique ou corinthien ; des bustes antiques; des vases toscans, peints sur léd panneaux, étalant des fleurs médicinales, et montrant , sur leurs flancs, des inscriptions en lettres d'or; les têtes chenues d'Esculape et d'Hippocrate surmontant la porte de l'arrière-boutique, etc. Voilà les splendeurs artistiques de Tinlérieur.
La devanture de ce boudoir pharmaceutique sera peinte en blanc mat, avec filets d*or; le soubassement sera construit en marbre turquin ou de Paros; enfin, des glaces de la plus pure diaphanéité remplaceront le vitrage terne et vulgaire.
Maintenant, s'il vous arrive de passer le soir près de ce temple , vous serez éblouis par l'éclat du gaz qui il- . lumine toutes ces magnificences ; et pourtant vous distinguerez, à côté des vases remplis d'eaux rendues vertes ou rouges par la solution de sulfate de cuivre ou l'infusion de coquelicot , des bas anti-variqueux en caoutchouc, des pessaires de toutes les formes, des bandages herniaires , des clysoirs , des clyso-pompes, des clyse*
poches, des irrigateurs, des bougies en gomme élastique ou en gulta-percha ; le biberon Darbo ; des chapelets de pois d'iris, d'orange, ou d'ivoire; les compresses et le taffetas Le Perdriel, le papier d'Àlbespeyres, les pâtes de Regnault, de nafé, de mou de veau, de lichen, de jujube; des piles à triple étage de chocolat au lactate de fer, des paquets de gluten, de racahout, de kaïffa, d'arrow-root; le sirop de Flon , le sirop à Fiodure d'amidon, de colimaçon, de Deharambure, de Lamouroux; des flacons de parfumerie , enfin les mille et un dépôts du charlatanisme : le tout (et j'en passe) enchâssé entre une couleuvre de Java , qui serpente en spirale dans un bocal d'alcool, des embryons à tous les termes de la vie utérine, un enfant à deux têtes , ou toute autre monstruosité humaine.
Tout ce luxe sera déployé avec tant d'art, et votre vue en sera fascinée au point que vous vous souhaiterez une maladie pour avoir un motif de pénétrer dans ce palais féerique; vous pourrez même y être attiré par ce tourbillon d'émanations complexes, mélange innommé de vapeurs d'éther, d'ammoniaque, de musc, de chloroforme, de camphre, qui donnent des hallucinations semblables à celles du hatschisch, et qui vous feront tomber dans le piège. Sed ne nos inducas in ienlationem.
Avec d'aussi admirables conditions de succès, le pharmacien prospérera-t-il? Oh ! attendez ; les moyens que je viens de faire connaître ne sont pas les seuls qu'il possède, pour se concilier les faveurs de l'aveugle déesse. J*en ai encore beaucoup d'autres à raconter , et ils sont tellement nombreux, que je crains que ma mémoire ne puisse pas les reproduire tous.
11 existe à Paris , et dans plusieurs autres grands centres de population, une association équivoque, assez peu oonnuCf et dont je vais sans pitié déchirer le voile.
Voici comment les choses so passent :
Un pharmacien a une arrière-boutique; c'est un véritable cabinet de consultations. Là , tous les jours , uu homme, qu'on devrait publiquement dépouiller de son titre, \ient s'embusquer et prostituer son auguste et sacré ministère; c'est, prohpiidorf un médecin, que le client, dans son ingénuité, décore du nom de bienfaiteur de l'humanité, et qui donne, en apparence gratuitement, ses conseils ; mais en repassant dans l'ofûcine , la dupe présente au pharmacien l'ordonnance du compère; le coup est fait, et le guet-apens est consommé : les deux complices se partagent ensuite les bénéfices. Ce n'est pas assez , on enlèvera au malheureux sa dernière obole par le plus infernal et le plus honteux machiavélisme. Le malade qui a payé, du prix de ses sueurs, des drogues inertes , revient se plaindre de l'inefficacité du remède ; alors les deux flibustiers le consolent et le rassurent à peu près dans ces termes : c( 11 y a d'efirontés charlatans qui se vantent d'enlever toute espèce de maladie à son début, nous méprisons ces gens-là; méfiezvous de leur trompeuse promesse : le mal n'est que refoulé, il n'est pas atteint, il produira inévitablement des ravages qui ruineront votre constitution, et vous porterez en vous un ennemi qui, tôt ou tard, vous tuera. Mieux vaut le combattre plus longtemps, et agir avec une sage lenteur. Croyez bien que nous vous parlons en toute sincérité; ce que nous voulons, c'est vous guérir. Après tout , les médicaments que nous ne vous vendrons pas seront pour d'autres... Parbleu! »
Comment trouvez-vous cela? Dites-moi si Robert-Macaire et son ami Bertrand sont de taille à se mesurer avec ces gens-là.
Je reconnais qu'à part quelques rares exceptionSrla pro-
DES APOTHICAIRES. 32i
vince, trop transparente, est ie8*é§ jusqu'alors vierge de ces turpitudes.
Mais si le pharmacien de provioce n*use pas de la complicité coupable d'un médecin, c'est, d'abord, parce qu'il n'existe dans la profession médicale personne d'assez indigne pour accepter un pareil rôle; ensuite, parce qu'il veut être médecin lui-même , et garder tout pour lui. C'est un médecin marron.
Je reprocherai toujours au pharmacien cette usurpation du domaine de la médecine, car c'est une illégalité, et de plus, un larcin. Le malade qui court chez l'apothicaire a la persuasion qu'il économise le prix d'une consultation; c'est une très-fausse supputation : il ne sortira jamais de ce traquenard sans y laisser quelques-unes de ses plumes, et , au lieu de donner 2 francs au médecin pour honoraires d'un avis sage et motivé , il versera le double et quelquefois plus encore à l'apothicaire , pour payer un remède souvent inutile , ou même pernicieux.
Généralement, l'apothicaire a le monopole des cuisantes maladies de Vénus : c'est sa poule aux œufs d'or, et Dieu sait s'il la nourrit bien. Il exploite encore , et non moins lucrativement, celte foule d'affections contre lesquelles tous les efforts de la science viennent se briser, et les combat avec les remèdes, non pas les plus efficaces, mais toujours les plus dispendieux. Gomme sa conscience, avec laquelle il sait capituler, est de la nature du caoutchouc , il ne manque pas de prétextes pour colorer son usurpation d'une teinte humanitaire et s'administrer l'absolution : ainsi il accuse le médecin de négliger le malade ; quelquefois même, il ne se fait pas scrupule de le baptiser de quelques épithètes inciviles , ou de sau* poudrer sa réputation d'un sel peu attîque; car, qu'on ne l'oublie pas, l'apothicaire n'a de sympathie que pour
un seul médecin , celui qui lui envoie le plus d'ordon-
fflSTOïRE
Bances. De par lui , ce mëdeçin est le plus habile; il lé reçoit quelquefois à sa table : c'est logique, et c'est bien lé DfioinB qu'il puisse faire.
L'apothicaire n'exploite pas seulement le domaine de la médecine humaine, il aime à se fourrer un pou partout, et il porte sans scrupule son pied jusque dans le champ dé la médecine vétérinaire. Un matou a-t-il une oreille fendue ou une lèvre déchirée dans ses aventureuses et nocturnes pérégrinations; est- il agonisant sous la multiplicité de ses exploits de gouttière , le pharmacien est consulté, et délivre le remède réparateur. 11 traite aussi la race canine avec le même succès.
