CHAPITRE I
La Résolution de 1789. — Ses folies. — Métamorphose des noms. — Lei Apothicaires apostats. — Ils effacent leur baptême et renient leur» ancêtres. ^- Inventaire des boutiques des anciens Apothicaires. — Conseils de Jean de Benou pour dresser une boutique pharmaceutique. — Description d'une maison d'Apothicaire en Bretagne. — Portrait d'un Apothicaire au XTi* siècle, par Shakespeare. — Définition du mot apothicaire. — Son orthographe change avec les siècles. — Dénominations espagnoles et italiennes. — Parallèle du Pharmacien et de r Apothicaire. — Le mot pharmacien signifiait empoisonneur dans l'antiquité. — Synonymes satiriques et outrageants. — Anagramme du mot apothicaire.
Jadis dans un \énal et vil laboratoire, . (\'l art inestimé semblait cacher sa gloire. Dbmllb, les Trois Règnes, ch. IV.
L'ouragan qui s'est déchaîné en 1780 sur la France, en continuant ses ravages pendant les sombres années de la fin du dernier siècle, imprima le bouleversement le plus profond à un ordre social que la main du temps paraissait avoir scellé sur des bases inébranlables.
Poussée par un amour effréné des métamorphoses ,
cette révolution fiévreuse ne voulut pas laisser pierre sur
pierre de notre antique édifice dont elle avait juré d*ef-»
facer tous les souvenirs. Rien ne lui coûta pour réaliser
ce projet insensé t elle descendit même jusqu'aux plus puérils moyens. Elle ne se contenla pas, par exemple, de découper les provinces en déparlemcnis, de festonner les districts en arrondissements, ce qui était bien , mais elle se mit encore a métamorphoser toutes les fonctions , et à travestir un grand nombre de professions. Le préfet fut substitué à Tintendanl, le procureur prit le nom d'avoué, le perruquier, celui de coiffeur, et le roi de France, celui de roi des Français.
Je pardonnerais de grand cœur ces petites misiTCs à des novateurs en délire, si ce nouveau baptême avait fait disparaître quelques taches originelles; mais il n'eu fut pas ainsi , et les physionomies professionnelles , eu prenant un autre masque, ne purent tromper que des yeux peu clairvoyants. En effet , le commis des contributions est-il moins tyrannique que le préposé aux gabelles ? Les dossiers de Tavoué, j*en appelle aux clients, sont-ils moins Tolumineux et moins niineux que les sacs des procureurs ? Le coiffeur est-il plus modeste et plus discret que le perruquier? Et enfin, je le demande, les rois de France gouvernaient-ils plus mal que les rois des Français? — Pitié que tout cela !...
J'arrive à Tapothicaire : lui aussi a perdu son nom dans ce grand cataclysme; sa bannière a été emportée par le vent révolutionnaire, et son blason — car il en avait un— a été englouti dans le naufrage, en même temps que les armoiries des plus illustres maisons.
A partir de cette époque, Tapothicaire a dépouillé le tîeîl homme; il a fait peau neuve, comme Fa dit un spirituel écrivain ; mais s*il est entré sur le terrain de la réforme, cela n'a pas été pour se démocratiser, au contraire, îl a marché au rebours des événements : la noblesse s'éteignait, et il a eu la prétention de la faire revivre ; il a cru s'ennoblir en troquant le nom qu'il tenait de ses an
DES APOTHiCAIRES. S
cétres, le nom grec d'apothicaire, contre celui non moin0 hellénique de pharmacien qu'il trouva moins plébéien t ce qui fit que les cuisinières, les portiers et iutli quMtt ont dit depuis lors : une phormaeerie^ xmphormaeien.
Cette entorse étymologique et phonique, dont beau-» coup de gens ne peuvent pas encore se guérir, ce barbarisme burlesque, qui tombe à chaque instant dans Toreillé pour la déchirer, ne serait qu'un châtiment bien anodin infligé à Tambitieusc apostasie de Tapothicaire ; ce qui doit le punir bien plus cruellement, ce qui, surtout, doit lui inspirer d'amers regrets, c'est de sentir qu'il a baissé dans l'opinion sévère des érudits, et que, faute d'avoir in-* terrogé l'histoire, il s'est donné malencontreusement une appellation qui, dans l'antiquité, était synonyme d'en!* poisonneur, ainsi qu'on le verra plus bas.
