DE LA PHARMACIE EN AMÉRIQUE ET EN ANGLETERRE
Amérique. — Considérations générales sur la pharmacie aux États-Unis. -^ Son enfance. — Elle a été longtemps raclée à de basses professions.
— Création des collèges de pharmacie. — Fondation de chaires. — Le Journal du Collège de Pharmacie de Philadelphie. — MM. EUis et Griffith. -* Loi promulguée par les États de la Caroline méridionale.
— Fondation du collège de Philadelphie (i820). — Ses richesses pharmaceutiques. — Sa bibliothèque. — Conditions pour obtenir le diplôme. — Fondation du collège de pharmacie de New «York (1831).
— Sa charte. — Loi de l'État de New-York, de 1832. Angleterre. — La législation et l'exercice de la pharmacie. — Apothe^
cartels hall. — Pho^rmaceutical Society of Great Britain. — Le jury d'examen , ou Board of examiners. — ler examen {classicai examina^ tion). — ii« examen {minor examinaticn). — m® examen [major examination). — Les quatre classes d'apothicaires : 1^ les pharmaciens proprement dits [chemists and druggists) ; 20 les pharmacienschirurgiens {apothecarie's and surgeons) ; 3^ les droguistes [woiesale druggists); 4° les herboristes [herbaiists). — Apothicaires-accoucheurs. — Réclamation d'une charte médicale. — Singulières et cupides prétentions. — Charlatanisme impudent. — Lettre de M. Sutherland, membre du congrès sanitaire international ^ à l'auteur. -— L'hôtel des Pilules, — Les tre'sors de santé. — Bains miraculeux. — Lits célestes. — Cyniques promesses. — Richesse et élégance des boutiques des apothicaires d'Angleterre. — Description d'une ofûcine. anglaise. — Le prescription département. — Le dispensing case. — Pompes à feu. — Les Anglais consomment les médicaments sur place. — Les pharmacies-estaminets. — Improvisation d'une pharmacie.
Amérique. — « Jusqu^ici il n*y a eu, dans les Etats->Uoi$» qu'un très-petit nombre de lois pour contrôler et régler l'exercice de l'art pharmaceutique. Ainsi que dans toute autre branche d'industrie, les règlements de cette profession ont été abandonnés à la loyauté de ses membres et à
rinfluoncc de l'opinion publique, qui, dans ce pays, gouverne tout. Les améliorations réceniment introduites dans la phannacie sont dues principalement à cette der^ nière cause , dont la tendance naturelle à exciter l'émulation parmi les concurrents force chacun d'eux à redoubler d'efforts pour fixer et augmenter sa clientèle : de là une attention plus scrupuleuse dans le choix des médicaments , plus de soin , de propreté et d'élégance dans la manière de les préparer, et dans la tenue générale des magasins.
L'emploi du pharmacien se borjiant exclusivement aux préparations et à la vente des médicaments , il en résulte que l'influence de la rivalité est bien plus directe aux Etats-Unis qu'elle ne le serait si, comme en Angleterre , les fonctions de la profession étaient plus étendues.
Mais quel qu'ait pu être le résultat de cette influence dans les réformes qui ont eu lieu , il n'en est pas moins vrai que l'art pharmaceutique est encore dans son enfance dans tous les Etals-Unis. La soif d'augmenter ses profits par l'achat d'articles inférieurs, et l'absence presque totale de lois répressives dans l'exercice de la pharmacie , sont autant d'obstacles qui empêchent cette partie des sciences médicales de s'élever au niveau des autres branches de la médecine.
Ce n'est que récemment que les médecins ont cessé , dans quelques endroits , de préparer eux-mêmes les médicaments qu'ils administraient à leurs malades. Naguère cette coutume était universelle dans le pays ; mais elle a été abandonnée dans les principales villes , où le besoin d'une division dans le travail s'est fait sentir, et qui , par cette raison, possèdent aujourd'hui des pharmaciens aussi instruits que peuvent le réclamer les exigences de leur profession. Il y a une quarantaine d'années, une pharmacie n'était encore qu'un magasin où le médecin
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allait faire ses emplettes de médicaments, qu*il préparait ensuite lui-même pour Tusage de ses nîalades ; qu'une boutique où les couleurs, la verrerie et les vernis étaient vendus ensemble avec la rhubarbe , le calomel et la magnésie f et où la résine et la crème de tartre étaient remises au même individu , empaquetées de la même manière , sans marque distinctivc ni étiquette qui pût faire reconnaître les caractères si différents de ces deux substances.