' Comment le lucre qu'il recueille de soa habile savoirfaire ne conduit-il pas l'apothicaire à la fortune? Ahl il va vous le dire : c'est la concurrence qui lui en ferme le chemin. Cette concurrence, qui l'égorgc , est de trois sortes : celle de ses confrères, qui est inévitable, celle des droguistes et des herboristes, et celle des épiciers , ses anciens rivaux. Comment écraser cette trinité homicide? comment en triompher? Qu'on ne s'inquiète pas, l'apothicaire n'est pas en carence d'expédients, et il a plus d'une flèche à son arc. Si je composais un électuàire anthelmintique? se dit-il , en se caressant le menton avec sa main gauche. Mais non , il me faut un spécifique plus tranché, plus éblouissant; malheureusement je sens <{u'en pharmaceutique comme en littérature il est bien douteux de trouver quelque chose d'inédit. Que le Saint- Esprit m'inonde donc de ses lumières ! et dans un sombre monologue il passe en revue la créosote, l'essence de pyrèthre, le paraguay-Roux, la poudre du Pérou, le dentifrice philodontique , l'allataïm des odalisques, le racahout, le palanioud et le haremsou, toutes préparatlDiisplusou moins orientales et usées; il déroule, sous ses yeux attristés, le tableau des capsules soi-disant gé-
laiineuses, destinées à déguiser la nauséeuse saveur des remèdes honteux ; tous les spécifiques inventés contre les cors par les bottiers; les liniments anti-goutteux, lessence brésilienne, l'interminable litanie des pâtes pectorales, les travestissements infinis subis par la fécule de pomme de terre pour la restauration des vieillards, des anémiques, des valétudinaires, des convalescents, et des femmes vaporeuses et débilitées ; puis , chassant sur la propriété des coiffeurs, il gémit d'avoir été devancé par ces artistes dans la découverte de la pommade mélaïnocome, de la pommade du lion, du chameau, et dans l'invention des eaux propres h fertiliser le bulbe des cheveux, et à prévenir la calvitie et leur chute, malgré des ans l'irréparable outrage. Enfin, arrivé au bas de Téchelle sur les degrés de laquelle sont étagées toutes les compositions mensongères enfantées par Tindustrialisme moderne, il se frappe le front et finit, nouveau Jupiter, par accoucher d'une drogue. Alors , bondissant de joie, il répand a profusion, sur toute la surface du territoire^ des prospectus-monstres, pour annoncer sa panacée ; It presse , sa complice stipendiée, proclame, par ses cent bouches, les miracles du nouvel arcane ; des avalanches de réclames se succèdent à de courts intervalles et descendent jusque dans les estaminets du plus bas étage ; de pompeuses affiches, aux lettres colossales, arrêtent le passant à l'angle de chaque rue; la France est sillonnée par des milliers de commis-voyageurs, qui placent des déi)ots avec des remises de 40 ou 50 pour 100, citant effrontément cent cas de guérisons, et donnant audacieu-* sèment les noms supposés des personnes guéries.
Quid non moHalia por.hrn rogis,
Auri sacra famés !
C'est par ce cynique mercantilisme, c'est par ces soi^
dides spéculations , que le malade crédule et aveugle est attiré vers Tabîme où il s'engloutit avec son dernier* écu.
Ah! il faut avoir le courage de le dire bien haut, le sanctuaire de la pharmacie est profané, de nos jours, par quelques hommes que je ne crains pas d'assimiler à ces misérables qui viennent étaler leurs guenilles dorées au soleil de la place publique. Cupides spoliateurs du denier du pauvre, ce sont eux qui ont créé cette industrie qu'on peut, à bon droit, appeler le vola Vapothicaire. La science a gagné en progrès, cela n'est pas douteux; mais qu'importe, si elle a perdu en moralité !
La soif du gain a souvent entraîné l'apothicaire à dé-r guiser ses convictions politiques, et à voiler sa véritable opinion sous la robe du caméléon. A l'époque où la puissante Compagnie de Jésus couvrait la France de son réseau, on a vu des apothicaires se faire jésuites de robe courte, entrer dans la camarilla, et briguer l'honneur, toujours intéressé, de servir l'évêché, les couvents, le clergé et les établissements religieux. Sous le règne de la légitimité, les maisons féodales ne s'adressaient qu'à l'apothicaire qui portait leur couleur. Quand l'opposition démocratique leva la tête, quelques pharmaciens coiffèrent le bonnet phrygien , et descendirent avec elle dans la rue. Tout cela était moins le résultat d'une conviction profonde et sincère, que d'un étroit et vil calcul ; car, pressés entre deux partis adverses, ils disaient aux uns , comme la chauve-souris de la fable : ce Je suis souris, vivent les rats! » et aux autres : ce Je suis oiseau, voyez mes ailes, » et criaient devant celui-ci : « Vive le roi! » et devant celui-là : « Vive la Ligue 1 »
Pour s'attacher la clientèle d'une maison , il n'y a pas de basses flatteries auxquelles l'apothicaire ne descende : une boîte de pastilles de chocolat offerte à la nourrice , de la jujube à la garde-malade , de la pâte de nafé à la
femme de chambre, telles sont les galanteries masquées qui font un dieu de Tapothicaire , et qui lui valent les bonnes grâces des maîtres auxquels appartient la valetaille dont il s* agit.
11 faut voir, surtout les jours de foire ou de marché, alors qu'il expédie aux officiers de santé de la banlieue des bourriches de drogues, des colis de sirops, avec quelle persévérance il fait sa cour aux messagers! C'est un pour-boire glissé dans la main de l'un , un verre d'élixir de Garus offert à Vautre, une demi-bouteille de sirop dé Lamouroux donnée à un troisième dont Vcnfant a la coqueluche; présents intéressés qui rapportent au centuple leur valeur réelle, et qui font, dans l'arrondissement, une réputation d'homme charitable à celui qui eh est le dispensateur. Qui vuU decipi j decipialiir f
L'apothicaire est constamment en quête de tous les moyens capables de grossir sa clientèle; il avait juré, au nom de la sainte confraternité , de ne vendre qu'au prix du tarif arrêté de concert avec ses confrères ; eh bien ! il se parjurera, et vous le verrez livrer à meilleur marché qu'eux, pour se faire un renom d'homme désintéressé : profit moral, profit matériel, cela n'est pas maladroit.
Il a encore quelques petits tours de passe-passe qu'un voile épais et mystérieux dérobe aux yeux de la foule ignorante : c'est la substitution, ou l'art de suppléer une drogue d'un prix élevé, par une autre d'une valeur inférieure, et qu'il fait payer au même prix. Ce dol s'appelle, dans Tançien vocabulaire , faire des quiproquo. Née dans les temps les plus reculés, comme nous l'avons déjà dit, cette manœuvre a traversé les âges pour arriver jusqu'à nous, et il est probable qu'elle vivra jusqu'à la consommation des siècles : elle est doublement fatale , à la bourse d'abord, puis à la santé du malade, qui se trouve
ne HISTOIRE
ainsi deux fois victime. Gui Patin avait doue quelque son de dire de Tapothicaire : Organa pharmaciœ , ^nyanu falïaciœ. Pourtant, a ce propos, je dois dire qu'il y ^ en pharmacie des substitutions moins dommageables. Aiti$i de benoîtes personnes ont la naïveté de croire que la pâte de Jujube est composée avec le fruit de ce nom , et la pâle de guimauve avec une décoction de cette malvacée. Ou'on se garde bien de croire cela ! la première n*est qwe de la gomme et du sucre; et Fautre, que du sucre, de Tamidon et du blanc d'œuf . De même le sirop de chicorée est fait avec de la rhubarbe. Dans toutes ces compositions, le médicament n'est que nominal, et son absence n'est qu'une fraude innocente et un préjudice.
