PUISSANCES D’OCCIDENT
Les objets d'échange. — Les grandes guerres qui avaient amené de si profonds changements dans la situation de l’Asie antérieure et de l’Afrique du Nord avaient certes entravé les relations commerciales existant de toute antiquité entre ces deux régions et l’Europe, mais elles ne les avaient pas détruites ; et malgré l’incertitude entretenue par les luttes incessantes entre les divers pouvoirs qui se partagèrent les fragments du grand empire arabe, les routes commerciales continuèrent d’être fréquentées.
Les contrées orientales étaient seules à produire, naturellement ou industriellement, un certain nombre d’articles fort recherchés et que la navigation et les caravanes transportaient lentement jusqu’aux marchés où s’opérait la vente. L’aloès, c’est-à-dire le suc amer provenant de l’incision pratiquée dans la feuille charnue de diverses espèces formant ce genre, et ensuite desséché, était surtout fourni par l’ile de Soqotora : c’était la qualité la plus estimée, bien qu’on en trouvât également sur la côte de l’Arabie, dans le Ifaçlramaut et dans l’Ahqâf. Celui de l’Inde n’atteignit jamais les prix de celui de Soqotora, qui était transporté par la voie d’ Aden, Alexandrie et Chypre ; toutefois la falsification, le mélange plus ou moins avoué avec les qualités inférieures provenant d’Espagne, de Grèce (îles de Calymnos et de Leros), de l’Italie méridionale, de la Sicile et de Malte, four-
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
nissaient à la consommation des quantités que la petite ile de l’Océan indien, qui aujourd’hui n’en produit presque plus, était hors d’état de produire.
L’alun, très recherché au moyen âge, provenait, entre autres, de Sidjilmâssa, de Bougie et de Majorque, sans compter les mines déjà en exploitation en Europe, mais c’était surtout d’Asie Mineure, de Phocée, nommée Foglia par les Génois, que l’on tirait les qualités de choix demandées par les teinturiers et les tanneurs. Alexandrie en tenait un entrepôt, et cet article lui venait soit de la Haute- Égypte et de la Nubie par le Nil, soit du Yémen.
Gomme parfum, on estimait particulièrement l’ambre gris, qui se présentait dans le commerce sous l’apparence de morceaux d’une matière dure et grisâtre, analogue à la cire ; il suffisait de la chauffer pour en obtenir une odeur très fine. On se perdait en conjectures sur son origine; on la trouvait soit au milieu de la mer, soit parmi les rochers et les récifs ou sur les plages du rivage, soit enfin dans le corps de certains poissons. Au rapport d’Edrisi, Hâroùn-er- Racliîd voulut en avoir le cœur net; il fit faire une enquête auprès des habitants des cités méridionales de l’Arabie, et le résultat en fut que l’ambre sortait de sources situées au fond de la mer; les flots le roulaient ensuite sur le rivage. D’autres ont pensé que c’était une plante croissant au fond de la mer,. à la façon des éponges, ou bien que c’était de l’écume de mer solidifiée. On savait aussi qu’on le trouvait parfois dans le corps du cachalot, seulement on croyait que le cétacé l’avait avalé et en était mort d’indigestion; cependant un médecin de Bagdad, Hobéïch ben el-Hasan, cité par Ibn-Béïtâr, savait déjà que l’ambre gris se forme dans le corps même du cétacé; toutefois il le prenait pour un excrément, tandis que ce n’est qu’une induration, une concrétion.
Une légende qui courait les îles Maldives prétendait que l’ambre gris était l’excrément durci d’un oiseau de grande taille, et que le parfum spécial qu’il exhale lui venait des plantes aromatiques dont l’oiseau faisait sa nourriture. Une partie restait déposée sur les rochers du pays d’origine, tan-
Il ISTOIRE DES ARABES
(lis que les vents en emportaient une autre partie jusqu’à la mer qui finissait par la déposer sur de lointains rivages ; enfin une troisième partie était avalée par des poissons, qui en mouraient d’indigestion ; d’où trois qualités d’ambre, de plus en plus inférieures.
Toutes les côtes de l’océan Indien en fournissaient; la qualité la plus fine se trouvait dans les îles de l’Afrique ; à Çohâr, dans T'Oman, les indigènes parcouraient la côte au clair de la lune, montés sur des chameaux dont le flair faisait reconnaître les gisements de la matière précieuse. 'Aden en avait un entrepôt spécial : de là, il prenait la voie de la mer Rouge pour arriver en Europe, ou celle du golfe Persique à destination de Bagdad, d’où il rayonnait dans tout l’Orient. En revanche, l’ambre récolté sur les côtes d’Espagne et du Portugal, réputé de qualité inférieure, s’exportait néanmoins jusqu’en Egypte.
Les voyageurs qui visitent le Caire ne manquent jamais de pousser jusqu’à Matariyya, près d’Héliopolis, à peu de distance au nord de la ville ; c’est là que se trouve une source miraculeuse, marquant l’endroit où, d’après une légende chrétienne provenant du cycle des Evangiles apocryphes, la Vierge Marie s’était reposée un instant pendant la fuite en Egypte ; la ferme qui y est jointe se livre à l’élève des autruches domestiquées ; le jardin attenant est célèbre parce qu’il est planté de baumiers, l’arbre qui produit le baume. Au moment de la sève ascendante, les jardiniers pratiquaient des incisions dans l’écorce du tronc, ou bien en détachaient des feuilles, des rejetons et des ramilles ; le baume suintait immédiatement ; on le recueillait, soit à la main, soit au moyen de bandes de coton ou de petites fioles ; on laissait reposer au soleil ; on recueillait ensuite l’huile pure qui surnageait et on la plaçait sur le feu, où elle prenait une belle couleur d’un rouge vineux.
Cette ferme était la propriété du souverain de l’Egypte, et la récolte du baume, qui se faisait à son profit, était surveillée de près. Le baume servait à des présents diplomatiques, à des cadeaux faits à certains voyageurs de marque ou à des dignitaires civils ou religieux; une partie était en-
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
voyée aux hôpitaux et aux châteaux forts de la Syrie : le reste était vendu. Les jardiniers étaient autorisés à faire bouillir et à comprimer les branches coupées qui leur étaient abandonnées, et ils s’en procuraient ainsi une certaine quantité de qualité inférieure, qu’ils vendaient pour leur compte.
Les baumiers de Matariyya étaient à peu près les seuls arbres, au moyen âge, d’où l’on tirait le baume ; mais l’arbre lu i-même n’était pas indigène de l’Egypte, il y avait été apporté de l’Arabie, et quand, par suite de la dégénérescence que le climat de l’Egypte impose à la plupart des végétaux introduits sur son sol, il était devenu nécessaire de renouveler les plants, on s’adressait au IJedjàz. Dans l’antiquité, la Palestine avait connu cet arbre, et Bernardus Sapiens, pèlerin qui se rendit à Jérusalem au neuvième siècle, trouvait encore à Jéricho une plantation de cette nature et voyait les habitants pratiquer des incisions dans l’écorce avec des pierres pointues, le même procédé qu’Abd-el-Latif vit employer à Matariyya ; mais la culture en disparaît à l’époque des croisades. Des troubles ruinèrent le jardin modèle d’Héliopolis ; quand il fallut reconstituer la précieuse culture, on alla chercher des rejetons dans les environs de la Mecque où le baumier croît en abondance.
Le benjoin venait de Sumatra, et les Arabes l’appelaient lubân djâwî , « encens de Java », d’où le nom que les Portugais lui ont donné, benzcivi , benzoin. On le cotait sur le marché d’Alexandrie, où il avait une valeur considérable ; les sultans égyptiens en envoyaient aux doges de Venise à titre de présents diplomatiques.
Le bois d’aloès, à raison de la bonne odeur qu’il dégage quand on le brûle, était d’un usage fréquent dans tout l’Orient; les khalifes et les sultans en avaient toujours un grand approvisionnement. Il venait de l’Assam occidental, l’ancien royaume indien de Kamaroupa, dont le nom transformé en Kamroûn avait donné l’appellation de ko mro ûnî sous laquelle était désignée la meilleure espèce, celle que les pèlerins hindous apportaient à Moultan ; une autre espèce moins bonne, le bois d’aloès sauvage, portait le nom de qomarij parce qu’il provenait du pays des Khmers, le Cambodge.
Le santal citrin, qui développe un arôme à la fois fin et pénétrant, était recherché et d’un prix très élevé ; il ne s’en exportait que fort peu en Occident; le santal blanc, dont l’odeur est plus faible, faisait au contraire l’objet d’un commerce assez étendu, qui n’était dépassé que par le santal rouge, employé comme colorant, et provenant d’ailleurs d’une plante différente. Le pays d’origine de ces produits était l’ile de Timor, l’Inde et Ceylan.
Gomme bois colorant en rouge, on se servait volontiers du bois du Cæsalpinia Scippcui , connu en Orient sous le nom de baqqam et chez nous sous celui de bois de brésil parce qu’on le comparait, pour la couleur, au charbon ardent [ligneum brasile) \ c’est d’ailleurs le même qui a fait donner au Brésil, lors de sa découverte, le nom que ce pays porte encore aujourd’hui. Son apparition dans les douanes d’Italie coïncide avec les Croisades. Marco-Polo déclarait que celui de Ceylan était le premier du monde. II arrivait sur le marché en billes; on enlevait l’écorce et l’aubier, et on extrayait du cœur la matière colorante.
Le camphre ( kâfoûr ) est mentionné dans le Qoran (cliap. lxxvi, v. 5) comme mélangé au nectar délicieux du paradis, dans le but de le rafraîchir ; ce qui prouve qu’il n’était pas inconnu à cette époque dans le Hedjâz, et que ses qualités thérapeutiques étaient appréciées. Cependant les Bédouins ignoraient complètement l’existence de cette drogue, de sorte qu’à la prise de Madâïn par les Musulmans, ceuxci ayant trouvé dans la capitale des Perses Sassanides d’abondantes provisions de camphre, en jetaient, par stupidité, en guise de sel, dans leurs marmites, au rapport de Bélàdhori. Plus tard les géographes recueillirent les récits des marins qui avaient visité les lieux de production, s’étaient assis à l’ombre des camphriers, et avaient appris qu’on l’obtenait sous la forme liquide en pratiquant des incisions dans l’écorce, ou bien sous la forme solide en allant chercher la résine accumulée au cœur de l’arbre. Ibn-Batoûta s’est trompé, il est vrai, en affirmant qu’on le trouve dans les nœuds d’une sorte de bambou ; mais il peut avoir été induit en erreur par l’ancien usage des indigènes qui, après avoir
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
recueilli la sève du camphrier dans des bambous, l’v laissaient s’épaissir au contact de l’air. La meilleure espèce venait de Sumatra, et la qualité provenant de Féïsour (malais ; Pasouri, Fansour de Marco-Polo), sur la côte occidentale, était la plus appréciée, comme l’est encore actuellement celle qui est fournie par les mêmes régions et que l’on appelle camphre de Baros. La Chine produisait aussi du camphre, mais on le tirait d’une plante entièrement différente du camphrier.
La cannelle(c/«r-ç£m, ce qui signifie « bois de Chine » en persan) est un de ces articles de commerce dont l’origine se perd dans la nuit des temps. Tous les marchés de l’Orient en étaient abondamment pourvus ; dès le huitième siècle de notre ère, nous constatons son importation en France par les bouches du Rhône ; les épices et les parfums que les ecclésiastiques s'envoyaient sous forme de cadeaux comprenaient de la cannelle; les apothicaires en tenaient dans leurs officines.
La casse jouait, dans la thérapeutique arabe, un rôle au mç)ins égal à celui que nous lui voyons tenir en Europe jusqu’à des temps fort rapprochés de nous. On la trouvait dans le commerce sous la forme des gousses pendantes de la Cassia fîstula plantée en grandes niasses dans les jardins qui entouraient la ville d’Alexandrie ; on pensait même qu’on ne la pouvait trouver ailleurs, bien qu’elle crût également dans- l’Inde. O11 reconnaissait la bonne qualité à ce (pie la gousse était épaisse et très noire, et à ce qu’elle ne sonnait pas creux quand on la secouait.
La cuisine et la préparation des boissons aromatiques, en Europe, dès l’époque mérovingienne, exigeaient l’emploi du clou de girofle. Il venait d’Orient, et se vendait beaucoup plus cher que le poivre. On le tirait des îles Moluquesr mais les Arabes n’en savaient rien, parce que leurs navires n’allaient pas dans cette direction ; ils confondaient les pays où cet ingrédient était importé avec le véritable pays de production. Ibn-Batoûta parle de girofliers qu’il aurait vus a Sumatra, mais il peut avoir confondu avec le cannellier ou le muscadier; la description qu’il en donne est insuffisamment précise.
La cochenille était tirée de l’Arménie, dans les régions au pied du mont Ararat, et l’on s’en servait pour teindre la soie en rouge ; à Bagdad on fabriquait des étoffes de soie que l’on importait en Europe, au rapport de Marco-Polo, sous le nom de qaermesi, c’est-à-dire teintes au kermès ou cochenille. On sait que Brandt a classé cette cochenille d’Arménie dans le genre Porphyrophorci.
L’exportation du corail suivait la marche inverse de la plupart des autres produits, car les plus belles espèces se trouvent dans la partie occidentale de la Méditerranée, et c’est de là qu’on l’expédiait dans l’Inde et à la Chine. A Ténès, à Ceuta, à Bône se trouvaient les grandes pêcheries : la meilleure qualité provenait d’un petit port des environs de cette dernière ville, nommée à cause de cette industrie Mersa’l-Kharaz, « le port des coquillages ».
La pharmacie exigeait l’emploi du cosias , qui est en botanique la racine de Y Auckland ia costus, à raison de ses puissantes propriétés curatives, amères et toniques. Son pays d’origine était le haut bassin del’Indus; il gagnait l’Asie antérieure par Hormouz et Aden, et l’Europe par la Méditerranée.
Bien qu’il fut cultivé en Europe, les seules bonnes qualités de coton ne pouvaient se rencontrer qu’en Orient ; les meilleures venaient de Hama et d’Alep ; les environs de ces deux villes étaient consacrés à la culture du cotonnier, et ces champs merveilleux étonnaient profondément les voyageurs. Des qualités un peuinférieures venaient de Sélefké et d’Adana dans la Petite-Arménie ; le cotonnier nain croissait aux environs de Damas ; enfin Saint-Jeand’Acre, Chypre et Lattaquié donnaient une troisième espèce moindre comme valeur, mais néanmoins encore fort supérieure aux cotons d’Europe, puisque des flottes de navires marchands allaient en prendre des cargaisons à tous les ports de la côte de Syrie, ainsi qu'à Alexandrie où l’on trouvait, non seulement le coton égyptien dont on parle peu et dont la culture n’existait probablement plus au temps d’'Abd-el-Latîf, mais encore celui de l’Inde et de la vallée de l’Euphra te et du Tigre. La Perse en produisait énormément,
H ELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
et l’excédent était exporté; il jouissait d’une grande réputation. Les marchés européens voyaient également leur arriver les cotons d’Asie Mineure achetés à Brousse et à Éplièse.