Depuis cette époque , un nouvel ordre de choses s'est établi ; les prescriptions médicinales y sont remplies avec autant d'exactitude, d'habileté et de soin qu'elles peuvent l'être dans aucun autre pays du monde, et dans les meilleures pharmacies ; rien n'est préparé , rien ne sort do magasin sans être pourvu d'une étiquette convenable. Une autre amélioration importante a également eu lieu : la pharmacie proprement dite a été séparée de la droguerie , et ces deux branches sont devenues tout à fait distinctes. Il est rare aujourd'hui que Ton voie dans un magasin de détail les couleurs , les vernis et autres marchandises; ces articles sont considérés comme incompatibles avec Tordre , la propreté et les soins qu'on a reconnus nécessaires dans ces établissements pour fixer la confiance publique, et acquérir une réputation. Ces heureuses réformes , quoique en partie le résultat de la con-^ currence , ont été déterminées aussi par les efforts volontaires et dignes d'éloges des pharmaciens eux-mêmes, jaloux d'améliorer la condition de leur état, et de s'élever, dans l'estime publique', au rang des professions libérales.
Au nombre des moyens adoptés pour atteindre leur blit, furent la création des collèges de pharmacie, et l'établissement de règlements pour la conduite des membftt dane rexarcice de leur profession. Deé chaires de
chimie , de matière médicale et de botanique furent érigées pour l'instruction des élèves; et le degré de maître en pharmacie fut institué pour récompenser ceux qui se distingueraient dans leurs études, et comme témoignage de leur capacité dans Texercice de leurs fonctions* Les thèses présentées par les élèves qui ont brigué les honneurs du diplôme , sont , en général , des productions remarquables; leurs auteurs y donnent des preuves de connaissance dans la chimie analytique , qu'on ne peut guère attendre de jeunes gens auxquels les occupations constantes et pénibles d'un apprentissage ne laissent que de rares moments à consacrer à Tétude et à la pratique de cette branche minutieuse et délicate des sciences chimiques.
Une autre cause importante, qui n'a pas peu contribué à cette œuvre de réforme , fut la publication ^ par le collée de pharmacie de Philadelphie , d'un journal destiné à l'insertion de mémoires originaux et de compilations choisies sur des sujets pharmaceutiques , ou d'autres brandies collatérales. Le journal trimestriel, commencé en 1829, s'est honorablement soutenu, et sa liste d'abonnés n'a pas cessé d'augmenter. H parut d'abord sous le titre de Journal du collège de pharmacie de Philadel-phie. Mais , au commencement de la septième année , sa sphère s'agrandissant, son titre fut changé en celui de Journal américain de pharmacie. Quoiqu'il soit resté sous la direction du collège de Philadelphie, un caractère national lui a été imprimé par le choix qui a été fait, dans les principales villes, d'un certain nombre de corres* pondants collaborateurs, qui ont fourni à ses pages des communications intéressantes.
Ce journal, exclusivement dévoué à l'instruction pharmaceutique, a toujours été rempli de mémoires originaux et d'un choix de compilations tendant à éclairer l'homme
de Fart dans ses travaux , et à dévoiler aux yeux du publie les artifices et la cupidité des sophistiqueurs.
L'apparition de ce journal forme une époque mémo* rable dans les annales de la pharmacie américaine, hés effets salutaires qui en ont été la conséquence , et les ré« sultats plus importants encore qu'on a lieu d'en attendre pour l'avancement de l'art pharmaceutique , sont incalculables. C'est , en un mot » un des principaux leviers dans la réforme qui s'opère progressivement dans le pays.
