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CHAPITRE XXIII

L ESPAGNE ET LE MAGHREB

Conquête de l’Afrique duNord. — L’empereur Héraclius venait de mourir (641). 'Amr ben el-'Âç, après avoir conquis l’Egypte, s’avança jusqu’en Cyrénaïque, y razzia les indigènes, Ilouara et Louata, qui purent se racheter au moyen d’une énorme contribution de guerre ; un de ses lieutenants, qui devait plus tard s’acquérir, lui aussi, une renommée considérable, Oqba ben Nâfi', poussa une pointe jusque dans le Fezzan. L’année suivante, Amr recommença ses courses,, vint assiéger Tripoli et s’en empara. Il était aux portes de la région de l’Atlas et rêvait d’y étendre ses expéditions, mais le khalife 'Omar ne le permit pas; il trouvait ces contrées bien lointaines et craignait que ses généraux ne fussent coupés de leur base, tandis que les Byzantins reprenaient leurs tentatives de récupérer les provinces qui leur avaient été si brusquement enlevées.

Le premier soin du khalife 'Othman avait été de rappeler 'Amr ben el-'Âç et de confier le gouvernement de l’Egypte à 'Abdallah ben Abi-Sarh, son frère de lait. Celui-ci reprit les projets de ses prédécesseurs, s’entoura de renseignements précis sur la situation de l’Afrique septentrionale, et décida le Khalife à autoriser une expédition, qui partit de Médine (647) pour aller rejoindre les forces égyptiennes commandées par 'Abdallah. La situation du pays qu’il s’agissait d’envahir était des plus favorables pour les Musulmans. Le patrice Grégoire avait profité delà mort d’Héraclius pour se déclarer

indépendant à Sufîetula (Sbéïtla, en Tunisie), probablement avec l’appui des indigènes, tandis que l’exarque envoyé de Constantinople s’installait à Carthage, chef-lieu de la province. Grégoire se prépara à combattre les Arabes et forma une armée où l’élément indigène, qui avait le pins à craindre des envahisseurs, était en nombre considérable. Les deux armées se trouvèrent en présence à 'Aqouba, en avant de Sbéïtla, et se livrèrent à des escarmouches sans résultat décisif pendant plusieurs jours. L’apparition cl’ 'Abdallah ben ez-Zobéïr, à la tête de quelques cavaliers, fit croire aux Byzantins que des renforts arrivaient aux Arabes, et cela les découragea. 'Abdallah ben Abi-Sarb profita de ce que les chrétiens, fatigués par la chaleur, étaient vers midi rentrés dans leur camp, pour lancer toute sa cavalerie dans une charge générale ; les Grecs s’enfuirent en désordre, et Grégoire périt dans la déroute.

Sbéïtla fut prise, et des incursions s’avancèrent dans le Djérid tunisien, la région de Gafça et celle de Tébessa, sans que les Arabes tentassent d’attaquer Carthage, où s’étaient réfugiés les restes de l’armée vaincue ; moyennant le payement d’une contribution de guerre, les envahisseurs convinrent de se retirer, emportant leur butin.

Les révolutions politiques, qui amenèrent de si grands changements dans la direction de l’islamisme, empêchèrent pendant plus de vingt ans les Arabes de songer à reprendre le cours de leurs expéditions. 'Amr ben el-'Âç n’avait pas perdu de vue le Maghreb; revenu en Egypte comme gouverneur au nom de Mo'âwiya, il entreprit dans ce sens des expéditions, sur lesquelles nous n’avons pas de renseignements. Vers 665, Djenaha, agent laissé à Sbéïtla par 'Abdallah ben Abi-Sarb, obtint de Mo'âwiya, qu’il alla trouver, la reprise des razzias; une armée commandée par Mo'âwiya ben Hodaïdj s’avança en Tunisie et vint camper non loin de remplacement de Kairouan, où elle défit un corps byzantin qui venait de débarquer à Sousse avec le patrice Nicéphore. 'Oqba parcourut la région du Fezzan et rentra à Barqa, où il reçut le diplôme qui le nommait gouverneur de la province d’Afriqiya, nouvellement formée avec l’Afrique propre des anciens, la Tunisie actuelle (669), et qu’il dota d’une

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capitale, Kai rouan, fondée par lui dans l'endroit complètement désert où avait campé Mo'âwiya ben Hodaïdj.

Son initiative féconde fut bien mal récompensée. L’Afriqiya, à peine constituée, fut rattachée à l’Egypte, gouvernée par Maslama ben Moklialled, qui envoya Dinar Abou’l- Mohâdjir, un de ses affranchis, prendre le commandement du territoire : il fit arrêter 'Oqba et détruire la ville nouvelle; les Berbères, s’étant soulevés sous la direction du chef des Aoureba, Koséïla, furent complètement défaits par lui dans la région de Tlemcen ; Koséïla, prisonnier et menacé de mort, se convertit à l’islamisme.

Yézîd répara les torts que son père avait eus à l’égard d’Oqba, en le rétablissant dans ses fonctions de gouverneur (681). 'Oqba restaura Kairouan et entreprit de soumettre le Maghreb tout entier. Il commença par les Zénâta, qu’il défit en combat régulier, mais qu’il n’eut pas les moyens de réduire dans la citadelle où ils s’étaient réfugiés ; attaqué dans son camp près deLambessa, il s’en tira à grand’peine, dévasta les oasis du Zâb et vint attaquer devant Tàhert les Berbères unis aux troupes romaines, qui furent battus. L’extrême Maghreb lui était ouvert. A Geuta, il trouva le comte Julien, qui y commandait pour l’Empereur et qui lui fournit des renseignements sur l’intérieur du pays, habité par des peuplades berbèrescomplètementindépendantes. lls’yheurta à la confédération des Maçmoûda et des Zénaga, contre lesquels il lutta péniblement ; il réussit néanmoins à s’emparer de la capitale des premiers, Néfîs, et atteignit, dans le Sous, le rivage de l’Océan. On dit qu’il lança son cheval dans les flots de la mer et prit Dieu à témoin qu’il avait tenu son serment, n’ayant plus devant lui d’ennemis à combattre.

'Oqba ben Nàfi’, considérant le Maghreb comme soumis, repartit pour Kairouan. Arrivé dans l’Aourès, il voulut aller reconnaître la forteresse dont il n’avait pu se rendre maître au début de l’expédition; accompagné seulement d’une petite escorte, il fut attaqué inopinément à Téhouda, au nord-est de Biskra, par une troupe considérable de Berbères commandés par des chefs chrétiens. Ainsi éclatait la conspiration ourdie par Koséïla, qui avait à se venger du traitement

méprisant que, dans son orgueil, lui avait réservé 'Oqba* Celui-ci, enveloppé par des forces considérables, périt les armes à la main (683). Son tombeau est resté un objet de vénération pour les Musulmans et un but de pèlerinage.

Ce désastre fut suivi d’un soulèvement général des populations : Zohéïr ben Qaïs fut contraint d’évacuer Kairouan et de se réfugier à Barqa. Koséïla, reconnu par tous comme roi, établit sa résidence dans la capitale d’Oqba, qu’il avait défendu de piller, et pendant cinq ans régna tranquillement sur le Maghreb.

Le khalife 'Abd-el-Mélik reprit l’offensive et envoya à Zohéïr des renforts en hommes et en argent; Koséïla n’essaya pas de défendre Kairouan et alla se retrancher à Mems, à l’est de Sebiba, près de laMédjerda; attaqué par les envahisseurs, il périt à la tête de ses troupes, qui furent complètement détruites. La tribu des Aoureba disparut; ses derniers restes s’enfuirent dans les montagnes. Aucun obstacle ne se dressait plus devant les Arabes ; et pourtant Zohéïr, au lieu de s’établir dans le pays et d’y organiser un gouvernement stable, se retira après sa victoire et évacua l’Afrique. Peut-être, entouré d’éléments hostiles et sachant qu’il ne pouvait recevoir de renforts, estima-t-il que les troupes qu’il avait avec lui étaient insuffisantes pour fournir des garnisons pouvant tenir les rebelles en respect ; peutêtre aussi les nouvelles venues d’Orient influèrent-elles sur sa décision, car le Khalife oméyyade, Abd-el-Mélik, était alors aux prises avec son dangereux compétiteur de la Mecque, 'Abdallah ben ez-Zobéïr. Toujours est-il que Zohéïr partit pour retourner en Égypte : en traversant la Cyrénaïque, il rencontra des troupes romaines qui tentaient de réoccuper le pays ; malgré le petit nombre de ses soldats, Zohéïr n’hésita pas à les attaquer : il resta sur le champ de bataille avec ses compagnons (690).