Il est de tradition que l’encens provient de l’Arabie Heureuse. Marco-Polo ayant eu la curiosité de s’enquérir auprès des. marchands sur les pays d’où on Je tirait, il lui fut répondu par les deux noms de Chihr et de Zliafàr, les deux villes principales du Hadramaut. C’est ce que disent également les anciens géographes arabes, et Carter, au cours d’un voyage exécuté de 1844 à 1846, a découvert dans la même région un arbre de la famille tles Boswellici d’où l’on tire par incision un suc d’un blanc laiteux ; ce sont des arbres du même type qui croissent sur la côte du Çomàl, pays qui est à peu près le seul à fournir actuellement cet article. Du Hadramaut, l’encens était porté à Bagdad et à Tébriz, où le •commerce allait le chercher, car celui que l’on trouvait à Alexandrie était d’une qualité sensiblement inférieure. La production de Chihr était monopolisée par le sultan du pays; celui-ci payait au producteur dix livres d’or par quintal et revendait la même qualité aux marchands pour soixante livres d’or.
Les médecins arabes ont prôné la racine de galanga, dont le nom est tiré de khalandjân qui vient lui-même du chinois. On la recherchait pour la pharmacopée et aussi, à raison de ses propriétés échauffantes et excitantes, pour la cuisine ; on la trouvait dans toutes les Echelles du Levant, notamment à Constantinople, à Saint-Jean-d’Acre, à Alexandrie, à Famagouste. On en connaissait deux qualités; la première était lourde, âpre, d’une couleur rouge foncé à l’extérieur et à l’intérieur, odoriférante ; c’est la petite galanga de nos officines, qui vient de la Chine ; la seconde était moins bonne, légère et insipide, la grande galanga des droguistes, que l’on sait provenir du sud de l’Asie.
Bien que cultivée en Europe dès avant le temps de Charlemagne, la garance n’en était pas moins importée parfois d’Orient, de l’Arabie par Alexandrie et de la Syrie par Chypre. Celle de l’Arabie méridionale, concentrée dans
HISTOIRE DES ARARES
les entrepôts d’Aden, prenait la route de la Perse et de l’Inde; ce dernier pays recevait encore de la garance de Géorgie, par la voie de la Caspienne et la route de terre à partir du Djordjân.
Le gingembre, excessivement répandu en Europe au moven âe-e, provenait de l’Inde et des environs de la Mecque ; la Chine, qui en est la grande productrice, n’en envoyait pas, sans doute à cause de la distance. A côté du o-ino-embre vert, on en vendait confit dans le sucre; ces con-
serves se trouvaient dans les bazars d’Alexandrie sous l’appellation de zandjabiliyya.
De toute antiquité, la gomme adragante, sorte de résine qui découle des incisions faites dans l’écorce de divers arbrisseaux delà famille des Astragales, venait de Grèce; mais au moyen âge la meilleure qualité provenait, de l’Asie Mineure et se vendait sur le marché d’Adalia, d’où on la transportait à Chypre et à Alexandrie.
La gomme laque, dont le nom est indien, est originaire de l’Inde et de l’Indo-Chine. Dans ces deux contrées, l’on trouve certains arbres de la famille des Euphorbiacées qui nourrissent des pucerons de l’espèce dite Coccus lacca ; ce petit insecte perce avec sa trompe l’écorce des branches et en fait sortir une sève résineuse qui, desséchée, forme une croûte épaisse de couleur rouge où ces pucerons eux-mêmes finissent par s’ensevelir. Sur les marchés, on trouvait la laque l’état brut et renfermant encore des éclats de branches, ou bien moulée après avoir été ramollie sur le feu. Elle servait dans les industries de la teinture et du polissage, ainsi qu’en médecine, où l’on connaissait une teinture de laque nommée dicilacca.
Bagdad était le grand marché de l’indigo (nîl) ; il y venait, comme d’ailleurs son nom européen le montre, de l’Inde. Toutefois on le cultivait avec succès dans d’autres régions, telles que Kaboul, Kermân, Hormouz. Les oasis de la haute Egypte en fournissaient aussi, mais du moins bon; le Nord de l’Afrique, l’Espagne et la Sicile en produisaient également.
L’ivoire se trouvait dans plusieurs places de commerce,
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
telles qu’Alexandrie, Saint-Jean-d’Acre, Famagouste, Aden, mais il ne s’y rencontrait qu’en transit; c’est l’Ethiopie qui en fournissait le monde entier. L’ivoire y est plus abondant que dans l’Inde ; l’éléphant d’Afrique a d’ailleurs des défenses beaucoup plus longues et plus lourdes que son congénère de la grande presqu’île sud-asiatique; la femelle y est, à ce point de vue, aussi bien partagée que le mâle. Les Indiens avaient besoin de grandes quantités d’ivoire ; on le leur apportait d’Ethiopie, et il était envoyé ensuite jusqu’en Chine. Zéïla', dans la mer Rouge, était l’un des grands marchés de ce produit, dont on trouvait d’immenses quantités emmagasinées sur la côte du Zanguebar et à Madagascar.
La résine de ladanum est une matière visqueuse de couleur brun foncé que produisent diverses plantes du genre Cistus ; on l’utilisait en médecine pour la confection des emplâtres; on s’en servait aussi pour l’embaumement des cadavres. On l’importait jadis en Occident; aujourd’hui ce n’est plus un article d’échange. Avicenne dit que la meilleure espèce venait de Chypre, mais la production la plus abondante était fournie par l’ île de Crète, et la marchandise était embarquée à Candie. On en recueillait aussi en Asie Mineure.
Pour trouver la meilleure qualité de lin, supérieure à celles que produisait l’Europe, on s’adressait à l’Egypte, qui le voyait croître le long du Nil jusqu’aux embouchures des diverses branches dans la mer, et dans l’intérieur du Delta. Une quantité d’ateliers fabriquaient avec ce produit de la toile fine, préférée des indigènes. A l’état brut, le lin s’exportait par Damiette et Alexandrie vers tous les pays baignés parla Méditerranée. Quand on mêlait du lin de Naplouse à celui d’Égypte, c’était une fraude punissable.
La manne qui vient de Perse est le ter-engabîn, « miel humide», suc melliforme que laisse suinter YAlhagi ccimelorum : on le recueille dans le Ivhorasan et aux environ de Bokhara ; on le trouvait dans les marchés de Samarqand, de Tébrîz et de Soultâniyyé. Cependant les anciennes cartes de l’Arabie (celle de Fra Maure)' indiquent que la manne se trouve dans ce pays, aux environs de la Mecque ; et d’ailleurs
Si
le très célèbre récil de la marche des Israélites a travers le désert, à la conquête de la Terre promise, prouve que la tradition avait conservé le souvenir d’un emploi comestible de cette résine. En dehors de YAlhagi de Perse, on trouve en elle! en Arabie le Tamarix gallica qui peut produire la manne ; mais on ne le rencontre plus que dans quelques vallées de la presqu’île du Sinaï, d’où les Bédouins l’apportent au Caire.
L’ile de Chio est célèbre dans le inonde entier par la production de cette résine aromatique, provenant d’une sorte de lentisque, que l’on appelle mastic, employée jadis poulies fumigations, ou en médecine pour les vertus curatives qu’on lui attribuait: on ne s’en sert plus guère que pour la composition de certains vernis ou pour la faire dissoudre dans de l’alcool ; il résulte de cette dernière opération une liqueur que l’on appelle également mastic Çaraq en arabe, raki en grec moderne, arack , rack en français). Comme pour les autres résines, c’est en pratiquant des incisions sur le tronc que l’on obtenait des grumeaux qui durcissaient sur l’arbre même, et que l’on préférait à ceux qui tombaient à terre, bien que les paysans eussent soin d’étendre des toiles sous les branches pour les recueillir. Cette denrée se vendait principalement sur les marchés d’Alexandrie et de Damas ; les deux tiers de la production étaient absorbés par l’Orient : le dernier tiers seul était exporté en Europe.
La noix muscade, recherchée pour son emploi culinaire, était appréciée depuis longtemps sans qu’on sût exactement de quel pays elle provenait; en Europe même, on est resté dans la plus grande incertitude jusqu’à une époque assez rapprochée de nous, où il a été possible de démontrer <[ue la contrée originaire de ce produit est une région formée par les îles Banda, Amboines et Moluques. Avec la noix muscade on exportait aussi le macis, qui est proprement une arille entourant le noyau et sa coquille, et entourée elle-même par la chair et la peau du fruit; la couleur rouge pourpre qu’elle avait sur l’arbre passe au jaune orangé quand on l’a fait sécher au soleil. Ces épices fines craignaient les longs voyages sur mer; on les trouvait cepen.
relations diplomatiques et commerciales
dant à Alexandrie, où elles arrivaient après avoir traversé l’océan Indien. Quant à leur présence dans les marchés de Perse et du Turkestan, elle n’a rien que de très explicable.
Le poivre est noir quand la baie a été séchée au soleil sans lui enlever sa peau, et blanc quand on l’en a dépouillée auparavant. Ibn-Béïtâr a connu l’existence du second, mais c’était le premier dont l’usage était le plus répandu. On racontait les fables les plus étranges sur l’origine de sa peau noire et ridée, attribuée à l’incendie au moyen duquel on chassait les serpents, gardiens de ce trésor, ou bien à une torréfaction ; mais Ibn-Batoùta combattit ces croyances populaires. Il venait du Malabar par Sirâf et par 'Aden, et aussi de l’ile de Ceylan. Quand les Portugais s’établirent sur les côtes méridionales de l’Inde, d’audacieux contrebandiers n’hésitèrent pas à établir une intercourse entre Sumatra et l’Arabie, d’où le poivre passait en Europe par la Mecque.
La moûmiyâ est le pissasphalte, recherché jadis pour ses propriétés curatives. Cette sorte de goudron minéral se recueillait dans une grotte, en Perse, à Darâbdjird, au nordest de Cliirâz; cette caverne était la propriété du souverain et surveillée de près. C’était la meilleure qualité; toutefois on en trouvait encore de la suffisamment bonne dans le reste de la Perse. On vendait également sous le même nom, surtout pour l’exportation, la matière noire et bitumineuse qui était le résidu des ingrédients employés pour l'embaumement des momies égyptiennes ; on la recueillait dans le crâne et à la place des entrailles : c’était un des produits que recherchaient les fouilleurs de tombes et les détrousseurs de cadavres. La moûmiyâ artificielle, que l’on se procurait par ce procédé, était absolument semblable à la moûmiyâ naturelle de Perse et possédait les mêmes qualités curatives.
Le musc, matière sécrétée par l’animal du même nom et contenue dans une poche velue près de l’ombilic, a toujours été recherché pour son parfum pénétrant. D’après les auteurs arabes, ce chevrotain vit dans une région comprise
entre le I ibet et la Chine 5 son aire seiait toutefois plus étendue, on le rencontrerait en Asie centrale et même dans l’Indo-Chine. L’on dit que quand on prend la poche de musc sur le corps de l’animal, le parfum a une odeur désagréable parce qu’il n’est pas encore mûr et doit être complètement desséché ; l’on raconte même que l’animal se débarrasse lui-même de cette poche en se frottant contre des rochers, et que des gens parcourent les contrées sauvages fréquentées par cette bête timide pour y chercher ces vésicules desséchées. Le musc du Tibet voyageait par terre, de sorte qu’on le préférait à celui de la Chine apporté par le commerce maritime. La route de terre était par Khotan, le Turkestan chinois, Talâs et Ivliiva ; pour le musc du Tibet il arrivait à Bokhara par le plateau de Pamir et la vallée du haut Oxus.
Les apothicaires réclamaient du myrobalan, fruit à noyau du genre de la prune, que l’on faisait voyager sec ou confit dans le sucre ; on en connaissait cinq espèces, provenant de différents végétaux qui croissaient dans l’Inde, jusque vers Kaboul; ce pays fournissait probablement au Khorasân les trois mille livres que cette province était obligée d’envoyer à Bagdad, à titre d’impôt en nature. On recherchait ce fruit pour ses propriétés digestives, stomachiques et légèrement purgatives ; on le prenait en décoction et en pilules.
La noix de galle, à cause de la grande quantité de tanin qu’elle renferme et de ses propriétés astringentes, était d'un usage constant en médecine, sans parler de son emploi pour la confection de l’encre. Ces excroissances des feuilles du chêne, produites par la piqûre d’un insecte, se vendaient aisément quand elles étaient lourdes et de couleur verdâtre ; on rejetait celles de couleur jaune. C’est l’Asie Mineure qui exportait ce produit par Adalia (Satalia) et Alâyâ (Candelore).
On n'ignorait pas que la rhubarbe venait de la Chine, bien qu’elle portât vulgairement le nom de rhubarbe de Perse ou de Turquie, ayant emprunté le nom des contrées par lesquelles elle transitait. Ramusio, ce noble Vénitien qui aimait tant les relations de voyages qu’il en a publié toute
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
une série, rencontra un jour un marchand de rhubarbe, nommé Hàdji Mohammed, qui était originaire du Gilàn, en Perse. Celui-ci lui raconta comment il voyageait dans l’Asie centrale, comment, après avoir fait ses achats dans les provinces nord-ouest de la Chine, il traversait le désert de Gobi en passant par l’oasis de Khamil, puis en longeant la base des montagnes jusqu’à Kachghar, Samarqand, Bokhara, d’où il regagnait la mer Caspienne par Hérat- et Soultâniyyè. C’était la route suivie par les grandes caravanes qui traversaient la Perse et transportaient, entre autres, la rhubarbe qui ne supportait pas les longues traversées maritimes.
Le safran est indispensable à la cuisine orientale. Le meilleur était celui de la Cilicie, connu de bonne heure en Europe ; à cause de sa belle couleur jaune d’or, les peintres s’en servaient pour les lettres dorées des manuscrits; en Perse, on en connaissait aussi d’excellente qualité, qui croissait aux environs d’Ispahan, de Hamadan et de IdoLvân. On en faisait également un fréquent usage en médecine.
La scammonée est un purgatif énergique et. jadis très fréquemment employé ; on sait que c’est une résine provenant de la plante du même nom, très répandue dans le nord de la Syrie et dans toute l’Asie Mineure. La qualité d’Antioche était la* meilleure; elle arrivait en Europe par Alep, comme l’a observé Pierre Selon; le commerce en était entre les mains des Vénitiens et des Florentins.
Les Arabes avaient introduit l’élevage des vers à soie en Espagne et en Sicile. Autour de Jaën, il existait trois mille localités où l’on élevait le bombyx sur les mûriers ; Grenade produisait assez de soie pour occuper les tisserands d’Alméria, et l’on trouvait encore le moyen d’exporter le reste non employé. Dès la fin du treizième siècle, les Génois allaient chercher la soie grège du Gilân, qu’un siècle plus tard ils achetaient à Chémàkhi, dans le Ghirvvân, en concurrence avec les Vénitiens. Le Tabaristan ou Mazandéran, limitrophe du Gilân et dont le climat est le meme, était le pays qui fournissait le plus de soie grège.
