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CHAPITRE XIII

KHALJFAT DES ABBASS1DES

La conquête de l'empire avait été une réaction contre les Syriens; par suite Damas ne pouvait plus servir de capitale; ce fut dans P'Irâq que l'on dut en chercher une. Koûfa, déchue de son rang par la victoire des Oméyyades, pouvait prétendre à se voir rétablir dans ses dignités, mais le discours qu'Aboul-'Abbâs prononça dans la grande mosquée se terminait par des menaces. En effet, la poursuite des membres de la famille d'Oméyya et de tous ceux qui se rattachaient à leur fortune ensanglanta le monde musulman; c'est a bon droit que le nouveau khalife put se décerner à luimême le titre d'es-Saffâh « le sanguinaire ». Il s'agissait de venger les droits méconnus de la famille du Prophète; cette vengeance, bien qu'atroce, paraissait toute naturelle. Ce qu'il est plus difficile de s'expliquer, c'est comment la famille d'el-'Abbâs se fit reconnaître comme héritière du Prophète, au détriment des enfants d"Ali et de Fâtima. L'emploi de la formule « Banou-Hâchim » pour désigner les prétendants au trône sous les Oméyyades, avait l'avantage de comprendre à la fois les Wlides et les 'Abbassides: toujours est-il que les derniers profitèrent seuls du mouvement; sans doute l'influence des Ràwendites fut en ce cas prépondérante. Plus tard, des khalifes scrupuleux, reconnaissant que leur intronisation était, somme toute, due à un tour de passe-passe, voulurent rétablir les 'Alidos dans leurs droits ; mais la menace d'une résolution

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ide ce genre suffit à coaliser contre le bon vouloir d'un pontife généreux tous les intérêts qui s'attachaient à la nouvelle dynastie ; il fallut renoncer à ce beau projet. Les 'Alides étaient une lignée de saints personnages, qui n'attachaient pas de prix aux biens de ce monde; et cela ne contribua pas peu à les maintenir hors de la politique, dont ils n'eurent point les profits.

Abou'l-'Abbàs avait adopté AnbâP, ville persane sur les bords de l'Euphrate, ancien grenier d'approvisionnements pour les guerres contre les Romains d'où son nom unhàv « magasin »), comme capitale : c'est là qu'il mourut, «l'une maladie indéterminée, peut-être la variole, le 13 dhou'I hidjdja 136 (9 juin 7-V| , a peine âgé de trente ans. II avait en soin de faire proclamer son frère Abou-Dja'far comme son successeur; aussi celui-ci fut-il reconnu immédiatement.

Abou-Moslim fut mal récompensé de la grande œuvre qu'il avait menée à bonne fin. 11 rendit encore à Abou- Dja'far le service de le débarrasser de son oncle 'Abdallah, fils d"Ali, qui avait soulevé les Syriens et marchait contre Naçîbîn; une bataille mita néant ses espérances Odjouinàda II 137 = 27 novembre 7.V| . Le khalife profita de ce que Abou-Moslim était absent pour lui retirer son gouvernement du Khorasan. Entouré de sa garde particulière, le général crut pouvoir se rendre «à la résidence du khalife; là, attiré traîtreusement dans l'antichambre et séparé de gardes du corps, il fut assassiné par des affidés '1\ cha'ban 137 = 12 février 75.")).

Débarrassé d'un personnage devenu gênant, Abou Dja'far mérita le surnom d'el-Mançoùr « le victorieux o qu'il avait pris lors de son intronisation.

La famille des Barmékides fournit à el-Mançoûr les administrateurs dont il avait besoin 1 . C'est ainsi que le klia- Iifat abbasside prit dès le début une couleur franchement iranienne; le khalife ne fut plus le chef de la communauté

;i) Le titre lui-même qu'on donna au ministre, celui de waztr «vizir», était persan [vitchtr); <e n'est que par une étymologie forci ce m. a à l'arabe wazara «porter» comme -i le minislie/;or/ai7 la cl de l'empire.

lUSTOIRli BES AftABES

musulmane, mais le successeur des anciens rois de Perse, soustrait comme eux au contact de ses sujets, aperçu de loin dans une auréole d'admiration et de gloire, mélangée d'un peu de terreur. Barmek, l'ancêtre, était d'une famille c|ui depuis des siècles, exerçait les fonctions de prêtre du feu clans le pvrée de Balkh, le Naubahâr, dont le nom indique un ancien monastère bouddhique (nava-rihàra . Khàlid, son fils, commença la lignée des ministres qui resta au pouvoir jusque sous Hàroùn er-Rachid, avec son petit-fils Yahva et ses arrière-petits-fils Dja'far, FadI, Moùsa et Mohammed ; il avait été un des acolytes d'Abou-Moslim et remplit des fonctions importantes sous el-Mançoûr. Yahya fut chargé par el- Mahdî de veiller à l'éducation de ilàroùn. Mais c'est dans l'organisation de l'État que leur action fut le plus sensible. Le service de la poste à cheval vefedus, barid existait déjà du temps des Oméyyades à l'imitation des Perses et de l'empire romain; il fut développé par el-Mançoùr, qui y adjoignit un service de haute police : les directeurs des postes dans les provinces renseignaient la cour sur ce qui s'y passait; en fait, ils devinrent bientôt des agents d'information et de surveillance avec lesquels les gouverneurs eurent à compter; nommés directement par le pouvoir central, ils échappaient à l'influence des autorités locales et pouvaient déjouer les complots de celles-ci. Les routes de caravanes menant à la Mecque, et dont la sécurité était indispensable au pèlerinage, furent garanties contre les dégradations des Bédouins par une série de postes fortifiés; cette installation permettait en outre au pouvoir central de rester en communication avec les villes saintes. Pour les finances, il fut installé un certain nombre de bureaux chargés d'assurer et de contrôler les entrées et les sorties, les recettes et les dépenses, pour tout ce qui ne concernait pas les provinces, auxquelles il était laissé, en ces matières, une autonomie considérable; il était peut-être difficile de faire autrement, sinon, dans des pays où la circulation était lente et parfois dangereuse et où la lettre de change n'existait pas encore, il aurait été long, coûteux et pénible de faire voyager, par groups, de grosses sommes d'argent: on préférait adopter le système de l'abon-

