‹ Histoire des Arabes (volume 2)Chapitre 17 sur 28 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES SUCCESSEURS

d’abou-bekr : omar, othman, ali

Les quatre premiers successeurs du Prophète portent dans l’histoire le nom de râchidoûn « ceux qui suivent la voie droite », c’est-à-dire légitimes, par opposition aux usurpateurs qui les suivirent. Eux seuls furent reconnus régulièrement par le consensus de la nation musulmane ; choisis par les groupes dominants de Médine, ils auraient été admis sans conteste par le reste des adhérents. Il n’en fut pas néanmoins toujours ainsi. 'Omar, qui fut l’organisateur du nouvel empire, s’était rendu compte qu’il aurait peu de partisans s’il prétendait ouvertement, tout le premier, à la succession du prophète : en faisant introniser par l’assemblée Abou- Bekr, vieillard d’un caractère respecté, il se couvrait de l’autorité d’un des disciplespréférésdu rénovateur défunt, et préparait ses voies d’accès au pouvoir suprême. Abou-Bekr avait continué les traditions de pauvreté du fondateur; il habitait toujours sa petite maison du faubourg, il subvenait à ses besoins par son travail personnel, puisque Mohammed n’avait affecté aucune somme à son entretien ; comme tous les compagnons du Prophète, même ceux qui plus tard auraient pu, se trouvant à la tête de provinces fertiles et florissantes, s’enrichir très rapidement, il affectait la pauvreté, par un sentiment d’honnêteté naturel, tel qu’il s’en rencontre à la fondation de nouveaux Etats ou de nouvelles religions. D’ailleurs les Compagnons l’entouraient et formaient

LES TROIS ^KHALIFES ORTHODOXES

une réunion de conseillers, de donneurs d’avis qui furent de plus en plus consultés à mesure que de nouvelles générations naissaient et que s’effacait le souvenir des paroles, des faits et des actes du fondateur de l’islamisme.

Quand Abou-Bekr, miné par la fièvre, sentit sa fin approcher (il n’avait que soixante-trois ans), il réunit les Compagnons autour de lui et leur fit jurer de proclamer khalife celui qu’il leur désignerait pour son successeur, et lorsque le serment fut prêté, il leur fit connaître que c’était 'Omar. Il est aisé d’estimer que cette déclaration ne surprit personne; Abou-Bekr acquittait ainsi la dette qu’il avait contractée envers le promoteur de sa propre accession, en même temps qu’il mettait à la tête de la nation musulmane l’esprit orga-

nisateur qui allait jeter les bases du nouvel Etat. Il rendit le dernier soupir le 22 djoumâda II de l’an 13 de l’hégire (23 août 634).

La Perse était déchirée par des dissensions intestines : Yezdgird III, fils de Chahryâr, venait de monter sur le trône de Ctésiphon, après avoir eu à lutter contre les partisans de son compétiteur encore mineur, Hormouzd V, et d’autres adversaires en plus. Mothannà poussa ses incursions jusque sur le bas Euphrate, et sentit que les Sassanides étaient impuissants à protéger leurs frontières. Abou-Bekr, informé de ces succès, mit Mothannà avec ses troupes sous le commandement général de Khâlid qui en avait fini avec la grande guerre d’Arabie, et leur armée commença des incursions et des razzias dans la plaine fertile et cultivée de la Babylonie. Cependant le gouverneur de la province, Hormouzd, avait réuni quelques troupes qui luttèrent contre les Arabes à Kâzhima, à deux jours de distance de l’endroit où s’éleva plus tard la ville de Baçra, rencontre qui se termina à l’avantage de ceux-ci (moharrem de l’an 12, mars 633), bien que les soldats perses se fussent attachés les uns aux autres au moyen de chaînes, ce qui fit donner à ce combat le nom de « bataille des chaînes ». Il tomba entre les mains des vainqueurs un butin considérable dans lequel on signale, comme des choses extraordinaires, une de ces mîtres ornées de perles que portaient les nobles

perses, et un éléphant que l’on envoya à Médine où l’on n’en avait jamais vu ; c’est à la Mecque seulement que des vieillards très âgés auraient pu se souvenir de celui que l’armée abyssine avait amené du Yémen, une soixantaine d’années auparavant. On ne dit pas que l’on ait éprouvé beaucoup de difficultés ni à faire voyager cet animal au travers du désert, ni à lui fournir de l’eau et du fourrage, ce qui fait tomber les objections qu’on a soulevées récemment contre la possibilité d’amener du Yémen à la Mecque un animal de cette espèce.

A Madhâr, les Perses essayèrent de résister sous la conduite de Qâren, d’une des principales familles nobles de l’empire ; Khâlid arriva à temps pour sauver les Arabes de la défaite ; mais à Waladja le succès fut si peu décisif que les envahisseurs s’arrêtèrent. Bientôt après Khâlid emmenait en Syrie la plus grande partie du corps expéditionnaire, laissant Mothannà sur l’Euphrate, avec son quartier général à Hîra. De nouvelles troupes perses envoyées contre lui furent défaites sur les ruines de Babylone. Alors Yezdgird fit venir du Khorasan, qu’il gouvernait en qualité d 7spahbecl (généralissime), Roustem, fils de Ferroukh-Hormouzd, qui avait contribué, pour venger la mort de son père, à porter son maître à la dignité suprême. Mothannà avait retiré ses troupes devant la marche de l’armée conduite par le généralissime, et 'Omar désigna Abou-'Obéïd pour exercer le commandement; celui-ci battit successivement les deux lieutenants de Roustem, Djâbân dans la région de Hîra et Narsê dans celle de Cascar, au sud de la Babylonie. Cependant les forces de l’empire, qui s’étaient rassemblées entre temps, étaient maintenant prêtes. Pour leur résister, les troupes musulmanes durent remonter au nord et leur barrer la route de Hîra. Un pont de bateaux traversait l’Euphrate : Abou- 'Obéïd passa sur la rive gauche, ayant le fleuve à dos, mais, ne pouvant déployer ses forces en face de l'armée perse commandée par Bahman, il fut saisi par un des éléphants qui, avec sa trompe, l’enleva de dessus la selle de son cheval et le foula aux pieds. La mort du chef entraîna la déroute des Arabes, qui auraient tous péri dans les eaux du fleuve si

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

Mothannà, à la tête des Bekr, n’avait pas courageusement couvert la retraite jusqu’au moment où le pont de bateaux, rétabli, permit de passer sur l’autre rive.

A la nouvelle de cette défaite, apportée à Médine par les fuyards qui avaient couru jusque-là, Omar, avec la plus grande énergie, envoya des renforts sur l’Euphrate et plaça cette fois l’armée sous le commandement de Mothannà : d’autre part, Baliman, le chef perse, avait été rappelé à Ctésiphon par des troubles intérieurs. Mothannà attendit à Bowéïb, près de Hîra, l’attaque de l’ennemi, commandé par un descendant de la noble famille de Mihrân. Les Perses franchirent le canal sur les bords duquel les Arabes étaient campés et les attaquèrent courageusement ; mais les renforts reçus récemment, et l’adjonction de la tribu chrétienne des Banou-Namir, qui des frontières byzantines étaient venus prêter leur concours à leurs frères de race, donnèrent l’avantage aux Arabes. Mothannà, pour achever la défaite des Perses, fit couper le pont derrière eux ; mais cela faillit mal tourner, car les Perses firent front contre l’ennemi et rétablirent la bataille; cependant celle-ci se termina par l’entière extermination des troupes iraniennes (là =635). Les Arabes, n’ayant plus personne devant eux, parcoururent et dévastèrent toute la Mésopotamie j usqu’au Tigre, et en même temps, pour prendre possession du pays et appuyer leurs derrières, ils fondaient la forteresse de Baçra sur un des canaux dérivés de l’Euphrate.

Mothannà, avisé que le généralissime Roustem rassemblait à Ctésiphon les divers contingents des provinces, se rendit lui-même à Médine pour conférer avec Omar ; le khalife n’hésita pas à lui fournir des renforts considérables, parmi lesquels on remarquait des troupes de Bédouins venus du sud, qui n’étaient point Musulmans et étaient attirés par l’amour des combats et le désir du pillage. L’armée ainsi complétée fut placée sous les ordres d’un des plus anciens compagnons du Prophète, Sa'd ben Abi-Waqqâç ; car décidément on n’avait pas grande confiance dans Mothannà, général de valeur, mais dont l’islamisme, de fraîche date, était suspect. Toutefois le nouveau commandant eut T intelligence de comprendre

les avis éclairés de Mothannà, qui lui conseillait d'attendre les Perses au lieu de marcher à leur rencontre. Des troupes même purent venir de Syrie, où la défaite des Grecs à l’est du Jourdain (20 août 636) laissait libre le corps expéditionnaire.