La tutie (, toûtiyâ ) naturelle était le minerai de zinc, tandis
((lie la tu lie artificielle était l’oxyde de zinc impur qui s’attache aux cheminées des fourneaux, quand le minerai de fer contient du zinc. Les Arabes ont connu ces deux formes du même métal. La tutie était exportée par Alexandrie, mais on savait qu’elle provenait du Kerman, où des hauts fourneaux la produisaient ; il y avait en outre des mines de zinc en pleine activité aux environ d’Ispahan. Il en venait également de l’Inde et de la Chine. On en fabriquait des collyres pour le traitement des ophtalmies.
A titre de contrepoison, on employait la racine amère connue sous le nom de zédoaire ( djedwâr , zeclwâr ), et l’on tentait de combattre, par ce moyen, les maladies que causait aux orfèvres l’empoisonnement mercuriel. C’était également un stimulant énergique, et on l’introduisait dans les boissons. On en trouvait dans les Échelles du Levant, où elle était apportée de l’Inde, de Java et de Madagascar.
On appelait or filé, or de Chypre, argent filé, des fils d’or et d’argentqui avaient l’apparence de fils métalliques, mais ce n’était que des fils de lin entourés d’une enveloppe très fine formée de boyaux de mouton revêtus d’une couche métallique excessivement mince; ce n’est que tout récemment que l’on a découvert le procédé opératoire dont on se servait. Ces fils se tissaient dans l’étoffe même et donnaient des brocarts, ou étaient employés à broder des arabesques sur les vêtements et les tapis. Cette industrie fut introduite à Lucques et à Paris dès le treizième siècle ; les ateliers d'Italie, Cènes, Venise, Milan, Florence étaient en pleine activité et protégés par les autorités, pour concurrencer les articles du Levant.
Les voyageurs arabes connaissaient la porcelaine de Chine (ghadâ'ïr es-saroûdj « vaisselle de kaolin » dans Motahhar ben Tâliir el-Maqdisi, au xe siècle), mais ce produit fabriqué n’a pénétré que successivement l’Orient d’abord, l’Europe ensuite. Vers l’époque de l’invasion des Mongols, de riches collectionneurs, en Perse, avaient réuni des pièces de ce genre; un siècle après, Ibn-Batoûta en trouvait répandues dans l’Inde, la Syrie et l’Asie Mineure. On a lieu de penser qu’il y en avait dans la cargaison de ces
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
jonques chinoises dont les capitaines, trouvant à 'Ad en un fort mauvais marché, avaient poussé jusqu’à Djedda (835- 1431). C’est à partir de cette époque que l’on pouvait s’en procurer sur les marchés du Caire, et que les sultans d’Egypte en envoyaient parmi les cadeaux diplomatiques qu’ils faisaient aux souverains d’Occident.
La canne à sucre était cultivée dans l’Inde, lTndo-Chine et le sud de la Chine, mais on ne savait pas en fabriquer du sucre : on se bornait à écraser la canne et à en extraire le jus, que l’on faisait ensuite épaissir sur le feu. Le raffinage doit avoir été inventé par les Arabes, ou plus exactement par les pharmaciens de l’école de médecine de Djondéï-Châpoùr, dont le pseudo-Moïse de Khoren dit qu’on y fabriquait du sucre artificiellement. La canne à sucre avait été acclimatée de bonne heure dans le Khoùzistan, province admirablement appropriée à ce genre de culture, à cause de l’irrigation rationnelle que l’on y entretenait avec soin. C’est de là que venaient les trente mille livres de sucre qui étaient versées en nature au trésor des khalifes abbassides et que nous avons vu figurer dans leur budget sous la rubrique Ahwâz ou Susiane.
Bagdad fut longtemps connue pour son abondante production de sucre et pour la qualité supérieure de ses confitures et de ses sirops qu’elle exportait au loin. C’est de ce centre qu’est parti l’art de raffiner le sucre, qui se répandit ensuite dans les différentes contrées. Des habitants du Caire, venus en Chine sous le règne de Koübilaï-Khan, le premier empereur mongol, apprirent aux indigènes à raffiner le sucre en y jetant de la potasse tirée des cendres de certaines plantes.
La culture de la canne s’était vite implantée en Syrie, aux environs de Tripoli, et dans le nord de l’Afrique, d’où elle passa en Espagne à la suite des Arabes ; en Sicile le nom de mas s ara donné au moulin à sucre (, ma'çara « pressoir ») prouve que l’introduction en est due à la conquête musulmane. C’est à Tripoli de Syrie que les Croisés firent connaissance avec la canne à sucre et, au rapport d’Albert d’Aix, en humaient le suc avec délices. Après la chute des principautés franques, l’île de Chypre hérita de la culture
HISTOIRE DES ARARES
de la canne el de la fabrication du sucre ; à Episcopia, dans le territoire de Limassol, on voyait des plantations appartenant à la grande famille vénitienne des Gornaro, où quatre cents personnes, à la fin du quinzième siècle, étaient employées aux usines. Les produits en étaient importés en Europe par Venise. L’Egypte tout entière, mais plus spécialement Rosette et Damiette, cultivait la canne, et partout Ton trouvait des pressoirs où les tiges, préalablement sciées, étaient écrasées sous des meules que des bœufs faisaient tourner ; on les jetait ensuite dans de vastes chaudières pour y faire bouillir le jus. Une fois le jus concentré sur un feu lent, clarifié et cristallisé, on pouvait à volonté faire des pains parfaitement blancs et durs, ou du sucre candi entièrement transparent. Le sucre en poudre était aussi moulé en forme de pain au sortir de la chaudière, mais n'étant pas consistant, il se réduisait en poudre pendant le transport. La partie de la masse qui ne cristallisait pas était livrée au commerce sous forme d’une viscosité jaune et épaisse que l’on appelait miel sucré ou mélasse.
Le cheval faisait l’objet cl’un important commerce avec l’Inde. En elfet, dans ce pays, on n’élevait point de chevaux, et il fallait en faire venir de partout: on en amenait de la Chine et de l’Indo-Chine, du pays des Turcs, de l’Arabie méridionale (Yémen, Hadramaut, 'Oman), du golfe Persique. On expédiait des côtes du Fars, dans la première moitié du treizième siècle, dix mille chevaux par an; la consommation était considérable, parce que cet animal s’y acclimatait difficilement et périssait vite : ce commerce procurait d’ailleurs d’énormes bénéfices. Le transport avait lieu par mer; les navires, à leur retour, trouvaient aisément un fret dans les bazars de l’Inde occidentale côte de Coromandel, Ma'bar des géographes arabes).
Perles et pierres précieuses. — Les deux grandes pêcheries de perles sont le golfe Persique et le détroit qui sépare l’Inde de l’ile de Ceylan. Dans la première de ces deux régions, les plus connues sont celles de File d’Awal ou Bahréïn. Les marchands y venaient chaque année à la saison favorable pour la pêche, y louaient des bateaux munis
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
d’équipages de plongeurs, et partaient à la recherche des bancs d’huîtres perlières. Quand on avait trouvé le terrain de pêche, on mouillait les embarcations, et les plongeurs se mettaient au travail jusqu’à ce qu’ils eussent épuisé le banc ; puis on passait à un autre. Les navires restaient en mer jour et nuit, jusqu’à la fin de la pèche. On triait ensuite les perles, que l’on rangeait en trois catégories suivant leur grosseur ; les marchands en vendaient sur place une partie et emportaient le reste. Ils tenaient la précieuse récolte enfermée dans des bourses; on connaît la fameuse anecdote racontée par le poète persan Sa'di au sujet du Bédouin mourant de faim, perdu dans le désert, et trouvant une bourse qu’il croyait avec bonheur pleine de farine, et qui, à son désespoir, ne renfermait que des perles. A côté de File d’Awal, la côte des Pirates dans h 'Oman, la région en face d’el-Qatif, l’ile de Karak, celles de Lar et de Kichm, offraient des établissements de moindre importance.
La seconde des deux régions, celle de Ceylan, était connue des géographes arabes. Les pêcheries y étaient épuisées au temps d’El-Biroùni, mais elles reprirent de la vigueur quand l’exploitation s’y ht moins intense, et à l'époque d’Edrisi la pêche donnait de nouveau de splendides résultats.
Les perles, qui en Orient servent à faire des colliers ou sont montées sur étoiles et entremêlées de fils d’or et d’argent, devaient être percées ; c’est à Honnouz que l’on se livrait à ce travail délicat. Les principaux marchés étaient Tébriz, Sultaniyyè, Samarqand et Bagdad.
Les mines d’émeraudes de la haute Egypte étaient exploitées dans l’antiquité ; elles étaient situées à la limite de la Nubie; l’extraction des pierres précieuses qu’elles fournissaient, à savoir l’émeraude et l’aigue-marine qui l’accompagne habituellement, dura pendant tout le moyen âge jusqu’en 1359, où on l’abandonna, les mines étant probable ment épuisées. On y distinguait deux sortes d’émeraudes < l’une que l’on exportait par mer dans tous les pays riverains de l’océan Indien, l’Abyssinie, l’Inde, la Chine, l’autre qui était recherchée plutôt par les Européens. La Mecque en
recevait de l’Inde par 'Aden et d’autres ports de la cote méridionale.
On trouvait aussi le rubis en Egypte, mais le plus estimé était celui qui venait de Ceylau, surnommée par Bélâdhori l’ile desrubis; cette pierre n’y était pas fort abondante, mais elle était de toute première qualité. Les habitants de l’ile savaient remédier au défaut de vivacité et d’éclat en exposant le rubis pendant quelques heures à un feu de charbon. Dans l’Indo-Chine, la région d’Ava fournissait des rubis d’un rouge intense, mais moins durs et d’un prix moins élevé que ceux de Ceylan. On prisait beaucoup le rubis balais, ainsi nommé parce qu’il était originaire du Badakhchân (variante dialectale Balakhchân) sur le haut Oxus ; la production en était raréfiée artificiellement par le monopole que s’attribuaient les souverains du pays ; il était, sur les marchés, rare et, par conséquent, fort cher.
En Perse, le Kermân et le Khorâsan fournissaient des turquoises, dont on trouvait les plus belles à une soixantaine de kilomètres au nord de Nichâpour, dans le second de ces deux pays. Le Badakhchân exportait dans le monde entier le lapis-lazuli, matière employée pour la fabrication du bleu d’outremer véritable (azur de Bagdad) recherché par les peintres.
De l’Inde venaient des cornalines dont une grande partie gagnait l’Europe par la route de l’Egypte, des calcédoines, des grenats, des saphirs, et enfin des diamants. Le moyen âge n’a connu que le diamant de l’Incle, et en particulier celui qui venait de mines situées à quelque distance de Golconde, sur le Krichna. Le prix du diamant a toujours été supérieur à celui des autres pierres précieuses; notons cependant qu’au treizième siècle, Téïfachî constatait qu’à Bagdad et au Caire le rubis était coté à un prix supérieur, peutêtre par suite de quelque raréfaction commerciale.
Produits industriels. — L’industrie de la soie, qui avait été si florissante sous les Sassanides (un grand nombre d’ornements d’église conservés en Europe sont des étoffes de cette provenance), fut importée en Espagne par les conqué-
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
rants musulmans. Les soieries d’Alméria sont assez souvent citées dans les romans de chevalerie ; elles sortaient des huit cents métiers qu’Edrisî y vit fonctionner. On parlait aussi de celles de Palma, dans les Baléares. Les souverains musulmans entretenaient, dans les dépendances de leurs palais, des fabriques d’étoffes de soie à bordures formées par des lettres arabes entrelacées itirâz). Les Croisades répandirent en Europe le goût des soieries, qu’il fallut aller chercher aux lieux de production.
Le baldaquin, devenu plus tard synonyme de dais, était une étoffe de soie riche et coûteuse, généralement brochée d’or et ornée de figures, originaire de Bagdad, comme son nom l’indique ( baldac , bctudac). Le kctmkhâ ( camocas ) s’était fabriqué primitivement en Chine ; c’était une étoffe damassée et fréquemment brochée d’or, dont on faisait des robes de cérémonie, des ornements sacerdotaux et des tentures d’appartement. Des ateliers s’établirent en Perse, et ensuite à Bagdad, à Alexandrie et à Damas ; dans cette dernière ville on fabriquait aussi le damaschino ou drap de Damas, étoffe lourde à dessins tissés dans le corps de l’étoffe. A Saint-Jean-d’Acre, à Famagouste et à Constantinople, on se procurait un brocart d’or appelé marramas ou maircimas (, mahrama ), employé comme étoffe de meubles ou pour les besoins des églises. Le taffetas (persan : tàfta « tordu ») venait de Perse; le tabis (' aitâbî ) était le nom d’un lourd satin rayé.
Les mêmes navires qui emportaient du Levant les étoffes précieuses faites avec la soie, y amenaient les produits de l’industrie européenne, les tissus de laine et de lin. C’est à Venise qu’on chargeait les draps d’Angleterre, où la laine était fine et abondante, de Flandre, de France et d’Italie ; Florence surtout, au début du quinzième siècle, couvrait de ses produits les ports de la Méditerranée. Les draps de Châlons, de Douai et de Provins passaient de préférence par Gênes ; ceux du Languedoc et de la Catalogne étaient exportés par Montpellier, Narbonne et Barcelone. La toile de lin faite à Reims avait la vogue chez les femmes d’Egypte.
Damas possédait des verreries renommées ; on y, fabriquait
des gobelets, des bouteilles, des plats en verre peint ou décoré ; cette industrie fut ruinée par Timour, qui emmena les ouvriers à Samarqand. On vantait aussi les beaux objets sortis des ateliers d’Hébron, en Palestine, et le verre de P'Irâq, qui se fabriquait près de Sâmarrâ, jouissait d’une grande réputation; la mention des vases ou coupes dits iraga se rencontre parfois dans les documents espagnols. A Tyr, au milieu de la colonie vénitienne, vivaient des verriers juifs qui exerçaient héréditairement leur métier ; ils en possédaient les traditions, qui remontaient à l’antiquité, où le verre de Tyr était célèbre pour sa transparence, et il est possible que ce soit par leur entremise que Venise fit en cette matière les énormes progrès qui marquent chez elle cette industrie.
Les arts plastiques et industriels. — L’étude des matières ouvrées nous ayant amenés à celle des industries de l’Orient, il serait à propos de jeter un coup d’œil sur les arts telsqu’ils ont été pratiqués dans les pays dont l’histoire nous occupe.
Si l’on prend le nom des Arabes comme désignant le peuple habitant la péninsule arabique au temps du Prophète, il est clair qu’il n’y a point d’art arabe ; le Bédouin a une industrie rudimentaire du tissage qui n’a rien d’artistique; il a certainement pratiqué un dessin très élémentaire dans les wasm ou signes de propriété imprimés au fer rouge sur la peau des chameaux et des autres animaux, et reportés ensuite sur certains monuments rupestres; les bijoux que portaient les femmes étaient fabriqués par des ouvriers juifs et ce travail ne constitue pas un art indigène. Le seul temple connu, la Ka ba, simple parallélipipède de pierres sans toit, ne rentre dans l’art à aucun degré ; les maisons, telles qu’on les y bâtit encore dans les villes, ne témoignent guère d’une compréhension quelconque de l’art. L’ornementation qu’on y pouvait voir était d’importation étrangère, araméenne dans le Nord, perse ou abyssine dans le Sud.