L'apothicaire est l'ami de la nature le plus passionné qu'on puisse trouver. Il n'y a personne qui n'ait une préférence pour une saison de l'année ; lui , il les aime tontes, pourquoi? parce qu'elles sont toutes ses tributaires. Il aime le printemps, non pas pour saluer le réveil de la nature , pour fouler le tapis émaillé des prairies verdoyantes , ou pour écouter les mélodieux accents du chantre des nuits , mais parce qu'il espère que les vicissitudes inclémentes de l'atmosphère lui enverront une myriade de maladies. L'automne lui sourit, mais il ne le poétise pas davantage ; peu lui importent la pêche et son incarnat velouté , la venaison et sa chair savoureuse , les vendanges et leurs gais refrains , et les troupeaux luxuriants sur la pente des collines au son de la flûte bocagère : son amour est moins pastoral ; il ne voit dans cette saison que la dyssenterie et les fièvres intermittentes. L'hiver n'a pas plus de charmes; ce n'est pas pour lui le temps des veillées passées à la tiède chaleur du foyer, des mmions joyeuses de famille : c'est celui des catarrhes, des rhumes, des fluxions de poitrine. Voilà tout, c'est
bien prosaïque; oui, sans doute, mais cest lucratif, et Tapothicaîre , qui ne vit que du malade , n'en demande, pas davantage.
Si quelques-uns de ces fléaux meurtriers qui, au moyen âge, sont venus semer l'épouvante et l'effroi dans le sein des populations, éclataient de nouveau parmi nous, ils trouveraient, je n'en doute pas, un culte fervent chez l'apothicaire. Non que celui-ci n'aime pas son prochain en santé ^ mais il l'adore quand il est malade. Le règne funèbre du choléra n'a-t^il pas été le temps des opimes moissons? Dans ces jours de deuil , non-seulement on médicamentait la souffrance , mais on droguait aussi la peur : c'était l'ère des riches aubaines :
a Cet heureux temps n*cst plus, tout a changé de face. »
L'apothicaire répète sans cesse, d'un ton piteux et larmoyant, qu'il ne gagne rien. Mais voyons donc ! Qu'on passe en revue toutes les industries , et je défie d'en trouver une qu'on puisse comparer à celle du marchand de drogues. Ses bénéfices sont monstrueusement usuraires : un looch qu'il vend 1 fr. 50 c. ne lui revient peut-être pas à 35 centimes ; la livre d'émétique, qu'il achète 2 f., lui rapporte 900 et tant de francs. C'est encore plus exorbitant pour le sel de nitre. Maintenant, je demande s'il y a quelque part de pareils exemples , même dans la nation Israélite , et si les banquiers à la petite semaine peuvent entrer en comparaison.
Je n'entreprendrai pas de narrer tout ce que j'ai recueilli dans les chroniques scandaleuses relativement à ce qu'on appelait jadis les parties, et qu'on nomme aujourd'hui les mémoires d'apothicaires ; je n'en finirais pas ; et puis d'ailleurs la charité m'ordonne de couvrir d'un voile chrétien les gros péchés de ces messieurs. Ce-
pendant je ne puis résister au chatouilleux désir de donner un échantillon de leur savoir-faire.
Gui Patin , ce Juvénal des apothicaires , hors de lui à la vue de ce qui se passait de son temps, a défini ceux-ci : < Animal fourbissimum , bene faciens partes et lucrans mirabiliter; je serai plus miséricordieux, et je me contenterai de citer un passage de la comédie du Malade Imaginaire de Molière , auquel j'ajouterai, comme supplément curieux et nécessaire, un fragment emprunté à THistoire d'Angleterre. Ce sera tout.
ARGAN , assis ^ uue table devant lui^ comptant avec des jetons les parties
de son apothicaire.
.... Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif et rémoltient, pour amollir, humecter et rafraîchir les entrailles de monsieur, trente sols.
Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver et nettoyer le bas-ventre de monsieur, trente sols.
Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif et somnifère , composé pour faire dormir monsieur, trente-cinq sols.
Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant Tordonnance de monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de monsieur, quatre livres.
Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer monsieur, trente sols.
Plus, du vingt-sixième, un clystère carminatif , pour chasser les vents de monsieur, trente sols.
Plus, le clystère de monsieur, réitéré le soir, comme dessus, trente sols.
Plus, du vingt*septième, une bonne médecine, composée pour hâter d'aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de monsieur, trois livres.
Plus, du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de monsieur, vingt sols .
Plus , une potion cordiale et prébervative , composée avec douze grains de hézoard, sirop de limon et grenades, et autres, suivant Tordonnanec, cinq livres *.
Tel est le mémoire de 31. Fleurant. Il est de quatorze livres cinq sols, ce qui, eu égard à l'époque, n*est pas trop mal pour quatre jours.
Voici mieux. M. Relz , dans ses Nouvelles Inslruclives bibliographiques y historiques et critiques sur la médecine et la pharmacie , après avoir vitupéré Tinsouciance avec laquelle les apothicaires de son temps abandonnaient la préparation des remède? à leurs femmes ou à leurs servantes, parle d'un certain apothicaire qu'on était venu chercher pour une femme frappée d'apoplexie. Celui-ci emporte avec lui un émétique, du sirop, un looch, un lavement purgatif et une émulsion ; quelques instants après , la malheureuse expire. N'importe j l'apothicaire renvoie le même soir un second lavement et un apozème purgatif qui deviennent sans emploi auprès des restes inanimés de la défunte , dont la famille fut obligée de p^yer le traitement posthume. Risum tenealis.
Je n'ai pas fini. Un procès jugé à Londres en 1827 prouve qu'il n'y a rien d'exagéré dans la conception du Malade Imaginaire de Molière. Voici le fait :
Un riche célibataire anglais, complètement de l'humeur de M. Argan, avait fait une ample consommation de drogues; voulant régler ses affaires et juger de tout ce qui lui étaitentrédansle corps pour le bien de sa santé, il demande le mémoire à son apothicaire ; celui-ci lui apporte un état dont le petit montant ne s'élevait qu'à 500 livres sterling
* Acte I , scène ir«.
330 fUSTOIRE
(19^200 fr. de notre monnaie). Le malade se récria sur ce total exorbitant, a Comment! dit le pharmacien; mais pour l'article des pilules seul , vous en avez consommé vingt et un mille , et le reste à l'avenant. — C'est vrai , reprit le malade; je ne me plains ni de la qualité , ni de la quantité des médicaments ; mes réclamations ne portent que sur le prix. — Le prix est modéré , et je n'en rabattrai pas une obole. — Eh bien! c'est ce qae nous verrons. )> Survint un procès; deux médecins, appelés comme experts par les juges , interrogent le malade , et voici sa réponse :
« Tous les jours, à deux heures et demie du matin. Je prends deux cuillerées de jalap avec une certaine quantité d'elixir; je dors ensuite paisiblement jusqu'à sept heures ; alors on m'apporte une nouvelle dose de jakp ou d'élixir.
 neuf heures, j'avale quatorze petites et onze grosses pilules pour me fortifier Testomac et m'aiguiser l'appétit.
 onze heures , je prends une composition d'acide et d'alcali, plus tard un bol.