Le succès immense de ce journal est dû aux talents et aux lumières de ses premiers éditeurs, MM. EUis et Grifflth , et l'on ne doit pas craindre qu'il diminue et qu'il perde de son importance dans les mains de son nouveau directeur, M. Carson , dont la science est déjà bien connue.
Il n'y a qu'une seule loi promulguée par les États de la Caroline méridionale , de la Géorgie et de New-York , pour contrôler l'exercice de la pharmacie. Cette loi obligé ceux qui veulent acquérir une pharmacie à subir préalablement un examen devant un conseil de censeurs.
Mais cette loi n'a jamais été mise en vigueur. Chacun est donc réellement libre, dans ces Etats, d'établir un magasin, et de préparer et vendre des drogues où bon lui semble; mais il est impossible aujourd'hui, du moins dans les villes, d'obtenir des succès dans cette branche, sans y apporter une attention particulière et la plus grande loyauté. Il serait à désirer que le public, plus éclairé , s'attachât désormais à n'employer et à n'encourager que ceux qui se sont rendus dignes de sa confiance en obtenant le degré d'un des collèges; mais la majorité n'a point encore senti l'importance et la nécessité d'une étude appropriée à la profession. Cependant une nouvelle génération de pharmaciens instruits commence à
96 répandre dans le pays, et il est à croire qu*elle chassera devant elle une horde ignorante de marchands de drogues , qui , jus(|u*à ce jour, se sont partagé les béné- Oces de cette branche ^
Le collège de Philadelphie fut institué en 1820 par une association volontaire des pharmaciens de cette ville; il comptait en 1839 quatre-vingt-dix membres résidants, vingt*neuf agrégés et trente membres honoraires, parmi lesquels figurent quelques-unes des célébrités scientifiques de tous les pays. Le nombre des élèves qui suivent habituellement les cours est d'environ quarante , et celui des candidats qui avaient obtenu leur admission en 1839 était de cinquante-cinq. Quand on réfléchit que ceux qui briguent cette preuve de capacité dans l'exercice de leur profession n*ont d'autre but que la noble ambition de posséder ce titre comme un simple témoignage de leurs talents , et que leur intérêt privé n'y est pour rien , puisqu'ils peuvent s'établir sans cela , l'on doit en conclure qu'avant peu les États-Unis posséderont un corps de pharmaciens distingués , animés d'une honorable émulation. Jusqu'alors ils n'ont pour eux que le sentiment intérieur de leur mérite de supériorité sur le reste de leurs confrères.
Le collège de Philadelphie possède un appareil de chimie complet, un cabinet d'échantillons de matière médicale, et une excellente bibliothèque composée d'ouvrages choisis sur la pharmacie et les sciences accessoires, à l'usage des membres et de leurs élèves. Les chaires de chimie et de matière médicale sont les seules qui soient remplies, car l'on n'a pu encore réussir à
1 Esquisse des progrès et de 1 etiit actuel de Fart pharmaceutique dans les États-Unis ; par M. W. Fisher^ membre du collège de pharmacie de Philadielpliie , traduite par M. E. Durand (Bull, de Pharm., xxv, p. 170. — 1887),
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former une classe suffisante pour défrayer celle de botanique. Il est à regretter que cette science, qui est d'une si grande importance dans la pratique et la profession , ne soit pas cultivée avec le même zèle que les autres sciences qui , comme elle , font partie de l'éducation pharmaceutique.
Les conditions exigées pour obtenir le diplôme du collège sont : que le candidat ait suivi au moins deux cours complets de chimie et de matière médicale ; qu'il ait passé un examen devant les professeurs et un comité de directeurs du collège; qu'il ait fait un apprentissage d'au moins quatre années chez un membre du collège , ou obtenu de son chef un certificat de bonnes mœurs , d'assiduité et d'intelligence. Aucun avantage ou privilège n'est d'ailleurs accordé par les lois aux membres et gradués. La concurrence est illimitée ; mais, heureusement pour la société, son influence s'est dirigée, depuis quelques années , sur l'amélioration des formules pharmaceutiques et le choix de qualités supérieures dans les médicaments , plutôt que vers son but ordinaire , la réduction des prix. Un grand nombre de formules de la pharmacopée nationale doivent leur origine ou quelques modifications importantes dans leur préparation, aux membres et gradués de ce collège.