Il n’y a donc pas d’art arabe à proprement parler ; mais il y a des arts musulmans, qui sont l’appropriation à un nouveau genre de société, des traditions artistiques existant déjà dans les pays conquis, et dont l’influence se fait immédiatement sentir.
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
Comme l’a fait remarquer M. H. Salaclin, à l’origine le style musulman est syrien en Syrie, copte en Egypte, romain en Afrique et en Espagne, sassanicle en Perse et en Mésopotamie. Toutefois, au début, ce sont les formules asiatiques qui débordent sur le domaine conquis ; c’est ainsi que la grande mosquée de Cordoue et celle de Sidi-'Oqba à Kairouan montrent, dans leur ornementation sculptée ou peinte, les influences orientales apportées par les ouvriers qu’on fit venir pour y travailler, ou encore par l’imitation d’étoffes, de broderies et de tapis apportés de l’Orient.
La coupole ovoïde est d’origine mésopotamienne ; son invention est très ancienne, car on la retrouve sur un basrelief assyrien de Koyoundjik ; elle a été fort pratiquée par les architectes des Sassanides, et elle a envahi l’Empire romain d’Orient ; Justinien, élevant à Constantinople un temple à la Sagesse divine (Sainte-Sophie), le recouvre d’une coupole gigantesque. Le khalife oméyyade 'Abd-el-Mélik ben Merwân, désirant bâtir à Jérusalem un monument destiné à occuper remplacement du Temple, fait choix, dans ce que nous appelons improprement la mosquée d’Omar, du type de la coupole, d’où son nom de Qoubbèt ec-çakhrci « coupole de la Roche » : ce type était fort commun en Syrie, où l’on considérait comme le chef-d’œuvre de ce genre de construction l’église de la Vierge à Antioche. El-Wélkl y fit exécuter à l’extérieur des mosaïques par des artistes byzantins prêtés par l’empereur romain; ces mosaïques ont été, du temps des Turcs, remplacées par les plaques de faïence émaillée qu’on y voit aujourd’hui, mais les mosaïques de l’intérieur subsistent toujours.
L’ancien modèle de la mosquée musulmane , ce lui qui s’est propagé dans les pays qui adoptèrent la langue arabe comme idiome national, c’est le plan de la mosquée fondéeà Fostât, aujourd’hui le Vieux-Caire, par le conquérant de l’Egypte, 'Amr ben el-'Aç, en 642 ; d’abord un mur de fond avec un ou plusieurs mihrâbs fixantla direction delà qibla, pointvers lequel on se dirige pour faire la prière, puis des alignements de colonnes supportant un toit de bois, et une place carrée à ciel ouvert, avec la fontaine des ablutions au milieu.
La décoration en plaques de faïence ornées de rinceaux et ■de feuilles de végétaux stylisées et peintes de couleurs vives, bleu foncé, bleu turquoise, vert, rouge passant quelquefois nu violet, rarement jaune à l’exception du fond de belles plaques en relief d’Ispahan et de la décoration usuelle au Maghreb), est originaire de la Perse, où cet art existait dès une antiquité fort reculée, mais provenait néanmoins de la Mésopotamie ; partout où, en pays de langue arabe, on a introduit celte industrie, ce sont des Persans qui l’y ont apportée.
La seule sculpture connue des Musulmans est la sculpture ■d’ornement, fidèle servante de l’architecture et qui lui est complètement subordonnée. La peinture décorative du temps des Oméyyades nous a été conservée à Oocaïr-'Amra : elle -est purement byzantine. Quand les khalifes fàtimites veulent décorer leurs palais, dont il ne reste plus trace aujourd’hui, ils s’adressent à des peintres de la vallée de l’Euphrate -et du Tigre, comme Ibn-el-'Azîz de Baçra et Qaçîr de l’Iraq, •qu’El-Yazoùrî , ministre d’el-Mostançir-billah , attira en Égypte.
L’enluminure des manuscrits est byzantine ; c’est un ar tiste de Wâsit, Yahya ben Mahmoud, qui a illustré le manuscrit des Séances de Hariri, œuvre importante de la collection Ch. Schefer conservée à la Bibliothèque Nationale. Les modèles en sont fort rares. Bien plus fréquente est l’ornementation en arabesques, et surtout le décor géométrique, à arêtes droites, qui orne les titres enluminés des Qorâns -calligraphiés en Egypte ; le décor à fleurs et oiseaux, à arêtes -courbes, est plutôt d’origine persane.
La mosaïque, que seuls connaissaient les artistes byzantins, fut remplacée, comme motif de décoration à l’intérieur des édifices, par la marqueterie de marbre de diverses couleurs; les monument musulmans du Caire en montrent de fastueux exemples.
Le bois sculpté se présente sous deux aspects différents, le bois plein et le bois ajouré. Tandis que le premier genre de travail est répandu dans tout le monde musulman, le second ne se rencontre guère qu’en Egypte, où la matière nécessaire était apportée de Syrie et d’Asie Mineure, les
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
arbres indigènes ne se prêtant que difficilement à être ouvrés; il s’y développa d’ailleurs une industrie considérable, celle des mouchcirabis , proprement machrabiyya , treillage des fenêtres sur balcons en saillie sur la rue, ou miradors ( bowwindow) l, ainsi nommés parce qu’on y plaçait les cruches poreuses ou alcarazas servant à rafraîchir l’eau par l’évaporation des gouttelettes suintant à la surface. Ces grillages, formés de billes alternant avec des cylindres dans des combinaisons très variées, ont été trouvés si élégants qu’on en a fait d es panneaux de litière, et qu’actuellement les ouvriers égyptiens, travaillant sur des modèles européens, en font des cadres de tableaux, des paravents, et autres objets de luxe.
L’époque fàtimite nous a laissé de fort beaux panneaux sculptés, entre autre trois mihrâbs magnifiques qui font l’ornement du musée arabe du Caire. Au treizième siècle de notre ère, les panneaux sont plus petits, les lignes plus minces et les formes plus variées; en outre, le style iranien s’introduit par l’emploi de la ligne courbe et des figures animées, par exemple dans les fameuses portes du Moristân du sultan Qalâoun. Un autre travail de bois, qui a donné des spécimens remarquables, est le minbar ou chaire à prêcher dans les mosquées; il se fait quelquefois en pierre, comme celui de la mosquée de Barqoùq au désert, près du Caire, mais plus généralement en bois; la mosquée construite à Qonya, en Asie Mineure, par le Seldjouqide 'Alâ-ed-dîn Kaï-Qobâd Ier, en offre un modèle magnifique du douzième siècle ; le sultan mamloûk Lâdjin en fit faire, pour la mosquée d’Ibn-Touloùn, un qui n’existe plus, mais dont les panneaux verticaux sont conservés à Londres ; on cite encore celui de Qâït-bâï au Caire et de la Zéïtoûniyya à Tunis.
Un meuble qui se rencontre surtout dans les mosquées égyptiennes est le koursî ou armoire hexagonale, à l’intérieur de laquelle on renfermait les beaux manuscrits du Qorân ; on en a fait en métal, mais généralement le koursî est en bois, et ses panneaux sont ornés de délicates incrustations d’ivoire et de bois de couleur.
L’orfèvrerie a offert un développement magnifique. Au
HISTOIRE L'ES ARAIîES
onzième siècle, le poete persan Naçir-i Khosrau, qui a éciit le récit de son voyage dans sa langue maternelle, a vu a Ty i des lustres d’or et d’argent, à Jérusalem des portes revêtues de plaques de cuivre, au Caire le trône du khalife fâtimite el-Mostançir, en or et argent, puis couvert d’inscriptions et de scènes de chasse. La mosquée des Oméyyades à Damas conserve encore, à Bâb-Djéïroûn, les belles portes ornées de plaques de cuivre repoussé qu’elle doit à la générosité d’un sultan égyptien.
On a conservé de beaux cuivres incrustés remontant au douzième siècle, mais la floraison de cet art est certainement antérieure et doit être cherchée dans les ateliers de Mossoul; l’inspiration en est iranienne, et la survivance de certains motifs d’ornement nous reporte aux bas-reliefs assyriens.
L’ornement gravé et en relief, repoussé, est le plus ancien mode de décoration des objets en cuivre ; l’incrustation d’or et d’argent ne se présente que plus tard. A côté de Mossoul, il y a un autre centre artistique dont les productions sont d'un style différent, c’est le groupe syro-égyptien dans lequel on classe les cuivres éyyoubites du commencement du treizième siècle. Les ruines accumulées par l’invasion des Mongols interrompent la production, qui reprend, en Syrie et en Égypte, avec une nouvelle vigueur, sous l’impulsion des Mamloûks ; mais les artistes sont bien les élèves des maîtres de M ossoul; la tradition séparée s’est perdue.
Le bronze a servi à faire des marteaux de porte, les beaux spécimens étant commandés pour les mosquées ; pour l’éclairage des temples également étaient ouvrées ces admirables lampes en bronze et enfer, telles que celle de la mosquée du Sultan Hasan conservée au Musée arabe du Caire, et celle du Musée archéologique de Madrid, provenant de Grenade. Quand les fondeurs ont voulu s’attaquer à la représentation en relief des êtres animés, ils n’ont abouti qu’à des résultats ridicules au point de vue esthétique, et seulement intéressants pour l’histoire de la technique ; c’est ainsi qu’on leur doit le grilfon de Pise, rapporté d’Égypte au temps des Croisades, le cerf du Musée national de Munich, le cheval de Cordoue,le paon et le perroquet brûle-parfums du Louvre.
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
On aimerait à avoir des détails précis sur les armes offensives et défensives, mais leur histoire, en Orient, est encore à faire. Le catalogue de la belle collection de M. H. Moser à Charlottenfels près de Schaffhouse, qui vient de paraître, est la première tentative de classement méthodique qui ait jamais été faite. On connaît par tradition la trempe des aciers de Damas et de Tolède; mais si l’on cherche à approfondir les rares renseignements que l’on trouve, on en est réduit à fort peu de chose. Le sultan mamloûk Béïbars, envoyant des présents diplomatiques à Bèrèkè-Khan, souverain mongol du Turkestan, lui adresse des armes de Damas; Tamerlan fait transporter à Samarqand les ouvriers qui travaillaient l’acier dans la capitale de la Syrie. En Espagne, Tolède était fameuse, dès avant la conquête arabe, par sa manufacture d’armes, restaurée par 'Abd-er-Rahmân Ier ; mais il ne reste absolument rien de ses productions. Nous ne savons pas si les sabres droits des anciens Arabes étaient fabriqués dans le pays ou importés de l’étranger, ou si la lame seule, travaillée au dehors, était montée par des ouvriers établis dans le pays même, dans des ateliers de montage. La lance était un bambou que la navigation apportait à El-Khatt sur le golfe Persique, mais le fer, nous ne savons pas où il était fabriqué ni adapté.
La céramique est d’origine persane et les ateliers qui, dans les pays de langue arabe, se livraient à sa fabrication étaient peuplés, ou d’ouvriers iraniens, ou d’artistes travaillant sous leur inspiration. Les carreaux de faïence à décor lustrés de la mosquée de Sidi 'Oqba à Kairouan ont été apportés de Bagdad par le fondateur de la dynastie des Aghlabites. Les ateliers de Raqqa sur l’Euphrate ont fourni quelques pièces intactes et de nombreux débris de poterie. En Egypte, les matières premières fournies par le sol ont donné naissance à un travail de céramique qui a fleuri à l’époque fâtimite et dont on rencontre de nombreux débris dans la plaine du Vieux-Caire. Au onzième siècle, Nâçir-i Khosrau constate l’existence de la poterie à couleur changeante, ce qui parait bien désigner la faïence à reflets métalliques. L’Espagne s’est particulièrement distinguée par la
création de la faïence dite hispano-mauresque, qui est en grande partie à reflets métalliques. On dit que cette industrie lui est venue de Bagdad, peut-être par la voie de Kai rouan. Ibn-Batoûta, au quatorzième siècle, visite Malaga et y voit les ateliers où l’on fabriquait la belle poterie ou porcelaine dorée. Le chef-d’œuvre en est probablement le vase de l’Alhambra.
Le verre a été inventé en Egypte ; on connaît l’anecdote célèbre de la fusion du natron. Toutefois cette industrie ne s’y est pas maintenue, tout au moins dès le haut moyen âge. On y fit bien, dès les premiers temps de la conquête, des étalons servant de poids, en forme de grosses pastilles,, qui portent la date de leur fabrication; mais l’art n’a rien à y voir. L’industrie de la verrerie s’était transportée àTyr ; Benjamin de Tudèle a vu dix verreries en activité à Antioche ; Jacques de Vitry parle des verreries de Saint-Jeand’Acre ; au quatorzième siècle, on voyait travailler les ouvriers à Damas le long des murs extérieurs de la mosquée des Oméyyades, qui est tellement enserrée dans les bazars qu’on peut en faire le tour à couvert, sauf du côté du nord ; au commencement du siècle suivant, Tamerlan emmenait les verriers à Samarqand rejoindre les travailleurs de l’acier. Les lampes de mosquée en verre à décor colorié sont le témoignage d’une habileté surprenante ; toutefois le verre lui-même est défectueux, plein de bulles et de défauts. Ces verreries proviennent probablement de la Syrie ; la plus belle collection et la plus complète est celle du Caire.
Les étoffes et les tapis ont fait et font encore l’objet d’une fabrication très développée. A Tinnis, dans une île du lac Menzalé, on tissait des étoffes à raies longitudinales, désignées sous le nom grec d’ôTtoxàXa^ov, d’où l’appellation arabe de Bou-Qalamoûn, qui est en même temps le nom du caméléon. Les tissus arabes, à l'origine, reflètent des types byzantins ou sassanides ; et ces types sont employés pendant de longs siècles par les ouvriers musulmans. La mousseline, comme l’indique son nom, venait de Mossoul ou y était fabriquée. La broderie du tirâz était un monopole de 1 État ; les Fâtimites avaient installé, en Sicile, un hôtel pour
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
le travail de cette broderie qui était une dépendance du palais des émirs. Les beaux tapis sont les tapis de Perse ; les Arabes en ont fabriqué, mais ce n’est qu’une imitation grossière des types iraniens.
Principales voies commerciales. — Ainsi que dans l’antiquité, l’intercourse de la Méditerranée était le but de l’armement maritime ; ignorant encore les voies nouvelles •qu’allait indiquer la découverte du cap de Bonne-Espérance, les marchands ne pensaient qu’à aller se procurer, sur les places du Levant, les produits naturels ou fabriqués qui étaient demandés en Europe. Ces places étaient les mêmes que les anciens avaient connues : Alexandrie, Tyr, Beyrouth, Gaza : c’est là qu’affluaient les marchandises apportées de très loin par les caravanes qui suivaient les voies de terre ou par la navigation de l’océan Indien, du golfe Persique et de la mer Rouge. Les navires chinois, sauf de rares exceptions, ne dépassaient guère l’ile de Ceylan, et les caravanes qui traversaient l’Asie centrale pour entrer en Chine par les voies de Khotan, de Tourfan et de Khamil, étaient entre les mains des Sogdiens.
