CHAPITRE IX
KHAL1FAT d’aBOU-BEKR
Mahomet était mort intestat; aucune parole ne permettait de connaître ses dernières intentions. Il était décédé presque aphone, en prononçant des mots inintelligibles et sans suite. La communauté musulmane était dans le désarroi. Les Ançars se réunirent en hâte auprès de Sacd ben Obada, dans la sctqîfa ou vestibule couvert d’un toit des Banou- Sâ'ida, tandis qu’Ali, Talha et ez-Zobéïr se rendaient à la demeure d’Aïcha. Le parti des Ançars n’avait pas perdu son temps, mais la vieille division des Aus et des Khazradj se montra encore à cette occasion et fit avorter le complot ; Sa'd ben 'Obada, qui voulait s’emparer du pouvoir, était Khazradjite ; cela suffit pour que les Aus s’alliassent aux Qoréïchites émigrés. Ce furent ceux qui se mirent en avant qui l’emportèrent : Abou-Bekr et 'Omar groupèrent autour d’eux les Qoréïchites joints aux Aus des Ançars ; Alî ne sut que se lamenter et déplorer la mort du Prophète, ce qu’il n’aurait certes pas fait si, comme le prétendent les ChPites, il avait eu à faire valoir en sa faveur une désignation formelle. 'Omar entraîna Abou-Bekr cà la réunion des Banou-Sâ'ida, où ce dernier démontra qu’il fallait un Qoréïchite pour être obéi par tous les Arabes; quelqu’un ayant proposé de nommer deux chefs, un Qoréïchite et un Médinois, il s’ensuivit un grand tumulte au milieu duquel 'Omar, saisissant l’occasion, prêta serment de fidélité entre les mains d’Abou-Bekr, exemple qui fut suivi par la plus
grande partie des assistants. Ainsi ce fut dans un moment de surprise, au milieu du tumulte d’une réunion publique où l’on ne trouvait qu’une faible partie de la communauté musulmane, que fut élu le chef destiné à commander celleci, et que fut réglé, par un mouvement spontané d’'Omar, le protocole de la béïa (prestation de serment) : depuis lors, c’est ainsi que les khalifes furent reconnus officiellement, et ce rite social devint le symbole de leur reconnaissance par le peuple.
Talha et ez-Zobéïr, qui n’avaient pas participé à la réunion publique, auraient voulu choisir Ali : mais se trouvant seuls, sans partisans et sans appuis, menacés par 'Omar, ils finirent par admettre l’élection d’Abou-Bekr comme valable. Ils n’étaient pas seuls; on dit même que les Banou- Hâchim refusèrent de reconnaître l’élection jusqu’à la mort de Fâtima (1). Mais l’appui le plus précieux d’'Omar fut l’entrée en scène de la tribu des Aslam, mal disposés pour les Médinois, qui vinrent en foule encombrer les ruelles avoisinant la saqîfa et se joignirent à ceux qui proclamaient Abou-Bekr. « J’étais incertain sur l’issue de l’affaire, a dit 'Omar, jusqu’à ce que j’aperçus les Aslam; alors je fus sûr du succès (2). »
Rien, pas même l’usage, ne déterminait les pouvoirs ainsi remis entre les mains d’Abou-Bekr. Il était chargé de continuer la coutume du Prophète, de diriger la prière et d’assurer la rentrée des taxes : en réalité, il avait, comme Mahomet, les pouvoirs d’un monarque absolu, ne relevant que de Dieu seul. Le caractère pieux et honnête du premier khalife ou lieutenant du Prophète l’empêcha seul d’abuser de ce pouvoir sans frein.
A la Mecque l’impression fut sensible, et la réaction prompte, mais sans durée. Le gouverneur de la ville, 'Attâb ben Asîd, avait été contraint de se cacher; mais les esprits, disposés à la rébellion, furent ramenés par le discours d’un orateur de profession ( khatîb ), Sohéïl ben Amr, qui termina
(1) Mas'oùdi, Prairies d'or, t. IV, p. 183.