Des plumes moins charitables que la mienne écriraient sans doute que celte dénomination ne pouvait être d'uiid application plus littérale ; pour moi, je me borne à dire que le pharmacien a été malheureusement inspiré.
Quoi qu'il en soit, on se ferait un fâcheux parti si Ton saluait du nom d'apothicaire le pharmacien d'aujotir* d'hui. C'est une race très-ombrageuse, et je ne conseil** ierais pas h mon plus mortel ennemi d'encourir la chance de cette appellation.
Mais, s'il n'est pas possible d'absoudre les apothicaiteSi ces enfants corrompus par l'orgueil, d'avoir abjuré lèm^ nom et d'avoir renié leurs pères, il faut pourtant leuf savoir gré d'avoir répudié leur succession. Il est vrai que te patrimoine ne valait guère la peine d'être recueilli. Quel héritage était-H!e, en effet, que celui qui se eonipo^ sait de mirobolans, de l'orviétan, du bézoard orieiital et de cloportes destinés à combattre la jaunissetDaiïéce mobilier séculaire, dont je copie textuellement i'inventaiM Pressé par M. de Labédollière èa 1841, où trouvait ^tt^
i HISTOIRE
core du fiel de Uiurcau contre les maux d*estûmac ; de l'or potable contre Tapoplexie ; des vers de terre pulvérisés et de r huile de petits chiens contre la sciatique ; des mâchoires de brochet contre la pierre ; des perles, de rivoire calciné contre les aigreurs ; des nids d'hirondelle contre les maux de gorge ; du sirop de vipère pour la purification du sang; des scarabées de fumier, macérés dans rhuile de laurier, contre les contusions; des aiguilles d'acier, dissoutes dans l'acide nitreux, contre les douleurs des jointures; des poumons de renard, des foies de loup, l'album grœcum , l'élixir de vie de Mathiole, Tessence carminative de Wédélius, le Mithridate, l'eau générale ; que sais-je, enfln ? un capharnaûm immonde, une macédoine de compositions monstrueuses, enfantées par les rêves de l'astrologie ou par les superstitions de l'alchimie, et dans lesquelles, pour certaines, il n'entrait pas moins de soixante-dix-neuf drogues hurlant de se trouver ensemble, d'une action nulle, meurtrière, ou tout au moins contradictoire.
C'était, soit dit sans hyperbole, une véritable conspi*ration ourdie contre la sanlé publique, un guet-à-pens contre la vie humaine.
Il n'y a donc pas , au point de vue pharmaceutique , à regretter le bon vieux temps, et l'humanité doit bénir le pharmacien du XVIIP siècle d'avoir nettoyé la boutique de ses aïeux, d'avoir balayé cette écurie d'Augias, et d'avoir poussé les immondices de cette sentine dans les flots du torrent régénérateur.
Jean de Renou avait tracé le plan d'une boutique d'apothicaire qui devait être construite d'après les divisions suivantes :
a Comme tous les endroits de la terre ne sont pas esgalement propres pour porter de bons simples, aussi tous les lieux ne sont pas esgalement idoines pour dresser des
DES APOTHICAIRES. h
boutiques pharmaceutiques, pour en icelles garder, pré* parer et vendre les compositions y fabriquées, car il n'y en a que bien peu où Ton puisse bien faire le tout ensemble. De sorte que la plupart de ceux qui dressent boutique cherchent les meilleures villes pour y pouvoir mieux débiter leur marchandise et la vendre à plus haut prix, non que je sois du nombre de ceux qui font grand estât de ces simplistes charlatans (qui ne font pas diffi-^ culte de rançonner les personnes pour quelque petit remède qui ne vaudra pas le parler, et qui dressent de petites tasnières, je veux dire des boutiques à tout bout de champ, et dans de petits villages et lieux puants, au lieu de vendre des bonnes drogues bien choisies aux passants, ils font gloire de leur en bailler le plus souvent de pourries, gastées, et sans que personne fasse estât de les reprendre), car au contraire, je les hais mortellement, et seroit expédient que ce royaume en fust entièrement destrappé ; qui plus est, je ne puis que je ne blasme ces vendeurs de simples qui sont en cette ville de Paris, au lieu appelé le Pilier des Halles, d*autant qu'ils vendent le plus souvent des herbes infectes aux apoticaires , au grand détriment de la santé de ceux qui s'en servent *.