Après la mort de Koséïla, les Berbères avaient reconnu pour chef une femme, nommée Dihia ou Damia, reine de la tribu juive des Djéraoua, branche des Zénata, qui est connue dans l’histoire sous le surnom de Kâhina « sorcière, devineresse ». Quand 'Abd-el-Mélik se fut débarrassé de ses

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adversaires, il envoya en Égypte, pour y rétablir son autorité, el-Hasan ben No'man el-Ghassâni, avec l’ordre de réoccuper les provinces perdues de l’Afrique du Nord. El-Hasan entra sans difficulté à Ivairouan, enleva par surprise Carthage et battit les troupes romaines à Satfoura, près de Bizerte ; toutefois les Byzantins tenaient la mer au moyen de leurs flottes, et ils réoccupèrent aisément Carthage. Les Arabes n'en eurent définitivement raison qu’en prenant la ville par mer, au moyen de navires envoyés par le Khalife, tandis qu’El-Hasan revenait l’assiéger du côté de la terre. La reddition de la place mit fin à tout espoir de l’empire romain H’Orient de recouvrer les villes d’Afrique perdues.

El-Hasan entreprit alors de réduire les montagnards ; il rencontra un gros de leurs troupes, placé sous les ordres d'un ancien général de Koséïla, sur les bords du Wâdi- Nîni, près de la ville de Bar'aï, et fut complètement défait; ses soldats débandés furent poursuivis jusqu’à Gabès et ne purent être ralliés qu’en Cyrénaïque, où le gouverneur les abrita par des postes fortifiés qu’il fit construire et qui portent son nom (Qoçoùr el-Hasan).

Ce ne fut qu’en 703 qiCAbd-el-Mélik put songera envoyer des renforts à El-Hasan. L’histoire de cette campagne est passablement obscure. On prétend que la Ivâhina, sentant que son peuple ne pourrait résister aux Arabes, voulut faire le vide devant eux et dévasta la région tout entière, ce qui lui aliéna les habitants des plaines ; que l’attaque des Arabes fut singulièrement aidée par le concours de Khâlid ben Yézid el-Qaïsi, fait prisonnier à la bataille de Wâdi-Nîni et que la Kàhina avait adopté comme fils au lieu de le remettre en liberté, comme ses autres compagnons; que la reine, inspirée par son talent divinatoire, était persuadée que sa fin était arrivée. On ne sait même pas exactement où eut lieu la bataille qui marqua la fin de l’indépendance berbère. Ce qu’il y a de certain, c’est que la Kàhina y périt, soit sur le champ de bataille, soit au cours de sa fuite : avec elle disparut le dernier point de ralliement des indigènes de la région de l’Atlas.

El-Hasan conquit alors l’Afrîqiya ; les Berbères se soumi-

rent et se convertirent à l’islamisme. Rentré à Kairouan, ce o-énéral se transforma en administrateur et prit des mesures qui indiquaient la fin du régime des razzias : il établit 1 impôt foncier ( kharâdj ). Les richesses qui représentaient sa part dans les pillages excitèrent l’envie ; il fut dénoncé au Khalife et rappelé en Orient ; il réussit à se justifier, mais il renonça à tout service public et fut alors remplacé par Moûsa ben Noçaïr, nommé gouverneur de l’Afriqiya et rendu indépendant de l’Egypte.

Le nouveau commandant reprit encore une fois le projet caressé par ses devanciers, celui de soumettre au Khalifat l’Afrique du Nord tout entière. L’entreprise était dilficile, les Berbères de l’Ouest avaient rejeté l'islamisme et étaient retombés dans un état d’anarchie complèle, ce qui les rendait d’autant plus jaloux de leur indépendance. Petit à petit il rétablit la tranquillité par des expéditions suivies de mesures rigoureuses ; il forma des auxiliaires indigènes et organisa même une flotte pour aller dévaster les îles de la Méditerranée. Il alla mettre le siège devant Ceuta, mais cette ville, où commandait le comte Julien, recevait des renforts et des approvisionnements d’Espagne, sans compter que la garnison avait l’avantage dans les combats qu’elle livra; il fallut déguerpir. Moûsa pénétra dans l’intérieur du Maroc, soumit les Maçmoùda, traversa le Sous et le Drà', et ne s’arrêta qu’à Sidjilmâssa (région du Tafilelt) ; à son retour, il prit et occupa définitivement Tanger. Rentré à Kairouan vers 708, Moûsa marqua la prise de possession efficace du pays par les armes musulmanes en convertissant en mosquées les anciennes églises chrétiennes.

Conquête de l’Espagne. — Witiza, roi goth d’Espagne depuis 701, avait été remplacé, à sa mort (709), par Iloderic, fils de I héofred. Déjà les Arabes couraient la Méditerranée et venaient d’enlever les Baléares. La situation intérieure était périlleuse ; les trois fils du roi défunt, Olemundo (Audemundus)1, R.omulo et Ardabast, s’étaient réfugiés auprès du

1. Olemundo était le père de cette Sara la Gothequi, pour protester contre son oncle Ardabast dont elle était victime (il lui avait enlevé ses propriétés), se rendit à la cour du Khalife oméyyade Ilichàin ben 'Abd-el-Mélik ; celui-ci

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comte Julien, qui gouvernait en qualité d’exarque, pour l’Empereur de Constantinople, laMauritanieTingitane, perdue par les Gotlis depuis le milieu du sixième siècle. Ce comte, d’accord avec Oppas, frère de Witiza, fut l’âme d’une conspiration qui se proposait de chasser le nouveau roi. Les conjurés résolurent de faire appel au concours des Arabes, et Julien se chargea de traiter avec ceux-ci.

La situation de l’Espagne n’était pas brillante. La bourgeoisie romaine avait été ruinée par les exactions du fisc; les grandes propriétés territoriales, cultivées par des colons ou des esclaves, servaient à entretenir le luxe d’un petit nombre de riches, plongés dans l’oisiveté et les vices. Le christianisme n’avait pas changé grand’chose à cette organisme vieilli. Les Wisigoths s’étaient établis dans le pays sans y rencontrer de résistance ; leur conversion au christianisme n’amena guère que des persécutions contre les Juifs. Les populations rurales, une grande partie de celle des villes souhaitaient un changement dans lequel elles espéraient trouver un remède à leurs souffrances, et cette situation facilita singulièrement les entreprises des Arabes.

Mousa ben Noçaïr commença, sur l’ordre prudent qui lui avait été donné par le Khalife el-Wélîd, par envoyer une reconnaissance sous le commandement de l’un de ses affranchis, Tarif, qui razzia les côtes de l’Andalousie en débarquant à la Péninsule des Vandales, qui a donné son nom à l’Espagne musulmane (Andalos) et en revanche a pris celui du premier explorateur, Tarifa. Le succès de cette première entreprise décida le gouverneur arabe à se lancer en avant, et au printemps de l’année 711 (28 avril = 5 rédjeb 92), il envoya un corps expéditionnaire composé de trois cents Arabes et de sept mille Berbères, sous le commandement de Târiq ben Ziyâd. Cette armée fut transportée de Tanger à Ceuta, puis à Algésiras (el-Djézirat el-Khadra, « Pile verte ») par les navires marchands réunis sur l’ordre de Julien, et allèrent s’installer sur le promontoire saillant et éminent que forme le

]Mi fit rendre ses bièns et la maria à 'Isa ben Mozâhim ; parmi leurs descendants se trouva l’bistorien de la conquête de l’Espagne, connu sous le surnom d’Ibn-el-Qoùtiyya (le lils delà Gotlie).

mont de Galpé, connu depuis lors sous le nom du général qui commandait les envahisseurs, Djébel-Tariq (Gibraltar). Ce devait être le point de départ de leurs incursions dans toute la péninsule.

Le duc Theudimer, gouverneur de l’Andalousie, défait à la première rencontre et fuyant vers Séville, se hâta de prévenir le roi d’Espagne; celui-ci lui envoya les soldats qui l’entouraient à Tolède ; puis il marcha à l’ennemi à la tête de nouvelles levées qui, pour se défendre, n’avaient que des bâtons et des frondes. Cette armée vint camper dans la plaine de Yejer de la Frontera, sur les bords du Wâdi-Bekka (rio Salado), non loin du cap Trafalgar.

Les Goths n’avaient presque pas de cavalerie. On se battit pendant huit jours ; la défection d’Oppas et des fils de Witiza encouragea les Arabes, qui chargèrent en masse (ramadan 92 = juillet 711). Roderic essaya de traverser la rivière malgré son armure ; on ne retrouva jamais son corps. Cette bataille, etunenouvelle défaite des chrétiens à Eçija, marquèrent la fin de la domination des Goths. Cependant Theudimer ne perdit pas courage ; il se retira sur Orihuela, dans le royaume de Valence, où il fut proclamé roi; assiégé dans la ville, il obtint par ruse une capitulation et se dirigea vers Murcie.