Sur ces entrefaites, Mothannà, qui n’avait jamais pu se remettre des blessures reçues à la bataille du pont, mourut avant d’avoir vu couronner les services immenses qu’il avait rendus à l’islamisme pendant les trois ans de luttes qu’il avait menées sur l’Euphrate. Le général Roustem était entré à Hîra évacuée à son approche, et avait établi son camp non loin de la ville, à Qâdisiyya (16 — 637). Après quatre mois d’inaction, les armées ennemies en vinrent aux mains. Sa'd, malade, assistait de loin, accroupi sur le mur d’enceinte delà petite forteresse de Qodéïs, aux péripéties du combat : ce qui n’était pas pour plaire aux Bédouins, aimant à voir leur chef descendre dans la mêlée et combattre au milieu d’eux, mais ce fut heureux pour eux, car leur général put ainsi mieux se rendre compte des péripéties tactiques de la lutte. Le combat dura de trois à quatre jours; le deuxième ou le troisième, on vit arriver les troupes de Syrie. La nuit suivante resta célèbre par une lutte poursuivie dans l’obscurité au milieu du vacarme et des vociférations, « la nuit du tapage», comme la surnommèrent ceux qui de loin entendirent ce bruit effroyable. Évidemment les Perses employaient une tactique qui leur avait servi bien des fois, celle de l’attaque de nuit ( chabî-khoûn ) ; mais ils avaient affaire à forte partie. Au petit jqur la bataille redevint générale : une tempête lança à la tête des Perses le sable du désert; Roustem tomba dans la lutte sans qu’on sût comment cela arriva ; on retrouva plus tard son corps couvert de coups de sabre et de lance. Sa chute entraîna celle de l’armée, et l’on peut dire celle de l’empire sassanide : le symbole, le palladium de la royauté, l’étendard sacré qui rappelait au peuple la délivrance de la Perse par le héros mythique Frêdoûn, le drapeau du forgeron Kâwè, dérafchi - Kâwiyânî , tomba aux mains des vainqueurs, et c’était un riche butin, car il était orné de pierres précieuses de grande valeur. Une fois abattu, c’était l’empire lui-même qui croulait.

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

Et en effet les Arabes, franchissant l’Euphrate, marchaient sur la capitale, Gtésiphon. Malgré deux tentatives de résistance, les Perses durent évacuer la Mésopotamie ; les renforts vinrent trop tard pour que l’on put couvrir El-Madâïn, « les villes », nom arabe de Ctésiphon-Séleucie, où sept villes distinctes, sur les deux rives du Tigre, occupaient l’espace dont les Séleucides avaient fait leur résidence. La partie fortifiée, à Pouest, résista quelque temps; puis un beau jour le roi Yezdgird et sa cour évacuèrent le palais pour se rendre dans la forteresse de Holwân. Un gué avait été indiqué à Sa'd, mais les eaux étaient trop hautes ; néanmoins Açim le Témimite se lança à cheval dans les flots, et l’armée le suivit. Alors les dernières troupes sassanides évacuèrent la ville, livrant au pillage un trésor immensément riche, accumulé depuis quatre cents ans. Le Khalife eut dans sa part les sabres qu’avaient possédés Khosrau Anochè-Rawân et No'man V, roi de Hîra, plus le grand tapis orné de figures et représentant la cour du grand roi, tellement grand qu’il ne se trouva pas à Médine de place pour lui et qu’on le découpa en morceaux pour le partager ; le fragment qui échut à 'Alî ben Abi-Tâiib fut vendu plus tard pour vingt mille dirhems.

Yezdgird, réfugié à Holwân, essaya d’en faire partir une armée qui, descendant le cours de la Diyâla, allait aboutir à Ctésiphoit et tenter d’en chasser ou d’y surprendre les Arabes ; mais Sa'd envoya son neveu Hâchim qui la battit à Djaloûlâ, (à environ quinze milles de la capitale. La Susiane (Khouzistan), bien que composée d’une vaste plaine, se défendit pendant un an, sous la direction du satrape Hormouzân, contre les attaques des Arabes partis deBaçra. La prise de Touster (Chouster) le mit entre les mains de ses adversaires ; le chef arabe Abou-Moûsa el-Ach'arî conclut avec lui une capitulation soumise à la ratification du khalife. Amené à Médine, le satrape se fit promettre la vie sauve tant qu il n’aurait pas achevé de boire le bol qui lui était présenté ; et il le laissa choir et se briser comme par hasard, de sorte qu Omar se trouva tenu par sa parole. Il fut assassiné par le fils du khalife, lors des désordres qui suivirent le meurtre de celui-ci.

La chute de Touster inquiéta Yezdgird, qui, ne se sentant plus en sûreté à Holwân, quitta cette forteresse pour gagner les hauts plateaux (19-640). Une armée, partie de Koûfa, camp militaire récemment fondé à quelque distance de Hîra où dominait l’élément chrétien, occupa sans difficulté les passes du Zagros, jusqu’à Qirmisîn (Kirmanchâhân). A Néhâwènd, au sud d’Hamadan, elle rencontra une armée perse commandée par le vieux général Férôzân; la bataille dura deux ou trois jours et resta longtemps douteuse. No'mân, fils de Mouqarrin, qui commandait les Arabes, tomba sur le champ de bataille; remplacé par Hodhéïfa ben el-Yémân, désigné d’avance par 'Omar, celui-ci remporta enfin la victoire, soit par l’emploi d’une ruse de guerre, soit tout simplement par l’arrivée de renforts.

La défaite des Perses à Néhâwènd ouvrait aux envahisseurs l’accès de LAsie centrale; ce fut la dernière bataille rangée livrée aux Musulmans par les défenseurs de l’empire sassanide; la Perse zoroastrienne allait cesser d’exister comme État. Les villes murées se défendirent quelque temps ; mais en Pan 22 (643), Piéï, l’ancienne Piaghès dont les ruines sont encore visibles près de Téhéran, Qazwîn, Zendjân, 1 Adherbaïdjan tout entier tombaient dans les mains des envahisseurs; l’année suivante, ce fut le tour de Hamadan, Kâchân, Ispahan. C’est dans cette dernière ville que s’était réfugié Yezdgird; il la quitta pour Içdakhr (Persépolis) où vint l’assiéger Abou-Moûsa el-Ach'arî, arrivant de Touster; la vieille capitale des Achéménides se rendit en 28 (648-649), mais comme elle se révolta bientôt, elle dut être reprise de nouveau 1 année suivante. L ispehbed du Tabaristan offrit au roi fugitif un asile dans les hautes montagnes du Déïlem, qui devaient rester si longtemps indépendantes; Yezdgird ne l’accepta pas, préférant gagner, peut-être à tort, les provinces orientales de l’Empire; il s’imaginait sans doute pouvoir compter sur un appui de la part de la Chine, mais celui-ci ne vint pas. Accompagné de quelques fidèles serviteurs, il se rendit dans le Ivirman, puis dans le Sidjistan et enfin dans le Ivhorasan. C’est ainsi à peu près qu’avait fait Darius III, fuyant devant Alexandre le Macédonien. Le

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

satrape du Khorasan paraît ne pas avoir agi loyalement à l’endroit de son maître, et avoir suscité contre lui un des princes turcs de la frontière; dans les combats qu’il fallut liv rer autour de Merv, Yezdgird perdit ses derniers soldats. La ville lui ferma ses portes; réfugié dans un moulin qui barrait le cours du Mourghâb, il y fut surpris par des assassins envoyés par le satrape et traîtreusement mis à mort (31 = 651-52), à peine âgé de vingt-huit ans.

Conquête de la Syrie. — Dès l’an 13 (634), pour suivre le plan indiqué et ébauché par Mohammed, une armée s’organisait à el-Djorf près de Médine. Les circonstances étaient on ne peut plus favorables : l’empereur Héraclius, dont le trésor était à sec, venait de suspendre l’envoi des subventions accordées par l’Empire byzantin auphylarque ghassanide qui défendait les frontières contre les Bédouins pillards. Aussi l’armée musulmane, quoique divisée inconsidérément en trois petites troupes sous les ordres de Khâlid ben Sa'îd (bientôt remplacé par Yézîd ben x\bî-Sofyân, frère de Mo âwiya qui fonda plus tard le Khalifat oméyyade), de Cho-

rahbîl, l’adversaire de Moséïlima, et d’Amr ben el-Aç, le futur conquérant de l’Egypte, entra sans difficulté en Palestine, où le lieutenant de l’empereur, Sergius, venait d’être massacré dans Césarée par les Bédouins révoltés. Tout le pays depuis Gaza au sud jusqu’aux montagnes du Haurân au nord fut aisément occupé. Abou-'Obéïda arriva bientôt du désert avec de nouvelles troupes, pendant qu’Héraclius rassemblait une armée assez considérable placée sous les ordres de son frère Théodore. Khâlid ben el-Wélîd arriva également de P 'Iraq avec une forte brigade de cavalerie; il rejoignit devant Bostra les autres divisions musulmanes, avec lesquelles il alla retrouver 'Amr ben el-'Âç établi à la pointe sud de la mer Morte. La rencontre avec les troupes de Théodore eut lieu à Adjnâdéïn (l’ancienne Yarmouth)non loin de Jérusalem, le 28 djoumâda 1 13 (30 juillet 634); elle se termina par la défaite et la déroute de l’armée grecque, dont

les débris se réfugièrent à Damas ; Théodore s’enfuità II oms auprès de son frère, qui de son côté se retira à Antioche pour y lever une nouvelle armée.