« Or, quant à la maison de Tapoticaire , elle ne doit esire bastie en aucun des lieux préalléguez, ainçois dans une bonne ville ou un bon bourg, en lieu clair et aéré et dans une rue nette et esloignée des cloacques et esgouts; elle doit estre assez grande, spacieuse et haute, à celle fin de loger au plus haut et dernier estage d'icelle toutes les plantes desquelles il a besoin pour son usage et qui ne se peuvent si bien garder ailleurs que là, comme estant le lieu le plus sec et le plus aéré de la maison. Et en la plus basse d'icelle, qui est la cave, y mettre beaucoup
* Jean de Renou , Inlrod. & la Pharmacie , Préface , p. 470.
de choses qui demandent un lieu moite et humide, comme sont la casse noire, le vin et autres choses semblables.
tt Entre la cave et le grenier de ladite maison, il est nécessaire qu*il y ait plusieurs estages ou à tout le moins un seul où Tapoticairc et sa famille se puisse loger, et audessous d*iceluy immédiatement doit estre située la bouti« que pharmaceutique, grande, belle , quarrée et bien claire, en telle sorte néantmoins qu'elle ne soit point par trop c^i^posée aux rayons du soleil, de peur qu'ils ne vinssent à sécher, fondre et eschauffer par trop ses compositions et iiultres médicamens simples, ny moins encore à la mercy des trente*deux vents qui ne pourroient estre que trop importuns.
(L Or, en ladite boutique, y doit avoir deux portes, Fpne qui soit du costé de la rue et sur le devant pour donner entrée dans la boutique, et lautrc au fond d'icelle, pour pouvoir entrer par icelle dans une cuisine basse qui sera joignante à ladite boutique, et en laquelle le sage et bien advisé apoticaire fera sa demeure la plupart du temps avec sa mesgnie, soit pour boire, pour manger ou pour dormir, à celle fin qu'il soit toujours aux escoutes et qu'il espie ordinairement par une petite feneslre vitrée qu'il fera faire k ces fins dans la muraille mitoyenne, si ses apprentis et serviteurs sont à leur devoir, s*il$ reçoivent amiablement les estrangers, et s'ils distribuent et vendent ûdelleipent et sans tromperies ses drogues et compositions.
« Derechef, en un des coings de ladite cuisine et tout joignant la cheminée, le pharmacien doit faire bastir un pf til poésie dans lequel il puisse bien et deuement con- Mrver son sucre, ses dragées et ses confections solides ; et si la grandeur du lieu le permet, il doit avoir encore un petit magasin et rière-boutique (dans laquelle il mette
a couvert ses fruicts, ses semences et beaucoup d'autres denrées et simples qu'il est contraire d'achepter en grande quantité, comme sont amandes, ris, pruneaux^ miel, plusieurs semences, racines et bois ; mais il se souviendra tousjours de mettre dans sa boutique ses compositions, et une grande partie des simples les plus rares et plus précieuses qu'il aura, et desquels il se sert ordinairement, tels que sont les thamarins, raisins de pance, réglisse, polypode, séné et aultres semblables.
a Et afin que ses medicamens soient bien et deuement rangez dans sadite boutique, il est expédient qu'elle soit assortie de plusieurs et divers estages, pour la pluspart csgalement distans les uns des autres, lesquels seront faits avec des aix, attachez et clouez à de grandes pièces de bois attachées pareillement aux murailles, et par ainsi, y en ayant de toute sorte, il aura lieu pour loger propre* nient et au large tous ses vaisseaux pharmaceutiques, tant grands que petits, tant ceux qui sont de bois que ceux qui sont de terre, de verre ou d'estain, et n'oubliera pas, par mesme moyen, de les situer en façon que ceux qu'il faut le plus souvent manier et remuer, soient en lieu proche et commode, et les autres, les moins usités, en quelque estage plus esloigné.