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nement, qui n'envoyail à la capitale que la somme à Laquelle la province était taxée, et censée L'excédeni des recettes -iules dépenses locales. Enfin, les canaux qui arrosaient 1 Iraq, se trouvant pour ainsi dire sous les veux mêmes du khalife*, furent l'objet de réparations et de travaux déjà comment par les grands propriétaires sous les Oméyyades et qui crurent la richesse de la contrée dans des proportions considérables.

Sous el-Mançoûr, la grammaire arabe devient un.' science grâce aux efforts des deux écoles de Baçra et de Koûfa : la première de ces deux villes se glorifie de Khalil et de .sibawaïhi, celui-ci Persan d'origine; Koûfa peut citer le uom d'el-Kisâï. La langue arabe, organe officiel de l'empire, est de plus en plus étudiée par des étrangers, désireux de - a miler sou mécanisme : «l'on l'origine des recherches savantes i|ui, sous l'impulsion de ces grands maîtres, vont bientôt formuler ce chef-d'œuvre d'agencement logique que présente cette grammaire.

En même temps, l'on se mel a rechercher avec a idem- 1rs monuments de l'ancienne poésie arabe; par malheur, cette recherche est opérée par des gens plus intelligents que scrupuleux, qui n'hésitent pas a modifier ceux qui ne conviennent pas à leur goûl et même à en inventer de toutes pièces, avec un talent si merveilleux d'assimilation qu'ils sonl tout à lait dans le genre des autres poésies. Le- Persans conservaient comme un pieux souvenir de leur gloire disparue un Livre des finis que l!<>ri/!>ih. plu- connu sous le sobriquet d'Ibn-el-Moqafla', traduisit eu arabe, ainsi que les fables, venues de L'Inde, de K<tlil<i cl Dimna. La poésie arabe, fortement influencée par les idées iraniennes va, sous les successeurs d'el-Mançoûr, changer entièrement d'allures, devenir légère, gracieuse, badine, et fournir toute une immense lit térature.

Lu 1 V» 762 1, el-Mançoûr fonda Bagdad sur les bords du Tigre, non Loin de l*ein placement où I rvaienl

eu leur capital"', dont le site est encore marqué aujourd'hui parle Tâq-Kisrà la voûte de Chosroès et par le tombeau de Selinàn el-Làrisi. Ce n'est pas sans rai- [Ue l'on lit

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choix de cette localité, connue jusque-là par un petit marché qui portait un nom iranien, Bagh-dâdh (donné par Dieu); elle était à mi-chemin des pays arabes et des pays persans, en plein territoire peuplé d'Araméens depuis les temps les plus anciens; elle indiquait un compromis entre les Arabes conquérants et les Iraniens conquis, mais relevant la tête, maintenant qu'ils étaient convertis à l'islamisme et qu'ils réclamaient leur part du gâteau. Ce fut une ville toute ronde, enfermée dans un double mur d'enceinte; le khalife lui donna le nom de Médinei es-Salâm (ville de la paix), mais le peuple lui conserva celui de Médînet el-Mançoûr, du nom de son fondateur. Khâlid le Barmékide joua le principal rôle dans la fondation de la ville; peut-être était-ce lui-même qui l'avait conseillée. L'endroit qu'on lui avait réservé pour son palais ayant déplu au khalife, il en fît construire un autre sur la rive même du fleuve, et lui donna le nom de Dâr el-Khold (palais de l'éternité), c'est-à-dire « le paradis ». En outre de la garnison, de nombreuses populations vinrent s'y fixer de toutes parts, et elle ne tarda pas à devenir l'entrepôt des marchandises de l'État musulman, comme elle en était le centre politique et administratif.

El-Mahdî succéda à son père el-Mançoûr en 158 (775); il avait été reconnu comme héritier présomptif dès 147 (76/i). Les intrigues de l'intérieur du palais commencent à influer sur la politique; le khalife avait pris pour épouse une esclave nommée Khaïzorân (bambou) qu'il avait affranchie l'année qui suivit son intronisation. Abou-'Obéïdallah, son ministre, dut sa chute (161-778) à une intrigue du chambellan Rabî\ Cinq ans plus tard, sous un prétexte quelconque, Ya'qoùb ben Dàoud tomba du pouvoir. L'action de Khaïzorân se fit sentir quand il s'agit de désigner un héritier présomptif entre ses deux fils, Moùsa el-Hâdi et Hâroûn er-Rachîd; le premier avait été déjà reconnu en cette qualité, mais sa mère préférait son second fils et elle employa à le faire réussir l'influence de la famille de Barmek, car Façll, fils de Yahya, était frère de lait de Hàroùn. On voulut profiter de ce qu'el-Hâdi était occupé à guerroyer dans le Djordjàn pour lui retirer la qualité d'héritier présomptif; mais il

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refusa de se prêter à cette manœuvre. Son père se mit en route pour aller le convaincre; mais il étail à peine entré (Unis l"Irâq-'adjémi qu'il mourut subitement 22 moharrem 169 = h août 785), soit d'un accident de chasse, soit d'un empoisonnement du à l'erreur d'une esclave. Yahva le Barmékide, secrétaire du jeune IJàroùn, alors âgé de douze ans. le convainquit de ne pas s'opposer à l'intronisation de son frère et le décida à le reconnaître.