La bataille d’Adjnâdéïn, le dernier succès que put encore apprendre Abou-Bekr avant sa mort, livrait aux conquérants la Palestine entière et le sud de la Syrie; à peine si les débris de l’armée de Théodore essayèrent encore de lutter à Béïsân (Scythopolis), bien que protégés par des digues qui avaient inondé la vallée du Jourdain (28 dhou’l-qa'da — 23 janvier 635). Les batteurs d’estrade de Khâlid arrivaient déjà aux environs de Homs lorsque, soudainement, une troupe de à. 000 soldats grecs tomba sur la division musulmane campée à Merdj eç-Çoffar à un jour de marche de Damas; le chef qui la commandait, Khâlid ben Sa'îd, resta sur le champ de bataille. Mais cette escarmouche n’eut pas de suite, et le 16 moharrem V!\ (12 mars 635), Khâlid ben el- Wélid bloquait Damas qui ouvrit ses portes en rédjeb de la même année (août-septembre), par capitulation, au même moment où Mes Arabes s’y étaient introduits de force : de sorte que ce fut une question controversée de savoir si la capitale de la Syrie avait été prise de vive force ou par reddition, ce qui est très important au point de vue du droit musulman. Le clergé de la ville, peut-être mécontent des règles édictées par Héraclius pour mettre un terme aux querelles théologiques, semble avoir contribué à la remise de la place forte aux mains des envahisseurs.

Cependant l’empereur était parvenu à réunir à Homs une armée considérable de 80.000 hommes dont la moitié était formée de troupes impériales, et l’autre moitié d’auxiliaires arméniens commandés par Yahan et de Bédouins Ghassanides sous les ordres de Djabalaben el-Aïham auxquels on avait réglé l’arriéré delà solde; c’était le sacellarius (trésorier) Théodore qui la commandait. Devant cette masse imposante qui se mit en marche en février 636 (commencement de l’an J 5), Khâlid commença par se retirer et par abandonner même sa récente conquête, Damas, pour s’établir dans la région du Jourdain, d’où, en cas de défaite, il s’enfoncerait immédiatement dans le désert. L’armée impériale, où l’entente n’existait pas, avançait fort lentement; le contact ne fut pris que le 23 djoumâda II (23 juillet) par un combat à Djâbiya, au sud de Damas, suivi de plusieurs autres; entre temps des luttes

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

intestines divisèrent l’armée impériale, où les Arméniens révoltés proclamèrent Yahan empereur; finalement, on en vint aux mains auprès de la vallée de Yâqouça (12 redjeb- 20 août) au confluent du Jourdain et du Yarmoûk (grec Hiéromax), au sud du lac.de Tibériade. Comme les Perses à Qâdisiyya, les Grecs eurent contre eux un vent violent qui soulevait des nuages de poussière: sûrement le vent du sud ou du sud-est, le khamsin bien connu en Égypte et en Syrie. L’infanterie grecque paraît s'être bien battue; le sacellaire Théodore périt dans le combat; une fois les lignes enfoncées par la cavalerie musulmane, ce fut un massacre général des troupes de pied; la cavalerie s’enfuit dans les places fortes. C’en était fait de la domination romaine ; Héraclius, n’ayant plus d’armée, retourna à Constantinople.

Les villes résistèrent encore quelque temps; Damas capitula vers la fin de l’année 15 et dut abandonner quelques églises ainsi que la moitié de l'église de Saint-Jean-Baptiste, pour qu’on y établît des mosquées. Abou-'Obéïda, nommé gouverneur à la place de Khâlid, occupa le nord de la Syrie, 'Amr alla assiéger Jérusalem d’où Héraclius avait fait enlever le bois de la croix rapporté triomphalement de Perse quelques années auparavant, Chorahbil et Yézîd s’occupèrent de soumettre les villes de la côte. 'Omar vint visiter la ville sainte, monté en toute simplicité sur un chameau, comme un Bédouin, vêtu comme lui d’un vieux manteau de poil de cet animal: contraste saisissant avec la pompe, l’apparat et le luxe des vêtements ornés et brodés avec lesquels se montraient les lieutenants de l’empereur.

C’est alors qu’éclata une peste terrible qui acheva la ruine du pays et qu’on appelle la peste d’'Amawâs (Emmaüs). Bien des guerriers, bien des compagnons du Prophète furent enlevés par l’effroyable épidémie, entre autres trois des généraux qui avaient aidé à la conquête de la Syrie, Abou-'Obéïda, Chorahbil et Yézîd. A la place de ce dernier, qui avait succédé à Abou-'Obéïda comme gouverneur, le khalife 'Omar nomma Mo'âwiya qui avait accompagné les troupes à la guerre et qui resta quarante ans à la tête de la province dont il devait faire plus tard le noyau de l’empire

des Oméyyades. La soumission complète de la Syrie à ses nouveaux maîtres fut achevée en 19 (640) par la prise de la forteresse de Gésarée, au sud de Saint-Jean-d’Acre et du Carmel, qui avait été si longtemps le chef-lieu de la province romaine et la résidence du gouverneur. L’occupation de Mossoul par l’armée de L'Iraq ouvrait au pillage les montagnes de l’Arménie. Habib ben Maslama remonta l’Euphrate supérieur jusqu’au lac de Van et y prit la capitale du pays, à cette époque la ville de Dwîn (6 dhoû’l-qa'da 21 = 6 oct. 642).

Mo awiya avait compris qu’il était facile d’étendre les succès des Musulmans en se créant une flotte, pour laquelle les villes de la côte de Syrie fournissaient tous les moyens en hommes et en matériel; mais 'Omar avait refusé d’entrer dans cet ordre d’idées. Sous le Khalifat d’'Othmân, Mo awiya équipa une escadre qui, appuyée par des navires égyptiens, alla ravager 1 île de Chypre et dévaster Salamis, qui s’appelait alors Constantia. Enfin, de Syrie partirent chaque année des expéditions qui parcoururent l’Asie Mineure et allèrent menacer 1 empereur dans sa capitale; pour y mettre un terme, Constant II conclut avec le gouverneur une trêve de trois ans moyennant le payement d’un tribut. Tout cependant 11’était pas succès dans la marche des Musulmans, et lorsque Selmân ben Ftabî'a, ayant franchi la passe de Derhend où le Caucase tombe dans la mer Caspienne, voulut soumettre les Khazares, il y fut anéanti avec toute son armée. A l’expiration de la trêve, Mo 'awiya essaya d’une entreprise maritime contre Constantinople sous les ordres d’Abou’l- A war ; sa flotte prit Rhodes en passant et arriva jusqu’à Chalcédoine (aujourd’hui Kadi-Keuï), mais elle y fut détruite par une tempête (32 = 653). Les troubles intérieurs qui se préparaient obligèrent Mo âwiya à rappeler ses troupes et à conclure une trêve avec l’empereur.

En I an 18, Amr ben el-'Âç, mécontent d’avoir pour chef un ancien subordonné, partit du camp devant Césarée et se mit en route pour 1 Égypte. Omar lui donna l’ordre de s’arrêter s’il n avait pas encore franchi la frontière ; le messager porteur de la lettre ne le rejoignit qu’à El-'Arîch, et

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

Amr, considérant qu’il était ainsi autorisé, puisqu’il avait déjà dépassé les limites, continua sa marche. L’Égypte était partagée en partis divers par des querelles théologiques : il fut facile au général arabe de remonter le cours du Nil et d’aller piller le Fayyoum; cependant les lieutenants civil et militaire de l’empereur, Théodore et Anastase, qui avaient pris la place du commandant grec, Jean, duc de Gyrène, tué dans un combat, tinrent en échec 'Amr dans Babylone d’Égypte dont on voit encore les ruines au Vieux-Caire, sous l’église copte. Il lui fallut recourir au khalife, qui cette fois n’hésita pas à lui envoyer des renforts conduits par Ez-Zobéïr, l’un des principaux compagnons du prophète. Les deux lieutenants voulurent battre les Arabes avant l’arrivée du nouveau général Théodore, et ils attaquèrent 'Amr à Héliopolis : ils y éprouvèrent d’ailleurs une défaite complète, leur position ayant été tournée par un corps détaché. Babylone, la ville, mais non la citadelle, fut prise à la suite de ce désastre; pendant deux ans, les Bédouins purent se mouvoir librement dans la vallée du Nil. Le pays était dans le plus grand désordre; Alexandrie, décimée par les factions et* ruinée par les émeutes, n’était plus que l’ombre de la grande ville d’autrefois; les Coptes paraissent avoir reconnu à ce moment un chef que les Arabes ont surnommé el-Moqauqis, d'après quelque titre grec déformé (peut-être p.£ya ü^ç, comme l’a proposé M. Karabacek) et qui traitait avec les Arabes sans en référer à l’empereur ou à ses représentants. Les troupes musulmanes entrèrent sans combattre dans Alexandrie le 9 dhou’l-qa'da 22 (29 septembre 643).

'Omar ne voulait pas que la mer (bahr, ainsi que les Arabes appellent le Nil) séparât sa résidence de celle de ses lieutenants, et sur ses ordres 'Amr ben el-'Aç construisit une nouvelle ville sur l’emplacement où s’était trouvée fixée sa tente lors du siège de Babylone ; pour cela, elle fut nommée Fostât, « la tente » ; c’est aujourd’hui le Vieux- Caire. Il fit en même temps creuser et réparer l’ancien canal de Trajan qui mettait le Nil en contact avec le golfe de Suez, et qui suivait le même chemin que le canal actuel

d’eau douce : c’était afin d’assurer, au moyen des récoltes de l’Egypte, un approvisionnement facile et commode des villes de l’Arabie.