(2) Tabaii, Annales , I, p. 1843.
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rénumération de ses arguments par le plus décisif, la menace de couper la tête à tous ceux qui feraient mine de se révolter. Dans les tribus nomades, les Bédouins se crurent surtout déliés de l'obligation de payer les taxes qui leur avaient été imposées, les unes à titre de garantie contre les déprédations, sorte d’assurances dont la prime avait la forme d’un tribut, les autres à titre de redevances légales. Abou- Bekr, 'Omar et Abou-'Obéïda ben el-Djerrâh tinrent conseil, car Abou-Bekr était bien khalife, mais il ne gouvernait qu’avec l’aide de ses deux conseillers : de sorte qu’on a pu dire avec quelque raison que c’est un triumvirat qui assuma le pouvoir à la mort du Prophète. On fut conduit à reconnaître que, parmi les Bédouins, quelques-uns avaient complètement rejeté l’Islam, que d’autres se refusaient simplement à acquitter les impôts, et qu’un assez grand nombre restait dans l’expectative. On résolut d’agir avec prudence. Par motifs religieux, il fut entendu que tous ceux qui se soulevaient contre l’autorité de Médine étaient des apostats, d’où le nom de ridda (apostasie) donné à ce grand mouvement de réaction.
En attendant, Abou-Bekr, contrairement à l’opinion émise par 'Omar et Abou-'Obéïda, décida de donner suite au dernier projet de Mahomet, qui avait voulu envoyer sur les confins de la Syrie une expédition destinée à venger le désastre de Mo’ta. Elle fut placée sous le commandement d’Osâma ; elle s’empara par surprise, au milieu de la nuit, de la bourgade d’Obna dans le Balqâ : les hommes furent massacrés, les femmes enlevées, les maisons pillées puis brûlées. Ainsi fut rempli le double but qu’Abou-Bekr s’était proposé : obéir à l’une des dernières volontés du Prophète, et occuper par une expédition les éléments malveillants qu’il sentait s’agiter autour de lui.
Il était temps que l’armée revînt de Syrie. Presque aux portes de Médine, Khâridja ben Hiçn el-Fazâri attaqua le collecteur des taxes, le dépouilla et restitua aux Fazarites les sommes perçues. Abou-Bekr se mit a la tete de 1 armée et défit cà Dhou’I-Qaçça, à milles de Médine, les Ghatafân qui avaient pris le parti de Khâridja. Une avant-garde d’une
centaine d’hommes avait d’abord été repoussée ; mais la nouvelle de l’arrivée du gros de l’armée suffît à mettre en fuite l’ennemi.
Ce succès encouragea le khalife à envoyer immédiatement une grande expédition, sous les ordres de Khâlid ben el- Wélîd, contre un faux prophète, Tolaïha ben Khowaïlid el- Asadî, qui avait réuni ses partisans à Bouzâkha, source du territoire des Banou-Asad ben Khozéïrna. On dit, sans en être très sûr, que Tolaïha avait commencé à se prétendre l’objet de révélations divines dès avant la mort de Mahomet. Sur ce qu’étaient ces révélations, nous ne savons rien, les quelques fragments qui en ont été conservés paraissant être une parodie du Qorân et par là même suspects d’avoir été composés après coup, par dérision pour les imitateurs du Prophète de Médine. Quand Khâlid arriva devant le camp de Tolaïha, il l’invita à haute voix à sortir de sa tente de cuir ; mais les adeptes du faux prophète lui répondirent : « N’appelez pas notre prophète d’un nom au diminutif, car il se nomme Talha ! » Il paraît donc que ce faux prophète s’appelait en réalité Talha, et que les Musulmans le nommaient Tolaïha (le petit Talha) par pure moquerie. Cependant Tolaïha parut et Khâlid l’invita à se convertir ; c’est alors qu’il aurait explicitement déclaré être lui-même prophète, et que les révélations lui étaient transmises par un personnage mystérieux nommé Dhoû’n-Noun (l’homme au poisson), surnom de Jonas dans le Qorân (1). Le lendemain, on livra bataille : l’aile droite et l’aile gauche des Musulmans furent mises en déroute; Khâlid fit alors donner sa réserve, les Ançârs; tenant de pied ferme, les fuyards se rassemblèrent autour de lui. 'Oyaïna ben Hiçn el-Fazâri, qui attendait une révélation de Tolaïha enveloppé dans son manteau, l’entendit dire au bout de sa troisième demande : « Tu as une meule comme la sienne, et une nouveauté que je n’oublierai pas! » Ne pouvant tirer autre chose de Tolaïha, le chef des Fazârites fit tourner bride à ses cavaliers, ce qui fut le signal de la défaite complète du faux prophète : échappant au massacre
(1) Waqidi, apud Ibn-Hobéicii, Caetani, Annali deirislam, t. II, p. 611.