Le collège de pharmacie de Philadelphie possède un édifice spacieux et élégant où les membres tiennent leurs séances , et un amphithéâtre pour les cours.
L'établissement du collège de New -York fut également le résultat d'un élan volontaire d'une association des pharmaciens de cette ville. Sa charte date de 1831 ; ses règlements sont calqués sur ceux de Philadelphie , ainsi que les conditions exigées pour obtenir le diplôme de gradué. Le nombre de ses membres est d'environ 80, celui des élèves de 35, et celui des gradués, jusqu'en
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1835, a élé de 15. Ce collège, en 1839, n'avait pas encore de local approprié ; mais les fonds onl été formés pour rércctlon d'un édifice convenable.
La loi de l'Etat de New-York , passée en 1832 , prescrit qu'après le 1" janvier 1835 , nul ne pourra exercer la profession de pharmacien sans avoir obtenu un diplôme du collège de pharmacie de New-York» d'un autre collège également constitué , ou d'une école de médecine , ou bien sans avoir subi un examen devant un conseil de censeurs d'une société médicale ou d'un d^ comités de l'Etat. Une autre loi défend au pharmacien de \endre de l'arsenic , de l'acide prussique , ou toute autre substance toxique , sans l'avoir revêtue d'une étiquette portant le mot poison en caractères très-lisiUes ; rémétique est astreint à la même formalité. Ces lois» par l'effet de quelques défauts ou de difficultés dans leur exécution, n'ont pas plus élé mises en vigueur que celles de la Caroline ou de la Géorgie : ce sont d'ailleurs les seules qui existent dans les États-Unis sur la police pharmaceutique.
Dans plusieurs cas de jurisprudence médicale, les gradues des collèges de Philadelphie et de New -York ont prouvé qu'ils n'étaient pas étrangers à la partie chimique de cette science , et qu'en tout ce qui regarde l'analyse et la manipulation , les interprètes des lois pouvaient avoir toute confiance en eux. On a vu avec plaisir des jeunes gens, qui avaient été appelés dans des cas d'empoisonnement, dissiper des doutes qui, auparavant , auraient embarrassé les tribunaux. En résumé, l'on peut dire que la profession pharmaceutique, comme toutes les autres branches scientifiques, marche à grands pas^ aux Etats-Unis, dans la voie des améliorations^, et que ks générations futures pourront se louer de posséder une classe de pharmaciens instruits , capables de répondre à
toutes les exigences de la société dans cette branche importante de l'économie sociale *. »
Angleterre. — Pour avoir une idée exacte de l'état de la pharmacie en Angleterre ♦ il faut envisager celte progression sous les trois points de vue suivants : 1* sa législation; 2* la manière dont elle est exercée, 3* et les hommes qui l'exercent.
Il n'y a aucune loi organique qui régisse renseignement et l'exercice de cet art dans ce pays» qui se dit l'un des plus civilisés du monde ; le pratique qui veut , sans qu'aucune condition soit exigée, ni par le gouvernement, ni par la corporation.
Il faut pourtant reconnaître qu'il y a quelques phar*maciens qui sont munis de diplômes. Ceux-là obtiennent leur certificat de capacité de deux institutions : 1° de 1'^!^ pothecarie's hall, qui est une sorte de pharmacie centrale ; 2° ou de la Société de pharmacie de Londres et de la Grande-Bretagne , Pharmaceutical Society of Great- Brilain ; il y a là un laboratoire pour les manipulations chimiques et pharmaceutiques, un muséum d'histoire naturelle , un amphithéâtre et une bibliothèque.