A neuf heures du soir, je finis par avaler uue autre composition anodine,^ et je vais me coucher. » 1
Ce singulier traitement surprit les médecins et les juges; on discuta le mémoire de l'apothicaire» et, à sa grande satisfaction , sans nul doute y il ne fut réduit que de moitié ^
Les apothicaires de nos jours , hélas ! sont des pécheurs endurcis qui veulent mourir dans l'impénitence finale. Les révélations accusatrices de Symphorien ChauH pier et de Lisset Bénancio n'ont pu leur faire monter la rougeur au visage, et leur front est resté d'airain devant les péiiétrantes objurgations de Jean de Ilttott , que je
* Le livre des Singularités, par G.-P. Philomneste (dlduiel Peiguot), auteur des Amusements philologiques, p. 181-182.
Yais rapporter. Je ne sache qu'un seul des leurs qui ait fait un acte sincère de contrition : c'est un apothicaire italien qui avait médité le Traité des devoirs des apothicaires , tiré des Pères de TEglise.
« Or, il est certain que celuy qui veut estre honnofé du nom de vray phai'macien , dit Jean de Renou , doit estre doué d'une probité de mœurs pareille à celle d'un philosophe; car il lient en ses mains la maladie et U santé , la vie et la mort des hommes. Mais ce n'est pas tout , car il doit encore estre doué de la crainte de Dieu , doit avoir bon jugement et bien rassis ; doit estre infatigable au travail, doit estre bon grammairien, et quelque* peu humaniste; doit vivre sans envie, sans avarice et chicheté ; et là où un apoticaire se trouve sans ces ver^ tus, muni de vices contraires, tout va mal ; car l'athéisme le conduict au mespris de son Créateur et de son art ; la folie le rend plus capable de nuire que de profiter à ses malades; la paresse et la cupidité le portent souvent à faire des qui-pro-quo ; l'ignorance le rend impudent et téméraire ; l'envie est capable xle le faire attenter à la vie de ses compagnons; l'avarice faict qu'il n'aime personne, non pas mesme soy-mesme, et la pauvreté {maîe-snada famés) est suffisante pour le poussera estre empoisonneur pour s'acquérir des moyens au péril de sa vie, de son honneur et de son àme *. »
^ Tout le moode connaît la première scène du cinquième acte de la tragédie de Shakespeare, Romeo andJuliet, et cette scène où le créateur du théâtre anglais nous représente un pauvre apothicaire de MQutoue, prensé par Roméo de vendre le poison au moyen duquel celui-ci veut mettre fin à ses jours : il refuse une première fois; il voudrait résister aux sollicitations pressantes de Roméo ; mais la pauvreté le détermine ; il cède malgré la peine de mort dont les lois frappent celui qui se i^sd coupahlc de vente depoisou; il cède, en transigeant avec sa conscience, et en disant pour s^excuser :
« My poverty, but not my wilt , consents, »
(Note de Fauteur.)
« Par quoy, je dis que ceux qui sont esclaves de tels YÎces sont indignes d'estre appelés apoticaires , comme aussi tous bateleurs , charlatans « bateurs de pavé , taverniers, yvrongnes, gourmands, imposteurs, vendeurs de fumée , et toutes sortes de gens semblables desquels les villes de ce royaume ne sont que trop pleines à la bonté et à la côfusion de ceux qui les tolèrent, qui ne sont propres qu'à mentir, qu'à tromper le pauvre peuple, qu'à espuiser leur bourse et ruiner leurs corps.
« Quant au subject de cet art, il est certain que comme le corps humain est le subject de la médecine, qu'aussi pareillement il Test de la pharmacie, en tant que ledict corps est susceptible de santé ou de maladie, et par ainsi le médecin et le pharmacien ont beaucoup de choses communes ensemble, comme la prudence, la probité, la diligence à servir les malades, et la cognoissance des médicaments ; mais parce que la pharmacie est inférieure à la médecine^ comme la chambrière à la maîtresse^ et est subjecte à icelle , en tant que la pharmacie n'a pour son object autre chose que le médicament, et pour son but autre chose que la deue mixtion et forme d'iceluy. C est pourquoy toutes fois et quantes qu'il arrivera qu'un apoticaire se voudra émanciper de franchir les bornes de son art et de sa cognoissance, et se promettre des montagnes dorées de science, il mérite et doit estre tenu pour teme-^ raire, triacleur et charlatan.
c( Quant à moi je connois beaucoup de semblables charlatans-apoticaires es beaucoup de provinces, villes et villages de ce royaume, lesquels sont si impudents qu'ils ne font difficulté de séduire les femmelettes en leur arrachant insensiblement leurs petits thresors sous promesse de leur donner quelque pommade pour les faire' paroistre belles, ou à leurs marys ou à leurs amants , ou de les guérir de leurs infirmitez, comme de la stérilité.
de ryvrongnerie et autres sëblables; mais ne pouvant pas tenir ce qu'ils leur promettent, après avoir arraché d'elles le plus beau et le meilleur qu'elles ayent , se moquent d'elles et leur font la moue. Outre ceux-ci il y en a d'autres qui surpassent ceux-ci en impudence de plus que de l'espesseur d'une feuille de papier, lesquels s'attachent tant seulement aux personnes relevées, comme les cantharides aux belles fleurs; voire, j'ose dire, aux magistrats les plus eminens en grade, pour les séduire et escumer leur bourse , leur promettant , au préalable , de Jes guérir de toutes leurs maladies, sans l'assistance d'aucun médecin, et pour mieux vendre leur fumée; voulans imiter, comme singes , les actions des vrays médecins dogmatiques, leur tastent le pouls, regardent leurs urines, discourent comme ils peuvent et à bastons rompus des signes diagnostiques et prognostiques de la guerison de leur maladie, et ainsi jettans impudemment leurs faucilles touillées dans une ndoisson estrangère et trop relevée pour eux, foulent aux pieds Fexcellence de la médecine et se moquent de ceux qui se plaisent à estre trompez ; il y en a d'autres encore qui n'ont pas atteint ce degré d'impudence, comme les premiers et les seconds, mais qui toutefois sont des suffisans et qui tuent beaucoup de gens à petit bruit, donnant indifféremment et sans conseil à toute sorte de personnes et de tout aage, de tout sexe et pour toute sorte de maladies, des medîcamens purgatifs, qu'ils appellent, pour ouy dire, bénins et Icnitifs , et qui , en effet, sentent l'antimoine de cent pas, et par aiiisy despeuplent bien souvent les familles de leur chef, les republiques de leurs citoyens, et les princes de leurs subjects.
c< Que les princes doncques et les magistrats tiennent ' la main pour faire chastier et chasser telle sorte de gens
â34 HISTOIRE
de leurs estais et ressorts de peur que le juste courrcHix de Dieu ne se prenne à eux pour venger la mort de ceux <pii périssent innocemment de la main de ces bourreaux.
a Au reste, pour conclure ce chapitre, je dis que le* devoir du vray apoticaire est de se mesler tant seulement de sa boutique et de la cognoissance, préparation et mixtion des medicamens qui sont en icelle pour estre employez par ordonnance de médecin à la santé des malades qu'ils servent. »
Au IV"" siècle saint Augustin , et au XlIP saint Tfao- ^nas, avaient déjà défini les devoirs des apothicaires. Les maximes posées par ces deux Pères de TÉglise ont été rappelées en 1670 par Pierre Tressan de La Vergne, qui les a appliquées k Fordonnance d'Henri IIL dite ordonnance de Blois * .
