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CHAPITRE XXIX

LES CHÉR1FS HASAN1ENS DE SIDJ1LMASSA

La disparition de toute autorité centrale n’était pas faite pour remédier à l’état d’anarchie complète dans lequel se débattait le Maroc. Un marabout nommé Mohammed ben Ahmed el-'Ayyâchî, emporté par son zèle religieux, s’était voué à la guerre sainte. Né probablement en 981 (1573), il reçut à Salé les leçons du chéïkh 'Abdallah benliassoùn es- Sélâsî, puis se rendit à Azemmour et s’y livra à des razzias continuelles sur les terres possédées par les Chrétiens. Sa popularité devint telle qu’elle porta ombrage à Zîdân,qui régnait alors à Merrâkech et essaya vainement de s’emparer de sa personne ; tout au contraire, c’est à ce marabout que les habitants de Salé, ruinés par les troubles incessants qui dévastaient leur cité, s’adressèrent pour lui remettre les rênes du gouvernement. El-'Ayyâchi, ayant été défait dans sa lutte contre les gens de la zâwiya de Dilâ, fut assassiné par trahison tandis qu’il se trouvait dans un campement de la tribu des Kholt (19 moharrem 1051 = 30 avril 1641). Les Espagnols l’avaient surnommé santo (santon) et sa mort fut pour eux le signal de grandes réjouissances.

Ces gens de la zâwiya de Dilâ sont des Berbères se rattachant aux Çanhâdja et étaient gouvernés par des marabouts qui se succédaient de père en fils.

Les chérifs Hasaniens de Sidjilmâssa descendent d’el-IIasan ben Qâsim, descendant lui-même d’'Alî ben Abi-Tâlib, qui quitta Yanbo' en-Nakhl pour s’établir au Maroc à la fin h .

du septième siècle (milieu du treizième), peut-être eu 664 (1266), date qui est donnée par quelques auteurs. Contrairement aux chérifs sa'diens, leur généalogie est incontestable ou plutôt incontestée, étant admise comme telle par tous les habitants du Maroc.

On les appelle aussi Filâli, c’est-à-dire originaires du Tafilelt, oasis où El-Mançoûr leur avait, à la fin du seizième siècle, concédé d’importants domaines.

Les exactions des gouverneurs avaient poussé à la révolte les habitants de Sidjilmâssa, et ils choisirent pour chef Mouley Mohammed, fils d’ech-Chérif, entre les mains de qui ils prêtèrent serment (1050-1640). Il agrandit peu à peu ses États par des expéditions heureuses ; ses succès le firent appeler à Fez par les citadins, et il y entra le 29 djoumâclall 1059 (10 juillet 1649) ; toutefois son pouvoir n’y fut pas de longue durée et il dut se contenter de la possession de Sidjilmâssa et du Drâ\ Son frère Mouley er-Réchid, qui voulait lutter contre lui, se procura de l’argent en faisant assassiner un juif riche qui habitait la qaçba d’Ibn-Mech'al et en s’emparant de ses richesses. Il réunit par ce moyen des troupes, et à la première rencontre qui eut lieu, Mouley Mohammed, atteint d’une balle à la gorge, mourut sur le coup (vendredi 9 moharrem 1075 = 2 août 1664).

Devenu, par ce trait du hasard, maître des forces hasaniennes, Mouley er-Réchid s’empara de Taza et de Fez et y ramena le calme en faisant massacrer les fauteurs de troubles. Il détruisit le pouvoir des gens de la zâwiya de Dilâ et entra à Merrâkech. Il était ainsi devenu maître de tout le Maroc et avait en cette qualité négocié des traités de paix avec Louis XIV, les Turcs et les Rifains, mais sans pouvoir jouir bien longtemps de sa fortune, presque sept ans, car il mourut à Merrâkech le jeudi 11 dhoùl-hidjdja 1082 (9 avril 1672), son cheval emporté lui ayant brisé la tête contre une branche d’oranger; son corps fut plus lard enterré à Fez. Ce fut son frère Abou’n-Naer Mouley Isma'îl, son lieutenant à Méquinez, qui fut proclamé sultan ; il avait vingt-six ans. Tout l’empire reconnut son autorité, mais ce ne fut qu’après de longues luttes contre les agitateurs et en s’appuyant, au