Les professeurs de celte école sont des hommes éminents dans les sciences; il suffit de citer M. Redwood, pour la chimie , la physique et la pharmacie ; M. Jonathan Péreira, pour la matière médicale ; M. Bentley, pour la botaniq^ue , pour qu'on reste convaincu de la vérité de notre assertion:
En France, l'école est distincte de la Société de pharmacie ; en Angleterre, l'école et la Société sont indivises.
« Extrait du Bull, de Pbami.; t, xxili, p. 178, 1889. — American journal of Pharmacie.
Voici quelle est la mission de la Société de pharinade
de Londres :
Elle nomme tous les ans un jury d'examen ( Board of êODaminers) qui s'assemble tous les mois pour I*examen des candidats.
Il y a trois examens.
Le premier (C'asstoaJ examinaiion) s'applique aux élc\es de la Société. Ceux qui habitent Londres ou la banlieue le passent devant la Société de pharmacie. Si le candidat demeure à une distance de plus de dix milles de cette capitale, il subit Texamen dans sa localité devant un délégué de la Société. Dans cette première épreuve, il doit traduire, du latin dans sa langue maternelle, la^ Pharmacopée et des formules magistrales; de plus, il doit répondre à quelques questions d'arithmétique élémentaire.
Le deuxième examen [Minor examination) est obligatoire pour tout candidat au titre d'associé de la Société de pharmacie. Cet examen se divise en deux parties : la première porte sur la traduction de prescriptions latines , l'interprétation des formules abréviatives , et le modus operandi ; la seconde roule sur la matière médicale. Des substances non étiquetées sont étalées sur une table, et il faut que le récipiendaire les reconnaisse; qu'il en fasse connaître les propriétés , la source , et qu'il entre dans tous les détails relatifs à leur histoire naturelle. Les métaux, les terres, les alcalis, les acides, les sels, font aussi partie de cet examen. Des questions de chimie, la préparation des nombreux produits inscrits dans les pharmacopées, celle qu'ils subissent dans les fabriques, les caractères sous lesquels ils sont délivrés au public, la manière d'en découvrir la sophistication, ainsi que l'histoire de certains poisons , rentrent également dans le programme de cet examen.
DES APOTHICAIRES. ill
Le troisième {Major examinalion) est subi par les candidats pour radmission au titre de membre de la Société. Il a pour objet une partie des matières contenues dans le précédent, mais avec des développements plus étendue de l'analyse chimique et toxicologique; il comporte , en outre, des réponses écrites aux questions proposées : c'est Texamen le plus épineux , et c'est aussi celui qui donne le titre de pharmacien et de membre de la société '.
Il y a donc en Angleterre des pharmaciens possesseurs de diplôme; mais ils forment l'exception. La plupart en sont dépourvus, et ignorent même les éléments de la science pharmaceutique : ce sont des marchands.
Les pharmaciens porteurs de diplôme ne sont astreints à aucunes conditions d'âge ni de stage.
Nous avons dit que ceux-ci formaient une catégorie à part, minime et tout à fait exceptionnelle.
En effet, des dix mille individus qui , dans les trois royaumes unis de la Grande-Bretagne, vendent des médicaments, les trois quarts, pour le moins, n'exercent que par l'insouciante tolérance du gouvernement.
Ils sont partagés en quatre classes :
1° Les pharmaciens proprement dits, chemists^ pharmaeeutieal chemists, chemists and druggists ;
2** Les pharmaciens-chirurgiens, apothecarW$ and surgeons ;
3° Les droguistes, wholesale druggisis ;
4° Les herboristes, herbalists.
Ces derniers sont peu nombreux. Les droguistes débitent la droguerie commune et vendent aux pharmaciens des i|nrépara tiens officinales.
Quant aux pharmaciens-chirurgiens , ils joignent l'exercice de la médecine à celui de la pharmacie. Ceux
1 DonrauU, de la Pharmacie en Angleterre,
41S mSTCHRE
qui ont la Thistoire de Clarisse Hariowe, doivent se rappeler qae cette iofortunée, dans les derniers jours de son eiistence, envoya quérir on apothicaire pour lui tenir lieu de médecin.