Târiq ben Ziyâd était entré sans peine dans Tolède: de là, il se porta sur Guadalaxara et occupa la ville de Médinatel-Méïda, « ville de la table », où il s’empara d’une table aux bords décorés d’émeraudes, aux pieds d’or incrustés de trois rangs de pierres précieuses, qui servait à porter l’Evangile dans les processions et avait donné son nom à la cité. D’un autre côté, le renégat Moughîth er-Roûmi se dirigeait vers Gordoue ; en interrogeant en latin un berger ramené prisonnier par ses éclaireurs, il fut informé de l’existence d’une brèche par laquelle, de nuit, les assaillants pénétrèrent dans la ville. La faible garnison, composée de quatre cents hommes, se retrancha dans l’église de Saint- Aciscle, à l’ouest et en dehors de la ville, et trois mois après se rendit à discrétion, le gouverneur s’étant enfui et ayant été lait prisonnier : on trancha la tète à tous les soldats.

La conquête rapide deMalaga et de Grenade décida Moûsa

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à s’embarquer, malgré son grand âge, et à venir joindre ses efforts à ceux des premiers occupants. Après plusieurs mois de siège, Séville ouvrit ses portes, mais dès que Moùsa, pour aller attaquer Mérida, Peut quittée, la ville se révolta et obligea la garnison à s’enfuir en bâte en abandonnant quatre-vingts morts ; il suffit de détacher un corps d’un millier d’hommes, sous les ordres d’Abd el-'Aziz, fils de Moùsa, pour reprendre et châtier la cité rebelle. Mérida se défendit courageusement, mais elle dut tout de même capituler, profitant, pour obtenir des conditions meilleures, du succès d’une embuscade (94-713). A Tolède, Moùsa fut reçu avec les plus grands honneurs par son lieutenant Târiq, qui mit à sa disposition les trésors conquis. La noblesse gothique fut poursuivie et ses membres décapités.

Moùsa était jaloux des succès de Târiq : il l’accabla d’injures et le frappa même au visage ; il voulait le faire mettre à mort et n’y renonça que sur lesinstances de son entourage. Son odieuse conduite fut rapportée au Khalife et contribua à mettre le gouverneur en mauvaise posture.

C’est au milieu de ces triomphes que Moùsa fut brusquement rappelé parle Khalife El-Wélid ; il laissa comme gouverneur, à sa place, son fils 'Abd-el-'Aziz, qui s’établit â Séville, et conclut avec Theudimer un traité de paix (4 redjeb 94 = 5 avril 713) par lequel le chef gotli se reconnaissait vassal du Khalife et lui payait tribut ; moyennant cette concession, il était laissé maître absolu de la région de Valence et d’Alicante. Le produit des impôts fournit une somme considérable qu’ 'Abd-el-'Aziz envoya â Damas, ce qui fut cause de sa perte, car le Khalife, Soléïman, jaloux de son pouvoir et qui venait de traiter ignominieusement son père, le fit assassiner pendant qu’il était à la mosquée de Robina, qui domine la plaine de Séville (98-717).

Au bout d’un an, ne voyant venir personne pour gouverner le pays, les chefs berbères se réunirent et choisirent pour les commander Eyyoùh ben Habib el-Lakhmî, neveu de Moùsa, qui s’établit à Cordoue. Il fonda, sur les ruines de Bilbilis, une nouvelle ville, qui prit son nom, Qal'at- Eyyoùb (Catalayud). Peu de temps après être rentré à Cor-

doue, il apprit du gouverneur général de l’Afrique, Mohammed ben Yézid, qu’il était remplacé par El-Horr ben Abder-Rahman eth-Thaqafî, car le nouveau Khalife, Omar ben 'Abd-el-'Azîz, ne voulait plus de fonctionnaires se rattachant à Moùsa, qui était de la tribu de Laklun.

Le nouveau gouverneur trouva une Espagne tranquille : suivant l’exemple donné cinq ans auparavant par Moùsa, qui avait emporté de Narbonne sept statues équestres d’argent, il franchit les Pyrénées et s’empara de cette ville, mal défendue par ses remparts romains. Sa sévérité, qui s’appliquait indifféremment aux chrétiens et aux Musulmans, provoqua des plaintes qui amenèrent sa destitution par le Khalife Yézid II (103-721). Remplacé par Es-Samh, fils de Malek el-Khaulàni (sous le Khalifat d’'Omar II), celui-ci continua l’œuvre de son prédécesseur, et alla mettre le siège devant Toulouse, qui aurait succombé si Eudes, duc de Gascogne, n’était arrivé à son secours avec toutes ses forces. Es-Samh périt dans la bataille (9 dhoû’l-hidjdja = 11 mai 721), livrée sur une ancienne voie romaine qui fit donner au combat le nom de Balât-ech-Chohadâ, « pavé des martyrs ».

L’émir 'Abd-er-Rahman avait pris le commandement de l’armée en déroute, qu’il ramena cependant à Narbonne ; cela lui valut le gouvernement de l’Espagne. Désigné par les troupes, dont il s’était attiré l’affection par des largesses qui paraissent démesurées, mais qui représentaient la part légale à laquelle avait droit le combattant, il fut confirmé par le Khalife.

Cependant ces largesses firent des envieux : on lui reprocha sa prodigalité, et l’on s’en plaignit au gouverneur d’Afrique. Sur son rapport, 'Abd-er-Rahman fut destitué et remplacé par 'Ambasa ben Chohéïm el-Kelbî, homme sévère et équitable, qui fit reconstruire le pont du Guadalquivir et distribua aux Musulmans les terres vagues et sans maître. On reprit les incursions au nord des Pyrénées, mais la direction fut tout autre; on razzia les deux rives du Rhône, depuis Arles jusqu’à Lyon ; c’est en repassant le fleuve qu’ 'Ambasa périt, atteint par une flèche.

Il n’était pas facile de pourvoir à son remplacement. Quatre chefs furent successivement élus et déposés ; il n’y eut de

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stabilité qu’au moment où le Khalife envoya el-Ha'itham ben 'Abd-el-Kâfî, qui gouverna avec dureté et rapacité et se fit détester des conquérants (727). Un des Musulmans victimes de son oppression, Ziyâd ben Zéïd, écrivit au Khalife Hichâm ; celu i-ci envoya un commissaire, Mohammed ben 'Abdallah, avec pleins pouvoirs pour le châtiment du coupable. Après enquête, el-Haïtham fut lié sur un âne et promené ainsi dans les rues de Cordoue. Mais il fallait un gouverneur, et à l’applaudissement de tous, on rendit à 'Abd-er-Rahman el- Ghâfiqi le poste qu’il avait si bien rempli, et dont on l’avait si injustement privé.

Au bout de quatre ans passés à rétablir l’ordre, le gouverneur fit prêcher la guerre sainte et reprendre le chemin de Toulouse, mais la route lui était barrée par le commandant des troupes chargées de la garde des Pyrénées, Othman ben Abi-Tisa'â (Munuza), allié d’Eudes dont il avait épousé la fille, Lampagia, et qui tendait à se rendre indépendant. Battu à El-Bàb (Puycerda) par l’avant-garde d’ 'Abd-er- Rahman, Othman fut surpris, pendant sa fuite, près d’une fontaine ; voyant Lampagia tomber aux mains des vainqueurs, il se jeta dans un précipice.

Passant par Bayonne, Audi et Bazas, suivi par Eudes qui essaya en vain de l’arrêter devant Bordeaux, emportée d’assaut, 'Abd-er-Rahman alla mettre le siège devant Tours lorsque arrivèrent les Francs, sous le commandement de Charles-Martel. La rencontre eut lieu entre Tours et Poitiers, sur les bords de la Boivre. Les troupes d’Eudes s’étaient jointes aux Francs. Le premier jour se passa sans avantage marqué ; le second, 'Abd-er-Rahman tomba percé de plusieurs coups de lance en essayant de retenir ses soldats, courant à la défense de leur camp attaqué parles Aquitains. Ce mouvement tournant, imaginé par Eudes, et la mort de leur chef décidèrent les Arabes à une prompte retraite.

'Abd-el-Mélik, vieillard de quatre-vingt-dix ans, fut envoyé d’Afrique pour gouverner l’Espagne ; mais malgré ses efforts, il ne put pas reprendre l’avantage, et perdit même, au sud des Pyrénées, les villes d’Astorga et de Pampelune. Il fut destitué et remplacé par un inconnu, 'Oqba ben el-Hadjdjâdj

es-Saloûli (110 728), que le gouverneur de l'Afrique alla choisir pour rétablir les affaires, et qui, très pauvre, se tenait modestement dans un coin. Il faut dire que ce gouverneur, ‘Obéïd-allahben el-Habhâb, connaissait personnellement ses qualités et ses talents. En effet, 'Oqba rétablit l’ordre, interdit les exactions, organisa l’administration de la justice, purgea les routes des bandits qui les infestaient.