La première mesure d'el-Hâdi fui de restreindre le pouvoir que s'était attribué sa mère Khaïzorân; il la confina dans le harem, d'où il lui interdit de sortir, et lui défendit tout rapport direct avec les fonctionnaires de l'Etat. Profondément blessée par des mesures qui n'étaient pas laites pour lui plaire, l'ancienne esclave complota la perte de son fils; le projet que forma celui-ci, de désigner son propre fils Dja'far pour son successeur et d'évincer complètement Hâroùn, fut le prétexte d'une révolution de palais qui servit de modèle à toutes celles qui se produisirent par la suite (16 relu" I 1 70 ]."> septembre 786 . Au milieu de la nuit, le khalife fut étouffé par des esclaves de sa mère: le jeune Dja'far, éveillé par un des hauts officiers de la couronne, fut contraint de reconnaître son oncle.

Le succès de la conspiration amena au pinacle la famille de Barmek. Khaïzorân mourut en 17.") 789), trois ans après l'intronisation de Hâroûn er-Rachîd; en 17S. le khalife remit la conduite des affaires (Mitre les mains de Yahya : deux ans auparavant, Fadl, son frère de lait, avait été chargé de gouverner la partie occidentale de la Perse et l'Arménie; on lui confia ensuite h' gouvernement «lu Khorasan.

Hâroûn er-Rachîd n'aimait pas Bagdad; sa résidence préférée était un château auprès d'Anbar, sur l'Euphrate. i là qu'il s'installa au retour du pèlerinage de la Mecque, au commencement de l'année 187 803 . et qu'un jour il lit venir le préfel de police pour lui donner des ordres secrets.

Depuis plusieurs jours, il était préoccupé et distrait; il ne

buvait ni ne mangeait plus. Un vendredi, l'avant-dernier jour il h mois de moharrem 27 jau\ ier 803 . il s était ren lu à la chasse «ui compagnie de Dja'far; personne ne pouvait

soupçonner la tragédie qui se préparait. Pendant que le soir» Dja'far, rentré chez lui, se délassait à entendre chanter, il vit entrer brusquement Mesroùr, chef des eunuques, et Harthama heu A 'van, à la tète de troupes prétoriennes; ils le firent lever brusquement, et l'entraînèrent dehors. Quand, au bout d'une demi-heure, le médecin chrétien Gabriel, qui avait tenu jusque-là compagnie à Dja'far, se rendit auprès du khalife, il aperçut la tête coupée du Barmékide posée sur un plat devant le commandeur des croyants. Ce fut le signal de la chute de la famille; tous ses membres, arrêtés le soir même, furent jetés en prison, leurs agents de province destitués sur des ordres envoyés par exprès, leurs biens confisqués; il n'y eut d'exception que pour Mohammed, fils de Khàlid, et sa famille.

Le khalife se sentait délivré d'une gêne immense. Quel en pouvait être le motif? Les uns ont dit qu'il fallait le chercher dans une aventure romanesque qu'ils racontent çT'Abbâsa, sœur de Hâroùn, sa conseillère habituelle, qu'il avait fait épouser à Dja'far pour que celui-ci put, sans enfreindre la loi coranique, assister légalement à leurs entretiens; mais il était entendu que le mariage ne serait pas consommé, pour qu'il ne fût pas dit qu'une princesse de la famille des khalifes avait épousé, par mésalliance, un de leurs sujets. Ce qu'on voulait empêcher eut lieu tout de même; deux enfants qui naquirent furent élevés en secret, mais ce secret transpira pourtant, et quand le khalife connut la vérité, son ressentiment entraîna la chute de son favori. Toutefois ce n'est qu'un gracieux roman. La vérité pourrait être cherchée dans le sentiment de dépendance qu'avait ressenti Hâroùn à l'égard de la puissante famille qui tenait tout l'empire; et pour l'en délivrer, il n'avait fallu rien moins qu'un coup d'Etat pour lequel toutes les précautions usitées en pareil cas avaient été prises : le préfet de police mandé secrètement à la résidence du souverain, emportant des ordres qu'il ne doit divulguer à personne, les courriers avec dépèches également secrètes envoyés en hâte dans toutes les directions. Le pouvoir des Barmékides était devenu un danger pour la dynastie, peut-être même

Kll \I.ll Al DES tBBASSIDI S

pour la société musulmane; car ces Iraniens, pleins des sbttvenirs de leur patrie déchue, uedevaienl ré^ er qu'une chose, le rétablissement de l'empire mazdéen et — qui sait? — peut-être même ta rénovation de la foi de Zoroastre. C'est probablement L'aceusatioB qui se cache sous celle <l<- Zdrt- <lo'/>i hérésie) ([ni l'ut prononcée à cette occasion. Il faut que le danger ail été bien pressant pour que le khalife ail été obligé de faire mettre à mort l'être qui lui étail lepluscher, l'ami intime, le compagnon de tous les instants. Mais en l'absence de documents positifs, il sérail imprudenl d'aller trop loin : d'ailleurs, le sentiment de l'indépendance est naturelà un souverain qui veut jouer un rôle par lui-même el un motif suffîsanl pour s'être débarrassé, par les moyens alors en usage., quelque violents qu'ils fussent, des personnalités devenues gênantes. On a l'ail remarquer cependant, qu'en ce cas, c'est Yahya, h* véritable premier ministre, qui aurait dû être la première victime, el non Dja'far. Or, la famille fut ruinée par la confiscation de Lous ses biens, <-t réduite à la plus extrême misère ; mais sauf l'exécution dé Dja'far. son père el ses frères furent emprisonnés, puis mis en liberté, sans avoir à craindre pour leur vie: cela b.e se

gerail pas passé ainsi dans le cas où une accusation de complot aurait pesé sur leur tête. Le motif de la condamnation

est des plus obscurs, el c'est peut-être encore dans quelque motif passionnel qu'il faut chercher la cause principale de cette catastrophe, qui esl restée célèbre.