«c 1° Si pour faire des remèdes [les apothicaires) ont employé des drogues, eaux, herbes, et autres choses trop vieilles et qui ont perdu leur vertu et leur qualité, ou des drogues qu'ils ne doivent employer sans Tordre et la permission des médecins, et c'est pour empescher un si grand mal que les ordonnances enjoignent aux médecins de visiter, deux fois Tan , les boutiques des apoticaires. » {Unde si hujusmodi vilia $int occtdla^ et ipse non delegai, erit illicita et dolosa venditio^ et tenetur vendilor ad damni recompemationem . S. ïliom., 2, ^2, q., art. 3, in corp.)
« 2° S'ils ont fidellement exécuté les ordonnances des médecins sans y ajouter ou diminuer quelque chose à leur fantaisie , ou s'ils se sont ingérez de dresser de leur propre chef des ordonnances, sans bien connoistre Je»
^ Exainen général de tous les états et cor.ditions et des péchez que Toh y peut commettre, tiré de l'Écriture sainte, des Conciles et des Pères de l'Église, chnp. XXI.
mal ni l'effet des remèdes. » {Quicumque facil contra de^ bilum jusiitiœj mortaliter peccat. S. Thom., 2, 2, q. 69, art..!, m corp. — Dare alicui occasionem pericuU sem^ per est illicitum. S. Thom., siipray q. 77.)
« S*' S'ils ont décrié quelque médecin ou chirurgien par aversion, par jalousie, ou pour obliger quelqu'un de leurs amis. » [Ànimus perditus atque a justiliœ lumne
alienuSf malis artibm sibi aditum molitur ad famam. S. August., in psal. 9. — Tenelur ad restitiUionem famoe tient ad restUutionem cujusUbet rei substractœ. S. Thom., supra y q. 73, art. 2.)
« 4* S'ils ont vendu du poison sans les précautions nécessaires , ou s'ils en ont donné à des femmes ou à deis ailles qui craignent d'être enceintes , pour faire perdre leur fruit, s' estant rendus coupables de l'homicide qui a 'suivi leurs remèdes. » [Si aîiquis causa expUndm Ubidi- , Wîs, vel odii meditalionc^ homini aut mulieri aliquid fece-^ rit\ vd ad potandum dederil ttt non possit generarc aut toncipere^ vel nasci soboîesy ut homicida tenetur. S. August., lib. 1, denuptiis^ c. 15. — S. Thom., in supplem.^ ^, p., q. 6, art. 1.)
<( 5° S'ils ont vendu leurs drogues plus qu'elles ne valent et ne se sont pas contentez d'un gain honneste , particulièrement à l'endroit des pauvres qui en avoient l)esoin dans leurs maladies. » [Si autem per improbita-tem aliquid immoderate eœtorqueant, peccant contra jmtitiam, TJnde Augustinus dicit ad Macedonium quoà ab lis extorta per immoderatam improbitatem repeti so-^ lent y data per tolerabilem consuetudinem non soient. Si Thom., sup. q. 71, art. 4, m corp.)
Frappé par ces autorités éminentes, et renvei^sé par les foudres de l'Eglise, un apothicaire italien fit amende honorable. C'est de lui qu'il est question dans le « Lialogns 'de ftauâibuB pharmacopœontm nohnuUûrutny aUthore
Joh. Antonio Bergomatey latinitate donatm et éditas ex mmœo Thomœ Bartholini; » ouvrage rarissime, et qui a disparu entièrement du commerce de la librairie.
Ce dialogue a lieu entre un médecin et un apothicaire italien. Celui-ci, poursuivi par les terreurs de sa conscience, et déchiré par les plus cuisants remords, veut se réconcilier avec Dieu, et reproduit près du médecin les aveux qu'il a faits à son confesseur avant de s'approcher de la sainte Table; il lui déclare qu'il a tué plus de deux cents personnes ; il se frappe la poitrine, et, dans la crainte de Tenfer qu'il entrevoit dans un prochain avenir, il fail vœu de renoncera une profession qui doit le damner; puis, le front prosterné contre terre, il énumère les fraudes dont il s'est rendu coupable à l'imitation de ses confrè-res; cite la casse remplacée par le sirop violât ou le diagrède, le faux tamarin, composé de dattes fermentées et de substances avariées , un mélange d'amidon et de cassonade vendu pour de la manne, l'ellébore blanc et l'euphorbe prenant la place de la scammonéef il accuse ses confrères d'avoir pour complices certains prêtres , dont ils recevaient des primes pour multiplier les funérailles et réaliser des gains criminels. Il raconte la substitution du corail blanc aux perles d'Orient , qu'on faisait acheter à très haut prix par les malades auxquels on les dérobait sous prétexte de les faire entrer dans des préparations pharmaceutiques ; il dénonce les contraventions que ces quîproquoqueurs commettaient à l'égard des ordonnances des médecins, qui toutes subissaient une frauduleuse métamorphose; il déplore, en pécheur qui revient à résipiscence , les vols et les homicides consommés , et appelle la colère du ciel sur les apothicaires de Milan, de Florence, de Ferrare et de Bresciaqui, an lieu de préparer la poudre cordiale avec le saphir, l'émeraude et le rubis du Levant , employaient les pierres de
leurs montagnes qu'ils broyaient dans des mortiers de cui\re, de manière à ajouter encore à leurs qualités nuisibles.
Bref, dit-il en terminant, si je vous racontais toutes les turpitudes de notre art, le plus long jour de Tannée ne suffirait pas. Si tibi enarrarem fraudes et omnia furta^ non sufficeret etiam longissimus anni diés.
Habemus confitentem reum , et bien qu'on puisse dire, d'après ce qui précède, qu'on n'est jamais trahi que par les siens, il ne résulte pas moins de toutes ces révélations que les apothicaires exerçaient le brigandage le plus éhonté. Ne sont-ce pas aussi ces mêmes exactions qui , au XVIP siècle, ont excité l'indignation de Jacques Jacques, chanoine de l'Église métropolitaine d'Embrun, dans le dialogue suivant entre la Mort et V Apothicaire , dialogue inséré dans un poëme en vers burlesques, imprimé à Rouen, en 1695, sous ce titre : Le Faut mourir et les excuses inutiles que Von apporte à cette nécessité.
La Moii, L'Àpoticaire,
Venez, Monsieur l'Apoticaire, Qu*on me Tienne donc secourir,
Je vous veux donner un clistere, Moy mourir? Et quelle apparence?
Qui vous mènera bien, mais bien fort, J'ay des drogues en abondance
Car il vous doit mener à mort. Qui vous feront clairement voir
Mes drogues n'ont point de pareilles, Quelle est leur force et leur pouvoir.
Je leur faits faire des merveilles : ^'^^ ay beaucoup et des plus fines
Mais elles ne font justement ^'où je feray des Médecines
Oue selon mon commandement : Si bonnes que par leur moyen
De tout ce que je vous avance lEMos vous empêcheront bien
Vous en ferez rexperience : D'exercer sur moy vôtre rage. Gela veut dire dans un mot,
Vous n'avez pas besoin du pot Jaoii,
Pour y cuire vôtre potage ; Mon maistrc, vous n'êtes pas sage
Car je vous dis sans tricotage. De tenir semblables discours. Qu'avant que finisse la nuit
Vôtre potage sera cuit , L'Apoticaire.
£û paroles encor plus claires. Mes drogues venez au secours ;
Donnez prompt ordre à affaires Çà venez-moy toutes défendre
Car il Aiut songer à mourir. De la mort qui me veut surprendre?