Cette immixtion scandaleuse et anarcbique donne aux moeurs anglaises une physionomie piquante et tout à fait comique. Ainsi* selon M. Donrault, il n*est pas rare de Toir dans les rues de Londres des enseignes portant : Un tel, apothicaire et chirurgien-accoucheur {apothecary and iwrgeon midtcîfé)^ avec Tinscription suivante peinte sur les panneaux de la devanture : midwiftri room « delivery room (salle d*accouchcment] . On ne sait comment concilier cet effronté cynisme avec la chatouilleuse pudicité * anglaise.
Ces pharmaciens-chirurgiens ne se contentent pas de traiter sur place; ils vont aussi visiter les malades de la ville, reviennent préparer les médicaments qu'ils jugent convenables, et les envoient à leurs clients avec le modus administrandi. Ils ont 5 shellings par visite : très-souvent ils n'acceptent rien , mais ils s'indemnisent sur les médicaments dont ils ont soin d'approvisionner laidement le patient.
Jaloux de leurs prérogatives et humiliée de voir que les pharmaciens-chirurgiens empiétaient de plus en plus sur leur domaine, le 10 novembre 1812, le corps des pharmaciens de Londres, réuni à la taverne de la Couronne, adressa une pétition à la Société royale de Médecine de Londres, tendant à réclamer une charte mér dicalCy pour faire cesser les abus que nous venons de signaler. En janvier 1814, il sollicita près du^^arlement une loi pour que les apothicaires fussent autorisés : 1"* à pratiquer la médecine et à se faire légalement recevoir; 2** à être admis à faire partie intégrante de l'art de guérir, lorsqu'après un apprentissage régulier de leur pro-
fession ils auraient suivi des cours dans les écoles ou dans les hôpitaux , et qu'ils auraient reçu des attestations et des certificats. Les apothicaires demandaient encore que le débit des médicaments ne fût permis qu'à eux ; que le prix annuel de l'apprentissage fût fixé à 25 livres sterling , et que les visites des pharmaciens reçus fussent fixées, pour leur prix, proportionnellement aux rétributions des médecins.
Dans une autre résolution prise le 12 mai suivant, le corps pharmaceutique pria le Parlement britannique de s'occuper d'un bill pour reconnaître ses droits *.
On voit, d'après ce qui précède, que les apothicaires, demandant l'abolition des pharmaciens -chirurgiens, voulaient non-seulement se substituer à eux, mais encore s'approprier exclusivement le monopole de leur art et de l'art médical.
Si l'on nous demande dans quel pays, dans quelle ville le charlatanisme pharmaceutique est le plus général , le plus impudent et le plus lucratif, nous répondrons, sans crainte d'être démenti, que c'est en Angleterre, et à Londres en particulier.
M. Sutherland, délégué de la Grande-Bretagne au Congrès sanitaire international, à Paris, à qui j'avais demandé des documents sur l'art pharmaceutique en Angleterre, me transmit, à la date du 12 janvier 1852, les renseignements suivants :
ft Ce n'est qu'un chaos ténébreux, une confusion déplorable et une honteuse anarchie. Les collèges des médecins de Londres et d'Edimbourg peuvent exercer une espèce de surveillance sur les pharmaciens d'Angleterre et d'Ecosse. Un pouvoir semblable existe, pour Tlrlande,
^ Lettre de M. Oregory Saunders à M. Virey. Bull, phann., t. ri, p. M,
à Glascow et à Dublin, mais celle sunreiUaiice n'est que noroioale et tout à fait illusoire.
« H existe des lois et des chartes, mais qui umi ineiécutables. On a essayé pendant longtemps d'extirper toui ces abus révoltants , mais on a toujours rencontré les plus insurmontables difficultés. Nous espérons poorlant arriver à une solution heureuse avant peu de tiânps *• »
Lorsqu*on parcourt les rues de Londres, on marche de surprise en surprise. On est d^abord étonné de la grande quantité de pharmacies , plus étonné encore de voir vendre par des merciers, des quincailliers, des ar^ fèvres, quelques remèdes secrets comme chez les apothicaires; on est enfin stupéfait de trouver une maison portant pour inscription : Hôtel des Pilules (ce sont ks pilules écossaises du docteur Anderson) ; de rencontrer sur les places publiques des colporteurs bizarrement costumés et se promenant avec des écriteaux, où Ton propose, en lettres colossales, des trésors de santé^ tandii que des Juifs arméniens offrent, sur les trottoirs, de la rhubarbe dans de petites corbeilles ^.