Débarrassé de la prépondérance de cette famille, Hâroûn put s'occuper plus directement des affaires de l'Empire. L'Occident échappait aux Abbassides. En 137 754 . quelques membres de la famille d'Oméyya, sauvés du massacre général, étaient arrivés à Kairouan et j avaient été bien reçus par Ahd er-Rahman ben Habib (|ui commandait l'Afrique du Nord d'une manière assez indépendante; puis les iffaires s'étaieni gâtées, et 'Abd er-Ra^tman benMo'âwiya, petit-fils de Hichâm, errant de tribu en tribu, finit par passer en Espagne 138-755), et y fonda l'année suivante la dynastie «les Oméyyades d'Espagne. I ne guerre civile éclata en Afrique entre le fil s d' \bd er-Rahman assassiné et

son oncle usurpateurdu trône ; les Berbères se soulevèrent de toutes parts, et il se fonda à Sidjihnàssa et à Tàhert (aujourd'hui Tiaret, eu Algérie), les dynasties indépendantes des Midrârides et des Hostémides. Kairouan fut reprise aux Berbères par Mohammed Ibn-Ach'ath (144-761); son lieutenant el-Aghlab fit des expéditions contre les indigènes. Une tentative d'el-'Alà ben Moghîth dans le sud de l'Espagne avait avorté complètement en 146 (763), et, depuis lors, les Abbassides s'étaient desintéressés de ce qui se passait en Espagne et dans toute l'Afrique du Nord.

Les Francs Carolingiens envoyèrent trois ambassades en Orient, la première sous Pépin le Bref et el-Mançoûr (148- 765), la seconde et la troisième sous Charlemagne et Hâroùn (797-801 = 180-184). Ces rapports provenaient du désir des Francs, qui étaient en train de constituer l'autorité temporelle du pape, de lutter contre les empereurs de Byzance, devenus iconoclastes. Léon l'Isaurien avait épousé Irène, fille du roi des Khazares, limitrophes des possessions arabes sur la mer Caspienne; de là, une entente entre ce peuple et les empereurs romains d'Orient. D'ailleurs, la guerre ne cessait pas entre Grecs et Arabes; c'était, chaque année, de la part de ceux-ci, des raids de cavalerie, des razzias rapides qui les menaient jusqu'à Ancyre (Angora) et Amorium au centre de F Asie-Mineure, jusqu'à Éphèse même, au sud de Smyrne. Il y avait aussi des combats sur mer: en 806 (190), une grande expédition chargée de contraindre les Chypriotes au payement du tribut avait été débarquée dans l'île et y avait commis d'effroyables déprédations.

Dans ce qui est aujourd'hui le Maroc, un descendant d'Alî et de Fàtima par el-Hasan, Idrîs, avait trouvé de l'appui chez les Berbères, y avait fondé un état indépendant et donné son nom à la dynastie des Idrissites. Ilarthama ben A'yan, le même qui prit part à l'arrestation de Dja'far le Barmékide, avait été envoyé en Tunisie pour y pacifier les esprits : Ibrahim ben el-Agfhlab, fils du général tué lors de la révolte de l'an 150 (767), fut chargé du gouvernement de cette contrée, qu'il obtint de conserver à titre définitif pour lui et ses descendants ; et ce fut là l'origine de la dynastie des Agh-

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Iabites. Ilàroùn, préoccupé par la guerre avec les Khazares

et des révoltes en l'erse, consentit à cette proposition. Ainsi l'empire arabe se morcelait «le plus eu plus.

Les 'Alides axaient déjà fait de vaines tentatives pour soutenir leurs prétentions. Deux (ils <l" Abdallah, petit-fils d'el- Hasan, fils d''Ali, nommés Mohammed et Ibrahim, eurent des succès qui ne se maintinrent pas. Les Mecquois, tourmentés par leurs gouverneurs, se révoltèrent et proclamèrent Mohammed (145-762 ; tout le Hedjaz se rallia autour de son nom ; mais une armée envoyée par el-Mançoûr sous le commandement d'Isa ben Moûsa et de Homéïd ben Qajitaba réduisit à néant son pouvoir en une seule bataille qui lui coûta la vie. Son frère Ibrahim avait, «le son côté, soulevé la ville de Ko ûfa et menacé el-Mançoûr, qui résidait tout près de là, à Hâchimiyyé. En temporisant habilement, el- Mançoûr donna le temps d'arriver à son corps expéditionnaire de la Mecque. Ibrahim livra bataille; la fortune « | » i i avait semblé lui sourire se tourna contre lui. et il périt les armes à la main. Pendant longtemps les Alides cessèrent de réclamer du sort des armes la reconnaissance de leurs droits.