En l’an 25 (646), la situation troublée de Constantinople s’étant améliorée, le général Manuel parut devant Alexandrie à la tête d’une grande flotte; l’émeute éclata dans la ville et les Musulmans furent chassés; le Delta fut reconquis, mais les excès commis par les troupes grecques révoltèrent la population copte, qui les avait d’abord accueillies à bras ouverts et Amr, profitant de ce moment, battit aisément le corps grec de débarquement. Les Byzantins, pressés de monter à bord de leurs navires, s’enfuirent en hâte à Alexandrie dont les portes étaient ouvertes et où les Musulmans entrèrent en même temps qu’eux. L’incendie dévasta la ville, dont 'Amr acheva la ruine en faisant démolir les remparts qui la protégeaient du côté de la terre.

Deux ans plus tard, ïbn Abi’s-Sarh, qui avait remplacé 'Amr, menait une expédition renforcée de vingt mille hommes venus directement de Médine, par Barqa et Tripoli où s’étaient arrêtées les premières incursions, jusque sur le territoire de Carthage, où le patrice Grégoire commandait pour les Romains ; battu à 'Aqoûba, il dut laisser les Musulmans se répandre dans le pays et le piller, jusqu’au moment où les habitants, par 'une entente commune, offrirent une somme considérable une fois payée, et promirent le versement d’un tribut annuel, pour que les envahisseurs les laissassent tranquilles. 'Abdallah, fils d’Ez-Zobéïr, qui se trouvait parmi les troupes de Médine, fut chargé d’aller porter au khalife la nouvelle de la victoire; il se vanta même d’avoir tué le patrice Grégoire de sa propre main, mais ce n’est rien moins que sûr.

Organisation administrative. — Le grand mérite du khalife ‘Omar fut de donner une organisation définitive à l’État gigantesque que de rapides conquêtes venaient ainsi de créer, et qu’il s’agissait de diriger de Médine, la capitale, séparée par des déserts du reste du monde. Pour se guider dans cette entreprise, 'Omar avait, en dehors du texte du Qorân, les paroles et l’exemple du prophète, le hadîth et la sounna. Il s’agit

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

tout d’abord de constituer le régime de la propriété dans les provinces qui, à de rares exceptions près, avaient été conquises de vive force et dont les propriétés publiques et privées étaient passées au pouvoir des conquérants. On pouvait partager les terres entre les soldats de l’armée musulmane : après quelque hésitation, Omar adopta l’exemple donné par le prophète à Khéïbar, où les biens-fonds avaient été laissés aux détenteurs actuels moyennant le payement d’un impôt spécial, en dehors de l’impôt de la capitation établi sur tout tributaire qui ne se convertissait pas à la foi musulmane. Ces impôls, confondus d’abord sous les deux noms de djizya et de kharâdj , furent plus tard différenciés : la djizya fut la capitation, et le kharâdj l’impôt pavé par la terre possédée par des infidèles, tandis que les Musulmans acquittaient pour leurs personnes l’impôt de la zakât (dîme aumônière) et pour leurs biens le dixième du revenu, la dîme (jochr). C’est surtout dans L'Iraq que l’impôt foncier fut établi sur les populations, tandis qu’en Syrie les chrétiens, qui avaient favorisé les entreprises des Musulmans, en furent dispensés. 'Omar posa même cette règle générale, qu’en dehors de l’Arabie aucun Musulman ne devait acquérir de biens-fonds ni se livrer à l’agriculture.

Les sommes que les impôts fournissaient à l’Arabie jusque-là si pauvre étaient énormes; l’Iraq à lui seul envoyait à Médine, pour le béït-el-mâl , cent millions de dirhems. Pour mettre de l’ordre dans la distribution de cet argent, 'Omar créa, en l’an 20 (641), un diwân ou bureau administratif sur le modèle des bureaux de l’administration byzantine que les conquérants avaient pu voir fonctionner en Syrie. Cette création n’eut pas seulement pour résultat de mettre de l’ordre dans les finances; elle eut une répercussion certaine sur l’organisation même de la société, car il fallut établir une liste exacte de tous les Musulmans avec l’inscription de leurs droits à la participation aux bénéfices selon leur plus ou moins d’ancienneté dans la communauté, selon qu’ils avaient pris part aux premières batailles ou seulement aux dernières expéditions; et comme il fallut dresser des généalogies pour prouver la filiation, on peut dire que c’est alors

que furent constitués les titres de la noblesse arabe : car les noassâbs ou généalogistes de profession qui pullulaient au temps du paganisme, avaient été accusés d’être tous des menteurs par le prophète lui-même ; tandis qu’une fois inscrites sur les registres du diwân, ces généalogies prirent un caractère d'authenticité qui passa pour de l’argent comptant. 'Omar fit porter en tête des listes, pour une pension de 12.000 dirhems, l'épouse favorite de Mahomet, Aïe h a ; ses autres veuves touchèrent chacune 10.000 dirhems, ainsi que les membres de la famille de Hâchim qui avaient combattu à Bedr.

Ce n’est pas seulement par la base et la quotité de l’impôt que les tributaires, les non-musulmans qui conservaient leur religion, devaient être différenciés de leurs nouveaux maîtres. C’est pendant son séjour en Syrie qu’ Omar établit les règles qui devaient faire loi pour ses successeurs, et dont les principaux termes furent insérés dans la capitulation de Jérusalem. Interdiction aux non-musulmans d’abuser du livre sacré, de se moquer du Prophète et du culte musulman, de toucher une femme musulmane, de chercher à faire apostasier un vrai croyant, d’attenter à ses biens ou à sa vie ; d’aider les ennemis de l’Islam ou leurs espions; ordre de porter des vêtements différents de ceux des Arabes ; défense d’avoir des maisons surplombant celles des croyants, de battre les simandras des églises ou de réciter leurs livres sacrés à haute voix en présence des Musulmans, de boire du vin en public, de laisser voir aux Musulmans les porcs élevés par les chrétiens, de porter des armes ou de monter à cheval; toute une série de mesures prohibitives qui ont dominé l’Orient pendant tout le moyen âge et le dominent encore au moins dans ses parties arriérées, et qui finirent par rendre la vie tellement incommode, tellement insupportable aux non-musulmans qu'ils se convertirent jadis en grandes masses à la nouvelle religion; il né resta guère de juifs, de chrétiens et de Mazdéens que dans les villes; les populations des campagnes devinrent toutes et assez rapidement musulmanes, sauf dans les cantons montagneux où des agglomérations chrétiennes se sont maintenues jusqu’aujourd’hui.

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

On a fait remarquer que les préceptes politiques édictés par 'Omar sont d’une mansuétude extraordinaire pour le septième siècle de notre ère, et respirent, somme toute, le désir de se montrer impartial et juste. Mais tant valent les mœurs, tant vaut la loi. L’application n’en fut pas toujours uniforme; et d’ailleurs il y a ce principe qui enlève toute valeur aux édits quels qu’ils soient, c’est qu’il est à peu près impossible à un non-musulman d’obtenir justice contre un musulman; sans parler de l’arbitraire des lieutenants du souverain, munis d’une délégation du pouvoir absolu, maîtres delà vie et des biens des sujets, il y a ce fait que le témoignage des non-Musulmans ne peut être reçu en justice contre un Musulman; le non-Musulman n’est défendu contre l’injustice ou la violence que par la conscience et l’esprit d’équité de ce dernier ; le jour où l’un ou l’autre sont oblitérés. sous l’empire d’une passion violente, de la colère ou de la haine, il n’y a aucun recours, aucun refuge pour l’infortuné tributaire.

La nature des choses conduisait à une organisation de l’armée. A mesure que s’étendaient les conquêtes, il n’était plus possible de faire partir chaque année de Médine des corps expéditionnaires; tout le temps se serait passé en allées et venues à travers le désert; on fut ainsi amené à établir les troupes, dans l’intervalle des expéditions, dans des camps isolés où elles se trouvaient prêtes à partir ; le chef du camp exerçait les pouvoirs de gouverneur de la province et percevait en cette qualité les impôts. A côté de ces centres, Damas, Koufa, Fostât, il y en avait d’autres de moindre importance qui en relevaient, mais qui parfois recevaient directement les ordres du khalife, Baçra, Homs, Ordonn (le Jourdain) dont le chef-lieu était Tibériade, et Filastîn (la Palestine) ayant pour chef-lieu d’abord Lydda, puis Ramlé. Ces camps devinrent bientôt de grandes villes, et c’est ainsi que furent fondées Baçra et Koufa.

Il ne pouvait être, à cette époque, question d’une organisation civile des provinces conquises. Une fois les populations soumises, les Arabes ne s’occupaient plus que de se rendre compte des sommes que les impôts pouvaient four-

nir, et d’assurer la perception de ces impôts, non pas individuellement, mais par groupes; ils furent donc forcés de recourir aux bureaux administratifs que possédaient, avant la conquête, l’empire romain ou la Perse sassanide ; les registres continuèrent d’être tenus en grec ou en pehlevi ; la monnaie qui circulait fut celle à laquelle les populations étaient habituées, aux effigies de l’empereur ou des Chosroès ; on possède une monnaie frappée à Tibériade vers l’an 15 (636), avec le nom en lettres grecques de Khâlid (ben el- Wélid) au revers, tandis que l’autre face représente l’empereur de Constantinople avec le sceptre et le globe surmontés de la croix. L’administration était restée ce qu’elle était auparavant, et les chefs de village dans les campagnes, les évêques dans les villes assumaient l'autorité et assuraient la rentrée des impôts.

La création du calendrier musulman est encore une œuvre d’'Omar, qui hésila sur le point de départ de la nouvelle ère : date de la naissance ou de la mission de Mohammed; sur le conseil d’'Ali, il se décida pour celle de l’émigration à Médine ( hidjra , d’où hégire), en l’an 16 (637) ; et dès lors les ordres officiels partant de la capitale portèrent Findication de la date selon l’année lunaire.