Qu'on fasse dos décoclioiis , Pour venir aux purgations :
Rhubarbe , Tamarins et Casse»
Agaric, Séné, sus de prace Montrez icy vôtre pouvoir :
Cher Diaphente faites voir Ce que pour moy vous sçavez faire.
La Mort.
Vous n'y verrez pas votre compte :
Çà donc Mercure , Sublimé y Et fleur d'Antimoine crcmé î De Roland la bonne eau bénite , A ce coup tous je vous invite De me secourir dans mon mal^ Où toy mon Turbith minerai , Où toy ma poudre Gomac^iime!
Par ta vertu toute divine
Tout beau, Monsieur l'Apothi- Montre-moy ta fidélité?
chaire, (sic) y 008 excédez remettez- vous.
L'Apoticaire.
Si ces remèdes sont trop doux Pour un si nécessaire usage , J^en ay qui feront davantage , JS(i qui se montreront plus forts Pour s'opposer à vos efforts.
Sus vilement donc qu'on m'apporte Des pillules de toutes sortes ; Syrop de Nerprun, avancez, Joignez à vous et ramassez Le Jalap et la Scamonée , Et que la chasse soit donnée , A cette importune de mort :
Mecoacan vous avez tort Si vous ne luy faites paroistre
Cher Mercure précipité , Mon cher précipité Mercure ; Panchimagoge , \e vous jure Que vous me pouvez obliger.
La Mort.
C'est sottise que d*y songer^ Croyez, Monsieur rApoticaive, Qu'aucun d'eux ne vous peut nen
faire.
L'Àpoticaire,
Ha poltrons, lasches purgatifs Vous n'êtes pas assez actifs ^ Pour garder un Apoticaire, Des griffes de cette megere?
Sa blcsseure fort bien je sens.
Et je vous vois tous languissàns
Que vous pouvez être son maistre ; po^r y donner quelque remède ,
Gutta-Gamba présentez-vous Et defendez-moi de ses coups.
La Mort.
Hola , Monsieur l'Apoticaire Ne tous mettez pas en colère.
Car vous n'avancez du tout rien.
L'Apoticaire.
Quoy ? faudra-t-il que je lui cède?
Et que j'obéisse à ses lois?
Poltrons encor une autre fois :
Car vous n'avez pas le courage De me défendre de sa rage , Allez-vous-en a retirez- vous :
Tost, tost qu'on me les jette %om Au courant de quelque rivièrei : »n Je ne veux en nulle manière Tout beau: jevousmontreray bien Qu'ils se présentent devant moy.
Qu'il me reste des médecines
Plus violentes et plus fines,
Pour vous ranger dans le devoir.
La Mort.
Je n'en crois rien faites-le voir.
L'Apoticaire.
Anssi fc»pay-je à vôtre honte ,
La Mort,
Vous entrez dans un grand émoy»
El quoy. Monsieur l'Apoticaire, Vous deviez des merveilles faire Avec tous vos medicamens?
Vous me deviez montrer les dents?
Par vos discours je viens d'apprendre Que vous commencez de voas rendre.
DES APOTWeAIRES,
UApoticaiie.
De me rendre ! biea loin de là .
Ho ^ ho , qui tous a dit cela ?
Je n ay pas vnidé ma boutique , Je TOUS feray bicntost la nique :
Vous n'êtes pas où tous pensez , Sus donc Liniments, avancez^ Cataplasmes y venez de grâce.
Fomentations prenez-y place Avec les onguents oignez -vous .
Et faites si bien entre tous Que cette cruelle inhumaine En mon endroit perde sa peine , Altcratifs , apéritifs :
Suppliez donc aux purgatifs :
Syrops, Juleps, Lochs et Tablettes^ Apozemes, hors de boettes Pour me guarantlr du trépas.
La Mort,
Sçachez qu'ils ne le seront pas.
Et qu'ih seront tous inutiles^ Ils ne sont pas assez habiles Pour vous secourir en ce point, Et pour de force ils n'en ont point.
Pour vous guérir de ma blessure.
L'Apoticaire.
Je vous feray voir, je vous jure , Que j'ay de bons préservatifs Pour suppléer aux purgatifs Et j'employerai pour ces affaires Mais asseurez Aleiiteres :
Vous connoistrez à peu de frais Ce qu'ils peuvent contre nos traits.
Ma Theriaque bien aimée ^ Montrez la vertu consommée De ces effets prodigieux (Ou miracles pour dire mieux) Qu'autrefois je vous ay vu faire :
Cette cruelle est en colère Et m'a très vivement blessé.
C'en est fait je suis fricassc, Si je ne reçois assistance
Mithidat, je te prie avancé; Faites si bien qu'entre vous deuv Je ne meure pas malheureux Dedans eette extrême misère. Tous n'en voulez doncques rlea faire
A'os effe(s point je ne ressens, Tout au contraire tous mes sens.
Et mps forces se débilitent.
La Mort.
^'os drogues de rien n&profitent Vous êtes vivement blessé , Dans peu, vous serez trépassé; Helas ! vous perdrez vôtre peine ; Cochons, nous n'avons plus d'avoine»
11 faut mourir, tu le vois bien.
L'Apoticaire.
Par la mort je n'en feray rien , Car je tiens encor de reserve De bons amis que je conserve Pour me servir à mon besoin , Et qui vous chasseront bien loin.
C'est maintenant dans ce rencqptf^ Que tu dois faire belle montre De tes vertus. Orviétan?
Je te conjure donc vien-t'en.
Vien-t'en mon cher Alexitere, ' Me secourir dans ma misère :
Travaille si bien aujourd'huy Que je ressente ton appuy; C'est à toi que je me confie Car je t'ay vu sauver la vie A deux cens chiens, et bien souvent :
J'esperc donc que maintenant Tu me rendras ce bon office « Sans permettre que je finisse Ma course par ton seul défont.
Sus donc, agy, courage ! il foui Chasser bien loing cette importoM :
Quel desastre! quelle infortune!
Je n'en ressents aucun e£fôt ! Helas! je suis mort, c'en est fait :
Helas l je ne dois plus prétendre Contre la mort de me défendre.
Je ne puis dans ces derniers maux Que recourir aux Cordiaux , S'ils ne font rien , la chose est foîte^
Qu'on m'appojrtc un peu d'ean cHI* rettc , Eau de Ganelle et d'Ambre gria.
Qu'on me donne du Rossolis ViteoKnt qu'où me fasse foire De pertes un bon magislert ;
HSTOIRE
Et Taites donc vos fonctions Précieuses confections, Et d'Alchermes et d'Hyacinte^ Mieux que n'a fait la Colloquinte.
Mon cher amy cher Bczoard, Et serez-vous aussi couard^ Aussi poltron que tout le reste?
Je vous ay vu pendant la peste, En d'autres temps bien dangereux^ Faire des coups du tout heureux , Faites pour me sauver la vie De ces prodiges je vous prie :
Que si vous ne le faites pas.
Je m'en vay tout droit au trépas^ Soyez-moy doncques favorali^les.
La Mort.
Hé, vous oubliez Vor potable^ C'est un fort bon Médicament^ Qu'on vous en donne vitcmcnt^ Il me pourroit donner la chasse.
Vapoticaire.
Certes , c'est en vain qu'on pourchasse Des remèdes contre la mort, Je le confesse^ j'ay grand tort Que d'avoir voulu l'entreprendre Car je vois bien qu'il se faut rendre^ La mort triomphera de tous.
La Mort, Ah ! ah! que vous filez bien doux !
Où sont donc ces rodomontades, Ces menaces et ces bravades Que tout maintenant vous faisiez?