En Perse, Sombàd, mazdéen de religion, appela ses compatriotes à venger l'assassinat d'Abou-MosIim; la révolte s'étendit au Khorasan à l'Adherbaïdjan, mais il fut défait et tu. dans un combat pies d'Ilamadan. Dans la résidence même du khalife, à Hâchimiyyé, les sectaires qu'on appelait Râwendites et qui faisaient partie de la garde du corps, levée en grande partie dans le Khorasan. considéraient le khalife comme l'incarnation de la divinité. El-Mançoûr ne pouvait admettre qu'on le traitât comme tel; il lit arrêter les meneurs; leurs adeptes se soulevèrent et brisèrent les portes de la prison; il fallut sévir. En 150 767 . un autre persan, Ostâd-Sîs, qui se donnait pour prophète, souleva la province d'Héral el réunit nue armée considérable; non sans peine, il fut battu par Khàzim ben Khozéïma. Un ancien secrétaire d'Abou-Moslim, un persan nommé \i ' et originaire de Merv, se déclara partisan de l'incarnation, et se montra avec le visage couvert d'un voile d or, d où le sur-

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nom qu'on lui donna, el-Moqanna' « le voilé ». Aidé par la révolte d'un individu qu'on appelle le Jlaraurite et qui soulevait en même temps les régions voisines, il battit les troupes du khalife, et ce ne fut qu'après la défaite du Haraurite par Vézîd ben Mazyad que Sa id el-Hariehî put enfermer el-Moqanna' dans sa forteresse de Sanâm : voyant qu'il ne pouvait tenir davantage, le prophète voilé s'empoisonna avec ses femmes etses fidèles etmit le feu au châteaufort, qui les écrasa sous ses ruines (161-778).

Les exactions du gouverneur du Khorasan, Isa ben 'Ali, soulevèrent de telles plaintes que Hàroùn se décida à entreprendre une tournée d'inspection dans les provinces orientales; mais il eut l'imprudence d'accepter, sous forme de cadeau, une partie du produit des rapines de son agent. C'était se boucher les yeux volontairement. En 190 806), RàfT ben Léïth, descendant de l'ancien gouverneur oméyyade Xaçr ben Sayyàr, fut porté par le peuple à sa tète; d'accord avec les tribus turques, il livra bataille à 'Isa et le tua. Hâroùn envoya son fils à Merv et le suivit à la tête de l'armée principale; arrivé à Tous (aujourd'hui Mèchehed), il tomba malade d'une indisposition dont le caractère n'est pas bien clair et qui enleva toutes ses forces à un corps déjà épuisé; il mourut le 3 djoumâda II 193 (24 mars 809); il n'avait que quarante-cinq ans.

Son fils aîné 'Abdallah lui aurait succédé s'il n'était pas le lîls d'une esclave persane, ce qui fit préférer le fils de la femme légitime Zobéïda, Mohammed surnommé El-Emin, qui du vivant de son père avait été reconnu comme héritier présomptif. Peu de temps avant la chute des Barmékides, deux actes furent rédigés ; par le premier el-Emin avait été admis à la succession au trône ; c'était priver 'Abdallah de ses droits ; dans le second, celui-ci s'obligeait à reconnaître la suprématie de son frère. Le premier avait le gouvernement de l'Iraq et de la Syrie; le second, le fils de la Persane, auquel on avait donné le surnom d'el-Ma'moùn, les provinces de l'Adherbaïdjan et de l'est. L'influence des ministres contrebalançait d'ailleurs celle de Zobéïda; Fadl ben Rabî', partisan des Arabes, tenait pour el-Émîn, tandis

KMAI.II A I IH g tBBASSIDES

que Fadl ben Sahl, un mazdéen à peine converti à L'islani i si! ic, défendait les intérêts d'el-Mamoûn, le fil> d<> l'esclave persane

Le règne d'El-Émîn dura à peine <in<| ans L9&-198 809-813 . Plein d'imprévoyance, il se laissa dominer parles conseils de Fadl ben Râbf, son ministre, e1 lit publier, dès la seconde année de son règne, l'ordre de prononcer, dans l«' prône du vendredi, le nom de son fils Moùsa avant celui de son frère El-Ma'moûn; celui-ci, qui se trouvait ainsi privé cl<>s droits de succession que lui avail réservés la volonté de son père, répondit à cette déclaration par des mesures énergiques; il interrompit les relations postales entre Merv et Bagdad, accorda à lîàli' une capitulation honorable dans I i Transoxiane; il |>rit Le titre d'Imâm el-Hodà conducteur dans la bonne direction ■ C'était une déclaration de guerre; une expédition partil de Bagdad pour le réduire, sous le commandement d Ali ben* Isa, qui emportait une chaîne d'argent pour ramener captii le frère rebelle; mais ces troupes furent défaites par Ttihir, gouverneur de Réï, avec des forcés bien inférieures. Une autre expédition fut détruite près d<> Hamadan. Rl-Emîn n'avait plus de troupes; on essaya d'en faire venir de Syrie, où les < >aïs et les Kelb continuaient de se battre, niais elles s'en retournèrent à la première i mouche. Les troupes d'el-Ma'moûn, sous Tâhir <'i Harthama, s'avançaient toujours; Baçra, Koùïa. les deux villes saintes reconnurent le nouveau khalife. Bagdad se \it bientôt entourée de troupes ennemies, el-Emîn réduit au seul palais de Khold; il fallut capituler; il fut entendu que Harthama, le vieux général fidèle d'er-Rachld, viendrait le prendre de nuit dans une barque et l<' conduirait en sûreté dans camp; mais lc-> gens de Tâhir firent chavirer l'embarcation, Harthama el El-Emin se sauvèrent à la nage; ce dernier fut pris sur la rive par un soldat d<- Tâhir et mis à mort nuit un'' 'l'-\ moharrem 198 25 septembre 813 .