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de ses partisans, celui-ci réussit à s’enfuir avec sa famille en Syrie.
Dans l’Arabie centrale, el-Fodjât Iyâs ben 'Abdallah, de la tribu de Soléïm, après s’être fait donner des armes par Abou-Bekr sous le prétexte de réduire les rebelles, se mit à rançonner Musulmans et païens ; le khalife envoya contre lui Toraïfa ben Hâdjiz qui le fit prisonnier à la suite d’un combat ; le brigand fut amené à Médine et brûlé vif dans le cimetière de Baqî' el-Gharqad.
Chez les Témîm, c’est une prophétesse, Sadjâh, qui souleva les campements en même temps qu’une partie des Taghlibites, auxquels elle se rattachait par sa mère. Un jour, pendant qu’elle parlait, à la façon des sibylles, en prose rimée, elle annonça que le Maître des nuages ( rabb es-sahâb ) ordonnait à ses partisans d’attaquer les Banou’r-Ribât, qui étaient une branche des Témimites. Ses sectateurs s’empressèrent d’obéir à cet ordre, mais ils furent battus, et le crédit de la prophétesse s’évanouit. Elle se rendit alors dans le Yémâma, auprès du faux prophète Moséïlima, avec lequel elle contracta mariage. A la mort de Moséïlima, Sadjâh retourna chez ses frères et mourut chez eux.
Le faux prophète Moséïlima. — Moséïlima s’appelait en réalité Maslaina ; ce sont les Musulmans qui plus tard, par dérision, lui donnèrent ce nom au diminutif, comme nous venons de le voir pour Talha devenu Tolaïha, en même temps qu’ils lui appliquaient l’épithète de Kadhdhâb « celui qui fait profession de mentir ». Il appartenait à la tribu des Banou-Hanîfa, branche des Bekr ben Wâ’ïi, qui était en grande partie chrétienne et habitait le Yémama, à l’orient de Médine et non loin des côtes du golfe Persique. C’étaient des agriculteurs, gens de mœurs douces et pacifiques ; un vers de Djarîr a chanté les « gens des palmiers, des jardins clos de murs et des champs ensemencés ». Les quelques expressions que Tabarî nous a conservées nous représentent les sectateurs de Moséïlima comme une congrégation de gens pieux (ma char abrâr ) qui observent les prières, s’abstiennent de la violence et du péché. Le jugement dernier (yaum dînihi ), le royaume des cieux ( miilk es-samâ), rappel-
lent les expressions familières aux chrétiens. Il semble que Moséïlima, s’érigeant en prophète en face du maître de Médine, ait puisé ses inspirations dans le milieu chrétien dans lequel il vivait, tout en cherchant à créer, semble-t-il, une religion nouvelle, les anciennes ne paraissant plus avoir de force suffisante pour résister à l’impulsion partie de la Mecque. Au rapport de Séïf ben 'Omar, il établit dans son pays un territoire sacré ( haram ) destiné à servir de lieu d’asile. Il appelait Dieu « er-Rahmân » (le miséricordieux), expression d’origine chrétienne, qui figure déjà dans les inscriptions sabéennes du quatrième siècle de notre ère, et que Mahomet lui-même avait adoptée pendant quelque temps, à la Mecque. Il fut le prophète national des Banou- Hanîfa, en qui s’incarnait l’âme de la patrie, et pour qui ils luttèrent jusqu'à la mort.