Son gouvernement fut de courte durée, car il fut bientôt rappelé en Afrique par la révolte des Berbères à Tanger; le vieil 'Abd-el-Mélik, laissé à la garde des frontières, fut plus heureux que précédemment et pacifia les montagnards des Pyrénées. 'Oqba, fatigué par les guerres d’Afrique, mourut quatre ans plus tard à Cordoue (124-741), laissant le gouvernement à 'Abd-el-Mélik.

L’anarchie régnait un peu partout, à raison de l’indiscipline des chefs des provinces, lorsqu’un danger plus grave vint menacer les possessions occidentales des Musulmans. Les Berbères, qui jusqu’alors avaient marché d’accord avec les Arabes, commencèrent à jouer un rôle indépendant. A la suite de la révolte où, en Afrique, les Berbères venaient de battre les Syriens et les Egyptiens envoyés contre eux, leurs congénères établis en Galice se soulevèrent et défirent 'Abdel-Mélik; il fallutappeler des renforts, mais il n’y avait guère de disponible que la garnison de Geuta, où vingt mille hommes étaient bloqués depuis un an, sous le commandement de Baldj ben Bichr. Pour les transporter, on mit l’embargo sur les navires des négociants, qui les amenèrent à Cordoue, où ils furent équipés et ravitaillés. Les Berbères de Galice, s’avançant toujours, rencontrèrent la nouvelle armée à peu de distance de Tolède, et ne purent résister à l’impétuosité de ces vieilles bandes, qui désiraient venger leurs défaites sur le sol d’Afrique. Baldj, victorieux, revint à Cordoue, et comme l’avare Abd-el-Mélik lui marchandait la récompense qu’il était en droit d’attendre, il prit d’escalade la citadelle ; le gouverneur fut arreté et mis à mort par l’ordre de Baldj.

Cette mort produisit un revirement soudain dans l’esprit des Musulmans, qui regrettèrent le sort réservé à un homme

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représentant l’islamisme des premiers temps ; les Arabes d’Andalousie se soulevèrent. Baldj fut tué d’un coup de flèche au cours d’une bataille près de Calatrava par 'Abd-er- Rahman, fils d’'Oqba, et Tha'laba ben Sélâma el-'Âmilî, qui lui succéda, conclut la paix avec Abou’l-Khattâr Hosâm ben Dhiràr el-Kelbî, après s’être quelque temps défendu dans Mérida.

Rivalité des conquérants entre eux. — Abou’l-Khattâr dissémina les Arabes dans les diverses provinces, mais ne réussit pas, par ce moyen, à ramener l’ordre : car les rivalités, un moment apaisées, ne tardèrent pas à renaître avec une nouvelle vigueur.

A la bataille delà Frontera, c’étaient des Arabes qui commandaient, mais leurs troupes étaient composées de Berbères, et c’est à cet élément berbère islamisé et ayant adopté la langue arabe, que l’empire arabe d’Occident doit son caractère particulier qui le distingue de l’Orient, soumis de bonne heure aux influences iraniennes. Le nombre des Arabes venus conquérir l’Afrique du Nord était relativement restreint : mais l’ascendant de la victoire groupa autour d’eux de fidèles troupes berbères qui conquirent pour eux l’Espagne, mal défendue par ses possesseurs goths.

L’Andalousie, qui tire son nom des établissements vandales qui s’y étaient formés et y étaient restés même après l’envahissement de l’Afrique, fut la première province conquise par les Arabes, comme elle fut la dernière qui resta entre leurs mains : son nom s’est étendu à la péninsule entière, et l’Espagne ne fut jamais, pour les Musulmans, que le pays d’Andalos.

Les Berbères battus par les Arabes, le parti médinois défait par les Syriens de Baldj commandés par Abou’l-Khattâr qui tirait son origine de la tribu de Kelb (125-743), cela amena quelque repos au milieu des dissensions intestines que l’opposition des Qaïs et des Ivelb avait transportées au delà des mers. Mais Abou’l-Khattâr trouva bien vite en face de lui un adversaire redoutable dans la personne d’es-Soméïl ben Hâtim, descendant de Chamir qui, à la bataille de Kerbélâ, avait participé à la sanglante tragédie où périt

le second fils d’ Ali : il était de la tribu de Kilâb, donc un Qaïs, et l’un des chefs des troupes syriennes ; les Lakhm et les Djodhàm s’étant confédérés, le prirent pour chef et se soulevèrent au sud de Cordoue, au printemps 'de l’an 128 (745)* Abou’l-Khattâr marcha contre eux avec des troupes déjà démoralisées et mécontentes de voir qu’elles allaient combattre des tribus apparentées avec elles. La rencontre eut lieu au Guadalète : ce ne fut qu’un simulacrede combat; les gens d’Abou’l-Khattâr prirent la fuite, leur chef futfait prisonnier. Thowâba ben Sélâma, qui commandait les confédérés, devint l’émir ou commandant en chef des troupes d’occupation, et établit son siège à Cordoue.

Au nord, la lutte contre les chrétiens continuait: en 138 (755), Pampelune était retombée entre les mains des Basques, et Narbonne, capitale de la Septimanie, échappait aux mains des Arabes (112-759). Les luttes intestines occupaient les forces des conquérants. Thowâba mourut un an après sa victoire (129-746-747). Sa tribu désira mettre à sa place un de ses membres, Yahya ben Horéïth, mais cela ne convenait pas à Soméïl,qui voulait avoir entre les mains les rênes des affaires et parvint à faire désigner une personne de son choix, Yoûsouf ben 'Abd-er-Rahman ; celui-ci descendaitdu conquérant de l’Afrique du Nord, 'Oqba, et appartenait à la tribu de Fihr, branche des Qoréïchites. Yahya ben Horéïth se contenta d’être le lieutenant de l’émir dans la province de Réyya, qui comprend Malaga ; mais il en fut bientôt destitué grâce aux menées de Soméïl. On courut aux armes; la bataille se livra à Secunda sur le Guadalquivir, en face de Cordoue 130-747) ; elle fut indécise jusqu’au moment où Soméïl, vers le soir, appela à son secours les habitants de Cordoue eux-mêmes: si faible que fût ce renfort, il suffit à précipiter les Yéménites vers la fuite ; Y ahya et le vieil Abou’l-Khattâr lui-même tombèrent aux mains des vainqueurs. Soméïl put assouvir sa vengeance en les faisant mettre à mort, ainsi que de nombreux prisonniers ; les soldats, dégoûtés, le contraignirent a mettre fin à cette tuerie, mais les rapports entre les Yéménites et les Qaïsites d’Espagne étaient empoisonnés à jamais par l’éternelle vendetta qui devait en sortir.

L’ESPAGNE ET LE MAGHREB

Une famine terrible qui dura trois ans obligea les Berbères à retourner en Afrique. Dès qu’elle fut apaisée, les cruautés et la tyrannie de Soméïl indisposèrent contre lui les nobles qoréïchites, et parmi eux Amir, qui appartenait à l’ancienne branche des 'Abd-ed-dâr, porte-drapeaux des Qoréïchites dans l’antiquité païenne et aux batailles de Bedr et d’Ohod; celui-ci saisit le prétexte d’un retrait d’emploi, se retira au delà de l’Ebre et força Soméïl, qui n’avait emmené avec lui qu’un petit nombre de troupes fidèles, de se retirer dans une forteresse (1 36-754). Les secours tardèrent à lui arriver; enfin il lui vint des renforts des tribus qaïsites établies dans les provinces d’Elvira (Ilbira) et Jaën (Djayyân). Une fois le siège levé, les auxiliaires, pleins de zèle à ce succès, franchirent l’Ebre ; les Yéménites, découragés, écoutèrent les propositions de paix modérées qui leur furent faites et livrèrent 'Amir, son fils, et un autre chef qoréïchite.