Le lils de l'esclave persane étail maître de l'empire déchiré par des dissensions intestines. Les tendances iraniennes du khalife, fomentées encore plus par son vizir I adl ben Sahl, lui aliénèrent les esprits arabes, <|ui se tournèrent

alors vers un Alide, Mohammed ben Ibrahim, surnommé Ibn-Tabâtabâ, qu'Abou-Sérâyâ, ancien partisan d'el-Mamoûn, mit à la tête de son parti. La révolte éclata en 199 (815); mais après un premier succès, Ibn-Tabâtabâ mourut subitement, et Abou-Sérâyâ, vaincu un peu plus tard par Ilarthama, fut mis à mort. Les tentatives des Zéïdites dans la péninsule arabique n'eurent pas un meilleur succès. Le vieux général de Hàroùn dut se rendre à Merv ; là il fut bien mal récompensé des services rendus à la cause abbasside sur tous les points du territoire; il fut emprisonné sous un prétexte quelconque et mourut en prison d'une mort soi-disant naturelle (200 = 816).

Les habitants de Bagdad se sentaient mal à l'aise sous la domination iranienne. Ils se soulevèrent et placèrent à leur tête Mançoûr, un des fils du khalife el-Mahdi; mais c'est à peine si l'on put mettre sur pied quelques troupes, ce qui fit avorter le mouvement. C'est le moment que choisit el- Ma'moûn pour mettre à exécution un projet qui pouvait lui faire perdre l'empire. Brusquement, la nouvelle arriva que Ali ben Moûsa, surnommé er-Ridà, descendant d'Wli et de Fâtima, était devenu gendre et futur successeur du khalife, et qu'en même temps la couleur noire, symbole de la dynastie, était remplacée par la couleur verte des ' Alides (ramadan 201 = mars 817). C'était une révolution. Mais les gens de Bagdad, qui n'étaient point partisans des Chi'ïtes, se révoltèrent et proclamèrent khalife Ibrahim ben el-Mahdi, frère de Mançoûr. L'Egypte se souleva; l'Adherbaïdjan tomba entre les mains de Bàbek, chef de la secte communiste des Khorrémites, qui croyaient à l'incarnation de la divinité dans la personne de leur chef et professaient la communauté des biens et des femmes.

11 fallait reprendre l'empire. El-Ma'moûn quitta Tous pour marcher vers l"Irâq. Au début de l'an 818 (cha'bàn 202), FadI ben Sahl fut assassiné pendant qu'il était au bain, à Sarakhs; c'était des amis du khalife qui avaient pris ce parti extrême, de le débarrasser, malgré lui, d'un conseiller dangereux. El-Ma'moûn craignit d'être accusé de ce meurtre; il lit exécuter les assassins, et épousa une nièce de son mi-

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nistre favori, la fille de I.lasan beD Sahl, qui était le gouverneur de la .Mésopotamie et occupait alors Wâsil avec une année considérable. La même année, L'Imam er-Ridà mourut à Tous d'avoir mangé trop de raisins, dont les grains n'étaient peut-être pas indemnes de tout poison. Il fut enterré à côté de la toinlie de Hâroûn er-Rachîd; et autour de son mausolée s'est créée la ville de Mèchehed le mausolée) qui a remplacé la vieille ville de Tous, dont il ne reste plus que des ruines informes. A peine arrivé à Réï, le khalife apprit que rlasan, à Wâsit, était devenu subitement fou et avait dû être enfermé. La disparition de l'Imâm er-Ridà et celle du ministre Fadl ben Sald, indices d'un changement de politique chez el-Ma'moûn, rassurèrent les habitants de Bagdad, qui abandonnèrent Ibrahim ben el-Mahdî, artiste éminent, amateur de poésie et de musique, mais qui n'avait rien des qualités de l'homme d'État : EI-Ma'moim rentra enfin dans sa capitale (204-819 . Les drapeaux noirs «b-s Abbassides furent hissés à nouveau et les impôts, en signe de cadeau de bienvenue, remis à toute la population de l"Irâq. < l'est au milieu de ces difficultés incessantes qu'el-Ma'moûn trouva le temps et les moyens de protéger les scient telles qu'on les entendait à cette époque. C'est sous sou règne que fleurissent des jurisconsultes tels que C.hàli i el Ahmed ben l.lanbal, fondateur de deux rites orthodoxes, des théologiens tels qu'el-Bokhâri, auteur d'un des deux çahîh ou recueils authentiques de traditions du Prophète, 1 hist< rien el-Wâqidi, dont les ouvrages sont en grande partie perdus, mais dont on a conservé des fragments considérables dans les œuvres de ses successeurs, Aboîî-Temmâm el el-Bokhtori, qui ont tous deux réuni, sous le titre de ffamâsa (la vaillance, des recueils de vieilles poésies du désert consacrées à célébrer la bravoure des Bédouins. L'arl musical est représenté par l->l.1;u| 1"'" Ibrahim de M soûl, lils d'un célèbre chanteur el chanteur lui-même. Mus El-Ma'moûn est surtout remarquable par le développement

qu'il donna à l'étude de la philosophie grecqi I des sciences

exactes. Depuis Chosroès lerAnôché-rawân, une école de médecine s'était maintenue à DjondéI-4 Ihftpour en Susiane, jus-

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qu'à cette époque; les Araméens, qui formaient la population de la Mésopotamie, avaient traduit du grec en syriaque les traités scientifiques conservés de l'antiquité. Un médecin chrétien. Georges, de la famille de BÔ'khtyêsôû' (en pehlevi, « Jésus a sauvé >> , avait guéri le Khalife él-Mançoûr d'une maladie d'estomac; son petit-fils Gabriel fut le médecin particulier d'el-Hâroûn. Déjà Mançoûr avait fait traduire en arabe des traités de médecine; Hàroùn employa1 au même office un autre docteur de Susiane, Vohannà Ibn-Mâsawéïh. El-Ma'înoùn fonda à Bagdad « la maison des sciences », université destinée à l'enseignement, à laquelle était joints une bibliothèque et un observatoire destiné plutôt à l'astrologie qu'à l'astronomie, mais qui servit néanmoins aux études de cette dernière. Honéïn ben Ishaq, chrétien de Hira, traduisit en arabe les écrits philosophiques d'Aristote et le traité de médecine de Gaiieu.