Le àémâma était couvert de forteresses en ruines et de murs de grosses pierres, débris d’une antique civilisation antérieure à l’établissement des Banou-Hanîfa sur ce territoire, peut-etre le siège primitif des Chaldéens qui envahirent la Babylonie au sixième siècle avant l’ère chrétienne et y fondèrentla dynastie de Nabuchodonosor. C’est dans une de ces forteresses, Hadjr, considérée comme la capitale, que s’établit Moséïlima. Abou-Bekr avait donné à Khâlid ben el-W élîd l’ordre de combattre et de réduire les troupes de 1 olaïha ; le général voulut poursuivre ses avantages et étendre ses conquêtes; les Ançârs, commandés par Thâbit ben Qaïs, refusèrent de le suivre, en alléguant que le khalife n avait point ordonné de continuer la campagne. « Je n’oblige personne, répondit Khâlid ; si vous voulez, marchez en avant, sinon, restez ici. » Ils réfléchirent que les désastres qui pouvaient survenir à Khâlid seraient imputés à leur défection, et que ses succès les empêcheraient d’avoir part au butin ; ils se résolurent à le rejoindre et à le suivre dans sa route vers le territoire des Témîmites et le Yémâma. Khâlid s’avança jusqu'à el-Botâh, en plein cœur du pays témîmite ; de là il lança des colonnes volantes contre les Témîmites dispersés ; ceux qui professaient la formule de foi musulmane et acquittaient les taxes étaient laissés
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tranquilles; les autres étaient traités comme des ennemis. Une de ces expéditions ramena Mâlik ben Nowaïra, chef des Témîmites, comme prisonnier; la nuit suivante ayant été très froide, Khâlid fit donner l’ordre de distribuer des couvertures aux prisonniers ; seulement le terme dont il se servit signifiant « tuer » dans le dialecte des Kinâna, les gardiens comprirent que le chef donnait l’ordre de mettre à mort les captifs, ce qui fut fait immédiatement. Khâlid, au tumulte qui s’ensuivit, ayant compris l’erreur commise, se contenta de dire : « Quand Dieu veut quelque chose, il l’obtient. » Les Musulmans se soulevèrent contre cette barbarie ; leurs plaintes arrivèrent aux oreilles d’Abou-Bekr qui ne voulut pas sévir, mais, sur les protestations d’'Omar, il fît venir Khâlid. Celui-ci se disculpa si victorieusement que non seulement le commandement lui fut conservé, mais qu’il ne lui fut rien objecté à son mariage avec la veuve d’une de ses victimes. De graves motifs politiques peuvent seuls avoir porté Abou-Bekr, l’homme équitable par excellence, à admettre la justification de Khâlid ; le fait est que la mort de Mâlik ben Nowaïra enleva aux Témîmites toute velléité de se soulever, qu’ils devinrent dès lors bons Musulmans et n’hésitèrent pas, un peu plus tard, à se joindre aux bandes qui envahissaient la Mésopotamie. Il n’est pas sûr non plus que d’autres que Mâlik aient été mis à mort en meme temps que lui ; il peut avoir été la seule victime; seulement il est alors assez difficile de se rendre compte de la réprobation de l’opinion publique, qui n’en était pas à s’émouvoir d’un assassinat, même politique.