<i Finalement, pour le regard des vases et des sachets qu'il lui convient pendre aux solives de sa boutique, il usera de cette prudence : c'est qu'il escrira le nom d'un chacun des medicamens qui seront dans lesdits vases et sachets sur le dos d'iceux, à celle fin qu'il les trouve plus promptement en ayant besoin, et de peur aussi qu'il ne fasse quelque gti) pro quo d'apoticaire.
a Que si les fenestres de sa maison se trouvent par trop petites ou qu'elles ne soient pas assez exposées au soleil pour contenir et eschaufier ou tous les pots de terre pleins ^ conserves, ou toutes lesbouteilles de verre
8 histoiiie:
qui conlienneat les eaux distillées, alors il faudra qu*il fasse attachert contre la muraille de la partie antérieure de la maison, deux ou trois pieds de chèvre avec des bons aix par-dessus , pour mettre et poser sur icelles tous les medicamens qui ont besoin des rayons méridionaux du soleil, ou pour perdre leurs humiditez et cruditcz sih perflues, ou pour se fermenter et quasi comme cuire, on finalement pour chasser et consumer leur ignéité et empyreume, et aura le soin de les y laisser tout autant qu*il sera expédient et nécessaire , et non pas davantage , de peur qu'ils ne vinssent à se gaster et corrompre. »
Je ne sache pas que les conseils de Renou aient jamais été exécutés, car, à la fin du XVIP siècle, les boutiques d'apothicaires présentaient, à l'intérieur et à l'extérieur, une physionomie archéologique qui n'était pas entièrement effacée au commencement du dernier siècle, et que Ton retrouvait encore dans quelques provinces, notamment en Bretagne. Qu'il me soit permis de donner ici l'esquisse du tableau qu'en a fait M. le docteur Guépin, de Nantes :
(1 La statue en bois d'un pileur était placée dans une niche, à l'angle ou sur la façade de l'habitation; le devant de la maison n'était pas plus fermé que celui de beaucoup de petits magasins d'épicerie. Une demi-porte de deux pieds de large, s'ouvrant en dedans, donnait accès dans une chambre un peu noire ; des deux côtés, il y avait deux comptoirs se faisant face (cette disposition se voit encore aujourd'hui) ; de grands pots en terre bleue consacrés à la thériaque et à l'électuaire appelé Mithrîdate, ornaient la devanture; l'un des comptoirs était entouré d'un châssis vitré : c'était là que se tenait la maîtresse de la maison ; au-dessus de l'autre était suspendu un étui, tel qu'on en trouve encore dans quelques coins obscurs de province; il contenait une seringue, des ca-
nules et des pistons de rechange. Cetinstrament, qa*une bandoulière suspendait au cou, était celui que Tapothi* Caire emportait en ville.
« Les poutres et les solives (il n*y avait pas de plafond) étaient garnies de pièces curieuses d*histoire naturelle, telles que lézards empaillés, œufs d*autrucbe, serpents de toute espèce ; les poteries n'avaient aucune ressemblance avec nos poteries actuelles ; le fond était garni de burettes à anche, elles servaient à mettre les sirops ; les étiquettes étaient peintes sur faïence, elles portaient sirop aleœandrin^ sirop de rhubarbe^ sirop de /orfw^. Celuici avait beaucoup de vogue. A cette époque, le sirop de Maloët était très employé contre les toux et les catarrhes. Il a été ressuscité depuis, après un long oubli, sous le nom de sirop antiphlogistique.
<( Des deux côtés de Tapothicairerie, on voyait des bocaux semblables à ceux qui garnissent actuellement rintérieur de nos pharmacies ; on lisait sur ces bocaux : yeux d'écrevisseSj écailles d'huîtres^ vipéresj cloportes.