Tel apothicaire a trouve des bains miraculeux; tel autre proclame son cordial. Celui-ci vante un lit cileste qui rend la fécondité aux femmes stériles ; Gelai4à propose, avec un inqualifiable cynisme, un spécifique qui a la vertu de renouveler la virginité autant de fois qn'oii le désire ^; d'autres enfin étalent les prospectus les plos emphatiques et les plus élpgieux relativement à des arcanes jouissant des propriétés les plus héroïques.
On pourrait croire, d'après le nombre immense de boutiques où Ton vend des drogues composées, qu'il y a beaucoup de chimistes à Londres : ce serait commettre
> Lettre de M. John Sutberland, à l'auteur. *
s Lettre de Gailet à Pelletier. Londres^ 9 mai 1S17. T. m, p. SU.
> Id. in ibid.
une grande erreur. La Qi;$kilâ6"BretagQe a donné le jour, en effet» à des hommesJiHililtoM^dans la chimie. Davy , Chene^ix, Cruikshank, Howard, Ilatchett, Pepys, Pearson , WoUaston, Aikin, Accum, honoreront toujours TAngleterre, et Thomson, Hoppe, Hall et Kermedi, le Vauquelin écossais, ne cesseront également d'être la gloire de l'Ecosse; mais sur les huit cents marchands de drogues qui se disent apothicaires, il n^y en a pas un seul peut-être qui connaisse les principes les plus élémentaires de la chimie; les neuf dixièmes ne préparent même pas les médicaments qu'ils \endent. 11 n'y a pas de laboratoire dans les pharmacies britanniques ; les apothicaires ne prépa*rent même pas les plus simples médicaments , ils ne font que leur donner la forme pour la vente '. H existe une société médicale et commerciale établie à Black-Frion- Hall, dirigée par des hommes instruits : cette société a •deux magnifiques laboratoires , dans lesquels on fait en grand les préparations officinales, et c'est dans les ma* gasins de cette société, ou encore dans quatre ou cinq pharmacies en gros de la ville, que se fournissent tous les apothicaires de Londres. Cette société pharmaceuti* que ressemblerait beaucoup à la pharmacie centrale de Paris , si le débit était plus grand dans celle-ci.
En examinant une pharmacie anglaise, on est d'abord frappé de la recherche extrême^ de la symétrie avec lesquelles les objets de vente sont étalés, et du soin miau-tieux et parfois puéril que prennent les apothicaires d'attacher à chaque marchandise une annonce manuscrite des propriétés et des avantages qu'elle présente. Rien né se vend sans prospectus. La moindre futilité est offertie aux acheteurs avec les épithètes de parfaîU^nour velle^ admirable, merveilleuse ^ exquise^ incomparable.
* DorvauU, Rev, pharm. ^ 1851, p. 40.
4i6 HISTOIRE
On trouve dans toutes les {diarmacies de la Grande* Bretagne» dans les plut renommées comme dans les plus obscures, cette inscription, peinte sur la devanture extérieure ou sur un panneau de Tintérieur : One is respect^ fùlly acquainted thaï hère Ihe médical prescriptions are performed toith ihe mosi scrnpulous exactnes^ c'est-à-dire : On est respectueusement informé qu'ici les prescriptions médicales sont exécutées avec la plus scrupuleuse exactitude ^ Je ne sache pas qu'aucun apothicaire français oublie jamais le respect qu'il se doit à lui-même, au point de laisser supposer au public qu'il y a plusieurs manières d'exécuter une formule magistrale. On est moins scrupuleux au-delà du détroit.