Un autre faux prophète souleva le Yémen. C’était el-Aswad ben Ka'b el-'Ansî ; on prétend que son vrai nom était 'Aïhala, et que le surnom d’el-Aswad (le noir) lui fut donné à cause de la couleur de sa peau. C’était un faiseur de tours de passepasse, qui, se disant prophète, se mit à la tête de sa tribu, les 'Ans, et de quelques autres confédérés, et marcha sur Çan'â, la capitale, où le parti dominant était celui des Abnâ (les Fils), c’est-à-dire les descendants de conquérants perses et de femmes indigènes, les métis qui formaient alors l’aristocratie locale. Il s’en empara, mais il ne jouit
pas longtemps de sa conquête, car la veuve du gouverneur perse Chahr, fils de Bâdhân, qui s’appelait Âzâd et à laquelle cei tains auteurs donnent le titre d’el-Marzobâna (« la femme du satrape »), introduite par le faux prophète dans son gynécée, complota sa perte avec les Abnâ : profitant de ce qu’il était ivre-mort, Fîroûz le Déïlémite s’introduisit dans le palais, lui appuya le genou sur la poitrine et lui tordit le cou ; on lui coupa ensuite la tête. Il semble bien qu'il y ait eu encoielà un mouvement politique encore plus que religieux ; el-Aswad se trouva le protagoniste des Arabes contre les Peises; mais ceux-ci étaient fortement ancrés dans le pays, et 1 éphémère conquête de Çan'â n’assura pas une victoire définitive à l’élément arabe; les Perses furent en fin de compte les maîtres de la situation, éclaircie par l’assassinat du faux prophète. Mais il ne se passa pas un an que les Arabes repiiient 1 avantage par l’assassinat de Dâdhouyè, chef des Abnâ; il est vrai qu’un troisième élément était entré en scène, l’élément musulman, représenté par Qaïs ben Hobaïra, qui se défendit toujours d’avoir trempé dans le meurtre du chef de la colonie perse.
En 1 année 12, Abou-Bekr tenta la conquête du Yémâma. La première expédition, commandée par 'Ikrima ben Abi- Djehl, fut marquée par un insuccès complet; il fallut envoyer Ivhâlid ben el-Wélid. Moséïlima disposait de forces considérables, les Banou-Hanîfa étant fort nombreux. Khâ-
lid commença par détacher de sa cause les Banou-Témîm, puis il attaqua, au mois de rébî' Ier, l’ennemi qui était campé à Aqrabâ. La bataille fut la plus sanglante qui ait jamais eu lieu en Arabie ; les Musulmans y rencontrèrent une résistance acharnée. Au premier choc, les Banou-Hanîfa traversèrent les rangs de leurs adversaires et pénétrèrent dans leur camp où ils abattirent la tente du général, en délivrant les prisonniers qui s y trouvaient. Ehâlid, entraîné par sa bravoure personnelle, se jeta dans la mêlée et, aidé des principaux chefs, réussit à ramener les Musulmans au combat. Quand les Hanîfa commencèrent à faiblir, un des leurs, el- Mohakkam ben Tofaïl, cria : « Entrez dans le clos !» Il y avait la un jardin clos de murs, où les Hanîfa pouvaient compter
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faire une longue résistance ; mais el-Barâ ben Mâlik se fit porter sur les épaules de ses compagnons, franchit le mur et, se faisant jour à coups de sabre, alla ouvrir la porte du jardin, dont les défenseurs furent tous massacrés. Le nom de Hadîqal el-maut , « clos de la mort », en resta à cet endroit. Vers la fin de la bataille, Moséïlima fut tué d’un coup de javelot : ce fut la fin de la résistance.
Néanmoins celle-ci avait été telle qu’elle fit réfléchir les assaillants, et Khâlid, par l’entremise de son prisonnier Modjdjâ'a, conclut avec les défenseurs des forteresses un traité de paix moyennant la remise de l’or, de l’argent et des cottes de mailles possédés par les Banou-Hanîfa, plus le quart de leurs esclaves pris à la guerre, sans exiger leur conversion formelle à l’islamisme. Pour expliquer la prudence de Khâlid, qui se montra aussi habile négociateur que général audacieux, on inventa plus tard que, tous les Hanîfa étant tombés sur le champ de bataille, leurs femmes s’étaient revêtues des armes que renfermaient les forteresses et en avaient ainsi imposé aux Musulmans. Il est plus probable que ce qui fit réfléchir ceux-ci, c’est la pensée d’avoir à faire de nombreux sièges après une bataille en rase campagne où la victoire avait été chèrement achetée.