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début, sur les chérifs et les marabouts qui ne se confondaient pas avec l’aristocratie militaire des Berbères et avaient même un certain mépris pour celle-ci. Plus tard, les marabouts le gênèrent et il les persécuta. Il conquit, dans le Soudan, des provinces que n’avait pas réduites le sultan el-Mançoûr edh-Dhahabi : son empire s'étendait à l’est jusqu’aux environs de Biskra et englobait tout le territoire de Tlemcen. Enfin il reprit sur les Espagnols et les Portugais toutes les villes de la côte restées en leur possession, savoir laMamoure ou el-Mehdia, emportée d’assaut le jeudi 14 rebi' II 1092 (3 mai 1681); Tanger, évacuée après un blocus (1095- 1684); les Anglais possédaient cette ville depuis 1662; Alphonse VI l’avait cédée à Charles II comme dot de sa sœur Catherine ; Larache où les Musulmans entrèrent par la brèche après trois mois et demi de siège (18 moharrem 1101 = 1er novembre 1689); les Chrétiens de la citadelle d’el-Qebîbat capitulèrent et furent envoyés à Méquinez, où ils furent employés à la construction des palais ; la nuit, on les logeait dans des caves ; puis ce fut Arzille, abandonnée par ses habitants (1103-1692). Ce ne fut qu’en 1134 (1721) que les Espagnols tirèrent une maigre vengeance de ces désastres en débloquant, sous les ordres du marquis de Lèves, Ceuta que les Marocains cernaient depuis vingt-six ans.

L’appui des Rifains avait favorisé les conquêtes de Mouley Isma'il. Leur chef, Amar ben Hadou, avait contribué à l’occupation de la Mamoure ; son frère Ahmed conquit les villes du nord, et les terres occupées, constituées en fiefs, furent distribuées à sa famille.

Mouley Isma'il aimait Méquinez et travailla à l’embellir ; il construisit une nouvelle enceinte, et bâtit la grande mosquée à l’intérieur de laqaçba. Il constitua une armée composée de nègres en faisant enlever tous les noirs existant au Maroc, même de condition libre. Il les installa dans le camp de Mechra' er-Remel, près du Sebou, et leur fit cultiver les terres; puis il fit apprendre des métiers manuels, y compris celui de soldat, à leurs enfants et constitua ainsi une armée que les historiens disent s’être élevée un moment à cent cinquante mille hommes. Ce fut là son principal point d’appui,

et sa politique obtint un résultat qu’on avait oublié depuis fort longtemps, le rétablissement de la sécurité: « Un Juif ou une femme, dit Abou’l-Qâsim ben Ahmed ez-Ziyâni, pouvait aller d’Oudjda à l’Oued-Noûl sans que personne osât leur demander d’où ils venaient, ni où ils allaient. »

Ces nègres avaient été placés sous l’invocation du fameux auteur d’un des recueils authentiques de traditions du prophète, el-Bokhâri, et portent encore ce nom. A côté d’eux, les Arabes de la tribu des Oudaya, qui étaient autrefois établis au Nord du Sahara et qui furent alors attirés dans les environs de Fez, fournissaient un autre contingent à la garde royale. On trouvait encore dans celle-ci des esclaves et des renégats européens.

Après un règne de cinquante-sept ans, Mouley Isma'il mourut de maladie, le samedi 27 rédjeb 1139(4 avril 1727) après avoir eu soin de faire venir à ses côtés son héritier présomptif, Ahmed edh-Dhahabi ; débauché et ami des plaisirs, celui-ci se tint renfermé dans son palais « sans plus s’occuper de son royaume, ni de ce qui s’y passait» ; l’anarchie et le brigandage ne tardèrent pas à régner comme auparavant. Pour remédier à ces maux, les prétoriens nègres de Mechra' er-Remel, après s’être entendus avec les habitants de Fez, déposèrent le sultan Ahmed pour le remplacer par son frère 'Abd-el-Mélik (cha'ban 1140 =mars 1728) ; mais celui-ci mécontenta les troupes par sa parcimonie et en excitant les prétoriens contre les Berbères et réciproquement, de sorte qu’il fut à son tour déposé, et dut s’enfuir en laissant le champ libre au sultan Ahmed qui, lui, était au moins généreux. Il se réfugia à Fez, mais la ville fut assiégée et capitula (1141- 1728); 'Abd el-Mélik, qui s’était rendu aux nègres, fut empoisonné et étranglé secrètement lorsque le sultan Ahmed, à Méquinez, sentit sa fin approcher.