Les officines anglaises sont généralement d'une richesse et d'une élégance qui ne le cèdent pas aux boutiques des bijoutiers. On y voit plusieurs rangées de vases de cristal portés sur des pieds dorés, et renfermant des teintures tellement éclatantes, que leurs reflets combinés produisent, le soir, à l'aide de lumières bien placées, les effets brillants du spectre solaire. Sur ces vases sont peints, en or, des caractères chimiques , que le vulgaire prend pour des inscriptions hiéroglyphiques ou cabalistiques, ou des écussons blasonnés qui annoncent qu'un prince a pris Fofficine sous sa protection. Sur un large comptoir et dans des cases vitrées, sont disposés, avec art et coquetterie , des brosses , des dentifrices , de la parfumerie, des groupes de flacons taillés, des boites de différentes formes, de petits pots bien enveloppés et cachetés, portant tous d'élégantes vignettes enluminées , et des imprimés qui annoncent que ces précieux spécifiques guérissent tous les maux et se vendent en vertu de patentes ou de brevets d'invention ^.
^ Dorvault, p. 8S.
* Lettre de Cadet.
Un comptoir, ordinairement celui du fond de Tofficine, et tous les accessoires adjacents, sont spécialement destinés à la confection des médicaments magistraux : c'est le prescription département. Une armoire vitrée [dispensing case)^ posée dans le voisinage de ce comptoir, sert à remiser les médicaments magistraux préparés avant qu'ils ne soient délivrés aux malades. Cette armoire devrait exister dans les officines françaises; elle préviendrait bien des erreurs de la part de ceux qui souvent viennent prendre sur le comptoir un médicament qui est destiné à un autre * .
Il y a quelques pharmacies dont les laboratoires sont munis d'une pompe à feu pour pulvériser et tamiser les poudres 9 qu'on obtient par le blutoir adapté à cette machine; ces poudres sont porphyrisées pour ainsi dire, et présentent une ténuité bien supérieure à celle qu'on obtient par les tamis de soie, même les plus fins '.
Il existe dans les mœurs anglaises une coutume qu'on ne retrouve en France que chez les pâtissiers et les marchands de petits-fours. Comme les Anglais sont trèspolypharmaques , on les voit, au sortir d'un repas, courir chez l'apothicaire, s'asseoir à une table garnie de verres à boire et de cuillers, et consommer sur place toute espèce de médicaments.
Nous avons déjà dit que la pharmacie anglaise était toute dans l'officine. A part quelques rares extraits , quelques infusés composés [compound infusions)^ comme ceux d'écorce d'orange, de gentiane, de roses, de séné , tout se confectionne dans l'officine. Il y a peu de sirops, peu â*onguents, peu d'emplâtres chez les Anglais; mais, par compensation, il existe une foule de médicaments
A Dorvault, p. 99.
s Lettre à Pelletier.
fiorlalifs : pilules (pt7/s), pastilles [lozenges)^ poudres (powders) , sels [salis] y gouttes [drops) « taffetas emplasti* ques [slichings plaisters)^ tenus disposés d*avance en botles, flacons, pots de forme et d^enveloppes les plus variées, et exposés sous de coquettes vitrines.
En Angleterre, une pharmacie s'improvise en quel- 4{ues jours. Celui qui veut en établir une s'adresse à un monteur [shopfiUer)y à qui il indique le local choisi, et -avec lequel il fait marché pour le tout. Au temps convenu, Tofficine s'ouvre sans que l'apothicaire ait eu à se préoccuper de la moindre chose. Le monteur a tout prévu et tout fourni, boiseries^ vases, instruments, médicaments; l'apothicaire n'a plus qu'à vendre : et, ce qu'il >y a d'extraordinaire, c'est que chez nos voisins d'outremer, où tout est cher, l'installation d'une pharmacie se fait à très-bas prix '.
Enfin , je termine en répétant ce ^e M. Sutherland ;disail dans l'honorable épitre qu'il m'a adressée, à savoir, que les apothicaires anglais ne jouissent d'aucune considération , et qu'ils sont assimilés aux plus obscurs boutiquiers.
t Doryault, p. 39.