Les tendances rationalistes d'El-Ma'moùn le conduisirent à adopter les opinions des Mo'tazélites, et en 212 (827 parut le décret par lequel il proclamait le dogme de la création du Qoràn et posait comme principe d'admettre que le livre sacré, en tant que représentation de la parole de Dieu, était créé par lui. et non pas incréé de toute éternité; il en faisait ainsi une œuvre matérielle de Dieu, et non l'expression de sa pensée éternelle. Les théologiens, et entre autres Ahmed ben Hanbal, refusèrent de souscrire à cette opinion; des persécutions s'ouvrirent et allaient continuer avec la dernière rigueur, lorsque el-Ma'moùn mourut après une courte maladie à Tarsoùs, où il s'était rendu pour reprendre la lutte avec les Romains, à l'âge de quarante-huit ans (218 = 833).

A ce moment-là également le Khorasan échappait, cette fois définitivement, à la domination des Arabes. Le général Tàhir, qui était d'origine iranienne et parlait persan, avait été chargé de pacifier cette province lointaine et indocile; il y réussit, et se sentit tellement d'accord avec le sentiment populaire qu'un vendredi du mois de djoumâda I 207 (sept.oct. 822), il fit supprimer du prône le nom du khalife, ce qui était proclamer son indépendance. Il est vrai qu'il mourut

KIIAI ll-AT DES SBBASSIDES 308

le lendemain, mais le branle était donné; l«- khalife ae pu! que confirmer ses fils dans la possession de celte province] et ainsi se créa la dynastie des Tâhirides, la première en date des dynasties «le la Perse moderne: dès lors 1*' Khôrasan n'appartient plus à l'histoire «les Arabes; c'est dans l'histoire de Perse qu'il faut chercher les destinées de cette contrée.

Les Turcs prétoriens. — Les Abbassides oie se sentaient pas a l'aise au milieu de la population de Bagdad, en grande majorité arabe ou du moins araméénne arabisée; car en se convertissant a la nouvelle religion, la population tic 1 Iraq avait adopté la langue des conquérants, voisine de la leur, et ceux qui étaient restés c lire tiens avaient seuls conservé l'usage du syriaque. Leur garde particulière se composa d'abord de Persans amenés du Khorasan, mais ceux-ci s'aràbisèrenl aussi par influence du milieu, au moyen de mariages mixtes : les A bnâ ed-daùla lils de la dynastie , au boul de quelques générations, n'étaient plus que des Arabes, de langue et de religion ; il leur restait encore pourtant dans le sang des traces de leur origine iranienne. Enfin, les guerres continuelles et les razzias d'au delà de l'Oxus et du laxartes avaienl amené sur les marchés des foules d'esclaves turcs; c'est là que les khalifes recrutèrent bientôt leur garde. Les Turcs, de l'aveu des Arabes eux-mêmes (nous avons là-dessus des déclarations explicites d"Amr ben lia lu- el-Djâhizh, qui leur a consacré un petit traite ,sont endurants, obéissants, disciplinés; lesAbbasr sides s'appuyèrent sur eux. Le dévouement absolu ;* leur maître, qui était dans leur nature, attira sur leurs services l'attention des potentats: sons el-Ma'moûn, nous trouvons, parmi ses lieutenants, Manier ben Kâoùs dont le nom turc (;iait Afchîn, qui (Hait originaire d'Ochroùsana dans !<• I urkestan et qui combattit la grande révolte d'Egypte. El-Mo'taçim, successeur d'el-Ma'moûn, donna un grand développement à l'emploi de ces esclaves turcs dans l'armée. Cela paraissait d'autant plus nécessaire que les troupes de Cilicie employées a combattre les Romains souhaitaient voir arriver au trône 'Abhâs, lils d'el-Hâroûn; en même temps les /oit. bohémiens ou t/igams des marais

de la Babylonie attiraient l'attention sur eux par leurs brigandages et leurs déprédations; leur chef, Odjéïf ben 'Anbasa, complota la déposition de Mo'taçim et son remplacement par 'Abbâs; mais il fut découvert, ce qui lui coûta la tête, ainsi qu'à son protégé (223-838).

El-Mo'taçim avait perdu toute confiance dans les habitants de Bagdad ; il transporta sa résidence à Sâman a, petite ville sur le Tigre, à peu de distance au nord de la capitale, dont le nom araméen fut transformé, par les beaux esprits de celte époque, en Sorra man râa « Joyeux qui la voit ! » Il fit construire, à côté de son palais, de vastes casernes pour les contingents turcs et berbères dont il s'entourait. Cependant, il prit soin qu'aucun des chefs ne s'élevât trop haut. Afchîn, qui s'était conquis des titres à la reconnaissance du Khalife par la manière dont il avait étoutTé la révolte des Khorrémites après vingt ans de guerre (222-837) et dont il avait combattu les Byzantins en Asie Mineure, et qui en avait été récompensé par des honneurs considérables et le don de véritables richesses, mourut de faim en prison trois ans plus tard : il avait été arrêté sous l'inculpation de zendiqisme, comme s'il avait eu en secret des croyances mazdéennes contraires à l'enseignement du Qorân. Malgré cela, les prétentions des troupes soldées augmentèrent, et peu à peu s'établit l'usage de leur donner, à chaque avènement, des gratifications considérables ; leurs exigences s'accrurent à proportion, et il en advint de la garde turque ce qui était arrivé à Rome avec les prétoriens et ce qui se produisit plus tard à Constantinople avec les janissaires : ils furent les maîtres de l'empire parce qu'ils étaient les maîtres du souverain.