Une mesure draconienne arrêtée par 'Omar eut pour conséquence de supprimer en Arabie toute dissidence religieuse, l’expulsion des Juifs et des Chrétiens. Mahomet avait, il est vrai, conclu avec les chrétiens de Nedjrân et les Juifs de Khéïbar des traités qui les laissaient en possession de leurs terres moyennant le payement du tribut; mais ces traités contenaient la clause restrictive : « pour autant que Dieu le voudra », et 'Omar, se faisant l’interprète de la volonté divine, signifia aux dissidents qu’il n’y avait plus de place pour eux dans la péninsule.

Assassinat d’'Omar (23-644). — 'Omar, alors dans la force de l’âge (il n’avait probablement pas encore soixante ans ou les atteignait à peine), était de retour du pèlerinage qu’il dirigeait lui-même chaque année ; plusieurs de ses lieutenants étaient venus des provinces s’entretenir avec lui des affaires de l’État; parmi ceux-ci se trouvait el-Moghîra ben Cho'ba,

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

récemment nommé à Koûfa, qui parmi les gens qui l’accompagnaient comptait un esclave persan de religion chrétienne, Firoûz, surnommé Abou-Lou’lou’a, charpentier et tailleur de pierres de son métier. Celui-ci devait payer à son maître, sur les produits de son travail, la somme de deux dirhams par jour; et comme il n’arrivait pas à le satisfaire, il alla se plaindre au khalife. 'Omar ne trouva rien h redire à la somme qui lui était réclamée, et comme il ajoutait: « J’ai appris, que si tu le voulais, tu pourrais construire un moulin marchant à l’aide du vent; fais-m’en donc un, » le Persan, furieux de sa déconvenue, lui répondit : « Je te bâtirai un moulin dont on parlera au levant et au couchant ! » — « Je crois que le drôle voudrait me menacer », dit tranquillement Je khalife en rentrant chez lui. Le lendemain matin, pendant la prière, Firoûz se précipita sur lui au travers des rangs des fidèles et le frappa à six reprises au moyen d’un poignard à deux pointes avec le manche au milieu, arme dont il se servit ensuite pour se frayer un chemin au travers des assistants. Quelques jours plus tard, 'Obéïd-allah, un des fils d’'Omar, le rencontra et le tua ainsi que sa femme et sa fille, et en même temps, comme nous l’avons vu plus haut, Hormouzan, l’ancien gouverneur perse de la Susiane, alors interné à Médine, et soupçonné sans preuves d’avoir fait partie du complot.

'Omar ne mourut pas tout de suite de ses horribles blessures; il apprit avec joie qu’il ne périssait pas sous les coups d’un vrai croyant. Sa seule préoccupation fut de savoir à qui il laisserait le pouvoir. Il avait pensé à Abd er-Rahman beu 'Auf, un des plus anciens compagnons du Prophète, mais celui-ci déclina cette offre; 'Omar composa alors un conseil en adjoignant à Abd-er-Rahman 'Ali, 'Othmân, Zobéïr et Sa'd ben Abi-Waqqâç, en leur donnant trois jours pour choisir un chef de la communauté; puis il rendit le dernier soupir le 26 dhou’l-hiddja 23 (3 novembre 6/j/i).

Il n’était pas facile au conseil formé par Omar de lui désigner un successeur, chacun, sauf 'Abd-er-Rahman, étant désireux de briguer l’emploi; deux jours se passèrent en conversation. Le troisième jour Abd-er-Rahman proposa

qu’on s’en remît à lui, qui n’était pas candidat, de choisir la personne convenable, et comme chacun des autres ne pouvait disposer que de sa propre voix et n'espérait plus qu’une majorité se formât sur son nom, chacun restant sur ses positions, on accepta son offre. Il alla donc consulter chacun des conseillers en particulier; une majorité allait se former sur le nom d’ 'Ail en sa qualité de gendre du prophète, lorsque celui-ci déclara qu’il ne reconnaîtrait rien en dehors du livre de Dieu et de la coutume de Mahomet; c’était renoncer à toute l’œuvre d’Abou-Bekr et d’fOmar; alors on se tourna vers l’autre gendre du Prophète, ’Othmân, qui accepta de maintenir l’œuvre de ses devanciers et qui fut déclaré khalife. Ce fut donc par suite d’une négociation diplomatique que fut amené le choix d’'Othmân, l’homme le moins capable de poursuivre l’œuvre du grand organisateur, et qui allait, par sa faiblesse inconcevable, susciter dans la nouvelle communauté la première guerre civile. Il est incroyable qu'cAbd-er-Rahmân se soit trompé à ce point, et il faut croire que les qualités morales de la personne choisie ne pesèrent pas dans sa balance ; il avait peut-être une grande dose de naïveté, et s'imaginait que l’aide de Dieu suffisait à elle toute seule pour bien diriger les affaires du

nouvel Etat.

Khalifat d’ Othmân. — Les premières années de cette période, qui dura onze ans et demi, furent occupées par l’achèvement des grandes conquêtes en Perse et dans le nord de l’Afrique. L’impôt payé par les provinces et qui était tout entier apporté à Médine, servait à payer les pensions que l’organisation d' Omar avait attribuées aux défenseurs de l'islamisme, revenus que les Arabes d’avant la nouvelle religion n’auraient pas rêvés, même les plus riches; le luxe se développait rapidement et était déjà l’objet des craintes et des objurgations des pieux Musulmans qui s’en tenaient à la lettre des préceptes. Les camps de Koufa et de Baçra renfermaient une population guerrière, soumise à la seule discipline du sentiment religieux, très faible et très superficiel chez les Bédouins, race turbulente et inquiète. 'Othmân était de la famille d’Oméyya, et favorisa autant que

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

possible ces aristocrates mecquois en les nommant clans les gouvernements de province. Pieux comme il Pétait, d’une piété étroite et rigide, il voulut agrandir le temple de la Kaba et entourer le cube préhistorique de galeries destinées à la prière; il fallut exproprier des maisons, ce qui fit beaucoup crier.

En l’an 32 (653), pendant la guerre d’Arménie que menaient les troupes levées en Syrie et celles qui étaient cantonnées dans P'Irâq, on s’aperçut que les uns ne lisaient plus le Qorân de la même manière que les autres; la tradition orale avait déjà commencé à faire son œuvre; le texte du livre sacré était tracé en gros caractères sans points diacritiques ni voyelles, et déjà d’une province à l’autre on pouvait s’apercevoir qu’on ne lisait plus de la même façon. 'Othmân sentit le danger des variantes possibles à l’infini ; il résolut défaire établir un texte qui serait considéré comme définitif. Déjà 'Omar, en voyant tomber dans le combat la plupart des connaisseurs du livre, de ceux qu’on appelait « les porteurs du Qorân », s’était avisé, pour empêcher la tradition de se perdre, de faire rédiger un texte par un des anciens secrétaires du Prophète, Zéïd ben Thâbit; son travail de rédaction avait été conservé par le khalife, mais non publié par la voie ordinaire de la multiplication des copies manuscrites. C’est encore Zéïd qui fut chargé par 'Othmân du soin de dresser un modèle définitif, qui resta à Médine et dont on envoya des copies à Damas, Koûfa et Baçra, pour y servir d’exemplaires-types. On brûla tous les autres manuscrits, sans protestation d’ailleurs. Mais à Koûfa se trouvait 'Abdallah ben Mas'oûd, l’un des premiers convertis à l’islamisme, à la Mecque même, et qui pouvait passer pour un bon connaisseur du livre; soit qu’il fût jaloux de voir Zéïd choisi pour ce travail, soit pour tout autre motif, il se mit à crier bien haut que le texte d’ Othmân était falsifié, et qu’il y manquait des révélations dirigées jadis contre les Oméyyades et que le zèle d’'Othmân pour sa famille avait fait disparaître; de même, plus tard, les Chi'ïtes ne manqueront de dire jusqu’à nos jours qu’ 'Othmân a fait disparaître du texte sacré les titres d,cAlî et de sa famille à la succession

au khalifat. On sait bien, en effet, que nous n’avons pas tout le Qorân; toutefois il est bon de faire remarquer que les principaux compagnons du prophète restés à Médine, tels qu’ Adi, Talha, Zobéïr, Sa'd et d’autres, qui n’avaient pas de raison de ménager 'Othmân, n’ont jamais protesté contre l’établissement du texte ordonné par le khalife. Les commentateurs du Qorân nous ont conservé un certain nombre de variantes provenant de l’exemplaire d’ 'Abdallah ben Mas'oud, dont l’ordre des chapitres était à peu près le même que celui d’ Othmân (preuve que le rangement par ordre de longueur était le fait de la première rédaction de Zéïd), mais qui ne contenait ni la Fûtiha , ni les deux courtes sourates dites el-mo' awwidhalân (les « prophylactiques », les deux dernières); les variantes sont en général d’ordre purement grammatical.