Les nègres et les membres du gouvernement s’entendirent pour proclamer un autre fils d’Isma'il, Mouley 'Abdallah, qui se trouvait alors à Tafilelt. Il eut à faire le siège de Fez qui s’était révoltée : il mécontenta tout le monde par ses exactions, et ce qui était plus grave, il s’aliéna l’esprit des noirs, dont il avait essayé de diminuer l’influence en fai-

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sant périr leurs principaux chefs; ceux-ci le remplacèrent par son frère Mouley 'Ali, qui dépensa tout son avoir en dons de joyeux avènement ; quand il n’eut plus d’argent, il enleva à la mère de son frère toute sa fortune avec laquelle il paya la solde des troupes ; il essaya d’obtenir d’elle de nouvelles sommes par la torture, mais sans succès. Aussi parlat-on bientôt de ramener 'Abdallah (1er moharrem 1 149 = 12 mai 1736), tandis que les gens de Fez proclamaient Mohammad ben 'Arbiya; le désordre fut à son comble ; le vol et le pillage étaient pratiqués partout le monde; les nègres s’étant emparés de Mohammed, on fît venir el-Mostadî, autre fils d’Isma'il, tandis qu’ 'Abdallah tenait la campagne à la tête des contingents berbères. Les exécutions auxquelles se livra le nouveau sultan firent réfléchir les nègres, qui proclamèrent 'Abdallah pour la troisième fois (1153-1740) ; mais l’anarchie régnait partout ; Méquinez, la capitale, avait été atrocement pillée ; le pacha Ahmed le Rifain, qui s’était constitué une belle fortune par ses pillages et s’était emparé de Tétouan à l’improviste en massacrant une partie de ses habitants, prit le parti d’un autre fils d’Isma'il, Zéïn el-'Abidin, et le proclama sultan d’accord avec les nègres qui ramenèrent Zéïn à Méquinez, et ne tardèrent pas à le déposer pour reconnaître 'Abdallah une quatrième fois ; moins de deux mois après, les nègres versatiles rappelèrent el-Mostadi de Merrâkech, et Abdallah essaya de leur résister en groupant autour de lui les tribus arabes et berbères. El-Mostadî’, entré à Méquinez, marcha sur Fez ; après plusieurs combats, 'Abdallah arriva avec les contingents berbères, ce qui lui donnait une telle supériorité numérique que son frère jugea bon de décamper brusquement pendant la nuit. D’accord avec son frère, il se retira de la vie publique et alla s’installer à Arzille, puis on saisit le prétexte de ce qu’il vendait des céréales aux Chrétiens pour le faire arrêter et conduire «à Fez. El-Mostadî’, réfugié à Sidjilmâssa, y mourut en 1173 (1759-60).

Le pacha Ahmed, qui se considérait comme presque indépendant à Tétouan, et qui avait organisé ses troupes avec l’aide des Anglais, fut défait complètement sur les bords du

Lokkos, près de Larache, et son corps fut trouvé sur le champ de bataille.

Les nègres étaient impuissants à maintenir l’ordre; les Berbères tenaient les routes, empêchaient les vivres d’arriver dans les villes et enlevaient les enfants jusque dans les tentes et les jardins. Quand on leur demanda de s'entendre en vue de la paix, ils répondirent qu’ils agissaient ainsi d’après les ordres du sultan Abdallah, et il n’en fallut pas plus pour que les nègres résolussent de le déposer encore une fois ; celui-ci, prévenu, s’enfuit nuitamment de Méquinez. On proclama son fils Mohammed et la paix se lit avec les Berbères ; mais Mohammed refusa d’accepter le serment d’allégeance qu’on lui offrait et de se mettre en rébellion contre son père. Celui-ci s’était accordé avec les gens de Fez qui lui ouvrirent leurs portes (1161-1748). La résistance de Mohammed et la visite qu’il alla faire à son père décidèrent les gens de Méquinez et de Merrâkech à reconnaître, pour la sixième fois, le sultan 'Abdallah.

Mohammed avait essayé, à Merrâkech, de s’établir dans la qaçba, qui tombait en ruines (1169-1756), et d’y bâtir de nouvelles constructions ; mais il en fut empêché par les Rahâmena, qui tenaient la campagne et finirent par le chasser ; le prince se rendit alors à Safi, ouvrit ce port à l’exportation, et s’enrichit par le commerce ; il organisa une année dont la présence suffit à inspirer aux Rahâmena une terreur si salutaire qu’ils allèrent eux-mêmes solliciter le prince de rentrer à Merrâkech. Celui-ci put donc achever les constructions commencées à la qaçba, pacifia le Sous et le Hâha, et se trouva prêt à exercer le commandement suprême lorsque, en çafar 1171 (octobre 1757), le sultan 'Abdallah mourut.

Le premier soin du sultan Mohammed, reconnu sans conteste par les trois capitales de l’empire, fut de parcourir le territoire placé sous sa domination pour y rétablir l’ordre, fortifier les places de guerre et assurer la défense du pays ; il fit élever le fort actuel de Tétouan et inspecta les ouvrages de Ceuta, alors aux mains de l’Espagne, et il reconnut l’impossibilité de s’en emparer de vive force. Il n’hésita pas à faire

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