« Ces bocaux étaient les uns très-petits, les autrestrèsgrands ; l'un d'eux était étiqueté : Fragments précieux^ et contenait des grenats, des émeraudes, des topazes, le tout en fragments assez petits pour ne pas être employés en bijouterie ; il y en avait qu'on faisait entrer dans la composition de l'électuaire d'hyacinthe ; aujourd'hui il est réformé.
« L'apothicaire de cette époque subissait de fréquentes métamorphoses et des travestissements sans nombre; tantôt, on le voyait dans sa boutique, le tablier vert passé devant lui, une paire de ciseaux pendue au côté et le gilet rond sous le tablier ; il était la gazette de la ville, l'homme important du quartier; à l'instar du barbier, il semait dans son voisinage les nouvelles du château et de l'évêché; sa boutique était souvent transformée en cabinet
*" iiisTomii
d'avocat, et son avis avait une certaine prépondérance dans les délibérations chaleureuses de la communauté des bourgeois; tantôt, il porl^iit le frac noir et l'épéeau cûlé. quand 11 avait l'honneur d'être l'apothicaire dn gouverneur de la province, et il avait toujours dans sa poche, afin de n'être pas pris au dépourvu, le poêlon d'argent à manche d'ébène, pour composer, chez le client, la médecine noire dont nos pères ne pouvaient se passer, et dont ils regardaient l'usage comme devant être éternel.»
Shakespeare, qui naquit en 1562, nous dépeiut ainsi la boutique des apothicaires anglais de son temps : a II y a par ici, je m"cn souviens, un vieil homme qui vend des remèdes et fait de la chimie, un malheureux que j'ai remarqué; il cueillait des simples; il avait des sourcils touETns et quelques haillons sur le corps; il était maigre, on voyait ses os ; la misère l'avait usé. Son squelette apparaissait dans sa boutique, sa pauvre boutique ; une tortue et un serpent étaient suspendus avec quelques poissons de forme hideuse. Le misérable homme étalait, sur ses tablettes, je ne sais quels débris indigents qu'il essayait de faire valoir de son mieux : bouteilles vides, fioles brisées, graines desséchées, vieilleries sans nom ; de petits pots de terre cuite ; des boites dépareillées et vides. — Ahl quelle indigence! medis-je en passant; si l'on voulait acheter du poison, voilà bien le repaire du pauvre gueux qui le vendrait, et la loi de Mautoue, qui punit de mort le coupable, ne l'effrayerait pas ' 1 »
Aujourd'hui, ombres augustes des ci-devant maîtres apothicaires , secouez la poussière des tombeaux , levezvous et remontez un instant parmi les vivants ; regardez ^otre humble et proverbiale boutique décorée comme un nutgasin de conhseur et convertie en splendide et co-
! iesaàù et Juliette, Mie t, fcèoe t. — Le» Pandecles, p. 3.
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DES APOTHICAIRES. il
guette officine : vous n*y trouverez plus le lignum vUœ^ les Irocbisques de cyphœoi^ TemplAtre diaealcittas » ni leau de frai de grenouilles; ouvrez vos tiroirs, cette boite de Pandore , veufs aujourd'hui de ces mille drogues au-: trefois entassées là pour rançonner ou empoisonner le genre humain ; cherchez de vos yeux inquiets, et vous n^ verrez plus cet instrument ingénieux , l'effroi de M. de Pourccaugnac, et dont, selon Pline Tancien, le bec de la cigogne ou de Fibis égyptien a fourni la première idée , ni le cabinet mystérieux où s'accomplissaient ses discrètes fonctions.
Mais non , je me repens de troubler vos mânes paiû* blés , Pères Conscrits de Fantique pharmacie : dormez en paix dans les pUs de votre linceul, car, pour vous, les modifications des alambics seraient autant de révoltantes impiétés , les substitutions des pots-4-canon , des profanations , et les changements de bassines autant de sacri'* loges. Vous seriez trop profondément marris, en voyant vos descendants étiolés , abâtardis par la moderne civili* sation, déchus de leur caractère primitif et dépouillés de leur type originel ; non, vous ne pourriez pas être témoins de ces grands bouleversements sansétre saisisd'upe sainte indignation, sans gémir sur l'instabilité des choses humaines et sans maudire le jeu fatal des révolutions.