Au moment de la naissance de l’islamisme, la péninsule arabe est traversée en tous sens par des caravanes ; cellesci aboutissent à la mer, au sud à 'Aden, à l’est au Bahréïn, au nord à Gaza ; les fameuses lances d’el-Khatt n’étaient que des bambous que le commerce maritime importait de l’Indo- Chine dans ce port du golfe Persique. A partir du moment où le pèlerinage de la Mecque devint un article de foi pour tout Musulman, une nouvelle clientèle s’ouvrit au commerce, et de nouveaux agents de transmission se créèrent; car il est bien connu que l’accomplissement des devoirs religieux autour de la Ka ba n’empêche nullement l’esprit mercantile de se donner libre cours.
Outre les motifs politiques qui ont déterminé les Abbassides à choisir pour leur capitale un petit marché des bords du Tigre, Soûq-Baghdâdh, les raisons commerciales peuvent y avoir également contribué dans une certaine mesure. Les navires qui naviguaient sur le golfe Persique pouvaient aisément, à raison de leur faible tonnage, remonter jusqu’à
Bagdad et y apporter sans transbordement les marchandises de l’Inde et de l'Extrêms-Orient. Les radeaux du Tigre y amenaient les produits de l’Asie Mineure, qu’ils chargeaient à Amida (Diarbékir), et un canal alors navigable, aujourd’hui ensablé, mettait directement la ville en relation avec l’Euphrate et par suite avec la Syrie et les régions baignées par la Méditerranée.
Les célèbres voyages de Sindbad le Marin, encadrés artificiellement dans les Mille et une nuits , ne sont autre chose que les récits d’aventureux marins qui avaient parcouru les diverses régions des mers de l’Inde, et y avaient été témoins de choses surprenantes devenues merveilleuses dans leurs récits enthousiastes. Le point extrême atteint par Sindbad est Ivalah dans la presqu’île de Malacca ; mais dès le huitième siècle, des marchands arabes avaient été s’installer dans la ville de Canton, dont le port venait d’être ouvert au commerce étranger ; lors des troubles qui eurent lieu dans cette ville en 758 de notre ère, on constate la présence de sujets des khalifes qui font cause commune avec des mercenaires perses soudoyés par l’Empereur de Chine pour combattre des rebelles, pillent les habitants, incendient des maisons et ensuite s’enfuient par la voie de la mer; c’étaient des marchands ou des équipages de vaisseaux arabes, soit de race arabe, soit d’origine différente (araméenne ou iranienne, le nom de Sindbad est iranien, comme celui du capitaine Bozorg fils de Chahriyâr), en tout cas des ressortissants de l’empire abbasside.
D’un autre côté les Chinois, sous la domination de la dynastie des Tang, se lançaient hardiment en pleine mer et poussaient leurs expéditions maritimes bien au delà des points atteints par leurs devanciers ; ils suivent les côtes du Malabar jusqu’à l’Indus, puis pénètrent dans le golfe Persique et atteignent Sirâf, et parfois l’embouchure de l’Euphrate, mais rarement, à cause des pirates qui infestaient ces régions. Soléïman, ce marchand qui vivait dans la première moitié du neuvième siècle, fît plusieurs fois le voyage de l’Inde et de la Chine en profitant du retour des jonques chinoises qui regagnaient leur pays.
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMM EHCIALES
C’est de Sirâf également que partaient les vaisseaux arabes armés pour la navigation au long cours ; mais d’autres préféraient venir charger à Obolla (ancienne Apologos), vieux port de commerce sur le Chatt el-'Arab, les marchandises que la navigation fluviale apportaient jusque-là. Les navires suivaient la côte de l’Inde jusqu’à son extrémité méridionale, mais là ils ne craignaient pas d’abandonner les côtes de vue et de traverser le golfe du Bengale en ligne directe, à l’exemple des Chinois.
Canton, comme escale des navires étrangers, avait été remplacée par Ivban-fou, dans une baie au sud du port actuel de Shang-haï, à quelques milles de distance de la capitale de la dynastie des Soung. Il y avait là de nombreux Arabes installés définitivement; par la tolérance des autorités chinoises, ils avaient même un cadi, qui rendait la justice d’après les principes de la loi canonique musulmane et présidait aux cérémonies du culte. Il ne leur était d’ailleurs pas défendu de pénétrer dans l’intérieur du pays et d’y trafiquer en toute liberté, pourvu qu’ils fussent munis de passeports délivrés par l’autorité locale.
Cette situation favorable changea brusquement à la suite de l’insurrection qui éclata vers l’an 878 dans le nord-est de la Chine. Le pays fut couvert de ruines, et les Arabes eurent beaucoup à souffrir, non seulement de la part des insurgés, mais encore de la part de l’Empereur, quand celui-ci eut repris le dessus grâce au concours de contingents étrangers ; les lieutenants des provinces n’étant pas maintenus comme auparavant par un pouvoir fort, s.e laissèrent aller à des vexations ; les marchands arabes, las de souffrir des violences et des dénis de justice, transportèrent leur entrepôt à Ivalah, dans la presqu’île de Malacca ; et à partir de ce moment, quand on voulait aller en Chine, il fallait s’embarquer sur des jonques chinoises, puisque les capitaines arabes ne conduisaient plus leurs navires au delà de ce point. Kalah joua dès lors un rôle analogue à celui de Singapour actuellement ; c’est là qu’on trouvait tous les produits de l’Indo-Chine, et de plus, dans les environs mêmes de la ville, l’étain qui lui doit le nom qu’il porte en arabe (qaVî)
Cependant les colonies musulmanes restèrent établies dans les villes où elles se trouvaient, et se sont même maintenues, bien que très diminuées, jusqu’à nos jours; on en a la preuve par les inscriptions arabes de Zéïtoùn (1 s iuntcheou), récemment relevées par le P. Arnàiz et interprétées par M. Max van Berchem ( T'oung-pao , t. XII, p. 677). La mosquée, dont les ruines existent encore, avait été bâtie en 400 (1009) et restaurée en 710 (1310); l’inscription qui nous a conservé ces renseignements établit que ce monument est antérieur au temple du Saint-Souvenir de Canton, qui ne remonte qu’à 751 (1350).
L’ Oman entretenait de fréquents rapports avec l’Inde et les a continués jusqu’à nos jours, ce qui s’explique par sa situation géographique. L’ile de Soqotora abritait des pirates indiens qui attaquaient les navires arabes faisant voile pour l’Inde et passant en vue de la terre ; ces vaisseaux provenaient du détroit de Bab-el-Mandeb et transportaient au delà de la mer les émeraudes de la haute Egypte et les défenses de l’éléphant d’Afrique, que l’on trouvait en. abondance en Abyssinie; ils en rapportaient du bois de teck, dont on se servait pour la construction des navires.
Pour établir des relations directes entre l’Arabie et l’Égypte, les Arabes, dès les premiers temps delà conquête, songèrent à restaurer le canal qui, dans l’antiquité, reliait Clisma (Qolzoum) à Babylone d’Égypte (643 de notre ère) ; il fut facile de le curer, et bientôt la Mecque put recevoir sans transbordement les blés qui lui étaient nécessaires ; mais les troubles politiques amenèrent bien vite son ensablement, et il fut même détruit vers 761 pour prendre par la famine la ville de Médine révoltée. Tant que cette voie fut praticable, c’est par là qu’on portait vers la Méditerranée, parle Nil, les marchandises arrivant par la mer Rouge ; les pèlerins chrétiens en profitaient même pour éviter une partie de la traversée du désert.
La percée de l’isthme de Suez avait hanté l’esprit d’ 'Amr ben el-'Aç, puis celui de llàroùn er-Rachid ; mais tous deux y renoncèrent pour le même motif, c’est que la réalisation de ce projet eût amené la flotte romaine de Byzance dans les
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
eaux delà mer Rouge et par là entravé le pèlerinage. Toutefois l’isthme ne fut pas complètement abandonné, et des caravanes le traversaient en quatre à cinq jours pour porter à Faramâ les marchandises qui n’étaient pas dirigées sur Alexandrie.
La caravane de Syrie, au retour du pèlerinage, suivait la route traditionnelle que parcourt aujourd’hui en grande partie le chemin de fer du Hedjaz. Gomme elle passait non loin de Jérusalem, il était loisible à une partie des pèlerins d'aller visiter cette ville, considérée comme sainte, et où se tenait, le 15 septembre, une foire très fréquentée ; mais le but de la caravane était Damas, où elle se disloquait. Les denrées apportées par elle servaient à approvisionner les places de commerce de la Syrie. Par Antioche et Alep, il était facile de gagner Raqqa et Bâlis sur l’Euphrate ; le nom de « port des Syriens » que donne à cette dernière ville le géographe el-Içtakhrî est particulièrement significatif.
Dans la Méditerranée, les navires partis d’Alexandrie touchaient d’abord à Barqa et suivaient ensuite la côte, couverte de ports, depuis Tripoli jusqu’au Maroc ; Mehdia, port de Kairouan, était des plus florissants au onzième siècle. On arrivait ensuite en Sicile et en Espagne , mais les côtes de l’Europe méridionale, sauf ces deux exceptions, n’étaient guère visitées que par des corsaires, toujours prêts aux incursions et aux ravages. Malgré cet état d’hostilité permanent, on rencontrait des Orientaux dans certaines villes d’Italie, notamment à Pise.
On a trouvé, en Russie et dans les pays Scandinaves, une quantité de monnaies d’argent d’origine orientale; c’étaient les cultivateurs et les bûcherons qui les déterraient, et rencontraient ainsi parfois des sommes considérables. C’étaient des trésors que leurs possesseurs avaient confiés à la terre, comme ailleurs on les dissimulait dans l’épaisseur des murailles : le propriétaire mourait en voyage ou était tué à la guerre, et plus jamais personne n’en avait connaissance, jusqu’au moment où le hasard d’un défrichement les ramenait au jour. Les provinces baltiques, les régions des cours supérieur et moyen du Volga et du Dniéper sont les endroits où l’on a fait les plus belles découvertes de ce genre.
Les pièces arabes les plus anciennes sont de la fin du septième siècle ; les plus récentes, du commencement du onzième; la série de dirhems trouvée en Suède débute par la date de 698, sous la dynastie des Oméyyades, et se termine à l’année 1010, sous la dynastie des Bouïdes ; les pièces les plus nombreuses correspondent à l’intervalle 909-914. Plus des deux tiers de ces dirhems proviennent de l’Etat fondé par les Samanides dans le Khorasan; après cela viennent les monnaies frappées à Bagdad; celles qui tirent leur origine des autres pays arabes sont beaucoup plus rares.
On a cherché à s’expliquer la présence de cette quantité considérable de monnaies orientales dans les pays du Nord. Les courses des Wikings le long des côtes de l’Europe, les expéditions des Russes sur la mer Caspienne, les ravages des Normands en Espagne et dans l’Afrique du Nord, pouvaient avoir amené dans les régions septentrionales ces trésors, produits de leurs rapines ; mais W. Ileyd a fait remarquer qu’une grande partie de ces monnaies sont cassées en morceaux, et qu’il était peu probable que les guerriers venus du Nord se fussent amusés, en guise de passe-temps, à casser les pièces qui leur tombaient sous la main, tandis qu’il est certain que sur les marchés de l’Orient, où l’on pesait l’argent remis en payement, ce procédé était habituel pour se procurer les coupures nécessaires à l’appoint.
Sans doute les marchands arabes n’ont point voyagé si loin, mais cependant il est certain qu’ils remontaient le Volga jusqu’à Boulghâr, ville qui fut la capitale des Bulgares turcotatares avant leur marche vers la péninsule des Balkans et leur complète slavisation ; elle était située au-dessous du confluent de la Kama et du Volga, entre Kazan et Simbirsk.
C’étaient les fourrures et l’ambre de la Baltique que l’on allait chercher dans les pays hyperboréens ; les pelleteries étaient apportées par les trappeurs à Boulghâr; les Russes, qui n’étaient alors encore que la nation Scandinave fondée par le Suédois Rurik, avaient le monopole du transport par bateaux sur le Volga ; c’étaient eux qui apportaient à Itil, ville des Khazares, à l’embouchure du fleuve, ces produits de la chasse; mais les marchands arabes, désireux de remon-
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
ter plus près de la source, n’hésitaient pas à se rendre au grand marché des fourrures, qui fut visité en 920 par Ibn- Fadlàn, envoyé en mission par le Khalife El-Moqtadir.
Un diplôme délivré par le roi mérovingien Chilpéric II et qui est daté de l’an 716, autorisait le monastère de Corbie, dans la Somme, à percevoir, siir les produits de la douane de Fos ( Fossæ Marianæ , les Martigues), une rente annuelle composée, entre autres choses, de poivre, de clous de girofle, de cannelle, de nard, de dattes et de papyrus d’Egypte ; or ces produits venaient tous d’Orient, soit qu’ils en fussent originaires, soit qu’ils transitassent parles pays gouvernés par les Arabes. Les épices, notamment, étaient fort répandues en France et l’objet d’un commerce considérable. Les relations diplomatiques ébauchées entre Hâroûn er-Rachid et Charlemagne, devenu empereur d’Occident, auraient pu amener un courant commercial d’échanges continus entre le Levant et l’Europe si tous les projets qu’avait formés le grand conquérant n’avaient été mis à néant par les malheurs qui accablèrent ses successeurs, les ravages des Normands sur les côtes de l’Océan et de la Manche, et l’établissement des Musulmans à Fraxinet, qui les rendait maîtres de la navigation du golfe du Lion et des passages des Alpes. Les cadeaux diplomatiques apportés par les ambassadeurs du khalife consistaient en animaux rares, tels qu’éléphants et singes, en pièces mécaniques et instruments de musique, lustres, étoffes de soie, tente avec rideaux, produits pharmaceutiques, épices et parfums (baume et nard) ; céirx que les envoyés de l’empereur avaient emportés avec eux étaient, entre autres, des draps de Frise, d’espèces et de couleurs diverses, rares et fort chers en Orient, au dire du moine de Saint-Gall. Charlemagne avait, d’accord avec le patriarche, fondé un hôpital à Jérusalem pour les pèlerins pauvres, et en face se trouvait un marché très fréquenté et ouvert à tous les négociants, moyennant le payement de deux pièces d’or par an. Après lui, quand les pèlerins voulaient se rendre en Terre sainte, ils étaient obligés, pour éviter les pirates, d’aller s’embarquer en Italie.