Réaction religieuse et naissance du Cm'ïstisme. — La communauté musulmane ne se composait pas que de pratiquants convaincus; il y avait aussi ceux qui, par politique ou par crainte, par entraînement ou par nécessité, s’étaient rattachés à la religion triomphante; telle cette famille d’Qméyya, promise aux plus hautes destinées et dont le personnage le plus important, Abou-Sofyân, était mort à Médine en l’an 31 (651-652). Véritable grand seigneur arabe, de haute allure et de caractère altier, on peut croire que l’islamisme démocratique n’était pas fait pour lui plaire; et s’il avait livré jadis la Mecque, c’est qu’il avait senti une force irrésistible dans la marche des nouvelles idées. Il n’était pas le seul, et là où, surtout dans les provinces conquises, on échappait quelque peu à la surveillance du pouvoir théocratique, les exemples de vie impie étaient devenus si fréquents que l’un des plus vénérés parmi les compagnons de Mahomet, Abou-Dharr el-Ghifârî, se trouvant à Damas et rempli de mépris pour le luxe qui l’entourait, se mit à prêcher contre la croissante dissolution des mœurs. S’il s’en était tenu là, on l’aurait considéré comme un prédicateur ordinaire et on ne l’aurait guère écouté; mais, fort de sa situation et de son autorité, il s’en prit au lieutenant du khalife et l’accusa de favoriser, par sa négligence, la dissi-

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

pation et la mondanité; cela prenait une couleur politique; le lieutenant le renvoya à Médine. Là, Abou-Dharr continua ses serinons qui allèrent jusqu’à attaquer le khalife luimême et son entourage, dans lequel on pouvait distinguer un des anciens ennemis acharnés de l’islamisme, El-Hakam, ainsi que son fils Merwân; il proclama, pour la première fois, les droits de la famille du Prophète, c’est-à-dire dT'Alî et des fils de Fâtima, à posséder l’héritage de Mahomet, y compris le droit de régir la communauté des fidèles : or c’était là le principe même de la grande scission qui divisa l’Islamisme en deux branches ennemies, le schisme qui remplit toute son histoire, le chi'ïtisme (de chfa « partisans » sous-entendu de la famille du Prophète, d’où chi'ïte). Sa naissance remonte par conséquent à la prédication d’Abou-Dharr. 'Othmân, désigné d’une façon régulière, n’avait pas envie de résigner ses pouvoirs entre les mains de son concurrent; il exila iVbou-Dharr dans la petite localité de Rabadha, où celui-ci ne tarda pas à mourir. Prétendre que les droits de la famille de Mahomet avaient été méconnus et foulés aux pieds, était une excellente plate-forme dont les partis d’opposition ne tardèrent pas à s’emparer; c’est ainsi qu’ 'Abdallah ben Sâba, un ancien juif du Yémen converti à l’islamisme, qui avait été expulsé de Baçra et de

Koùfa, se rendit en Egypte pour y proclamer qu’en attendant le retour de Mahomet à la fin des temps, il fallait considérer comme son remplaçant, en son absence, celui qui avait été son aide pendant sa vie, c’est-à-dire 'Ali. Cette prédication trouva là un terrain d’autant plus favorable que le gouverneur Ibn Abi-Sarh était mal vu des fidèles, depuis l’organisation des expéditions maritimes.

Conspirations et révoltes. — Abou-Dharr avait dit tout haut ce que la plupart des Musulmans pensaient tout bas, à saAToir que la direction donnée par 'Othmân aux affaires de la communauté était mauvaise. Le khalife dut même monter en chaire et expliquer qu’il ne croyait pas faire autre chose que ce qu’avait fait 'Omar; mais cela ne calma pas l’irritation de gens qui voyaient le pouvoir aux mains de Musulmans peu sincères. Le centre de cette résistance

était Âïcha, veuve du Prophète,

surnommée omm el-moiï mé-

nîn, « mère des croyants ». A Koufa, les mécontents étaient menés par Mâlik ben el-Achtar, une tête chaude, qui avait été interné quelque temps en Syrie. En chawwâl 35 (avril 656), trois armées, venues sous le prétexte d'accomplir la visite pieuse de Y'omva, campaient devant Médine : celle d’Égypte menée par Mohammed ben Abi-Bekr, les troupes de Koufa conduites par Mâlik ben el-Achtar, et une division venue de Baçra. Elles comptaient sur l’appui d’'Alî, de Zohéïr et de Talha pour être autorisées à entrer dans la ville, mais le danger était trop évident; leur demande fut rejetée et la population appelée sous les armes. Les conjurés partirent i à quelles conditions? Toute cette histoire est passablement obscure. Les documents les plus anciens que nous ayons ne remontent qu’à l’époque des Abbassides, temps de violente réaction contre tous les souvenirs des Oméyyades, et sont empreints d'une visible partialité. Ces rapports prétendent que les conjurés avaient obtenu d''Othmân la promesse de destituer ses gouverneurs de province, dont on avait tant à se plaindre, et qu’ils s’en allaient satisfaits lorsqu’on découvi it des instructions secrètes adressées au gouverneur ^ ^'83' qui prescrivaient à celui-ci de leur faire couper les pieds et les mains. Rendus furieux par cette trahison, les conjurés revinrent à Médine et cette fois, s’introduisant dans la vide, allèrent assiéger le khalife dans sa propre maison, bien qu il eut nié que les instructions secrètes émanassent de lui, et les eut attribuées à une ruse de son conseiller intime Merwân.

(< Je n enlèverai pas le vetement que Dieu a mis sur mes épaules », avait dit 'Othmân; il fallut se battre. 'Othmân continuait chaque jour d aller présider à la prière; les dissidents, à coups de pierre, dispersèrent l’assemblée. 'Ali, Talha et Zobéïr semblent être restés indifférents à la lutte. Ils se contentèrent d’envoyer un de leurs fils à la défense du khalife, au lieu d’y aller eux-mêmes; pure hypocrisie. Il est clair que leur parti, le parti des bigots, ne voyait pas de trop mauvais œil que l’opinion se soulevât contre 'Othmân. Celui-ci était bloqué dans sa maison; les assiégeants, qui ne

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

voulaient pas verser le sang, désiraient le prendre par la famine. Dix semaines après la première apparition des rebelles, le 18 dhou’l-hidjdja 35 (17 juin 636), la nouvelle parvint à Médine que des troupes de secours, demandées par le khalife à ses lieutenants Ibn-'Âmir à Baçra et Mo'âwiya à Damas, tous deux Oméyyades, allaient arriver; cette nouvelle bâta la catastrophe : les rebelles se précipitèrent à l’assaut de la maison, y entrèrent par les terrasses des maisons voisines, dispersèrent les défenseurs de la porte d’entrée, pris à revers; Merwân, atteint d’un coup de sabre au cou, fut laissé pour mort sur place. Othmân était dans sa chambre, lisant le Qorân; les meurtriers n’osèrent pas s’avancer; mais Mohammed ben Abi-Bekr l’injuria, et malgré que sa femme Nâïla se fût précipitée pour le couvrir de son corps (elle eut les doigts de la main coupés), les sabres s’abattirent sur l’infortuné khalife, qui couvrit de son sangla page du saint livre à l’endroit où il était ouvert.

Khalifat d’'ali. — Cousin et gendre du Prophète, 'Ali, qui n’avait d’abord trouvé d’appui que chez les Egyptiens, devait finir par l’emporter sur Talha et Zobéïr, à raison de leur unique qualité de compagnons ; et quand les gens de Koûfa et de Baçra se furent rangés à la même opinion, les habitants de Médine n’eurent plus qu’à accéder à leur tour au choix d’'Ali imposé par les meurtriers; il avait fallu huit jours de négociations pour arriver à ce résultat. Les deux opposants affirmèrent toujours qu’ils avaient été amenés par force à la prestation de serment et se servirent de cet argument pour rejeter une allégeance imposée par la contrainte. Il y en eut quelques autres qui refusèrent de mettre la main dans celle du nouveau khalife, tels que Sa'd ben Abi-Waqqâç, le conquérant de la Perse, qui se retira dans ses terres et ne voulut plus occuper d’emplois publics. Mais ce qui fut plus grave pour les débuts du règne, c’est que Mo'âwiya, gouverneur de la Syrie, refusa absolument de reconnaître l’intronisation d’'Alî; le mot d’ordre : « Vengeance pour le meurtre d’'Othmân! » devint le signe de ralliement de tout le parti d’opposition à 'Ali, composé des partisans d’'Othmân : ainsi s’engageait la lutte entre la famille d’Oméyya et

celle du Prophète, qui devait bientôt se terminer par la victoire complète de la première, suivie plus tard de la revanche de la seconde, mais subtilisée à son profit par une autre branche de la famille de Hâchim, celle d’'Abbâs, appuyée par toutes les forces de la Perse renaissante.

No'mân ben el-Béchir s’était échappé de Médine en emportant comme pièces à conviction la chemise sanglante d’'Othmân et les doigts coupés de Nâïla, et fut reçu à bras ouverts par Mo'âwiya qui fît exposer ces reliques dans la mosquée de Damas. Le nouveau khalife s’empressa de changer les gouverneurs de province et de les remplacer par des hommes dévoués à sa cause ; mais il sentit qu’avec Mo'âwiya il n’y avait rien à faire qu’à le déposer par la force, si c’était possible; et l’entreprise n’était pas commode, le gouverneur de la Syrie pouvant compter sur l’appui unanime de toute la province. Tout au contraire, AIî ne vit personne de Médine accourir à son appel, en dehors d’un petit nombre de gens de sa suite ; sa faiblesse, son indécision pendant la tragédie de la maison d’'Othmân lui avait aliéné l’esprit des gens religieux. Son irrésolution enleva toute énergie à son gouvernement.