Après cette prosopopée, il est aisé de voir qu'une ligne de démarcation tranchée sépare le pharmacien de l'apothicaire. La révolution a tué celui-ci. Je viens, d'une main pieuse , rassembler les précieux débris de cette famille éteinte , et la faire reparaître sur la scène du monde où elle a joué, pendant pluûeurs siècles, un rôle que l'histoire ne doit pas laisser tomber dans l'oubli ^
1 L*idée-mèrc d'une partie de ce qui précède appartient à M. de I^bédollière : je n'ai fait qu*élargir son cadre ingénîaax et broder lor son caneyas. Cuigue suum.
12 lil^TOmE
Les inottf apothicaire et pharmacien «ont synonymes dans l*acception générale, cependant, lorsqu'on consulte 1 ety mologic , on trouve une différence qui , s;ms doute , a motivé la prédilection que plusieurs personnes accordent encore au mot pharmacien.
Lc^ lexicographes ont donné plusieurs acceptions au mot apothicaire, et Font défini diversement.
Pris dans sa racine étymologique cnrecque, il ne signilie que les boites, àiroOrlxn, les vases destinés à recevoir les médicaments, ou celui qui les prépare ou les vend ; il a pour synonyme, dans la langue latine, le substantif me* dicamenlarius.
Apolheca-officina. Les Italiens disent boUca ^ botega ^ polheca. — Locus ubi merces alitcve res asservantur et reconduntur * horreurn endocon, ««V àroOr^jj '•
Apolhecœ tîni', apolheca regia^ — apolheca barberiœ^ pro officina lonsoria \
Les Espagnols prononcent botiea '.
Apothecarîa. Officina pharmacopolaî , gall. Apothioairerîe *"'.
Apolhecaria. Res omnes quœ a pharmacopolis vcndi soient, gall. Drogues^.
I Glossar. S. Bciicdicfi, cnp. de Hubitalionc; in chartis italis, apud lîglipUum. T. VII, ital. «ac, p. 400, ^04, 410, 417.
• Hnriiiiriiii, lib. m, cap. i ipsas parles intulcrunt in apotliecam cujiiMdain ciiKtodicndam. — llufço Fnlcandus : Multi Sarracenorum qui in apothcriii «lî» mcrcibus vcndcndis prœerant. Vide Constilut. Sicul., lib. m, til. 34,§».
' Apud Kvoduin, lib. Il de Miraciil. S. Slcpbaiii, cap. m.
* T. II. Oprrum S. Bcrnanli, col. 1346. B. edit. 1690, ubi de Canoniz rjiiiidrm dorlorif. — In cbartn anni 1450, ex arch, S. Vicions Massil.
B lu Courilio Palcntîiio, annn 1338, cap. y.
" lu HjimmIo VnlJiR Olcfanic, anno 1322, inter Concil. Hisp., l. ni, p. ti07.
■^ Cmict M*. r.i'iii«uuin Epit*copi Aulissiod., anno circiler 1290 cmiilus.
Àpoihecarii. Qui apothcciis vel bolegns leoent; apothecnriim seu liorrcortim curatoros ',
Àpolhecarhis. Qui lu domibus facît bellnrin , friicliis coctos et saccharo conditos qui ad sccundain mensam pertinent ^
Du mot ilalien boleea, bolega ou potheca, cl de l'espagnol holica, les Français ont fait Je mot bouliiiiie tpii est l'équivalent de celui d'apothicaircvie.
Son orthographe a vario avec les temps : ainsi, depuis leXin" siècle, on a écrit successivement ppoliquaire, apothiquaire , apociquaire ou apolkaire; mais le mol apothicaire est préférable, parce qu'il est littéralement calqué sur la racine grecque.