C’est que les relations avec les Arabes y étaient plus fré-
quentes et plus faciles. Vers la fin du dixième siècle, Bari, alors au pouvoir des empereurs de Constantinople qui y déléguaient un lieutenant nommé Katapane , entretenait des rapports constants avec la Syrie ; au retour de son pèlerinage aux Lieux saints, Pierre l’Ermite rencontre, sur cette côte, des vaisseaux marchands de Bari qui le ramènent dans son pays. D’ailleurs, peu auparavant, la ville elle-même avait été gouvernée par un sultan musulman pendant vingt-neuf ans (842-871), et il n’est pas impossible que ce souverain eût délivré aux marchands italiens, ses sujets, le passeport nécessaire pour trafiquer dans les contrées possédées par les Arabes. Salerne, sujette des princes lombards, Amalfi, Naples et Gaëte, censées au pouvoir de l’empereur grec, en réalité indépendantes sous des magistrats municipaux, ducs ou doges, qu’elles élisaient elles-mêmes, entretenaient de fréquents rapports avec les Sarrasins, leur vendaient des esclaves et s’alliaient même avec eux. Les papes eurent à souffrir de ces coalitions qui ravageaient le territoire de Rome ; les menaces d’excommunication ne suffisaient pas à détacher les princes chrétiens de ces étranges alliances. Les Amalfitains fréquentaient surtout la côte septentrionale de l’Afrique, et cela les conduisit plus tard jusqu’en Egypte et en Syrie.
Ges mêmes régions recevaient la visite des navires vénitiens, qui y transportaient entre autres des armes et des munitions de guerre; en 971, l’empereur Jean Zimiscès voulut interrompre ce trafic, envoya ses doléances au doge et menaça de faire incendier les vaisseaux marchands de Venise ; le doge se hâta d’interdire cette exportation, sous les peines les plus sévères. Gènes et Pise, dès le début de leurs rapports avec les Arabes, avaient été obligées de mener contre eux la guerre la plus active ; la première de ces villes avait été prise et pillée, en 935; Pise le fut deux fois, en 1004 et en 1011. Les deux cités s’allièrent et réussirent à expulser de la Sardaigne Modjâhid ben 'Abdallah el-'Amiri (1016); les Pisans s’emparèrent de Bône en 1034.
Le plus important de leurs efforts pour se débarrasser des pirates barbaresques fut fait dans l’été de l’an 1087, lorsqu’une expédition de Pisans et de Génois, aidés d’auxiliaires romains
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
fournis par le pape Victor III, et montés sur une flotte de trois à quatre cents navires, alla s’emparer de Mehdia, où régnait le Ziride Témim ; celui-ci, réfugié dans la citadelle, dut souscrire à toutes les demandes des vainqueurs, contributions de guerre, délivrance des captifs chrétiens détenus dans les bagnes, admission en franchise de douane des marchandises apportées par les navires de la haute Italie. Une tentative des Pisans pour s’emparer de Palerme, capitale de la Sicile musulmane, fut moins heureuse; après avoir saisi quelques navires marchands dans le port même, il fallut renoncer à attaquer le corps de la place ; ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que les Normands réussirent là où les Pisans avaient échoué.
Les Juifs, répandus par la diaspore à travers le monde entier, étaient d’actifs agents de ce commerce international. Ibn-Khordâdhbeh nous renseigne sur l’itinéraire des marchands juifs qui se rendaient du pays des Francs à la Chine, soit par terre, soit par mer. Après avoir traversé la Méditerranée, ils débarquaient en Egypte, à Faramâ, traversaient en cinq jours l’isthme de Suez, et se rembarquaient à Qolzonm pour traverser l’océan Indien ; d’autres quittaient, à l’embouchure de l’Oronte en Syrie, le navire qui les avait amenés, passaient par Antioche et descendaient le cours de l’Euphrate, se rendaient à Bagdad en suivant le canal qui faisait communiquer l’Euphrate et le Tigre ; leur but commun était d’atteindre l’Indus, de le remonter et de gagner la Chine par les diverses routes de terre que nous avons déjà indiquées. On pouvait aussi éviter les longues et dangereuses traversées en suivant des routes presque entièrement terrestres, comme celle qui, partant du détroit de Gibraltar, traversait l’Afrique du Nord, la Syrie et l’Trâq pour atteindre l’Inde par les provinces méridionales de la Perse, ou bien celle qui traversait l’Allemagne et les pays slaves pour aboutir à Itil, ville des Khazares, d’où l’on franchissait la mer Caspienne pour atteindre l’Asie centrale par le haut Oxus; les distances à parcourir étaient ainsi beaucoup plus considérables que par la première méthode. Ces marchands apportaient en Orient des eunuques, des esclaves, de la soie des fabriques byzan-
tines, des fourrures et des sabres ; ils en rapportaient du musc, de l’aloès, du camphre, de la cannelle ; on les appelait rahdâniyya (du persan râh-clân « connaisseur des routes »).
Les Croisades. — Le mouvement d’enthousiasme religieux qui précipita sur le Levant des armées immenses développa encore plus le commerce maritime et l’armement de nombreuses flottes.
En 1097, douze galères emmenèrent de Gènes un grand nombre de bourgeois notables qui venaient de prendre la croix et rejoignirent l’armée croisée devant Antioche. Des navires partaient isolément pour transporter des vivres, des armes, des machines de siège et même des soldats qui allaient rejoindre leur corps. Deux galères, surprises à Jaffa par des Sarrasins partis d’Ascalon, débarquèrent en liàte leur matériel de guerre qui fut transporté devant Jérusalem et servit à construire des machines pour battre les murailles de la ville assiégée par les Croisés. Le précieux concours des flottes était payé au moyen de concessions territoriales, et c’est ainsi que se formèrent, dans les Echelles du Levant, de nombreuses colonies italiennes.
Les Génois aidèrent Baudoin à conquérir Arsouf, Césarée, Saint-Jean-d’Acre ; ils furent payés de leur aide empressée par la concession du tiers des territoires conquis, le tiers des recettes des douanes de Saint-Jean-d’Acre, et l’exemption d’impôts dans tout le royaume. Ces privilèges furent constatés par une inscription qu’ils obtinrent de faire placer dans l’abside du Saint-Sépulcre. Ils aidèrent puissamment aussi à la formation du comté de Tripoli, constitué morceau par morceau grâce aux efforts du comte Raymond de Toulouse et de ses successeurs.
Les Vénitiens, à leur tour, aidèrent les Francs à s’emparer de Tyr et leur prêtèrent l’argent dont ils avaient un pressant besoin (1124). Marseille également avait contribué à la conquête et à la défense des Lieux saints, soit par une aide effective, soit par des avances d’argent, car les privilèges qu’elle obtint des rois de Jérusalem, tels que la franchise des droits de douane et la possession de quartiers séparés
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
dans la capitale et les villes maritimes ne sont que l’écho des ser\ ices rendus.
Aux concessions attribuées aux Italiens à l’intérieur des villes étaient jointes des propriétés clans les campagnes, cultivées par les indigènes, paysans syriens, dont quelques-uns, à raison de la considération dont ils jouissaient et du rôle de magistrats qu’ils jouaient, étaient revêtus du litre de réïs (capitaine). Les propriétaires ne s’occupaient pas de l’exploitation de ces biens ruraux, groupés autour des villages, hameaux ou fermes, connus sous le nom de casaax ; mais ils faisaient aux cultivateurs des avances de semences, et avaient ainsi le droit de contrôler les récoltes. Celles-ci étaient partagées selon la proportion suivante : un tiers ou un quart pour la commune propriétaire, deux tiers ou trois quarts pour le paysan, qui en outre était tenu de fournir au baile ( bajulus , consul, chef de la commune), trois fois l’an à l’occasion de certaines fêtes, un poulet, ou dix œufs, ou un clemifromage par charrue. Les corvées ( angariæ ) auxquelles ils devaient se prêter en amenant leurs bêtes de trait ne sont citées que très rarement ; il est clair cependant qu’en cas d’expédition militaire les réquisitions se donnaient libre jeu.
La contrebande de guerre, à laquelle se livraient des marchands européens qui importaient en Orient les armes nécessaires aux Musulmans, fit l’objet de dispositions législatives; les onzième, douzième et treizième conciles généraux (de 1179 à 1245) se saisirent des plaintes que provoquait de toutes parts cette assistance matérielle fournie aux ennemis des Croisés ; ils décidèrent que quiconque vendrait aux adversaires du fer, des armes, des bois de constructions maritimes, des navires tout construits, quiconque entrerait au service des Musulmans en qualité de capilaine ou de pilote, encourrait l’excommunication, doublée de la confiscation des biens et de la perte de la liberté individuelle, car celui qui s’emparerait de la personne du délinquant serait autorisé à le garder comme esclave. Les autorités des ports de Syrie s’empressèrent de rendre des ordonnances pour mettre en vigueur cette interdiction; malgré ce luxe de défenses formelles, la contrebande de guerre ne s’en exerça pas moins sur une vaste
HISTOIRE DES ARADES
échelle et fut même reconnue par les traités conclus entre la ville de Pise et les souverains égyptiens, en ce qui concerne le transport d’armes et de matériel de constructions navales, y compris la poix. Les Musulmans se moquaient de cet amour du lucre qui faisait que leurs ennemis étaient les premiers à leur fournir les armes destinées à les combattre, et Çalâh-ed-din ne manque pas de signaler cet avantage pour l’islamisme dans une lettre qu’il écrivit au khalife de Bagdad.
La conquête mongole ouvrit de nouvelles voies au commerce international ; si longues que fussent les routes de caravanes au cœur de P Asie, le parcours en était facilité par l’établissement de relais de poste sur les principales pistes. Té b riz devint la plus importante place de commerce, et se ravitaillait par le port d’Ayâs (Lajazzo), au fond du golfe d’Alexandrette, qui avait l’avantage, étant sur le territoire de la Petite-Arménie, de se trouver en pays chrétien, et par conséquent ouvert au trafic européen alors que les papes, sous peine d’excommunication, avaient interdit tous rapports avec les Sarrasins. Un service régulier de galères unissait ce port à celui de Venise, en passant par Chypre. Les Arabes de Syrie y importaient de grandes quantités de coton, et un habitant de Bagdad, nommé ô oùsouf, y avait établi un comptoir permanent.
Dans les luttes entre les sultans mamlouks et les rois de la Petite-Arménie, Ayâs fut prise etpillée à plusieurs reprises, en 12(36 et 1275 ; conquise une troisième fois, en 1322, elle fut détruite par El-Mélik en-Nâçîr Mohammed ; la paix conclue 1 année suivante permit de la reconstruire, mais elle resta sans défense du côté de la mer. Elle fut prise définitivement en 1347 et resta depuis lors au pouvoir des Égyptiens. Ce fut sa perte.
Les longues guerres qui amenèrent la ruine de PEmpire de Byzance et des colonies européennes dans les Echelles du Levant obligèrent le commerce à renoncer aux anciennes ^ oies, et à se tourner vers celles qui lui restaient encore ouvertes, la Syrie et de l’Egypte. Cela valut à ces deux pays un regain de prospérité qui ne déclina qu’au moment de la découverte de la route maritime des Indes par les Portugais.
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
Le port principal de l’Egypte était naturellement Alexandrie ; mais Damiette avait conservé une clientèle considérable, à raison de la facilité qu’on avait de s’y procurer le sucre de canne produit par le Delta ; on y voyait des Grecs, des Génois, des Vénitiens, des Florentins. Rosette était fréquentée par les voyageurs qui, venus d’Alexandrie à dos d'âne ou de chameau, y trouvaient des barques pour les emmener au Caire.
Cependant, quand le canal qui amène à Alexandrie l’eau douce du Nil n’était pas comblé, on pouvait en profiter pour faciliter le voyage ; ce canal avait été réparé par El-Mélik en-Nâçir Mohammed en 1310 ; cette réparation dura jusque vers 1368, où l’ensablement ne permettait au canal de porter des barques que pendant la crue du Nil, c’est-à-dire depuis la moitié de juin jusqu’au commencement d’octobre.
Cela dura ainsi fort longtemps, malgré la remise en état ordonnée par Barsbâï en 1423, mais qui ne dura pas, l’entretien constant des travaux d’utilité publique étant une conception qui n’est jamais entrée dans la tête des Orientaux, et le canal devint absolument impraticable. Il l’est resté jusqu’au temps de Méhémet-Ali.
L’Égypte ne produisait pas tous les objets dont elle avait besoin; le commerce les lui fournissait. Le bois du sycomore et du palmier n’est guère utilisable pour les constructions; aussi importait-on du bois de Chypre et de la Crète, mais il en venait encore de l’Asie Mineure par le port d’Adalia, et même d’Europe, malgré l’interdiction papale. Les métaux, non seulement l’or et l’argent, mais le fer et le cuivre, les fourrures, la laine arrivaient en grandes quantités ; le pays ne possédant, en fait de plantes oléagineuses, que le sésame r il fallait faire venir d’Europe l’huile d’olive qui faisait concurrence à celle de la Syrie ; on y joignait des comestibles variés, le miel, les raisins secs, les amandes, les noix, les noisettes. Le vin que certains Musulmans buvaient en cachette provenait de Crèle. Enfin l’industrie européenne était seule à pouvoir fournir les draps, l’argenterie, les cristaùx. Les gerfauts et autres faucons, nécessaires à la chasse, venaient du Nord, en particulier de la Suède; il en périssait
beaucoup en cours de route, ils étaient excessivement cher, et ils figuraient fréquemment dans les cadeaux diplomatiques offerts au sultan par les républiques italiennes.
La vente des produits importés était organisée d’une manière très particulière. Les droits de douane étaient en moyenne de 10 p. 100 établis ad valorem , mais ils variaient beaucoup, et surtout il venait s’ajouter aux droits exigibles légalement une foule d’exactions qui majoraient singulièrement le prix de la marchandise. Il fallait d’abord peser ou mesurer les articles, puis on procédait à la délicate opération de l’estimation, source inépuisable de vexations et de réclamations, bien que les fonctionnaires fussent tenus de prendre pour base le cours du marché. Une fois les droits acquittés, on était libre de faire transporter les marchandises au fondouq ( fondaco , caravansérail, du grec xavroSoxeTov) de la colonie d’où relevait le marchand ; mais la grande partie s’en vendait à la douane même, dans le qabbân ou bureau du peseur public. Deux intermédiaires étaient rendus obligatoires par la nature même des tractations : le drogman (terdjoumân, interprète, truchement) indispensable par sa connaissance des langues étrangères et de celles du pays, et le courtier ( dal lâl , indicateur) qui allait de bureau en bureau proposer les marchés ; les courtiers étaient organisés en corporation. Toute vente conclue par le canal de ces intermédiaires et en présence de témoins était définitive.
L’institution des agents en douane était de la plus haute importance pour le commerce, du moment que les magasins de cette administration de l’Etat étaient devenus des entrepôts réels où les marchandises étaient conservées, sous sa responsabilité, dans de vastes hangars fermés réservés aux nations étrangères et dont chaque colonie gardait la clef. L’agent en douane était chargé de la défense des intérêts pécuniaires de ses compatriotes: il vérifiait l’application des tarifs et inscrivait sur un registre tant les sommes dues à la douane que celles qu’elle devait aux marchands, soit à titre d’acheteur, soit à celui de courtier; cet agent servait dé caution aux négociants quand ils restaient débiteurs de la douane à leur départ ; sans cette garantie, ils n’auraient
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
pu se mettre en route. En cas de contestation et si l’agent en douane ne parvenait pas à régler le différend à l’amiable, il ne restait plus qu’à en référer au consul de la nation.