A l’automne de l’année 138 (755), l’armée qui venait de réduire les Basques dans Pampelune apprit que les Ka b avaient été défaits dans les montagnes de Navarre, que Soléïman ben Chihâb était tombé sur le champ de bataille et que Hoséïn ben ed-Dadjn s’était enfui à Saragosse avec le reste des troupes. Soméïl fit alors exécuter les chefs qoréïchites, ce qui ne réussit qu’à augmenter le ressentiment des contribules du Prophète établis en Espagne. Ilichâm, petit-fils d’'Abd-er-Rahman ben Mo'âwiya, ne réussit pas dans son entreprise de créer un Etat indépendant, avec l’appui d’une tribu berbère, dans l’Afrique du Nord ; abandonné par tout le monde et accompagné d’un de ses affranchis, nommé Bedr, il se trouva aux environs de Ceuta et envoya Bedr à la découverte en Espagne. Là le pouvoir était aux mains des Arabes de Syrie, et en particulier de Damas ; chauds défenseurs de la cause des Oméyyades, comme ils Pavaient été en Orient, ils reçurent avec enthousiasme le descendant des aristocrates de Médine, échappé au massacre de sa famille; Soméïl, qui craignait pour son pouvoir l’autorité d’un Oméyyade, ne se prononça pas et éconduisit les envoyés. Ne pouvant arriver à rien avec les Qaïsites, les par-

tisans de l’Oméyyade se tournèrent vers les Yéménites qui luttaient dans le nord contre Soméïl. Ils les trouvèrent prêts à seconder leur entreprise. Au mois de rébî'I 138 (aoûtseptembre 755), 'Abd-er-Rahman débarqua à l’est de Malaga, à Almuneca (el-Monaqqab) et fut conduit par les deux chefs des Syriens d’Andalousie, 'Obéïdallah ben 'Othmân et 'Abdallah ben Khàlid, au château de Torrox (Torroch), à l’ouest de Loja, dans le territoire d’Elvira, et différent du Torrox d’aujourd’hui, sur le bord de la mer, près de Malaga. Il avait vingt-quatre ans. C’était un jeune homme d’une énergie indomptable qui mit trente ans à se tailler un empire, le khalifat des Oméyyades d’Espagne ; politique adroit, il semblait hériter des vertus qui avaient porté sihaut et si loin son ancêtre Mo'âwiya.

Yoûsouf ben 'Abd-er-Rahman et Soméïl étaient campés au bord du Jarama, affluent du Tage, à l’orient de Madrid, lorsque la nouvelle du débarquement du prétendant leur parvint. L’énergique Soméïl voulait marcher à sa rencontre, mais ses troupes ne goûtèrent pas l’ordre qui leur fut donné et se débandèrent durant la nuit. Soméïl n’avait plus avec lui que quelques Qaïsites : il ne se découragea pas, et se mit en route ; l’hiver s’approchait et les torrents des montagnes barraient les routes ; les soldats murmurèrent et l’on vit ce spectacle incroyable, Yoûsouf donner l’ordre, malgré l’avis de Soméïl, de rentrer à Cordoue. L’émir imagina d’envoyer au prétendant une ambassade pour lui proposer paix et amitié et lui promettre, avec la main de sa fille, de riches propriétés dans le pays. L’orgueil de son ambassadeur, un renégat fier de sa connaissance de la langue arabe, qui se permit de se moquer des officiers qui entouraient le prétendant, le fit jeter en prison, ce qui interrompit tout projet d’arrangement.

En mars 138 (750), les Ka'b et les Thaqîf, tribus yéménites, se soulevèrent en faveur de l’Oméyyade, qui vit ainsi se former autour de lui une petite armée. Celui-ci marcha sur Séville où l’attendaient les Yéménites et les Berbères qui se rallièrent bien vite à sa cause : il s’empara de la ville, peuplée d’indigènes chrétiens ou convertis à l’islamisme, et s’y

L’ESPAGNE ET LE MAGHREB

proclama émir. Avec quelques renforts qui l’y rejoignirent, il marcha sur Cordoue sans pouvoir s’en approcher, tant à cause de la crue du fleuve qui noyait tous les gués, qu’à raison de la présence de forces considérables sous les murs de la capitale. 'Abd-er-Rahman employa la ruse : il fit mine de vouloir accepter les propositions déjà faites, demanda un armistice et des provisions, ainsi que l’autorisation de passer le fleuve. Yoûsouf et Soniéïl se laissèrent prendre à ses avances; ils acquiescèrent à ses demandes, et le lendemain du jour où l’armée du prétendants’était refaite au moyen des victuailles fournies par rennemi, celui-ci vit ses adversaires se ranger en bataille; le combat fut favorable àl’Oméyyade qui s’empara de Cordoue (10 dhou’l-hidja 138= 15 mai 756). Cela se passait à El-Mosâra (Masira, promenade) sur les bords du Guadalquivir.

A partir de ce moment 'Abd-er-Rahman I01’ prit le titre d’Émir de Cordoue et de toute l’Espagne ; il fut surnommé ed-Dâkhil (l’immigré). Son adversaire n’était pas abattu par la défaite d’el-Mosâra, parce qu’il l’avait livrée, pour couvrir sa capitale, sans attendre les renforts qui lui arrivaient de Tolède et de Saragosse ; il rassembla ceux-ci, réoccupa Cordoue, mais demanda la paix, convaincu qu’il ne pourrait l’emporter sur le jeune conquérant; celui-ci, qui n’était pas comme les autres x4rabes emporté par le sentiment de la vengeance, mais un esprit politique tenant compte des conjonctures et des vicissitudes, accepta ces propositions et entra dans Cordoue en même temps que Yoûsouf et Soméïl. Il chercha à se concilier le peuple en établissant plus de justice, et il fit venir d’Orient les dix derniers descendants de la famille d’Oméyya, auxquels il attribua des propriétés distraites du domaine public. Parmi ceux-ci se trouvait 'Abdel-Mélik ben 'Omar, descendant du Khalife Merwân, qui fut nommé gouverneur de Séville et s’y montra d’une indomptable énergie ; c’est lui qui, un jour, fit couper, en présence de l’armée, la tête à son propre fils Oméyya qui avait pris la fuite dans une attaque. Ce fut lui qui décida 'Abd-er-Rahman à supprimer dans les prières publiques la proclamation du nom du Khalife abbasside el-Mançoûr, déclaration explicite d’indépendance.

Ce fait, qui plaçait 'Abd-er-Rahman au poste de chef reconnu de l’Andalos devenue État séparé, n’était pas pour plaire à Yoùsouf et à Soméd,qui depuis leur défaite vivaient tranquillement à Cordoue. En 141 (758), l’ancien émir s’enfuit secrètement à Almérida et s’y mit en révolte ouverte ; défait par 'Abd-el-Mélik, gouverneur de Séville, il se retirait vers Tolède lorsqu’il fut rencontré par quelques Médinois d’origine qui lui coupèrent la tête. Soméïl, emprisonné, finit ses jours dans sa geôle. Alors le pouvoir de l’Émir fut sans bornes, mais non sans inquiétudes. Il était entouré d’ingrats. Son propre neveu El-Moghîra ben el-Wélîd conspira pour le détrôner (167 = 783-784), mais dès l’année 146 (763), il eut à lutter contre une révolte des Yéménites fomentée par 'Alâ benMoghîth, qui, après la conquête de l’Afrique du Nord par Mohammed ben el-Ach'ath et el-Aghlab, tentait, sur l’ordre du Khalife el-Mançoûr, d’enlever l’Espagne aux derniers Oméyyades. 'Abd-er-Rahman marcha en personne contre eux; mais ses troupes étaient d’un nombre bien inférieur à celui des rebelles et il fut cerné dans Carmona. Pendant deux mois il resta étroitement bloqué dans la forteresse. A la fin, il fit une sortie énergique à la tête de sept cents hommes seulement, surprit les assiégeants et les mit en déroute : 'Alâ fut tué dans le combat. Abd-er-Rahman envoya sa tête et celle de plusieurs de ses compagnons au Khalife el-Mançoûr qui s’écria : « Louange à Dieu qui a mis la mer entre nous et un pareil ennemi ! »

Les Berbères, établis principalement au nord des possessions musulmanes, entre le Tage et la Guadiana, et dont le nombre, comme nous l’avons vu, avait été bien diminué par la grande famine qui en avait obligé une grande partie à retourner en Afrique, prêtèrent l’oreille à l’appel d’un prétendu descendant d’Alî qui n’était qu’un simple maître d’école (150-767). Celui-ci, qui s’appelait Chaqya ou Sofyân, car les noms rapportés diffèrent, se maintint pendant cinq ans dans la forteresse d’ Almérida ; enfin l’Émir, en semant le désaccord entre les Berbères, réussit à le refouler dans le nord. C’est à ce moment que les Yéménites du Sud, alliés aux Berbères de l’Ouest, se soulevèrent sur ses derrières ;

L'ESPAGNE ET LE MAGHREB

l’Emir réussit à détacher ces derniers de leur cause, et remporta sur eux une sanglante victoire sur les bords du Bembezar, affluent du Guadalquivir (156-773). Le gouverneur de Barcelone, Soléïman el-A'râbi, d’accord avec deux parents du Fihrite Yoûsouf, -se rendirent à la cour de Charlemagne et le trouvèrent au Champ-de-Mai de Paderborn (160-777) ; ils conclurent avec le grand capitaine, qui allait bientôt devenir l’empereur romain des nations germaniques, un traité aux termes duquel les troupes franques devaient franchir les Pyrénées. C’était un coup dangereux pour l’État oméyyade ; mais l’Emir fut favorisé par la fortune. La révolte du Sud éclata trop tôt, avant que les guerriers francs se fussent montrés au Nord ; les conjurés se brouillèrent, leur chef fut assassiné par un homme soudoyé par 'Abd-er-Rahman. Saragosse ferma ses portes et Charlemagne allait en entreprendre le siège lorsqu’il fut soudainement rappelé à l’autre extrémité de son empire par le soulèvement des Saxons commandés par Wittikind. C’est en se retirant à travers les passes des Pyrénées, que son arrière-garde, commandée par le comte Pvoland, fut surprise et détruite par les Basques à Roncevaux (161-778). Ce souvenir douloureux, ou plutôt les guerres incessantes contre les Saxons, les Bavarois, les Avares, les Danois et les Slaves, empêchèrent le grand empereur de songer à l’Espagne, et Abd-er-Rahman n’eut plus à s’occuper des Francs ; il dut au contraire lutter contre une infinité de révoltes jusqu’à sa fin, qui eut lieu en 172 (788).