El-Mo taçim mourut à Sàmarra en 227 842); son fils Haroùn , qui avait trente et un ans, lui succéda sous le nom d'ElAYàthiq-billah (celui qui met sa confiance en Dieu) : il était fils d'une esclave grecque. Pendant les cinq ans que dura son règne, il continua les traditions de recherches scientifiques et de libre discussion inaugurées par El-Ma'moùn. A sa mort, deux chefs turcs, Waçîf et Itàkh, installèrent à sa place Dja'far, l'un de ses frères, fils d'une esclave persane

KIIALIFAT DES A.BBASSIDES 3 r,

du Khârezm, à qui Ton donna le nom d'El-Motawakkil 'ala' 11 Ali (celui qui s'en remet à Dieu : mais cela tourna mal pour eux, car, à peine installé, le Khalife \il le danger que présentait pour lui l'incertitude de sa position, entre une capitale tumultueuse et des troupes prêtes a imposer leur volonté. Bien qu'il dût son élévation à Itàkli, ce fut celui-ci qui devint la première victime de la politique cauteleuse d'El-Motawakkil; non seulement ce chef turc, maître de l'armée, occupait une haute situation à la cour, mais il était encore ministre des finances, et par la direction des postes, il tenait la police politique : jeté en prison, il y mourut de soif, autre genre de supplice qui avait L'avantage de ae pas laisser de traces.

El-Motawakkil, prenant en politique intérieure le contrepied de ses devanciers immédiats, chercha à s'appuyer sur l'orthodoxie; il savait que la partie arabe de l'empire était pour la Sunna du Prophète contre les prétentions de la famille de Mahomet; il interdit toute discussion sur le Qorân, rétablit les anciennes ordonnances d"( )mar sur les marques extérieures distinguant les Musulmans des tributaires, lit détruire les églises chrétiennes nouvellement élevées à Bagdad, et déclarer hérétique la proposition que le Qorân était créé. La persécution contre les Alides recommença, le mausolée de lloseïu à Kerbelà fut détruit, le pèlerinage dans cette ville interdit, La liberté de penser était morte.

Pour se délivrer de l'étreinte des esclaves turcs, il lit venir Mohammed ben 'Abdallah, un descendant de Tâhir, et le chargea, en qualité de gouverneur de l"Irâq, de mettre de l'ordre dans les esprits; il choisit une nouvelle résident e, assez éloignée de Sâmarrâ, qui de son nom fut appelée Dja'fariyya. Ces précautions furent rendues inutiles parson imprudence: il voulut que Mo'tazz,l'un de ses plus jeunes iils, fût son héritier a L'exclusion de Montaçir, --on fila .une.

déjà désigne comme tel ; le résultai en lut que dans la nuit

qui précéda le 'i chawwâl 247 1" décembre s''»l . deux de

ses principaux officiers turcs. W.iciï ci Boghâ le jei

L'assassinèrent. Le parricide ne jouil pas Longtemps de accession au trône: six mois ne s'étaienl ju^ écoulés qu'il

mourut dévoré de remords, sans qu'on puisse démêler si sa fin était due aune maladie ou aa poison. Mosta'în, petitflls de Mo'tacim, qui lui succéda, ne fut qu'un jouet entre les mains des chefs turcs. Il avait pour mère une femme slave. Les Turcs s'étant soulevés contre l'omnipotence de Waçîf et de Boghâ qui venaient de faire assassiner Bàghir, un des leurs, les deux chefs durent s'enfuir à Bagdad et emmenèrent avec eux le Khalife, qui n'avait plus qu'une ombre de pouvoir : ils y furent assiégés. La ville fut obligée de capituler, et Mosta'în dut résigner le trône en faveur de Mo'tazz, désigné par les rebelles (3 moharrem 252-24 janvier 866). Pendant ce temps-là, un imam zéïdite, El-Hasan ben ZéïtL descendant dvAlî par la branche d'El-Hasan, fonda en 250\ dans le Tabaristan, une dynastie indépendante.

Les conditions de la capitulation de Bagdad étaient la vie sauve pour Mosta'în, son internement dans les villes saintes et le droit de séjourner à Wâsit jusqu'au moment où il partirait pour l'exil. Quand il quitta cette ville, Sa'id ben Çâlih, chambellan de Mo'tazz, chargé d'une mission secrète, se porta à sa rencontre, le trouva près de Sâmarrâ, le tua et lui coupa la tête, qu'il porta lui-même au Khalife, comme preuve de la mission accomplie; le tronc du cadavre resta abandonné sur la route jusqu'à ce que des gens du peuple prissent sur eux de l'inhumer. 11 avait trente-cinq ans (252-866).

Mo'tazz était un fils de Motawakkil. Il voulut combattre les Turcs au moyen des Berbères qu'il avait dans sa garde; il n'y réussit guère. Boghà le jeune, se rendant à Mossoul, est attaqué au pont de Sâmarrâ et tué par des Maghrébins, c'est-à-dire des Berbères. C'est Mo'tazz qui avait machiné le coup, car le chef turc lui était à charge; il ne dormait pas tranquille et ne se séparait pas de ses armes, ni le jour ni la nuit, tant était grande la terreur que lui inspirait cet homme (1). Mais cet assassinat souleva les Turcs excités par Çâlih, fils de Waçîf, qui pouvait compter sur l'appui des autres généraux de même origine. Ils se portèrent en masse au palais, firent prisonnier Mo'ta/.z, qui périt dans sa geôle

(1) Mas'oudi, Prairies d'or, trad. de Barbier de Meynard, VII, p.8;>7-

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