Les ruines accumulées par les conquêtes rapides mais passagères de Timour et l’établissement définitif et progressif de l’Empire ottoman déplacèrent le mouvement commercial, en fermant les anciennes routes d’accès à l’intérieur du continent asiatique. C’est alors que l’on voit se développer le port de Beyrouth, échelle naturelle de Damas et de la Syrie centrale, malgré les deux chaînes de montagnes qu’il faut traverser pour y parvenir. Le port était sûr ; malheureusement la ville, démantelée, était parfois victime de visites imprévues des bandes de brigands qui opéraient dans son voisinage. Au quinzième siècle, Venise y envoyait régulièrement, chaque année, des convois composés de trois ou quatre galères, sans compter d’autres caravanes de navires qui visitaient les autres ports de la Syrie, notamment Tripoli, dont le succès était dû en partie à ce que le port de Lattaquié était complètement ensablé. Les Catalans et les Provençaux y fréquentaient assidûment, Marseille y envoyait ses vaisseaux ; le voyageur Bertrandon de la Broquière nous entretient d’une galère de Narbonne qui avait débarqué à Beyrouth, en 1432, un passager qui se rendait à Damas, et qui était destiné à jouer un grand rôle danstlèhistoire de France; il se nommait Jacques Cœur; c’est lui qui devint l’argentier de Charles VIL
L’hôtel qn’il se fit construire à Bourges, et qui est aujourd’hui le palais de justice, est orné de motifs empruntés à la faune et à la flore des pays que l’infortuné contrôleur des finances avait vus dans ses voyages du Levant. Ses fonctions publiques ne l’empêchèrent pas de continuer ses opérations commerciales ; il possédait sept galères, dont le port d’attache était Montpellier. Sa chute n’interrompit pas le trafic qu’il avait réussi à créer, et longtemps encore on vit des galères parties de cette ville, mais armées au nom du roi de France et équipées à ses frais, promener dans les mers du Levant leur pavillon aux armes royales.
Création des consuls. — Lorsque, vers la fin du onzième
lie
siècle, les bourgeoisies italiennes se constituèrent en corps politiques, elles se donnèrent des chefs élus pour lesquels on reprit le vieux terme de consul illustré par les fastes de l’histoire de Rome. On trouve à Pise des magistrats revêtus de ce titre dès l’an 1087, et à Gênes, l’origine de cette institution doit remonter au moins à l’an 1098. A 1 établissement des États fondés parles Croisés, on avait introduit en Orient le -système féodal, mais les colonies commerçantes s’étaient fait payer leur concours par l'octroi de certains privilèges, tels que celui de s’organiser elles-mêmes. Quand elles avaient obtenu la concession d’un quartier dans une ville conquise, elles désignaient certains personnages pour l'administrer, y rendre la justice, et défendre ses droits contre les empiétements. Ces personnages portaient le titre de vicomte, par analogie avec celui dont étaient décorés, ainsi que nous l’apprennent les Assises de Jérusalem, les gouverneurs des villes, soit que celles-ci dépendissent directement du roi, soit qu’elles relevassent de quelqu’un de ses vassaux. Le vicomte était donc le chef de la colonie, et ce titre ne fut remplacé que peu à peu par celui de consul, avec le même sens. En 1179, le chef de la colonie des Pisans à Saint-Jeand’Acre figure dans les documents avec le titre de consul qui paraît avoir été usité depuis, au moins chez les Pisans. Unpeu plus tard, quand Venise veut grouper entre elles ses diverses colonies de Syrie, qui avaient jusqu'alors vécu isolées les unes des autres, elle centralise leur administration entre les mains d’un baile ( bajulas ou rector ) : c’élait un consul général qui séjournait à Saint-Jean-d’Acre. Gênes en fit autant, avec cette différence qu’elle délégua ces fonctions à deux consuls, agissant de concert, et conservant l’ancien titre de vicomte à côté du nouveau ; de même pour Pise, qui eut jusqu’à trois consuls formant une sorte de triumvirat (1192), organisation qui dura jusqu’en 1248 où nous ne trouvons plus, pour cette république, qu’un seul consul pour toute la Syrie, avec résidence à Acre.
A l’époque où de nouveaux concurrents vinrent s’établir dans les Échelles du Levant, leurs colonies furent également administrées par des consuls; ainsi Florence et Naples à
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
Alexandrie ; Marseille dans la même ville, à Acre, à Tyr, à Beyrouth; Montpellier à Alexandrie, Acre, Tripoli, et à Chypre ; Narbonne à Alexandrie. Les chevaliers de Saint-Jean avaient également des agents de cette catégorie à Alexandrie, Damiette, Jérusalem et Ramla. Les Catalans avaient aussi un consul général en Syrie et des agents à Alexandrie, Damas et Famagouste.
En Egypte, sous les sultans mamloûks, la situation de ces agents avait quelque chose de particulier qu’il convient de signaler. L’entretien des fondouqs était à la charge de la douane ; ces caravansérails servaient, non seulement à l’habitation des négociants, mais encore à l’emmagasinement des marchandises : à Alexandrie, les Vénitiens y avaient une église, ainsi qu’un bain réservé à leur usage. Bien que le vin fût interdit, il était permis d’en introduire dans les fondouqs , et même d’en vendre. Le directeur du fondouq et les trois serviteurs affectés à la personne du consul étaient exempts de l’impôt de la capitation. Sous el-Mélik el-'Adil 1er, legs consuls étaient reçus en audience par le sultan dix fois par an et étaient autorisés à présenter, verbalement, à cette occasion, les réclamations de leurs ressortissants. Les négociants vénitiens pouvaient d’ailleurs saisir directement le gouvernement égyptien de leurs doléances ; quand ils en chargeaient leur consul, celui-ci adressait au sultan un mémoire écrit.
Les sultans mamloûks accordaient aux représentants des puissances étrangères une dotation de deux cents ducats ou besants, appelée djcimakiyyci , « entretien de l’habillement » et acquittée par la caisse de la douane. Cette pension, dont les gouvernements étrangers n’auraient jamais dû accepter le principe, était pourtant stipulée formellement par les traités. Ilest aisé de comprendre que ce versement avait l’inconvénient de mettre encore plus les agents des nations européennes sous la coupe de l’autorité locale, qui les considérait comme une sorte d’otages auxquels on pouvait faire supporter la responsabilité de tout acte d’hostilité commis contre l’Égypte, et lui en appliquer la peine Aussi leur arrivait-il d’être mis en prison, et môme de rece-
voir la bastonnade ; il y en eut qui payèrent de leur vie les entreprises de leur gouvernement.
Rachats de captifs. — L’un des motifs qui obligèrent de bonne heure les Musulmans à signer des traités avec les puissances étrangères, fut la nécessité où ils se trouvèrent de racheter ceux des leurs qui, tombés aux mains de l’ennemi, y étaient réduits à l’esclavage. Gela se fit, du temps des Grecs, avec une certaine solennité et donna l’occasion à de grands rassemblements dans le genre des foires. C’est sous le khalifat de Hâroûn er-Rachîd, en 189 (805), qu’eut lieu le premier rachat, appelé du nom d’Abou-Soléïm Faradj, esclave du khalife, qui avait été chargé de reconstruire Tarsoùs en 171 (787). Il fut assisté d’un Berbère, Sàlim el- Barallousî, affranchi de la famille d’'Abbâs, et accompagné d’un corps de trente mille hommes soldés. C’est à Làmis, sur les bords de la Méditerranée, qu’eurent lieu ces rachats, ainsi que les plus importants de ceux qui suivirent. Le premier se produisit sons le règne de l’empereur Nicéphore Ier, fils de Staurace; il avait été précédé d’un traité signé par un des fils du khalife, Qâsim. Il y vint de très loin une foule considérable, que la plaine ne pouvait contenir et qui dut camper sur les premières pen tes du Taurus; les gens s’étaient mis en route, vêtus, montés et armés avec tout le luxe possible. Cette foule y resta environ quarante jours, mais douze jours suffirent pour racheter trois mille sept cents .Musulmans, que les Grecs avaient amenés sur leurs navires de guerre, splendidement ornés. Les poètes chantèrent, à la gloire de Hâroûn, ce traité, qui avait ramené sur le sol musulman les prisonniers que personne n’espérait plus revoir.
Quatre ans plus tard, en 192 (808), Nicéphore et Hâroûn procédèrent encore à un rachat de ce genre. Cette seconde foire fut présidée par d’habit ben Naçr ben Mâlik el-Khozâ'i, commandant de la frontière de Syrie, et, en sept jours, les Musulmans y rachetèrent plus de deux mille cinq cents prisonniers.
Le troisième rachat eut lieu en moharrem 231 (septembre 845), sous le khalifat de Wâthiq et sous le règne de l’empereur Michel III l’Ivrogne, fils de Théophile. Khâqân, eunuque
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
turc, avait été délégué pour y procéder ; en dix jours, on racheta plus de quatre mille esclaves musulmans. Parmi eux se trouvait Moslim, fils d’Abou-Mosiim el-Djarmi, qui avait une connaissance profonde de l’empire romain d’Orient et des peuples qui l’entouraient, les Bulgares du Volga, les Avares, les Slaves, les Khazares; il a composé sur ce sujet des ouvrages qui sont aujourd’hui perdus, mais qui ont été utilisés par le géographe Ihn-Khordâdhbeh. Le grand qâdi de Bagdad, Ahmed ben Abi-I)ou’âd, avait délégué un certain Yahya ben Adam el-Karkhi pour faire passer aux Musulmans, avant le rachat, un examen sur le catéchisme; ceux qui admettaient que le Qoràn était créé et qui niaient que les hommes dussent voir Dieu dans l’autre monde étaient rachetés; les autres étaient rendus à leurs maîtres. Beaucoup d’orthodoxes préférèrent retourner dans les pays chrétiens plutôt que de souscrire à des conditions que réprouvait leur conscience.
L’empereur Michel III était encore sur le trône lorsque, sous le khalifat d’el-Motawakkil, furent conclus le quatrième et le cinquième rachat, le premier en 241 (856) et le second en 246 (860). Un affranchi du khalife, Chonéïf, avec l'aide du qâdi Dja'far ben 'Abd-el-Wâhid et du commandant des frontières, 'Ali ben Yahya, qui était d’origine arménienne, dirigea les opérations du quatrième rachat; celui-ci dura sept jours et procura la liberté à deux mille captifs musulmans; ce qui le distingua particulièrement, c’est que les Grecs avaient aussi amené une centaine de chrétiens, habitants des territoires de l’Islam, qui avaient été faits prisonniers au cours des guerres; il§ ne pouvaient être rachetés au même titre que les Mahométans captifs; on les échangea contre des barbares.
Ce même 'Ali l’Arménien, commandant de la frontière,, reçut Pordre de procéder au cinquième rachat, en compagnie d’un délégué représentant la personne même du khalife et qui appartenait au parti des 'Abbasides, Naçr ben Azhar et- Tâ’i. En sept jours on paya la rançon de plus de deux mille esclaves musulmans.
En 283 (896), le khalife Mo'tadid traita avec l’empereur
Léon YI , fils de Basile Ier, pour un sixième rachat, mais indirectement, car la trêve nécessaire pour que le rachat fût tranquillement opéré avait été conclue par Abou’l-Djéïch Khomârawaïh, fils d’Ahmed ben Touloun, qui commandait effectivement en Égypte et en Syrie, dès avant sa mort, survenue en 282 (895); c’est lui également qui avait délégué à la surveillance des tractations le commandant des frontières, qui était alors Ahmed ben Toughân ; trois mille captifs environ furent rachetés en dix jours.
On a donné le nom de « rachat de la perfidie » à la septième de ces opérations, parce que les Grecs se retirèrent avec le reste des captifs après que, pendant quatre jours, on avait procédé au rachat de onze cents Musulmans des deux sexes. Le commandant des frontières était alors un Iranien, originaire du Ferghana, Roustem, fils de Bardou; Léon YI était toujours empereur, mais il avait cette fois traité avec le khalife el-Moktafi (292-905). Le même Roustem se trouvait encore là lorsqu’il fut chargé, en 295 (908), de procéder au huitième rachat dit complémentaire, où près de trois mille Musulmans purent rentrer sous l'autorité de leur chef légitime.
En 305 (917), Léon YI avait pour successeur son fils Constantin YII Porphyrogénète, mais ce n’était encore qu’un enfant, placé sous la tutelle de Romain Lécapène, qui allait, deux ans plus tard, se faire associer au trône. El-Moqtadir, alors khalife, désigna pour le représenter l’eunuque Mou’nis et un autre eunuque qui commandait la frontière, Bichr el- Afchîni; en huit jours, plus de trois mille trois cents hommes et femmes furent, à prix d’argent, arrachés à la captivité.
Le dixième rachat fut celui de l’année 313 (925), sous les mêmes souverains : du côté des Musulmans, ce fut un eunuque nègre, Mouflih el-Moqtadirî, qui y présida pendant les dix-neuf jours qu’on se livra aux opérations prévues; près de quatre mille esclaves y furent rachetés ; le nègre chargé de représenter le khalife était, comme d’habitude, assisté par le général commandant les troupes des confins; c’était Bochra, lieutenant de Toml ed-Dolafi, qui exerçait les mêmes fonctions lorsqu’il fut délégué, en 326 (938), par le
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
ministre Fadl ben Dja'far Ibn-el-Forât, pour assister Ibn- Warqaech-Chéïbâni que le khalife Râdi envoyait pour le représenter au onzième rachat, Constantin YII et Romain Ier étant associés pour diriger les destinées de l’empire romain de Constantinople. En seize jours, plus de six mille trois cents esclaves, hommes et femmes, virent leur rançon acquittée ; il resta cependant huit cents Musulmans qui ne purent être rachetés sur le coup, ce qui fit prolonger la trêve de six mois, pendant lesquels les opérations continuèrent.
Ces mêmes frontières de la Syrie étaient au pouvoir de Séïf-ed-Daula le Hamdânide, lorsque, sous le khalifat de Moutî', en 335 (946), Naçr et-Tomli, un autre lieutenant et affranchi de Toml ed-Dolafi, reçut l’ordre de Séïf-ed-Daula, qu’il venait de reconnaître, de poursuivre les négociations relatives au rachat. Celles-ci, en effet, avaient été entreprises par Mohammed ben Toghdj l’Ikhchid, gouverneur de l’Egypte et de la Syrie, mais elles avaient été interrompues par sa mort, survenue l’année précédente. L’empereur s’était fait représenter par un moine très savant et doué d’un jugement sûr, Jean Antypathos Patrikos Mystikos, qui fut emmené jusqu’en Palestine par Kâfour lorsque celui-ci, après la mort de son maître, ramena les troupes en Egypte; le moine s’embarqua à Tyr pour Tarsoûs, en compagnie d’un personnage considérable d’Adana, le chéïkh Abou-'Oméïr 'Adî ben Ahmed, après avoir touché la somme de trente mille dinars pour le rachat qui fut le douzième et le dernier de ceux dont Mas'oùdi, dans le Livre de l' avertissement , nous a conservé la liste. Plus de deux mille esclaves furent remis en liberté.
