CHAPITRE XXXII
LES WAHHABITES
Les Wahhâbites tirent leur nom d’ 'Abd-el-Wahhâb, père du fondateur de cetle secte, le ctiéïkh Mohammed, né au village d’el-'Oyaïna dans le Nedjd, en 111G (1704). Le grandpère de ce dernier, Soléïman, était un séyyid ou descendant du Prophète, qui se rattachait à la tribu de Témim. La légende raconte que Soléïman vit en songe une flamme qui sortait de son nombril; cette flamme éclairait au loin le désert. Les devins, consultés, expliquèrent que ce rêve indiquait la naissance d’un fils qui convertirait les peuples, deviendrait le chef d’une nouvelle religion et fonderait un puissant empire. Ce rêve se réalisa dans la personne, non de son fils 'Abd-el-Wahhâb, mais dans celle de son petitfils, le chéïkh Mohammed.
Celui-ci, qui avait étudié la théologie à Damas, après avoir visité Bagdad et Baçra pour des motifs de commerce, et y avait reçu la forte impression de l’enseignement du rite hanbalite, conçut le projet de ramener l’islamisme à sa pureté primitive. En effet, l’évolution de la religion musulmane à travers douze siècles avait encombré la théologie de superfétations d’origine diverse et de végétations luxuriantes qui en avaient altéré la simplicité primitive, et la crédulité populaire y avait introduit le culte des saints, qui ne pouvait paraître qu’hérétique à tout esprit imbu de la pure doctrine coranique. C’est ce qui arriva au chéïkh Mohammed, el plein de foi dans l’avenir, de confiance dans la mission
qu’il croyait lui être annoncée dans le rêve de son grandpère, il entreprit, par des prédications, de ramener les Musulmans à des croyances plus saines et moins idolàtriques.
Il réussit à convaincre de son apostolat un certain nombre de membres de sa tribu; mais, sentant que cette méthode ne le conduirait que lentement à son but, il songea à attirer dans son parti quelque personnage politique important, qui pût lui prêter le concours d’une force effective. Il eut la chance de rencontrer dans Mohammed Ibn-Sa'oûd, souverain du Nedjd, le personnage qui devait faire réussir son entreprise.
Ibn-Sa'oûd venait de créer, au centre de l’Arabie, un Etat considérable, en groupant d’abord autour de sa propre tribu celles des 'Ottoùb et des 'Anézé, puis une multitude d’autres, attirées par sa réputation de chef entreprenant et habile. Il prit le titre d’Emir, et saisissant l’occasion que venait lui offrir le chéïkh Mohammed, de mettre à sa disposition le levier puissant d’une organisation théocratique, il lui constitua, à côté de lui-même, un pouvoir spirituel, ne se réservant que le pouvoir temporel. Le peuple, à son imitation, adopta la réforme puritaine qui prétendait guérir l’islam de tous ses vices en même temps qu’elle promettait aux Arabes, sur le terrain politique, le rétablissement de leur ancienne suprématie. Der'iyyè devint la capitale du nouvel Etat, et Ibn-Sa'oûd songea à se constituer une armée; il organisa les Wahhâbites en compagnies appelées djemâ ' ay les arma de lances et de fusils à mèche, en les faisant monter deux à deux sur des dromadaires, suivant en cela l’exemple donné par le général Bonaparte pendant l’occupation de l’Egypte. Le fanatisme des nouveaux convertis, joint à l’endurance naturelle aux Bédouins, lui assurait un avantage sérieux sur les populations amollies qui 1 entouraient ou sur les tribus arabes non organisées. Ses conquêtes s’étendirent bien vite sur la plus grande partie de la péninsule arabique.