Le Khalife abbasside el-Mançoûr, le fondateur de la ville de Bagdad, avait une vive admiration pour 'Abd-er-Rahman qui seul, sans soldats, sans amis, sans alliés, s’était créé un empire dans des régions lointaines : aussi l’appelait-il volontiers « le faucon de la famille de Qoréïch ».

Conformément à la volonté exprimée par 'Abd-er-Rahman, ee fut son fils Hichâm Ier qui lui succéda, après quelques difficultés. La tranquillité intérieure qui marqua son règne de huit ans permit de reprendre la lutte contre les princes chrétiens. Alphonse Ier avait rejeté les Musulmans des frontières des Asturies jusqu’à la Sierra Guadarama, mais le

manque de populations chrétiennes dans cette région ne lui avait pas permis de maintenir d aussi vastes conquêtes. Depuis la mort du roi Sila (166-783), les compétitions au trône et les dissensions entre les grands avaient de beaucoup diminué les forces des chrétiens; en 175 (791), première année du règne d’Alphonse II, les Musulmans dévastèrent impunément tout le nord de la péninsule. Trois ans plus tard, 'Abd-el-Mélik ben 'Abd-el-Wâhid, général de Hichâm, pilla la capitale des Asturies, probablement Oviédo, mais fut défait et tué pendant la retraite. El-Hakam Ier succéda à son père Hichâm en 180 (796) et voulut continuer sa politique guerrière en envoyant 'Abd-el-Kérîm en Galice, mais des troubles intérieurs détournèrent son attention des frontières. Ses oncles lui disputèrent le trône ; le traité d’alliance entre Charlemagne et Alphonse II donnait à celui-ci une grande force. El-Hakam fit face de tous côtés, mais il ne put pas empêcher Alphonse de pousser une incursion jusqu’à Lisbonne dont il s’empara, tandis que les troupes franques de Louis le Débonnaire, roi d’Aquitaine, mettaient le siège devant Barcelone et s’en emparaient après une longue et vigoureuse défense; cette ville devint la capitale d’une marche d’Espagne commandée par un comte ou margrave. Ce fut un troisième Etat chrétien, avec la Navarre et les Asturies-Léon.

El-Hakam était un esprit libre ; il s’aliéna vite l’âme du peuple, qui obéissait aveuglément aux suggestions des faqîhs (jurisconsultes, docteurs de la loi) ; des passants fanatisés lui jetèrent des pierres dans les rues de Cordoue (189- 805); les faqîhs conspirèrent contre lui en faveur d’un de ses cousins, mais celui-ci refusa de prêter son nom et son appui aux entreprises des mécontents. Les conjurés furent arrêtés et exécutés en grand nombre ; ceux qui échappèrent se réfugièrent à Tolède, l’ancienne capitale des rois goths, où les indigènes, tant ceux qui avaient conservé la religion chrétienne que ceux qui avaient adopté l’islamisme, gardaient un esprit frondeur à l’égard des gouvernements. Almérida se souleva ; el-Hakam se mit en campagne en personne pour comprimer ces révoltes ; pour réduire Tolède, il nomma

L’ESPAGNE ET LE MAGI1RER

comme gouverneur un renégat appelé 'Amroùs, qui gagna les bonnes grâces des habitants, fit construire une citadelle à l’intérieur des murs, y établit des troupes qu’il fit venir peu à peu de Cordoue, profita d’une fête pour attirer dans le château les notables de la ville, et leur fit couper la tête à mesure qu’ils y entraient : sept cents personnes périrent ainsi. Dans la capitale, l’insolence des gardes du corps, composés de nègres et d’esclaves (mamloûks), mécontenta le peuple à tel point qu’il s’en suivit un soulèvement (ramadan 198 =mai 814). El-Hakam ne perdit pas la tête, et son sangfroid se communiqua aux troupes; il envoya l’un de ses cousins, 'Obéïd-Allah ben 'Abdallah, mettre le feu au faubourg situé de l’autre côté du Guadalquivir, et d’où venaient la majorité des séditieux. Ceux-ci coururent au feu ; pendant qu’ 'Obéïd-Allah les combattait en face, l’Émir les prenait par derrière : la défaite fut complète, les exécutions sanglantes. Le faubourg du sud fut démoli, et les habitants, au nombre d’environ soixante mille personnes, contraints de quitter l’Espagne sous trois jours. Les uns gagnèrent l’Égypte, puis la Crète, les autres le Maroc, où Idrîs II, 'Alide de la branche de Hasan, venait de fonder un nouvel État; il les établit dans Fez, sa capitale. Les plus coupables, ceux qui avaient favorisé l’insurrection, les faqîhs, furent épargnés par l’Émir vainqueur ; de hautes considérations politiques les protégeaient; el-Hakam ne voulut pas s’aliéner définitivement un parti puissant, dont l’action sur les Arabes et les Berbères était considérable.

Tolède s’était aussi soulevée à la nouvelle des troubles de Cordoue ; mais ses habitants, voyant qu’el-Hakam s’était dirigé vers la province de Theudimer, c’est-à-dire Murcie, pour aller attaquer les Francs en Catalogne, se laissèrent endormir dans une sécurité trompeuse et négligèrent même de fermer les portes de la ville, qui fut occupée par surprise, et les murs démantelés.

'Abd-er-Rahman II, fils et successeur d’el-Hakam (206-822 à 238-852), était un homme d’un caractère faible qui se laissa diriger par le faqîh Yahya pendant que la sultane Taroûb et l’eunuque Naçr gouvernaient son palais. Pour mettre sur le

trône un fils cle Taroûb aux lieu et place de Mohammed, l’héritier présomptif, Naçr voulut empoisonner son maître ; avisé par le médecin qui avait préparé le poison, 'Abd-er-Rahman contraignit l’eunuque à boire la coupe préparée. La cour retentissait des succès du chanteur Siryâb, musicien d’origine persane, venu de Bagdad, qui acquit une grande influence sur l’esprit de l’Emir. Les faqîhs étant satisfaits, le pays demeura tranquille. Moûsa, de la famille des Qasî, gouverneur de Tudèle, pour une fois qu’il se fâcha contre son suzerain, battit ses troupes avec l’aide du roi de Navarre (229- 844) ; il s’en suivit une paix que rien ne vint troubler. Vers la fin de son règne, les Normands se montrèrent sur les côtes du Portugal, débarquèrent à Lisbonne et ravagèrent les environs de Séville (fin de 229 = août à nov. 844).

Abd-er-Rahman II venait à peine de réunir un synode chrétien sous la présidence de Rekkafred, archevêque de Séville, pour enrayer le fanatisme des Espagnols' qui, en vue de mériter le martyre, injuriaient publiquement la religion musulmane, qu’il mourut (238-852), laissant le trône à son fils aîné Mohammed, choisi par les eunuques du palais de préférence à Abdallah, fils de la sultane Taroûb, pour lequel cette femme continuait ses intrigues, sans succès d’ailleurs.

Le choix était heureux : d’un caractère énergique, Mohammed régna trente-quatre ans. Il était avare : il augmenta 1 impôt qui pesait sur les tributaires chrétiens, et diminua en môme temps la solde des troupes. Fanatique, il persécuta les chrétiens et en obligea un grand nombre à embrasser 1 islamisme. Les habitants de Tolède, révoltés, chassèrent les troupes de l’Émir jusqu’au delà de Calatrava (Qalat- Rabâh) la première année du nouveau règne, mais l’année suivante cette forteresse fut reprise et servit de base aux attaques contre la cité révoltée ; cependant les défaites successives infligées aux gens de 1 olède, malgré l’appui qu’était venu leur prêter le roi des Asturies, Orclono Ier, n’incitèrent pas l’Émir à poursuivre ses avantages et à mettre le siège devant la cité rebelle, qui jouit d’une indépendance réelle pendant quatre-vingts ans, appuyée d’un côté par les Banou

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Qasi dans l’Aragon et de l’autre par une alliance conclue avec Alphonse III le Grand, monté sur le trône en 252 (866). A la mort de Moûsa, des Banou-Qasi, qu’on appelait « le troisième roi d’Espagne », Mohammed enleva à ses fils Saragosse et Tudèle, mais dix ans plus tard ces places lui étaient enlevées de nouveau, ses troupes chassées de l’Aragon ; en 259 (873), le roi Alphonse reconnaissait Tolède comme une république placée sous sa protection ; deux ans après, 'Abd-er- Rahman ben Merwàn, qui était un renégat, se révolta dans les environs de Badajoz (Batalyous), .battit les troupes de l’Emir et obligea celui-ci à se porter en personne contre lui. Dans les montagnes du Sud, la Serrania, les provinces de Malaga, d’Archidona et de Ronda, contrées remplies de renégats, se soulevèrent en 270 (88A) et obligèrent l’Emir à abandonner ses entreprises dans le Nord.