Nicolas Langins, de Rochefort, et Corn. Agrippa définissenl les apothicaires, les cuisiniers des médecins, medicorum coqui. Symphorien ChampicretLisset Bénancio les traitent d'omopoles, mycopoles, abuseui's, quiproquoqueurs, flibustiers; Hecquet, de liiux-monnoyours pharmaceutiques. L'acre et ïitriolique Guy-Patin les appelle les fricasseurs d'Arabie, anim'.il fourbissimum bene faciens partes, et lucrans mirabilHer. Oryana phiirmaciœ, organa faliacia;. Vadé leur lance l'apostrophe de limonadiers des postérieurs. Enûu, MM. Varin et Paul Ver- Linond, dans un vaudeville récent, les nomment des mousf qvelaires à genoux '.
Ceux qui se font un passe-temps de transposer les it't- I. très d'un mot pour lui donner un nouveau sens, ont Vtrouvé, dans celui d'apothicaire, un anagramme nauséeux k^ue je n'ose écrire, parce que la langue française ne brave
» 1d Cliarlii diiiii ins. Apud Ughet., I. vu, p. 410 TuLuini-iim Ecde- R Cddurcensis.
» Lcgcs PaliilinŒ Jacolii 11. — Hisl. D.ilji., p. îa9, cl opiiJ Uiliiiii'll., Un, Uht. de Paris, p. 437. — Oncange, p. S7i-S7». '. Eocore des Mousqueinire^ , TnutU'vilIc en 1 acte.
14 HBTOmE
pas impnnémeiit les contenances, et aussi, parce que je craindrais de révolter T odorat de mes lecteurs. Je ne pro* fiterai donc pas des licences qu'on accorde parfois h Thistoire, et je me contenterai do dire que le mot do cette énigme se rapproche beaucoup de celui de chaise percée.
«Le mot pharmacien, au contraire, a une étymologie Spéciale et médicale. «%uxxoy signifie remède , médicament, venin, poison. Ce mot a des dérivés qui sont exiHressifs , pharmacie , polyphannaque , pharmacopée , pharmacopole , pharmacologie ; tandis que le mot apothicaire ne peut former que apoihicaircrie, mot dont la terminaison peu harmonique semble classer la pharmacie parmi les professions simplement mécaniques, comme la serrurerie, la ferblanterie, la menuiserie.
a Ainsi, sous le rapport de Tcuphonie de la langue et de Texactitude étymologique, le mot pharmacien est préférable. U y a d'ailleurs plusieurs considérations qui tendent à le faire adopter généralement. En voici quelquesunes : la pharmacie, quoi qu'on en veuille dire, est une annexe de la médecine , et entre , comme telle , dans le système complet de renseignement médical. On fait dans les écoles des cours de pharmacie , nulle part on ne fait des cours d'apothicairerie ; sous les drapeaux, on trouve des pharmaciens, depuis longtemps on ne voit plus d'apothicaires.
« Dans les maisons des souverains et des grands , les prescriptions des médecins sont exécutées par des phalrmaciens titulaires. On peut donc exercer la pharmacie , sans faire le commerce et sans avoir une apothicairerie.
« Du temps de Molière, il y avait des apothicaires boutiquiers dont il s'est moqué avec quelque raison ; il y avait aussi des pharmaciens sur le compte desquels il ne s'est point égayé. On ne peut donc blâmer les pharmaciens de
chercher à secouer le ridicole versé sur leurs anciens confrères.
« L'opinion publique attache au mot pharmacien Tidée d'une profession libérale, utile et noble, qui suppose des connaissances au-dessus de la routine mercantile ; un pharmacien n'a point de boutique, mais il ouvre aa pu? blic son officine ; les formules magistrales ne soat ]4aft des ordonnances exécutées par des garçons apothicaires, mais des prescriptions préparées par des élèves en pharmacie * . y
te n'ajouterai qu'un mot à ce rtÛBotmetnent» c'est que rhonime instruit, qui pratique l!0n fttt avec coddcience, ne se préoccupe pas si on l'appelle apothicaire ou pharmacien : obtenir la considération que. cette profession procure lorsqu'elle est exercée avec talent et probité, est le seul but qu'il ambitionne.
^ Lettre à un pharmacien de Saintes.