En 1159 (1746), el-'Oyaïna, le village natal du chéïkh Mohammed, Horéïmlà, où il avait pris femme, et deux autres
LES YVAHHÂBITES
encore se soumirent; mais les habitants de Riyâd refusèrent d’acquiescer aux conditions posées, et leur chef, Dahâm ben Dawâs, entreprit môme de surprendre Manfoûha, qui avait reconnu l’autorité des Wahhâbites ; toutefois il y fut blessé et ses troupes s’enfuirent. Ibn-Sa'oûd, étant tombé malade, dut abandonner la campagne et confier le soin de la poursuivre à son fils 'Abd-el-'Aziz.
Horéïmlâ et Manfoûha se révoltèrent en 1160 (1747), mais en revanche, deux ans après, Dahâm, le chef de Riyâd, offrait sa soumission, et en 1164 (1751) 'Abd-el-'Azîz préludait aux succès qui l’attendaient en réduisant à l’obéissance les mutins de Horéïmlâ. Un danger plus sérieux menaçait la capitale; le gouverneur d’El-Ahsâ, Oreyyir, résolut de l'attaquer, et Ibn-Sa'oûd s’empressa de la fortifier en y élevant à la hâte deux remparts et plusieurs tours; mais une tentative manquée sur Horéïmlâ fit avorter les projets de l’envahisseur et l’obligea à retourner dans son pays (1758). La province d’El-Wachm se soumit, moyennant le payement d’un tribut en nature composé de la moitié de la moisson et du quart des fruits; el-Qaçab capitula en versant une contribution de guerre de trois cents sequins. Abd-el-'Azîz, qui décidément commandait les troupes à la place de son père, continua ses expéditions avec des alternatives de succès et d’insuccès; son but était de s’emparer de Riyâçl, mais il ne put y parvenir, la ville étant défendue bravement par Dahâm; cependant ce chef sentit en 1763 la nécessité de reconnaître la suprématie d’Ibn-Sa'oûd. Son état de vassalité ne dura pas longtemps; l’année suivante, il profila de ce que le chef des Yéménites, Ilasan ben Ilibet-allah, était entré sur le territoire du Nedjd pour tirer vengeance des mauvais traitements réservés à ses compatriotes prisonniers et avait infligé à 'Abd-el-'Aziz une défaite sanglante, pour se joindre à lui; mais malgré les renforts qu’il reçut de tous côtés, le chef des Yéménites ne poussa pas plus loin ses avantages et retourna dans son pays. Le siège de Der'iyyè, mené par Dahâm ben Dawâs, se termina, après quelques escarmouches, par la retraite des alliés, suivie de la paix accordée par Ibn-Sa'oûd.
Désespéré de voir des incursions continuelles ruiner son territoire, Dahâm se décida à abandonner Riyâd, et la plus grande partie de la population le suivit; il se rendit dans el-Ahsà, où il mourut par la suite. C’est en 1772 qu Abd-el- 'Aziz entra dans cette ville ^[ui lui avait résisté si longtemps, et qu’il trouva presque vidé.
Quand la mort vint surprendre Ibn-Sa'oud (mars 1765), il laissa son pouvoir à son fils Abd-el-'Aziz, qui ne lui cédait en rien pour l'habileté et la bravoure, et qui continua ses succès. Pour augmenter son armée à mesure que s’étendaient ses conquêtes, il avait imaginé de lever pour le service militaire un sur dix parmi les nouveaux convertis; et la plupart de ceux-ci ne l’étaient que par la force, car il fallait ou croire à la doctrine wahhàbite, ou périr immédiatement.
La province d’el-Ahsà inquiétait les Wahhàbites; son gouverneur, Sa'doûn, leur fit la guerre. En 1779, le fils du sultan attaqua la ville d'ed-Delem; ne pouvant s’en emparer.il fit construire un fort en dehors de la ville et y mit garnison. Les habitants de la province d’el-Khardj essayèrent de s’emparer de ce fort, mais, malgré l’emploi d’un chariot automobile bardé de plomb inventé par un Persan qui se trouvait là, ils n’y réussirent pas; le chariot fut brûlé. Alors on fit appel à Sa'doùn, le gouverneur d’el-Ahsà, mais, malgré les pièces d’artillerie qu’il amenait on ne réussit pas davantage. En 1780, la révolte de la province d’el-Qâsim ramena Sa'doûn dans le Nedjd; la ville de Bouréïdé resta fidèle à l’émir wahhàbite; elle subit quatre assauts sans faiblir. Un fort que Sa'doûn fit élever devant la ville fut pris par escalade, une belle nuit. Après cinq mois, il fallut lever le siège.