Un certain bandit, 'Omar ben Hafçoûn, d’une famille gothe convertie à l’islamisme, avait été obligé, à la suite d’un assassinat, de s’enfuir en Afrique, à Tàhert (aujourd’hui Tiâret) ; mais, ne s’y sentant pas en sûreté, il revint dans son pays natal et s’y installa dans les ruines du château de Bobastro, dans la Serrania, dont il fit relever les murs ; cette forteresse, située en haut d’un gigantesque rocher, lui servit de repaire etde làil dirigea ses déprédations sur le territoire environnant. Gela dura deux ans, puis il dut se rendre aux troupes envoyées contre lui ; l’Emir voulut utiliser la bravoure et les talents incontestables de ce chef de bande ; il l’enrôla dans son armée et l’envoya guerroyer dans le nord. En hivernant à Cordoue, une offense qui lui fut faite le décida à déserter avec ses troupes, et il gagna la montagne (270-88Û) où il réoccupa son castel cleBobastro. Mohammed envoya contre lui, après un intervalle de deux ans, son fils Moundhir qui serait peut-être venu à bout du rebelle si la mort de son père (273-886) ne l’avait obligé de regagner la capitale en toute hâte. Une fois reconnu, il reprit la campagne, s’empara d’Archidona et mit le siège devant Bobastro: c’est là qu’il mourut subitement, empoisonné par son frère ‘Abdallah (15 çafar 275 = 29 juin 888).

'Abdallah régna vingt-cinq ans. C’était un monstre; il em-

poisonna ou fît exécuter sous de futiles prétextes ses autres frères Qâsim et Hichâm, ses deux fils Mohammed et Motarrif. Son unique politique consista à laisser s’user dans des luttes intestines les partis d’opposition qui déchiraient le pays. Les renégats, qui attendaient l’occasion de se venger des Arabes, s’emparèrent du château de Montejicar au nordest de Grenade ; à Séville, les tribus yéménites des Banou- Khaldoûn et des Banou-Hadjdjâdj pillèrent la ville et la plantureuse contrée qui l’entoure. Les Berbères accoururent de Badajoz : la vallée du Guadaiquivir fut entièrement dévastée. Alliés aux Yéménites, ils massacrèrent la presque totalité de la population de la ville. L’Espagne, morcelée, échappait au pouvoir central, confiné dans la province de Cordoue ; Tolède était une république; Ibn-Merwân à Badajoz, les Berbères de l’Estramadure et de l’Alemtejo, l’Aragon partagé entre les Banou-Qasi et les Toudjibites, étaient pratiquement indépendants.

Ce fut un petit-fils d’hAbdallah, 'Abd-er-Rahman III, quilui succéda. Après le règne d’ 'Abdallah, triste et lugubre, le règne encore plus long d’ Abd-er-Rahman fut pour l’Espagne une période brillante ; il régna, en effet, près de cinquante ans. Malgré son jeune âge (vingt-deux ans), c’était un chef d’une décision prompte, d’un caractère ferme, qui n’hésita pas à se mettre lui-même à la tête des troupes pour reconquérir l’empire en pleine anarchie. Il était depuis deux mois sur le trône que la ville d’Ecija se rendit à Bedr, qui était devenu son premier ministre avec le titre de hâcLjib (proprement chambellan, mais en Espagne, c’était le grand vizir). En moins de trois mois, les provinces de Jaën et d’Elvira rentraient sous le joug. Ce succès brisa toutes les résistances.

La mort d’Ibn-Hafçoûn en 305 (917) vint encore faciliter son œuvre de reconstitution. Ce remarquable ennemi des Oméyyades, qui pendant si longtemps avait défendu la Serrania contre les entreprises du pouvoir central, ne nous apparaît plus qu’à travers la brume de ces temps lointains, aucune chronique, aucune chanson de geste n’ayant été conservée pour que nous puissions mieux nous rendre compte de son caractère. Sa mort fut saluée à Cordoue comme un

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événement heureux ; en elTet, dès l’année suivante, la campagne recommençait contre laSerrania, et ses fils, Soléïman et Dja'far, successivement vaincus, durent se rendre et payer le tribut. En 315 (928), le château de Bobastro capitulait définitivement. Le dernier fils d’Ibn-Hafçoûn, qui s’appelait Hafç comme son grand-père, devint officier dans l’armée d’ 'Abd-er-Rahman, tandis que sa sœur Argentea, qui avait pris le voile, refusa de revenir à l’islamisme et fut exécutée comme relapse.

'Abd-er-Rahman s’occupa de ramener successivement sous son pouvoir toutes les provinces qui s’étaient peu à peu détachées de l’Etat oméyyade. Tolède fut la ville qui résista le plus longtemps et tenta de défendre son indépendance ; l’Emir, qui avait pris en personne le commandement de l’armée, fît construire pour ses troupes une nouvelle ville en face de l’ancienne ; le hlocus dura deux ans. Quand toutes les ressources furent épuisées, quand il fut certain que le Léon, déchiré par les querelles intestines, ne pouvait venir au secours de ses alliés, quand l’entreprise malheureuse de Ramiro II pour débloquer la ville se fut terminée par la défaite, l’ancienne capitale des Gothsfut forcée de capituler et 'Abd-er-Rahman devint le maître réel de toute l’Espagne musulmane (320-932).

C’était un souverain qui avait des idées d’organisation, et il songea à embellir sa capitale. Le revenu des impôts était estimé à 6.245.000 dinars ou pièces d’or, dont il fit trois parts : la première pour couvrir les dépenses de l’Etat, surtout celles de l’armée, la seconde pour bâtir des édifices, la troisième pour entrer dans la réserve du trésor, qu’on dit avoir contenu en 3ZtO (951) vingt millions de pièces d’or. Il fitajouter un nouveau minaret à la grande mosquée fondée par 'Abd-er- Rahman Ier et agrandie par les successeurs de celui-ci, et il fit construire, à un mille de Cordoue, une ville tout entière de palais et de jardins qu’il nomma Ez-Zahrâ (la brillante), du nom de sa favorite. Il fallut vingt-cinq ans, dix mille ouvriers et quinze cents bêtes de somme pour la construction de cet ensemble. Il obligea les principaux de ses sujets à s’élever de somptueuses demeures, et Cordoue devint bien

vite une capitale riche et fort peuplée, la rivale de Bagdad en Occident.

Son gouvernement, pour combattre l’aristocratie des descendants des Arabes immigrés, s’appuya surtout sur les Espagnols convertis à l’islamisme, et même en partie sur les Juifs et les Chrétiens. Il réussit à fondre le tout en une seule nation, connue dans tout l’Orient sous le nom d’el-Andalos. Il prit le titre de Khalife négligé par ses prédécesseurs, et le prône du vendredi fut fait, dans toutes les mosquées de l’Espagne, au nom d’en-Nâçir, commandeur des croyants (316-929). II est probable que ce sont les progrès des Fâtimites en Afrique qui décidèrent 'Abd-er-Rahman à reprendre, sans opposition d’ailleurs, le titre que ses ancêtres avaient glorieusement porté à Damas.

Les succès du Khalife pour enrayer le développement du particularisme dans les villes de province et pour rattacher étroitement à Cordoue les États qui s’en étaient séparés furent dus en grande partie à l’existence d’une garde du corps composée exclusivement d'esclaves qui lui étaient entièrement dévoués. Cette garde, qui portait le nom de Çaqâliba « les Slaves » parce qu’elle se composait en grande partie d esclaves provenant des régions du Nord et amenés sur les marchés de l’Andalousie, comprenait aussi, et en grand nombre, des éléments hétérogènes venus des différentes parties du monde, prisonniers de guerre amenés de Galice, de France, de Lombardie et du royaume de Naples. Les données différentes transmises par les historiens font varier l’effectif de cette troupe de quatre mille à treize mille hommes, et d ailleurs il a pu changer selon les années ; à mesure que le trésor s emplissait, il était facile d’augmenter le nombre des soldats, tant par le prix d’acquisition une fois payé qu’en assurant leur solde et leurs frais d’entretien.