Ce sont là les grands rachats officiels, conséquence de traités signés par l’empereur et le khalife ; il y en eut, à la même époque, un certain nombre d’autres, qui n’eurent pas le même éclat et dont le souvenir est moins assuré. Il suffira de citer celui de Naqqâch d’Antioche sous le khalife Mahdî, celui d’Iyâd ben Sinân sous Hâroûn er-Rachîd (181-797), celui de Thâbit ben Naçr sous Amin (194-810) et un autre accompli par le même sous El-Ma’moûn (201-817); celui de Mohammed ben 'Alî sous el-Molawakkil (247-861), et celui
du même Mohammed ben Alî, assisté de Châfî, sous el- Mo'tadid (258-872).
Les rachats de captifs continuèrent à des intervalles divers, pendant toute la durée des rapports entre les Etats musulmans et chrétiens, et ne prirent guère fin que par l’occupation d’Alger en 1830, qui ruina à jamais l’armement des corsaires barbaresques. Maqrizi, dans son Histoire des Mamloûks, nous apprend qu’au mois de djoumâda Ier 664 (1265), Fakhr-eddin Ibn-Djelbân arriva du pays des Francs, ramenant avec lui un grand nombre de prisonniers, qu’il avait rachetés avec les fonds provenant des waqf ou fondations pieuses ; ces captifs lui avaient été remis de la part de l’émir Djélâl-eddin Nédjibi, de Damas. Parmi eux se trouvaient des femmes et des enfants ; les premières furent envoyées à Damas, afin que le cadi leur procurât des mariages sortables. C’est par les rapports qu’ont faits les esclaves chrétiens capturés dans la Méditerranée et vendus sur les marchés de l’Afrique du Nord, que l’on connaît dans le détail l’organisation de ce trafic. Emmanuel d’Aranda, originaire de Bruges, avait passé sa jeunesse en Espagne ; en retournant dans sa patrie, il fut enlevé par un corsaire d’Alger, mené dans cette ville, vendu au bazar, et y resta deux ans. Il composa une relation de sa captivité, lorsqu’il fut de retour en Flandre; il faut citer, dans la traduction française, le tableau pittoresque qu’il donne de la vente à la criée :
« Le douzième de septembre, on nous mena au marché où l’on a accoutumé de vendre les chrétiens. Un vieillard fort caduc, avec un bâton â la main, me prit par le bras et me mena à diverses fois autour de ce marché. Ceux qui avaient envie de m’acheter demandaient de quel pays j’étais, mon nom et ma profession. Sur lesquelles demandes je répondais, avec des mensonges étudiés, que j’étais natif du pays de Dunkerque et soldat de profession. Ils me touchaient les mains, pour voir si elles étaient dures et pleines de cals à force de travailler; outre cela, ils me faisaient ouvrir la bouche pour voir mes dents, si elles étaient capables de ronger le biscuit sur les galères. Après cela, ils nous firent
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
tous asseoir, et le vieillard inventeur prenait le premier de la bande par le bras, marchant avec lui trois ou quatre fois à l’entour du marché, et criant : Arrachai arrache! ce qui veut dire : Qui offre le plus? (arabe harâdj , enchères). Le premier étant vendu, on le mettait de l’autre côté du marché, et l’on commençait un nouveau rang. »
Le rachat avait lieu à la suite de négociations entreprises par la nation dont relevait l’esclave avant sa capture, ou bien par les délégués que les familles riches envoyaient spécialement à cet effet; mais le plus grand nombre de ces opérations eut lieu par l’entremise des religieux de Notre- Dame de la Merci, qui parcouraient toute l’Europe en vue de recueillir des aumônes pour cette œuvre pie. Cét ordre avait été fondé à Barcelone en 1223, à l’imitation de celui des Trinitaires, que saint Jean de Matha et Félix de Valois avaient établi en France dès 1196; ceux-ci, dont la règle était fort sévère, ne pouvaient monter que des ânes, ce qui les fit surnommer par le peuple Frères aux (Ânes, et aussi Mathurins, nom qui vient de leur succursale de Paris, établie en 1228 dans une ancienne aumônerie de Saint-Benoit placée sous l’invocation de saint Mathurin, sur l’emplacement des Thermes de Julien. Dès le début, l’ordre des Pères de la Merci avait eu des ressources considérables, ayant profité des dons généreux du Languedocien saint Pierre de Nolasque, son fondateur, l’un des croisés contre les Albigeois, et d’autres gentilshommes qui avaient consacré leur fortune à cette œuvre. Ce fondateur commença ses rachats dans le royaume de Valence et visita la côte d’Afrique pour le môme motif; il aurait suivi saint Louis en Terre sainte sans ses infirmités, qui lui interdisaient de longs voyages.
Lorsque ces religieux estimaient suffisante la somme qu’ils avaient recueillie, ils en informaient l’administrateur de l’hôpital d’Alger, qui demandait pour eux des passeports au pacha, représentant du sultan ottoman sous la domination turque. A leur arrivée à Alger, ils étaient présentés au dey, chef de Yodjaq des janissaires, qui était en réalité le maître de la Bégence, et lui offraient, selon l'usage, un présent
considérable; puis ils remettaient une déclaration renfermant le détail des valeurs et des marchandises qu’ils apportaient. Après vérification, à bord, de la cargaison, par un officier du palais, on transportait le tout dans la maison du dey, qui prélevait pour sa part 3 et demi p. 100 sur les espèces et 12 et demi p. 100 sur les marchandises; non content de cette exaction, il exigeait que les négociateurs rachetassent tout d’abord quelques-uns de ses esclaves, dont il fixait lui-même le nombre et le prix; les religieux étaient obligés d’en passer par là, quand même ces esclaves ne relevaient pas de leur nation ou n’appartenaient pas à leur religion.
Ce n’est qu’après l’accomplissement de toutes ces formalités que les religieux étaient autorisés à traiter, avec les propriétaires d’esclaves, le rachat des captifs. Il faut croire que les prix qu'ils offraient étaient bons, car non seulement les intéressés sollicitaient les Pères de la Merci, ce qui est tout naturel, mais même leurs maîtres musulmans. Après avoir assisté à une messe d’action de grâces, les rédimés, vêtus de manteaux blancs, étaient conduits au palais où on leur délivrait un papier individuel constatant leur affranchissement Çatq) ; les religieux étaient reçus en audience solennelle de congé, puis tous se rendaient processionnellement à bord du navire qui devait les emmener. Les mêmes processions recommençaient en Europe et, en provoquant la charité des spectateurs, fournissaient aux religieux de nouveaux fonds, avec lesquels ils pouvaient, plus tard, recommencer leurs opérations. On possède un petit recueil de complaintes chantées à l’occasion de ces processions, et notamment de celle où l’on voyait une partie des trois cent treize captifs français ramenés d’Alger; elles ont été écrites par Mercier et imprimées à Paris en 1785.
Relations diplomatiques avec la cour de Rome. — Il serait difficile et fort long de suivre dans le détail l’histoire des relations diplomatiques entre les États de l’Europe et les Arabes; d’ailleurs, les principaux traités ont été mentionnés, sinon dans leur teneur, au moins quant à leurs dates, au cours du présent résumé. Cependant il convient de noter
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
que les relations du Saint-Siège, en particulier, avec les Etats musulmans ont été constants. La pièce la plus ancienne que l’on connaisse en ce qui concerne les royaumes de l’Afrique du Nord est une lettre du pape Grégoire VII adressée à En-Nâçir, roi de la Mauritanie sétifienne (1076), pour annoncer au prince hammâdite que, sur sa demande, il a nommé évêque le prêtre Servand, élu par le clergé et le peuple de Bône; Rome, en efï'et, ayant constaté que l’ Afrique, jadis si prospère, n’avait plus trois évêques pour consacrer un nouveau prélat, avait, cette même année, demandé à l’archevêque de Carthage de lui envoyer, pour procéder à l’imposition des mains, un sujet régulièrement élu. Le pape, par la même occasion, remerciait le prince musulman de ses bonnes dispositions à l’égard des chrétiens.
BIBLIOGRAPHIE
W. Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen âge. Écl. française, publiée par F. Raynaud; 2 vol., 1885.
G. Le Bon, la Civilisation des Arabes; 1 vol. grand in-8, Paris, 1884, pp. 599-609.
P. Masson, Histoire du commerce français dans le Levant , au dixseptième siècle ; un vol. grand in-8, 1897.
Du même, Histoire des établissements et du commerce français dans V Afrique barbaresque (1560-1798) ; 1 vol. grand in-8, 1903.
A. Schaube, Ilandelsgeschichte der romanischen Volker des Millelmeergebietes bis zum Ende der Kreuzzüge ; 1 vol. grand in-8, 1906.
Stanley Lane Poole, The Barbary corsairs, with additions by lient. J. D. J. Kelley ; Londres, 1890.
G. Jacob, Der nordisch-ballisclie ILandel der Araber im Mitlelalter ; in-8, 1887.
G. B. Baldelli Boni, Storia delle relazioni vicendevoli dell' Europa e dell’ Asia, dalla decadenza di Roma fino alla distruzione del Califfato; 2 vol. in -4, 0827.
A. Boutin, Anciennes Relations commerciales et diplomatiques de la France avec la Barbarie , I5l5-i830 ; in-8, 1902.
L. Bréhier, l'Eglise et l'Orient au moyen âge ; les croisades; in-12,
P. Herre, Der Kampf uni die Herrschaft im Mittelmeer; Die Geschichlliche Enlwickelung des Miltelmeerraums; petit in-8, 1909.
L. de Mas-Latrie, Traités de paix et de commerce et documents divers concernant les relations des Chrétiens avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au moyen âge, avec une introduction historique, suppléments et taldes; 1 vol. grand in-4, 1868-1872.
Du même, Commerce et expéditions militaires de la France et de Venise au moyen âge ; documents publiés. (Extrait des Documents inédits), 1 vol. in-4, Paris, 1879.
Du même, Relations et commerce de l'Afrique septentrionale ou Magreb avec les nations chrétiennes au moyen âge ; 1 vol. in-18, Paris, 1886.
M. Amari, I Diplomi arabi del reale archivio Fiorentino ; 1 vol., Florence, 1863.
[R. P.] H. Lammens, Correspondances diplomatiques entre les sultans mamlouks d’Égypte et les puissances chrétiennes ; in-8, 1904.
Maçoudi, le Livre de V avertissement et de la révision , traduction par B. Carra de Vaux ; 1 vol. in-8, 1897, pp. 255-262.
RELATIONS DIPLOMATIQUES ET COMMERCIALES
H. Saladin et G. Migeon, Manuel d'archéologie musulmane ; 2 vol. in-8, 1907.
H. Saladin et P. Blanchet, la Kalâa des Beni-Hammad , 3 mémoires, 20 planches ; in-8, 1904-1908.
Général de Beylié, la Kalaa des Beni-Hammad, une capitale berbère de l'Afrique du Nord au onzième siècle ; 39 planches, grand in-8, 1908.
Du même, V Architecture des Abbassides au neuvième siècle ; voyage archéologique à Samara , dans le bassin du Tigre ; in-8, 1907.
E. Béchard et A. Palmieri, l’Égypte et la Nubie ; grand album monumental, historique, architectural. Reproduction, parles procédés inaltérables de la phototypie, de cent cinquante vues photographiques comprises depuis le Caire (Égypte) jusqu’à la deuxième cataracte (Nubie), avec un texte explicatif; grand in-fa, Paris, 1887.
Max Van Berchem, Une Mosquée du temps des Fatimites au Caire. Notice sur le Gàmi-Gogûshi ; 5 p 1 . , in-4, Caire, 1888.
Ch. Blanc, Voyage de la Haute-Egypte, observations sur les arts égyptien et arabe; in-8, 1876.
E. Blochet, Peintures de manuscrits arabes à types byzantins ; in-8,
J. Bourgoin, les Eléments de l'art arabe : le trait des entrelacs ; 200 pl., dont 10 en couleurs ; petit in-4, s. d.
Herz-bey, Catalogue raisonné des monuments exposés dans le Musée national de l'art arabe (au Caire), précédé d'un aperçu de l'histoire de V architecture et des arts industriels en Égypte ; petit in-8, 2 éd., 1906.
A. Calvert, Moorish remains in Spain Cordova, Seville, and Toledo ; 80 pl. en couleurs, in-8, 1905.
Du même, The Alhambra, being a brief record of the Arabian conques t of the Peninsula with a parlicular account of the Mohammedan architecture and décoration; 236 pl. et gravures, dont 86 en couleurs et rehaussées d’or, in-8, Londres, 1906.
A. Gayet, l'Art arabe, 1 vol. in-8, s. d.
E. Herzfeld, Samarra. Aufnahmen and Untersuchungen zur islamischen Archæologie ; 8 p. gr. in-4, 1907.
[Musil], Die Wandmalereien des Wüstenschlosses von Kusejr Amra ; 2 vol. in-4, 1907 (t. Ier, texte; t. II, 42 pl. en couleurs, reproduction des peintures murales de Qoç.aïr-'Amra d’après les tableaux de Mielich).
G. Marçais, V Exposition d'art musulman d’Alger ( avril 1905) ; 22 pl. en héliotypie, in-f°, 1906.
W. et G. Marçais, les Monuments arabes de Tlemcen; 30 pl. in-8,
D. S. Margoliouth, Cairo, Jérusalem and Damascus, three chief ciliés of the Egyptian sultans, painted by W. S. Tynvhitt and R. Barratt, pl. en couleurs, petit in-4, 1908.
G. Migeon, les Villes d'art célèbres : Le Caire ; petit in-4, 1905.
G. Petrie, Tunis, Kairouan and Carthage ; 48 pl. en couleurs, in-8, 1908.
Prisse d'Avennes, la Décoration arabe, décors muraux , plafonds , mosaïques, dallages, boiseries, vitraux, étoffes, tapis, ornements divers ; 110 pl. en couleurs, in-4, 1880.
Reinaud, Monuments arabes, persans et turcs du cabinet du duc de Blacas et d'autres cabinets ; 2 vol. in-8, Paris, 1828.
R. Spie rs, Architecture Easl and West : a collection of essays written at various times (Mahometan architecture, the great Mosque of the Omeiyades, Damascus, etc.); 38 pl. in-8, 1903.
H. Viollet, Description du palais de Al-Mouiasim, fils de Ilarounal-Raschid, à Samara, et de quelques monuments arabes peu connus de la Mésopotamie, 21 pl., in-4, 1910.
C. Watson, The mosque of sultan Nasir Muhammed ebn Kalaoun ( Cairo ), 1 pl., in-8, 1886.
P. Ravaisse. Sur trois mihràbs en bois sculpté, avec 5 pl., in-4. Le Caire, 1888.
R. P. Jehannot, Voyage de Constantinople pour le rachat des captifs ; avec carte. In-12, 1732.
Gustav Diercks, Die Araber im Millelaller and ihr Einftuss auf die Cullur Europa's, 2e éd. ; in-8, Leipzig, 1882.
G. Salles, les Origines des premiers consulats de la nation française à l'étranger, d’après des documents inédits ( Alexandrie , Syrie, Tunis, Alger, Maroc ) ; in-8, 1896.