N'est-il pas vray que vous disiez Que vous me donneriez la chasse ?
Que je vous quitterois la place ?
Quoy donc ce grand nombre d'amis Que font-il? ils sont endormis Je dis ces drogues précieuses Que des choses prodigieuses Dévoient faire à vôtre faveur ?
Je ne vois plus cette ferveur Qui vous échauffoit la cervelle Pour soutenir vôtre querelle :
Je puis bien dire maintenant Que vous n'avez fait que du vent :
Asseurément mon bon compère Vous êtes plus qu'Apoticùre :
Je vous dis naifvement :
Car on dit ordinairement Qu'ils sont sujets à fantaisie.
Vous passez à la frénésie ; Jusqu'où vous vous êtes plonge , Quand vous vous êtes engagé Par vôtre folle procédure De trouver dedans la nature Des medicamens assez forts Pour résister à mes efforts.
Sçacbez que selon le proverbe Il n'est point de plante ny d'berbo Qui puisse jamais secourir Ceux que je veux faire mourir ; N'avez-vous jamais oûy dire, Ou pouvez-vous y contredire^ Qu'en latin [contra vim ntoriis Non est Medicamen in hortU?) En françois ; que nulle racine N'a contre moy de médecine?
Et que ceux-là sont des badins Qui peusent dedans les jardins Rencontre des Alexiteres, Et des remèdes salutaires :
Contre les assauts de la mort, C'est en quoy vous avez grand tort.
Vôtre fortune est toute égale A celle du pauvre Tantale, Qui dedans les eaux engagé.
Et jusqu'aux lèvres plongé Nonobstant leur source abondante Souffroit une soif très ardente, C'ctoit être bien malheureux!
Tout de même dire je veux Que vous êtes bien misérable ; Pauvre Homme le mal vous accable Vous êtes vivement blessé.
Et par mes blessures percé^ Je vous tourmente, je vous picqne Au milieu de vôtre boutique , Parmi tant de medicamens.
De breuvage^ de lavcmens, .
Et nonobstant leur ordonnance Vous êtes dedans leur indigence Ny tout le baume du Peru , Toutes les drogues du Pegu, Ny des Indes , ny de la Chine Ne feroient pas la Médecine Pour garantir de la mort.
VApoticaive, Pour le rendre autant honorable
C'est en quoy je connois mon tort : Q"® 1® métier de Gonnestable :
J'avois connu dans ma pratique ^" "® verroit que les plus grands .
Que les drogues de ma boutique Q"^ pussent être pretendans
Faisoient des^operalions ; P^^r *e métier d'Apoticaire :
Des effets et de? actions, ^"^ ^^ *ous seuls le Youdroient faire,
Qui sembloient être nompareilles, ^^^^^ *out le peuple y perdroit.
Je m'en proraettoient des merveiUes, ^^^ ^"*"^ ^^ ^^"r arriveroit
Et croyois que par leur moyen Quelque fâcheuse maladie,
Avec moy vous ne seriez rien, E" danger de perdre leur rie.
Je vois que j'ay perdu mes peines, Helas! ils ne songeroient pas
Que mes espérances sont vaiues, Môme à vouloir faire un seul pas
Et que je me suis morfondu, ^^^^ ^^^cr voir l'Apoticaire,
Puisque j'ay tout mon temps perdu. ^^^ ^*^ verroient que son salaire,
Avecque son médicament,
La Mort, Seroit vendu si chèrement
Qu'on verroit de belles affaires Qu'ils ne pourroient pas entreprendre.
Si Messieurs les Apoticaires Etaus si chers d'en aller prendre,
N'étoient pas sujets à mourir Ainsi donc leurs medicamens
Pour dedans un tombeau pourrir, Ne seroient que pour les plus grands
11 est évident et notoire Pour le peuple (comme je pense] Que les plus grands tireroient gloire ^^ seule huile de patience
De faire ce brave métier. Seroit le remède à tous maux ;
Et les Presidens au Mortier, Et par ainsi de grands travaux Nous feroient bravement connoistre, l's souffroient dans leur misère. Qu'ils seroient bien aises de mettre II ^*ut mieux que l'Apoticaire,
Un pilon dedans leur mortier. Pour éviter un si grand tort,
Pour dire qu'ils sont du métier Soit sujet aux lois de la mort.
Les plus grands n'auroient autre Ce grand Dieu par sa providence
envie A faiit cette belle ordonnance ,
Que d'exercer la Pharmacie Contre tous il a prononcé :
S'ils pouvoient éviter mon dard Et bien qu*avez-vous avancé
Dans l'exercice de cet art. Avecque vos rodomontades.
Et les Princes le voudroient faire? Vos impertinentes boutades,
Puisqu'ils en auroient tant affaire : Puisqu'il faut à la fin marcher? .
Pour passer plus outre, je crois .,, .
Que les Monarques et les Roys, ^ Apoticaire.
Dont le pouvoir de tout ordonne La vie est un trésor si cher Entre leur Sceptre et leur Couronne Que je ne crois pas assez sage
Une Seringue ïogeroient Celuy qui n'a pas le courage,
Car par ce moyen ils seroient Et qui ne fait tout ce qu'il peut
Exempts de cette loy severe. Pour se défendre quand on veut
Qui les oblige de me faire La luy ravir de vive force ;
De leur vie un forcé présent. J'estime un Homme qui s'efforce.
Mais cela seroit messcant Et se picque pour faire voir
De voir des gens de cette sorte Que quand sa vie on veut avoir.
Exercer ce métier; (n'importe) Sans résistance il ne demeure,
Car ces gens là feroient si bien. Mais montre bien avant qu'il meure
Qu'ils trouveroient quelque moyen Qu'il étoit Homme courageux.
Si conire vos traits orageiu Pour quitter ainsi vèlre ranir •
Je mo SUIS donc mis en défense, Ck)mme un Médecin toiu pmede
Qne cela point ne vous offense : Aussi qu'un Chirui^en rinTZ^"
Au moins jo me sms satisfait . C'est un droit par toqs prétendu '
Et sM faut qne je sois défait , Je veux que cela vor^rdù '
Je ne meurs pas s:ins me défendre. C'est aussi ce que je ftgarde, '
La Mofi. E' le rang qu'entre vous je gardé;
Je n'en devois pas moins attendre , n^^.!?^'.!! ^^^«i*",. devant.
Et j'avois bien ainsi prévu, " '*"* ^"' ^^"« ^ *W^^ ««ivant. Car depuis long temps j'avois vu L'Apoticaire.
Des preuves de vôtre courage, t • k-
Autant que d'Homme de vôtre âge, ^ ^^ ^^ ^'®" ^"^^ ^ f*«* résoudre,
Combien de fois vôtre canon X"® ^^ *^^7* *® ^^^^^ en pondre ,
Vous a-t-U acquis le renom ?"® T" "^"^ ** ^""'^ ^^"^^^
De me faire lever le siège, l^, î^® ^® si^MTOi% éviter.
Et tendre sans effet le piège 5*^'' ^'^^^^ ^"^ ^^1* ^ fasse.
Que je dressois pour attrapper \^^ °"® *P®^^*'« ^«e
Ccluy que je voulois happer ? ^f f "^^^ ""^^ ^^'<l«e ^elay.
Peut être à dix mille rencontres . ^ .*î^ Tf "°° J® ^^"s dlray,
Ne 8ont-ce pas de belles montres S,? ^^* ^"® ^® ^^"« '® demandé, D'un Homme vrayement généreux T°î! ^*''^"* *^' grande.