L’élection d’ Ali mettait en émoi ses adversaires, qui étaient nombreux; ils quittèrent Médine pour la Mecque, où ils se sentaient plus en sûreté sousla protection delà Ka'ba, et où ils rencontraient 'Âïcha, toujours prête à ourdir des complots contre 'Alî; une fois réunis là et d’accord, ils se transportèrent en Babylonie, où ils comptaient des partisans. A Koûfa, malgré la désapprobation de Sa'id ben el-'Âç, gouverneur de la ville pour 'Othmân, ils recrutèrent des soldats, et ils avaient avec eux trois mille hommes quand ils se présentèrent devant Baçra. Ils occupèrent une partie de la ville malgré la défense qu’en fît 'Othmân ben Honéïf, et le firent prisonnier par surprise; quoique les partisans d^'Alî ne fussent pas ébranlés par cet échec, Talha et Zobéïr finirent par occuper la ville entière. Un grand nombre de partisans d’'Alî furent mis à mort sous le prétexte de venger la mort d’'Othmân, comme si ces gens de Baçra y eussent le moins du monde participé. Ces mesures étaient encore

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

plus maladroites que cruelles ; elles leur aliénèrent beaucoup de gens qui comptaient des parents parmi les victimes, et ce n’étaient pas des moins considérables, comme Abou Mousa el-Ach'arî, qui se tint dans une attitude circonspecte et prudente. El-Hasan, fils aîné d’Alî, fit alors son apparition à Koufa, ce qui donna encore plus de consistance au bruit qui courait du projet de transfert de la capitale dans cette ville, tellement 'Ali se sentait peu en sûreté à Médine, dont la plupart des habitants s’étaient désaffectionnés de lui.

Suivant sa coutume, 'Ali arriva à Baçra très lentement, et trouva la ville occupée par les ennemis; mais il n’entendait pas procéder à une lutte sans avoir épuisé les moyens de conciliation. Ses ouvertures furent acceptées, et les conjurés parurent vouloir faire la paix, à la condition qu’il leur livrerait les assassins d’'Othmân qui se trouveraient dans son camp. Lorsque 'Ali, dans sa marche en avant, eut ordonné à ceux qui étaient compromis dans la tragédie de Médine de se séparer du gros de l’armée et de rester en arrière, ceux- •ci, qui formaient une troupe assez considérable, prirent peur et considérèrent qu’il y avait avantage pour eux à combattre en vendant chèrement leur vie; tout en obéissant à l’ordre qui leur était ordonné, ils suivirent l’armée à distance; campés à Khoréïba non loin de la ville, ils attaquèrent à l’improviste un parti ennemi, ce qui mit fin aux pourparlers pacifiques. Ce combat, le premier où des Musulmans se battirent les uns contre les autres, eut lieu en djoumâda II 36 (décembre 656). Zobéïr se retira vite de la lutte, mais il fut tué, non loin du champ de bataille, par un Bédouin rencontré inopinément; Talha reçut une grave blessure dont il mourut avant d’avoir atteint la ville. La mort des deux chefs aurait découragé l’armée sans l’énergie d’'Aïcha, qui, de la litière du chameau où elle était renfermée, excitait par ses cris et ses appels ses partisans à la lutte. Ce chameau était au milieu du péril : la litière ne tarda pas à être lardée de flèches de façon à ressembler à un hérisson. Malgré les membres de la tribu de Dabba qui l’entouraient, Mâlik ben el-Achtar saisit le chameau par la bride; le palanquin fut

descendu, 'Aïcha était prisonnière, et la bataille gagnée. Telle fut la journée du Chameau. Ali interdit la poursuite des fuyards, l’achèvement des blessés et le pillage de la ville ; 'Aïcha fut laissée libre de se rendre à la Mecque, d’où elle s’en retourna à Médine en compagnie du pèlerinage.

Cette bataille gagnée rendait 'Ali maître de L'Iraq et du reste de l’empire arabe, à l’exception de la Syrie ; mais 1 Iraq était seul en état de lui fournir des troupes. Cependant ses lieutenants lui en amenèrent de l’Adherbaïdjan et de Hamadân ; il y avait là un millier de compagnons du Prophète, dont soixante-dix avaient assisté à la bataille de Bedr. On remonta le cours de l’Euphrate pour gagner la Syrie, et l’on rencontra les premières troupes de Mo'âwiya à Çiffin, une giande plaine au sud de Raqqa. C’était l’avant-garde des troupes de Syrie; elle était commandée par Abou’l-A'war, excellent manœuvrier qui tendit à séparer ses adversaires de tout accès au cours du fleuve, ce qui les exposait à mou- 1 ii soif, eux et leurs montures; c’était les forcer à se battre. Mâlik se fraya un chemin jusqu’au fleuve (dhou’lhidjdja 06 mai 657) ; mais Ali voulait négocier avant d’engager la bataille à fond : c’était un pacifiste. Le temps se passa en pourparlers inutiles, les chefs des Syriens ne sachant parler d’autre chose que de la vengeance cT'Othmân , une trêve pendant le mois sacré de moharrem ne fit que servir davantage les intérêts de Mo'âwiya. Les combats reprirent à Pexpiration de cette trêve, occupée par de vaines négociations. Le 9 çafar 37 (27 juillet) on en vint à une mêlée générale. Le principal appui d’LYli résidait dans un corps de « lecteurs du Qorân », ainsi appelés parce que, sachant par cœur le livre sacré, ils pouvaient en indiquer la véiitable lecture aux néophytes qui s’exerçaient à déchiffrer l’écriture koufique; c’étaient des fanatiques, qui avaient reporté sur Mo'âwiya la haine qu’ils réservaient à 'Othmân ; paimi eux se trouvaient des complices du meurtre de ce dernier. Au premier choc l’aile droite de l’armée d”Ali enfonça les lignes opposées et parvint jusque tout près de la tente de Mo'âwiya; mais un retour offensif dégagea celleci. L’aile gauche, au contraire, n’avait pas tenu pied et 'Ali

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

avait dû se prodiguer de sa personne pour ramener les fuyards. 'Ali provoqua Mo'âwiya en combat singulier, disant qu’on avait assez tué de monde et qu’il valait mieux finir l’affaire à eux deux; celui qui serait vainqueur aurait l’empire; ce qui empêcha Mo'âwiya d’accepter cette proposition, c’est qu’Ali, vaillant cavalier, avait la réputation de n’avoir jamais manqué son homme. La nuit n’arrêta pas les combattants; le lendemain parut devoir être décisif. Mâlik el- Achtar à la tête de l’aile droite, 'Ali au centre avec les gens de pied, marchèrent en avant contre Mo'âwiya, qui fut sur le point d’être cerné ; ce qui le sauva, ce fut une ruse imaginée par 'Amr ben el-Aç, les exemplaires du Qorân mis au bout des lances de l’armée syrienne et l’appel au jugement du livre sacré. Ce stratagème réussit au delà de toute espérance : les pieux Musulmans ne pouvaient faire autrement que de s’arrêter en présence de cet appel.

De plus, les habiles profitaient du flottement et de l’indécision qui se produisirent en présence de cette démonstration inattendue. El-Ach'ath ben Qâïs, de la tribu de Ivinda, qui ne pouvait pardonner aux Médinois de lui avoir enlevé son royaume du Yémen, crut saisir l’occasion de se venger d’eux; il alla trouver 'Ali, l’obligea à rappeler Mâlik el- Achtar qui continuait de combattre, et à le déléguer luimême comme envoyé auprès de Mo'âwiya, pour traiter des conditions dans lesquelles aurait lieu le jugement d’après le Qorân. El-Ach'ath n’était pas seul; un très fort groupe l’appuyait; 'Ali dut accepter ses propositions : la partie était perdue pour lui.

L’envoyé ne tarda pas à revenir avec la proposition de nommer deux arbitres, désignés par chacun des deux chefs en présence, qui auraient à décider, d’après le Qorân, lequel devait avoir la souveraineté de l’Etat musulman. Les Syriens choisirent 'Amr ben el-'Âç; les Iraquois, à la suggestion d’el-Ach'ath, désignèrent Abou-Mousa el-Ach'arî, qui avait jadis gouverné leur pays et avait perdu son poste lorsque ses administrés adoptèrent le parti d’\Ali ; il n’avait pas voulu prendre part à la lutte et en attendait le résultat dans une localité peu éloignée. On convint que les armées reste-

raient sur leurs positions et que le tribunal arbitral se réunirait, au mois de ramadan, à Doûmat el-Djandal, bourgade du désert entre l’Iraq et la Syrie.

Si fort que fut le parti d’el-Ach'aÜi, il n’avait pas avec lui toute l’armée; il y eut de nombreux mécontents, parmi les Musulmans sincères qui combattaient pour 'Ali, à qui il déplut que le khalife remît à deux individus, si qualifiés qu’ils fussent,, le soin de décider sur une question dont la solution n appartenait qu’à Dieu seul, au Dieu des batailles : aussi le mot d ordre : La hokma illâ lillâh ! (la décision n’appartient qu’à Dieu!) fut le cri autour duquel se rallièrent ces opposants, dont le nombre n’était pas moindre d’une dizaine de mille hommes. On connaissait d’ailleurs Abou-Mousa el- Ach'arî, et Ton estimait que les droits d’'Alî étaient en fort mauvaises mains. Ce parti voulut obtenir d’'Alî la renonciation à 1 entente conclue avec l’adversaire ; n’y réussissant pas, ils quittèrent l’armée pour retourner à Koûfa : et comme ils sortirent du camp, on les nomma khâridjî , au pluriel khawâridj (de kharadja „ « sortir, se révolter »). Par contre, ceux qui restèrent fidèles à la personne d’'Ali, non pas tant comme khalife désigné à l’élection que comme successeur du Prophète à titre de membre de sa famille, furent désignés sous l’expression de chiai ' Alî « partisans d'Alî », d’où Chi'ïtes.