La conquête du Yémâma ouvrait le chemin à celle du Bahréïn, pays considéré par les auteurs musulmans comme ayant participé à la riddci ou apostasie générale. Il fallut quelque temps, peut-être deux ou trois ans, pour soumettre entièrement un pays alors placé sous la suzeraineté de la Perse sassanide, qui y occupait quelques places et pouvait soutenir ses vassaux dans leur lutte contre les attaques venues de l’intérieur. Les troupes musulmanes d’occupation étaient commandées par el-'Alà el-Hadramî ; elles durent se réfugier dans un château fort nommé Djowâthâ où elles furent assiégées ; mais une sortie heureuse, qui leur permit de saccager le camp ennemi, les tira de cette situation difficile.
Les Azd de F 'Oman ayant refusé de payer les taxes, 'Ikrima ben Abi-Djehl reçut l’ordre d’aller les attaquer ; dans une grande bataille, le chef des rebelles, Laqît ben Mâlik, fut défait et se retira à Dabâ, place qui se rendit au bout d’un
mois de siège. Puis ’Ikrima conquit le Mahra, alors entièrement païen; les luttes entre deux partis qui se partageaient la contrée facilitèrent singulièrement l’occupation musulmane ; le parti le plus faible saisit l’occasion qui lui était offerte de l’emporter sur ses adversaires, en se convertissant à l’Islam et en s’attirant par là le concours du corps expéditionnaire. Au Yémen, Qaïs ben 'Abd-Yaghoûth ben Makchoûh avait ourdi un plan pour expulser les Abnâ, descendants des conquérants perses, en s’entourant des Dhoû ou chefs himyarites; toutefois, ceux-ci refusèrent de participer au complot et Qaïs rassembla les anciens partisans du faux prophète el- Aswad el- Ansî, qui continuaient à tenir la campagne comme voleurs de grand chemin. Dâdhoûyé, l’un des chefs perses, avait été assassiné traîtreusement; les deux autres, Fîroûz et Guchnasp (écrit Djochaïch dans les textes arabes), s’enfuirent dans les montagnes. Qaïs s’empara de Çan'â ; mais, bientôt, battu par Fîroûz, qui avait intéressé à sa cause la tribu des Akk, il dut s’échapper dans l’intérieur du pays, vers Nedjrân. El Mohâdjir ben Abi-Oméyya fut envoyé par le khalife pour rétablir l’ordre. Qaïs tomba aisément entre ses mains et fut envoyé enchaîné à Médine, où Abou-Bekr le fit remettre en liberté, parce qu’on ne put pas prouver qu’il était l’assassin de Dâdhoûyé, ou plutôt parce que, celui-ci n’étant pas musulman, sa mort était considérée comme un incident de nulle importance. Le Hadramaut, qui s’était tenu tranquille, se révolta lors des exactions commises par Ziyâd ben Labîd dans la perception de la taxe çadaqa ; un coup de main dirigé par le gouverneur contre les jardins murés où les naturels s’étaient fortifiés, abattit une première fois l’insurrection, qui fut complètement domptée par l’arrivée d’'Ikrima. Celui-ci, se joignant à Ziyâd, remporta sur les Kindites la bataille de Mihdjar ez-Zorqân; leurs débris se réfugièrent dans la forteresse d’en-Nodjaïr qui, malgré une sortie furibonde, fut prise par les assiégeants grâce à la trahison d’el-Ach'ath ben Qaïs ; celui-ci leur en ouvrit les portes pour se ménager, à lui et à ses gens, la vie sauve.