Et d'un courage valeureux : ' „ »Ç»<înez donc que depuis long temps
Me l'ayant ainsi fait paroistre, ï^^ plusieurs et diverses gens
Je crois maintenant que peut être Sf °? "* boutique ont été prises .
Voug en partirez plus content. «"sieurs diverses marchandises,
Dont je n*ay pas été payé :
L'Âpoticairc. Mais après avoir dilayé
Mais plûtost vous allez comptant ^® *®""® P®"^ quelques années. Sans rhôte, inexorable hôtesse, ^^^ promesses me sont données Je pars accablé de tristesse. Q"® J® ^^ray bien satisfait
Sa parcelle à chacun j'ay fait :
La Mort, Si pendant que je suis en vie.
Afin de vous desennuyer. Devant qu'elle me soit ravie.
Je vay bientost vous envoyer, Tous ces comptes ne se font pas.
Un Chirurgien de cette ville ; ^^s enfans après mon trépas
Car bien qu'en son art fort habile, ^ recevront un grand dommage. Pourtant il ne laissera pas r u f
De vous talonner pas à pas. ^'*
Je ne puis souffru* ce ramage ; L Apoticaire. Dieu ! quel étrange aveuglement,
J'attendray donc la compagnie. Quel profond assoupissement
L Mnrf ^" ^^" ^^^* ^* pluspart des Hommes
La Mort, Dans ce maudit siècle où nous sommes
Non, sans tant de cérémonie. Quand on leur parle de la mort.
Qu'il faut laisser aux gens de Cour, Il semble qu'on leur fait grand tort.
Attendant qu'il vienne à son tour. C'est une chose nouvelle
Passez le premier selon l'ordre Quand ils entendent parler d'elle,
Dont Yons ne voulez pas démordre Et la pluspart ne songent pas
Car vous aVez le cœur trop gi-and. Quand il faudroit franchir ce pas
De songer à leur conscience :
Cet Apoticaire ne pense En ce moment si précieux, Auquel il doit fermer les yeux^ Qu'a liquider quelque parcelle Qui n'est rien qu'une bagatelle, Qu'un fol, un yain amusement, Sans songer a ce grand moment Auquel un jour il doit paroistre, Devant son Dieu, devant son Maistre, Pour recevoir le jugement :
Ou bien d'un éternel tourment Ou bien d'une gloire éternelle
C'est cette importante parcelle , Monsieur qu'il falloit bien dresser ; C'est à quoy vous deviez penser :
Mais il est vray qu'elle est dressée.
Et vous l'allez voir balancée.
On vous fera voir clairement Si vous avez fidellement Exercé vôtre Pharmacie :
Vos yeux n'auront pas la chassie Qui de voir les puisse empêcher, Et rien ne pourra leur cacher Ny vos bontez ny vos malices.
Dignes de gloire on de supplices; Tout al»rs sera découvert, Et vous serez bien pris sans verd , A vôtre dam et vôtre honte A moins d'avoir fait vôtre conte ; Si pour guérir le patient Vous avez à bon escient, Fidellement et sans paresse Employé toute vôtre adresse, Et vos drogues vous mettiez Quand ce bon Homme vous traitiez Le contenu de Tordonnance, Vous tiendrez bonne contenance ; Mais si par un mauvais écho Vous avez fait des qui pro quo Ou traité le malade en traistre, Sçachez asseurément mon maistre Que chastié vous en serez Aussi bien que quand vous aurez Par une grande outrecuidance Glosé contre toute évidence Le recipe du Médecin En voulant trop faire le fin :
C'est ainsi que l'Apoticaire
A souvent coutume de faire, Pour paroistre ou pour décevoir, En s'oubliant de son devoir.
Tantost diminuer il ose.
Et tantost augmenter la chose.
Ou changer Tordre et la façon Dont on luy prescrit la leçon Se gouvernant par son caprice, Ou contenant son avarice , Au Médecin il contredit , En s'attribuant ce crédit.
Pour avoir trop de confiance En son acquise expérience :
Mais souventes fois en faisant De l'expert et du suffisant Faute de prendre sa mesure, A ses malades il procure La mort plûtost que la santé ; Gardez que vous n'ayez été Un si mauvais Apoticaire :
Car si vous avez voulu faire Du Médecin, comme cela, Je vous promets que vous voila Dedans un bien triste équipage.
Ce pauvre mort à son langage Dit que vous luy fistes grand tort Et crie à Dieu que de sa mort n luy plaise tirer vengeance.
Pensez donc avec diligence A prévenir ce mauvais pas A l'heure de vôtre trépas.
De qui pro quo d'Apoticaire Et à'el ccBtera de Notaire, Dieu (dit-on) nous vueille garder C'est à vous d'y bien regarder.
Tous porterez la folle enchère Si pour une drogue trop chère Quelque holu^ vous avez pris Qui se trouvoit de moindre prix, Ou quelqu'autre drogue gâtée.
Au lieu d'une bien apprêtée :
Ces qui pro quo sont dangereux, Pour rendre un homme malheureux; Mais c'est bien pis quand par malice, Ou par une infâme avarice.
Délibérément ils sont faits :
Car etans de plus grands forfaits, Dieu plus fortement ils irritent, Et plus griefvcment méritent
344 IHISTOIRE DES APOTHICAIRES.
Qu'il se résolve à s'en venger^ Pour des petites bagatelles^
Cest à quoy vous deviez songer. Ils reçoivent beaucoup d'argent
Des autres à toute occurrence Pour des choses qui bien souvent
Font des ^^t pro qtio dlg^orance^ Dans les prez se sont ramassées
Et tant moindre en est leur péché Car quand elles sont ajancées.
Où Dieu contr'eux tant moins fàché^ Le monde ne les connoit points
Yû que Terreur qui les abuse £t cela leur vient tout à point^
Leur sert aucunement d'excuse. Car quand il le pourroit connoistre
11 ne faut pas dire pourtant On leur verroit vendre peut être
Que pour ne me faire pas tant Cent écus le quintal de foin. Ils soient du tout eiempts de blâme ; On donnera bien sur le groin,
Souvent telles gens dans la flamc A ceux qui vendent à cet usage
Seront à jamais condamnez^ Si cher le foin et d'autre herbage :
Pour ne s'être pas adonnez Si vous avez été d'iceux^
A s'instruire avec diligence Vous en partirez avec eux ,
Au métier de cette importance : De cela je vous asseure
Et si tel vous avez été, Sans qu'on vous fasse aucune injure :
Ma foy, je vous voy maltraité. Afin de le sçavoir à points
D'autres font des grandes parcelles Vous ne me répliquerez points
Si j'ai démasqué les faux prêtres de la pharmacie, et si je les ai traînes sur la claie au grand jour de la publicité, mon intention, qu'on le retienne bien, n'a pas été de comprendre dans cet anathème toute la grande famille pharmaceutique; l'équité et la reconnaissance , au contraire, me font un devoir bien doux à remplir d'affranchir de ma proscription ces probes esclaves de l'officine, artisans consciencieux de leur modeste fortune , ces patients manipulateurs qui allient a la passion de leur science l'amour pieux et sacré de l'humanité. Heureusement ceux-là, hàtons-nous de le proclamer, sont nombreux sur le sol de notre belle France, dont ils font l'honneur et l'ornement.
^ Ce dialogue a été littéralement emprunté au poème de Jacques Jacques , Le Faut mourir (édition de Rouen , 1 695) , et j*ai conservé le plus qu'il m'a été possible à ce curieux extrait, son orthographe^ sa ponctuation et sa physionomie premières.