Cependant les guerres étaient continuelles sur les confins des États chrétiens. En 305 (917), le général Ahmed benAbi- Abda avait été tué dans une déroute après la prise de la foi teresse de Sant Esteban par les ennemis; puis le hâdjib Bedi, le premier ministre, prit en personne la direction de la campagne et l’année suivante vengea la mort d’Ahmed à

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la victoire de Moutonia, localité non identifiée d’ailleurs. Malgré les razzias continuelles d’Ordono sur le territoire musulman, la Navarre presque tout entière tomba entre les mains d’ 'Abd-er-Rahman et fut complètement pillée, tellement qu’on dut brûler une partie du butin, ne pouvant l’enlever tout entier. Malgré les efforts de Troïle II, successeur d’Ordono, Pampelune elle-même, sa capitale, fut occupée par- les Musulmans ; elle était vide d’habitants; on démolit les maisons et les églises.

En août 327 (939), 'Abd-er-Rahman est défait complètement à la bataille de Simancas (Chent-Mâkes) ; quand il se retrouva en sûreté, il n’avait plus que quarante-neuf hommes autour de lui. Douze ans plus tard (339-950), Ramiro, à la fin de sa vie, remporta une éclatante victoire à Talavera sur les troupes de Gordoue, que le Khalife ne commandait plus en personne depuis l’expérience de Simancas. Mais tout cela n’aboutissait à rien, qu’à des razzias perpétuelles sur les frontières. Les Chrétiens se disputaient entre eux ; l’insuffisance de l’organisation, l’indiscipline, la tactique défectueuse des Musulmans les empêchaient d’étendre leur empire. Ces luttes sans fin sont fastidieuses.

En Afrique, les Berbères se battaient, les uns pour les Oméyyades, les autres pour les Fàtimites, sans succès marqué d’aucune part. En réalité ces montagnards, complètement indépendants, se déclaraient tantôt pour les uns et tantôt pour les autres selon que leur intérêt les y poussait. En 333 (945), une expédition partie de Ceuta sous les ordres d’Ibn- Taulos occupa en un clin d’œil la plus grande partie du pays au nom des Oméyyades. Les Fàtimites se servirent des flottes que leur fournissait la Sicile pour dévaster Alméria, tandis qu’ 'Abd-er-Rahman envoyait une expédition contre Tunis (344-3/15 = 955-956) sous les ordres de l’affranchi Glialib ; la seconde dévasta les côtes de Sousse.

Ordono III étant mort en 346 (957), la guerre reprit avec son fils Sanche Ior et continua avec Ordono IV : le Léon fut conquis en grande partie, sa capitale occupée; Ordono s’enfuit à Burgos et Sanche remonta sur le trône, comme protégé du Khalife de Cordoue.

Les princes chrétiens en étaient réduits à chercher un appui auprès des Musulmans ; la vieille et fière reine de Navarre, Tota, endoctrinée par l’habile diplomatie du médecin juif Khisdaï lien Chaprout que lui avait envoyé le Khalife, se rendit en personne à Cordoue et obtint l’envoi du corps expéditionnaire qui remit Sanche sur le trône. Naturellement ce dernier ne fut plus que la créature de son nouveau protecteur.

'Abd-er-Rahman en-Nâçir avait soixante-dix ans quand il mourut (2 ramadan 350 = 16 octobre 961). L’historien Maqqarî raconte que l’on trouva, parmi les objets laissés par lui, un calendrier où il avait marqué les jours heureux qu’il avait rencontrés au cours de salongue carrière, et il ne s’en trouva que quatorze ! Celui que ses contemporains avaient considéré comme l’homme heureux par excellence n’avait du sa haute situation qu’à des préoccupations constantes, des efforts continus, poursuivis à travers mille obstacles, mille difficultés.

Son fils, el-Hakam II, qui prit le titre d’el-Mostançir-billah, avait quarante-six ans quand il lui succéda; expérimenté, connaissant bien la pratique des affaires, il régna pacifiquement pendant quinze ans (de 350 à 366 = 961-976). Les dissensions seulesdes princes chrétiens l’obligèrent à sortir de sa réserve : en 352 (963), il conduisit une expédition contre les Navarrais et les Castillans qu’il contraignit à demander la paix. Les expéditions des Normands ne faisaient que ravager les côtes ; après la Galice chrétienne, ils s’attaquèrent à Lisbonne et à Silves, alors aux mains des Musulmans, mais une fois la razzia faite, ils se retiraient. Les luttes avec le Zîride Bologgîn et les Idrissites, en Afrique, n’intéressaient guère l’Espagne, qui vécut tranquille et vit se développer les arts. La poésie prit un essor qui rappelle les belles productions de l’Orient. Yahya ben Hakam el-Djayyâni, c’està-dire de Jaën, était un Arabe qui tirait son origine de la tribu de Bekr benWâïl; on l’appelait la Gazelle à cause de sa beauté physique ; banni par Abd-er-Rahmàn II à cause de vers satiriques dirigés contre le chanteur Siryâb, il se rendit à Bagdad et y força l’admiration par son talent. Ahmed

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Ibn-'Abd-Rabbihi composait à la même époque son encyclopédie intitulée el- lqd el-férîd (le Collier unique), recueil de renseignements historiques et de pièces de poésie remontant au paganisme arabe et aux premiers temps de l’islamisme. Sa'id ben Moundhir chantait en longs panégyriques les hautes qualités de ses protecteurs. L’histoire naissait en même temps: Mohammed ben Omar, surnommé Ibn-el-Qoutiyya (le lils de la Gothe) parce que sa filiation remontait à Sara, petitefille du roi gotli Witiza, nous a laissé des traditions historiques sur l’époque de la conquête musulmane.

Le développement des sciences est dû presque entièrement à 'Abel el-Hakam II, mais les savants espagnols n’étaient que les élèves de ceux de Bagdad, qui s’étaieut formés à l’école des traductions du grec en arabe par le canal du syriaque. Cependant, 'Abd-er-Rahman III avait déjà entrepris quelque chose dans cette voie, lorsque Constantin VIT Porphyrogénète, débarrassé de Romain Lécapène, lui envoya le texte grec du traité de médecine de Dioscoride, que personne à Cordoue ne savait lire; c’était un cadeau diplomatique apporté par l’ambassade de 338 (949). Il fallut demander à Constantinople un professeur de grec, et l’empereur envoya en 340 (951) le moine Nicolas; une commission de médecins traduisit cet ouvrage en arabe, sur ses indications.

El-Hakam II était un amateur de livres ; il envoya des agents dans les grandes villes d’Orient pour y faire des copies d’anciens et de nouveaux ouvrages; il récompensa richement les auteurs qui lui dédiaient leurs œuvres. La bibliothèque qu’il laissa comprenait quatre cent mille volumes : le catalogue, simple énumération des titres, était contenu dans quarante-quatre tomes. Il établit à Cordoue vingt-sept écoles absolument gratuites ; aussi Dozy a-t-il pu dire avec raison que dans l’Espagne musulmane presque tout le monde savait lire et écrire, tandis que dans l’Europe chrétienne les personnages les plus haut placés n’en pouvaient faire autant, à la seule exception des clercs. Sous son règne, Arîb écrivit la première chronique arabe de Cordoue ; le mathématicien Maslama ben Ahmed créa l’école espagnole d’astronomie, en enrichissant par de nouvelles observations les tables astro-

HISTOIHE DES ARABES

nomiques qui lui étaient venues d’Orient. Enfin, il termina la construction de la grande mosquée, aujourd’hui cathédrale de Cordoue, décor de féerie, forêt de marbre formée par huit cent soixante colonnes, admirable monument de l’art musulman. Les architectes et les ouvriers étaient espagnols, mais ils ont créé là un nouvel art, sous des influences venues d’Orient, comme le montrent l’emploi des plaques de faïence à fleurs stylisées ( azulejos ) emprunté à la Perse et celui de la marqueterie de marbre, avec des formes nouvelles d’architecture, comme l’arc en fer à cheval.

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OMÉYYADES D’ESPAGNE

'Abd-er-Rahman Ier .

Hichâm Ier .

El-Hakam Ier .

'Abd-er-Rahman II .

Mohammed Ier .

El-Moundhir .

'Abdallah . . .

'Abd-er-Rahman III .

El-Hakam II el-Mostançir .

Hichâm II el-Mo’ayyad.

Mohammed II el-Mahdî

Soléïman el-Mosta'în ....

Mohammed II (2e fois) ....

Hichâm II (2e fois) .

Soléïman (2e fois) .

'Abd-er-Rahman IV el-Mortaçlà .

'Ab d-e r-Rah m an V e 1-M o stazhhir

Mohammed III el-Mostakfi

Hichâm III el-Mo'tadd.

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