(1) Caetani, Annali dell’lslam, t. II, 2, p. 789.
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Commencement des luttes avec la Perse. — Les conquêtes de Kliâlid le mirent en contact avec la grande tribu des Bekr ben YVâ’il, qui habitait le long de l’Euphrate, depuis la région de Hîra jusqu’à celle où s’éleva bientôt Baçra, et qui se livrait à des incursions fréquentes dans la région du Chatt-el- 'Arab. Ce furent eux qui proposèrent aux Musulmans d’attaquer les populations sédentaires protégées par les garnisons perses; l’appui des troupes victorieuses du général musulman leur semblait une occasion excellente de continuer, dans de meilleures conditions, les déprédations qui étaient leur genre de vie habituel. Les premiers coups furent portés à la ville de Hîra : en un mois, toute cette région fut envahie et conquise. C’était la première barrière qui tombait : l’établissement d’un camp permanent sur le sol de l'ancien royaume de Hîra, feudataire de l’empire sassanide, mettait les Arabes de Médine en contact avec l’Euphrate et allait leur inspirer l’idée, une fois le fleuve traversé, de pousser plus avant leurs avantages.
Toutefois la première campagne se termina d’une façon désastreuse, car les troupes de Médine, envoyées par le khalife sur les confins de la Syrie, quittèrent le pays conquis, laissant à elles-mêmes des bandes de pillards bédouins auxquelles les troupes réglées de Yezdgird III n’eurent pas de peine à infliger un sanglant échec.
Campagne de Syrie. — La conquête de la péninsule arabique, motivée d’abord par la nécessité de réduire à l’obéissance les tribus qui refusaient l’impôt, puis de proche en proche par des interventions dans les luttes intestines qui déchiraient les contrées de l’est et du sud, n’empêcha pas le khalife de pensera diriger des expéditions vers la frontière de la Syrie. Tout le monde d’ailleurs, le peuple de Médine et les nomades du nord réclamaient à grands cris des razzias sur ce pays riche et peuplé. Des volontaires vinrent non seulement du Hedjâz et du Nedjd, mais même du nord du Yémen, se joindre à un rassemblement qui fut placé sous les ordres de Yézîd ben Abi-Sofyân, frère du fameux Mo'âwiya et nouvellement converti. Le choix de ce commandant, appartenant non pas à l’entourage du prophète, mais
à l’aristocratie qoréïchite de la Mecque, indique que celle-ci était déjà en mesure de dicter des choix au khalife, qui aurait préféré d abord choisir Khâlid ben Sa'id, un des compagnons de Mohammed ; celui-ci avait été son adversaire lors de son élection, et s’il le choisit, c’est à cause de sa qualité de compagnon ; s’il dut renoncer à cette nomination, c’est que le parti qui l’avait porté au commandement suprême était déjà assez fort pour faire prévaloir ses volontés. D’autres expéditions commandées, l'une par Chorahbil et l’autre par Amr ben ebÂç, se jetèrent sur la Palestine.
L apparition de Yézîd au sud de la mer Morte obligea le patrice de Césarée, Sergius, à marcher contre lui avec des forces peu considérables, qui furent surprises et défaites à el-'Araba, puis mises en déroute complète à Dâthina, le 29 dhoûl-qa'dé 12 (à février 634). La Palesti ne fut dévastée, à 1 exception des villes murées. L’empereur Héraclius réunit en hâte toutes les forces disponibles. Khâlid reçut l’ordre de se rendre en Syrie, remonta le cours de l’Euphrate en razziant jusqu au delà de Qarqisiyyâ, puis de ce point piquant droit à travers le désert de Palmyre du nord au sud, se dirigea rapidement vers Damas. Le jour de Pâques, il razzia un village chrétien des environs, puis alla rejoindre, devant Boslra, les contingents arabes qui opéraient dans le sud de la Palestine. Les habitants de Bostra achetèrent leur tranquillité par le payement d’une forte indemnité, et les troupes musulmanes réunies se lancèrent à la recherche des troupes romaines rassemblées par l’empereur.