'Alî négocia quelque temps avec les Khâridjites et semble leur avoir promis de reprendre la guerre avec Mo'âwiya après la sentence arbitrale, sur la teneur de laquelle il ne pouvait plus guère conserver de doute; mais il y avait là un noyau de fanatiques sur lesquels le raisonnement n’avait pas de prise; ceux-ci quittèrent leur campement de Haraurâ près de Koûfa pour aller se cantonner à Nahréwân sur les premières pentes du Zagros et y élire un khalife dans la personne d un des leurs, Abdallah ben Wahb (10 chawwàl 37 — 21 mars 658). Avant cela, les arbitres s’étaient réunis à Doûmat-el-Djandal ; le débat de ces deux augures, qu’on pouvait peut-être croire secrètement d’accord et qui, en bons Orientaux qu’ils étaient, auraient pu se regarder sans rire (mais cette supposition est démentie par ce qui se passa

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

après le jugement), est présenté avec quelque solennité par les historiens : « Tu es plus âgé que moi, aurait dit 'Amr à Abou Moûsa, tu es un des plus anciens compagnons du Prophète, exprime d’abord ton idée. » Si Abou-Moùsa désirait se venger d’'Alî qui lui avait enlevé son gouvernement, il ne se souciait guère, lui un des anciens compagnons, de voir à la tête de la communauté musulmane un Oméyyade peu croyant et plus désireux de jouissances temporelles que de récompenses éternelles; il s’entretint donc avec son arbitre des candidats possibles au khalifat; et Amr n’eut pas de peine à l’amener à cette conclusion, qu’il fallait déposer ‘Alî et rejeter Mo'âwiya, et laisser à la communauté le soin de désigner le futur maître de l’Etat. On tomba d’accord de prononcer la sentence arbitrale dans ce sens, et Abou-Moûsa, devant l’assemblée, déclara 'Ali et Mo'âwiya déchus de leurs droits à l’empire, puis il ajouta : « Choisissez à leur place celui que vous croirez le plus digne. » Alors 'Amr monta en chaire pour s’écrier : « Vous avez entendu ce qu’il vient de dire cl’ 'Ali, eh bien moi, je dis la même chose que lui, je déclare 'Ali déchu de ses droits, et je proclame à sa place Mo'âwiya, parent d’'Othmân et vengeur de sa cause, comme étant le plus digne. » On s’imagine aisément les impressions contradictoires que cette déclaration produisit sur l’assemblée; les deux arbitres, le dupé et le dupeur, s’insultèrent publiquement au moyen de passages du Qorân qu’ils se jetèrent à la tête. Les Syriens voulurent s’assurer de la personne cl’ Abou-Moûsa, qui dut s’enfuir et ne trouva de sécurité qu’à la Mecque.

Un pareil arbitrage ne pouvait entraîner l’assentiment de personne. Mo'âwiya se lit proclamer khalife dans sa province; 'Alî, songeant à reprendre la campagne contre lui, tâcha de ramener les Khâridjites en leur montrant que la sentence arbitrale, au mépris des termes du compromis qui avait institué le tribunal, n’était pas basée sur Ja parole cle Dieu, mais iis avaient déjà nommé leur khalife, et la cause d’'Ali n’était plus la leur. Les troupes d’'Alî, fidèles à l’entraînement d’el-Ach'ath ben Qaïs, refusèrent de le suivre avant d’avoir combattu la défection des Khâridjites, qui

rayonnèrent autour de Nahréwân et y étendirent insensiblement leur domination en obligeant, sous peine de mort, les populations à maudire Othmân et 'Alî. C’en était trop ; celui-ci marcha contre eux; ils se dispersèrent dans les provinces avoisinantes de la Perse et de la Babylonie ; dix-huit cents fanatiques qui résistèrent furent massacrés jusqu’au dernier à la bataille de Nah réwân (9 çafar 38-17 juillet 658). La secte khâridjite n’était pas anéantie; ceux qui s étaient dispersés à temps propagèrent leur opinion dans des contrées mécontentes du système oppressif des impôts et maintinrent longtemps l’insécurité et les troubles dans le Khouzistan. Cette doctrine politique devint une religion ; et encore aujourd’hui, les Ibâdites de L'Oman et de Zanzibar, les habitants de l’île de Djerba en Tunisie et du Mzab en Algérie maintiennent vivace la haine contre 'Alî et les compromissions mondaines : ce sont les Vieux-Musulmans.

Les gens de Koûfa qui avaient pris part aux combats de Çiffîn déclarèrent qu’ils en avaient assez fait pour une année et quittèrent 'Alî. En outre LÉgypte lui donnait des inquiétudes; les provinces étaient révoltées et son lieutenant impuissant ; il y délégua Mâlik el-Achtar ; par malheur Mo âwiya eut vent de la chose, et fit décider, au moyen des partisans qu’il avait dans cette province, le collecteur des impôts d’el-'Arîch à empoisonner le général 'alide au moyen d’une boisson préparée avec du miel. Au même moment 'Amr arrivait de Syrie; Mohammed ben Abi-Bekr, lieutenant d’'Ali, fut abandonné de ses troupes, saisi pendant sa fuite et tué. Amr ben el-Aç devint le maître absolu

de l’Egypte, sous la suzeraineté de Mo'âwiya. C’était une perte sérieuse pour 'Alî, qui vit bientôt des corps expéditionnaires syriens apparaître en Mésopotamie, à la Mecque, à Médine même. Pendant deux ans, 'Alî ne cessa de faire face à ces difficultés renaissantes et à envoyer troupes sur troupes combattre sur ces différents points. C’est alors qu’une catastrophe imprévue vint changer le cours des choses : trois khâridjites avaient juré de débarrasser le monde musulman d’ 'Alî, de Mo'âwiya et d 'Amr ; celui qui avait été choisi pour tuer le premier, Ibn-Moldjam, l’attendit

LES TROIS KHALIFES ORTHODOXES

dans un couloir étroit à la sortie de la mosquée de Koûfa et lui fendit la tête d’un coup de sabre; le khalife mourut deux jours après (17 ramadan h 0 = 24 janvier 661).

' Alî était un parfait honnête homme, et l’on conçoit aisément que l’islamisme l’ait considéré comme un saint ; plus tard, les mystiques se plairont à mettre son nom en tête de leurs arbres généalogiques indiquant leur filiation spirituelle. Il était laid, chauve et obèse; mais c’était un poète et un guerrier courageux ; la tradition postérieure aimera à rappeler ses hauts faits, auxquels elle en ajoutera beaucoup de légendaires. Cependant il n’avait aucune des qualités de l’homme d’Etat; ses décisions étaient lentes à venir, ses tergiversations, provenant du scrupule honorable d’éviter de verser le sang autant que possible, ont souvent retardé la solution des affaires et même nui à leur bon succès. Déjà, à la mort de son beau-père, il avait, en consacrant ses moments aux soins pieux que l’islamisme réserve aux défunts, laissé passer l’occasion de se produire, d’attirer des suffrages sur son nom, et s’était vu souffler la succession du Prophète au profit d’Abou-Bekr, entraîné par 'Omar dans la réunion publique où l’on avait prononcé sur le choix du khalife. Il eut plus tard affaire à forte partie : car Mo'âwiya et 'Amr ben el-'Âç avaient justement ces qualités de décision et de commandement qui lui faisaient défaut; le second surtout était rusé, et 'Ali était le dernier homme qui pût penser à une ruse : aussi fut-il joué dans les négociations qui suivirent le combat de Çiffîn. La grande faute de sa vie, due peut-être à son irrésolution, fut d’avoir laissé massacrer 'Othmân au lieu de venir à son secours, et c’est,, comme nous l’avons vu, le moyen politique qui, exploité habilement, contribua à détacher de lui des partisans qu’autrement il aurait dû réunir autour de sa réputation d’honnête Musulman et de son caractère de khalife.

BIBLIOGRAPHIE

E. Sachau, Uber den zweilen Chalifen Omar, in-8, 1902.

R. P. H. Lammens, S. J. Le Triumvirat Aboû Bakr, 'Omar et Aboû 'Obaida, dans les Mélanges de la Faculté orientale de V Université Saint-Joseph à Beyrouth, t. IV, 1910, pp. 113 et suivantes.

Ibn Miskawayh, Tajârib al-umam, reproduced in tacsimile, with a préfacé und summary by L. Caetani, principe di Teano, t. I, in-12, 1909 (Gibb Memorial, VII, 1), pp. 312-591.

Ibn-Qotaiba, (Ujûn al-Ahbâr, texte arabe, éd. G. Brockelmann, in-8, Strasbourg, 1903.

Ibn 'Abd-Rabbihi, El-Iqd el-férid , t. Il, pp. 218 et suivantes.

Brünnow, die Charidschiten unter den Erslen Omauuaden, in-8, Leyde, 1884.

Otto von Platen, Geschichte der Todtung des Chalifen Omar, aus der Chronik des Dijarbekri ; in-8, 1837.

Page 1