Conquête de la Perse. — La bataille de Dhou-Qâr en 610 avait montré que les armées perses n’étaient pas invincibles; et il est à noter que ce furent lesBekr ben Wâ’ïl, vainqueurs dans ce combat, qui induisirent les Musulmans à la conquête de la Perse.
L’occupation du grand empire sassanide ne fut pas l’objet d’un plan prémédité, longuement conçu et étudié à l’avance ; elle commença par de simples razzias, et ce fut le succès de celles-ci qui encouragea les chefs à tenter de plus vastes entreprises et à mettre en ligne des troupes plus considérables ; en un mot, ce fut encore cette fois l’occasion
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qui fit le larron. L’armée qui s’avança contre Hîra, composée en grande partie d’Arabes païens, ne comprenait que quelques milliers d?hommes (2.500 environ, dont le cinquième seulement était venu de Médine et peut par suite être considéré comme vraiment converti à la nouvelle religion). El-Mothannà ben Hâritha ech-Chéïbâni, d’une des branches des Bekr ben Wâ’ïl, s’était rendu célèbre par ses attaques continuelles sur le territoire perse ; il demanda à Abou-Bekr d’être reconnu comme chef des tribus qu’il avait réunies pour ses déprédations, et en accédant à ce désir, le khalife lui dépêcha Khâlid ben el-Wélid pour représenter l’autorité supérieure de Médine et diriger les opérations. Il commença par occuper les villages voisins, Bânîqiyâ, Bâroûsmâ (Bêth-Archam) et Ollaïs (Vologesias), en concluant un traité de capitulation avec leur chef, Ibn-Çaloubâ, moyennant le payement d’un tribut. Les nobles de Hira, sous la direction de Qabîça ben Iyâs le Tayyite, qui était le lieutenant sassanide, conclurent également un traité qui leur permettait de garder leur religion chrétienne moyennant le payement d’une capitation. Le montant de ces deux tributs fut le premier versé par f Iraq à la caisse de Médine.
De Hîra, Khâlid aurait poussé une pointe sur el-Anbâr, ville qui avait porté le nom de Firoûz-Çâboûr sous les Sassanides et avait retenu le nom populaire d’el-Anbâr (magasin) à cause des greniers et des approvisionnements militaires qui y étaient conservés, en vue d’une campagne toujours possible contre les Romains. La cité aurait capitulé ; puis il aurait passé l’Euphrate et poussé jusque auprès du Tigre, à Soùq-Baghdâd, là même où s’éleva plus tard la célèbre ville de Bagdad qui devait être la capitale des khalifes abbassides; enfin, il se serait emparé de 'Aïn-et-Tamr, aurait massacré les défenseurs et réduit en esclavage les femmes et les enfants. Les prisonniers de 'Aïn-et-Tamr auraient ainsi été les premiers qui arrivèrent de F 'Iraq à Médine, car la ville était la première prise d’assaut, les autres ayant capitulé. De là enfin Khâlid aurait entrepris une expédition vers Doûmat el-Djandal où il aurait mis à mort Okaïdir et serait rentré à Hîra, d’où il ne serait plus reparti que pour
conquérir la Syrie. La première campagne des Musulmans sur les confins perses ayant eu le caractère d’une simple razzia, il est invraisemblable que Ivhâlid se soit aventuré à attaquer une place telle que el-Anbâr; Mohammed ben Ishâq, Abou-Yousouf et el-Wâqidî ignorent ces événements, qui ont eu lieu seulement plus tard, au début du khalifat d^'Omar.
Les traditions de L'Iraq, dont Séïf ben 'Omar s’est fait l’écho et qui nous ont été transmises, comme tout le reste, par Tabarî, sont un tissu de légendes populaires sans fondement historique, et les grandes batailles dont elles sont pleines ne sont que la projection dans le passé des luttes qui précédèrent et suivirent la bataille de Qâdisiyya.
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