Cette ville d’ed-Delem se rendit à discrétion à la suite du pillage de la caravane de la Mecque que Sa'oûd effectua en 1783; on y trouva deux pièces de canon laissées par Sa'doûn. La chute de cette place entraîna la soumission de la province, moyennant le versement de fortes sommes d’argent.
La part que Sa'oûd prenait aux entreprises des sectaires, aux lieu et place d’ 'Abd-el-'Aziz devenu vieux, le fit désigner en 1787 comme son successeur éventuel par une réunion des chefs de toutes les provinces, provoquée à Der'iyyè par le
LES WAHIIÂBITES
chéïkh Mohammed. Ce dernier ne survécut pas longtemps à la mesure politique par laquelle il assurait la durée de l’Etat fondé par le père d’'Abd-el-'Aziz. Il mourut le 29 chawwàl 1206 (20 juin 1792), à l’àge de quatre-vingtquinze ans, presque aveugle. Il avait épousé vingt femmes, qui. lui donnèrent dix-huit enfants. Il n’avait plus quitté Der'iyyè depuis qu’il y était entré, quarante-six ans auparavant.
C’est en 1792 que l’Ahsà se soumit à Sa'oûd. Tranquille de ce coté, il put songer à se défendre contre les entreprises du chérif de la Mecque, Ghàlib, que les progrès de la nouvelle doctrine inquiétait tant au point de vue religieux que sous sa forme politique; mais ses succès passagers ne peuvent être mis en balance avec la défaite complète que ses troupes éprouvèrent, au puits de Djemwàniya, en 1796.
Débordant bientôt sur les frontières de l’Empire ottoman, les Wahhàbites ne tardèrent pas à préoccuper la Sublime- Porte. Dès 1797, on leur avait opposé le chef arabe Chowéïni, qui mena vivement la guerre contre eux, mais fut assassiné par un esclave nègre. Comme, par le Bahréïn, il leur avait été facile de gagner la région du Chatt-el-'Arab (1798), ce fut le gouverneur de la province de Bagdad, Suléïman-pacha, qui fut chargé de châtier les envahisseurs; il leva une armée nombreuse qu’il mit sous les ordres de son intendant, 'Ali, qui d’ailleurs lui succéda plus tard ; cette expédition atteignit à peine El-Ahsâ, le commandant ayant eu le tort d’écouter les conseils d’un chef arabe qui l’accompagnait et qui lui représenta les difficultés de l’entreprise. Enhardis par cet échec des Turcs, les Wahhàbites tentèrent sur la petite ville de Iverbèlà ou Mechehed- Hoséïn, non loin des rives de l’Euphrate, un coup de main qui réussit (20 avril 1801). Au nombre de quinze mille, ils s’emparèrent de la ville à l’improviste, massacrèrent une grande partie de la population et pillèrent le mausolée de Idoséïn, le second fils d’'Ali, où la piété des Chi'ïtes avait depuis longtemps accumulé de riches offrandes. C’était une œuvre pie, pour ces sombres fanatiques; la population de la ville, à leurs yeux, n’était plus composée que d’idolâtres,
puisqu’elle se permettait de rendre au sépulcre d’un homme des honneurs presque divins.
Les Wahhàbites se retirèrent incontinent, emmenant sur deux cents chameaux les dépouilles enlevées au sanctuaire. La nouvelle de ce désastre retentit douloureusement dans tout le monde musulman, et surtout en Perse. Feth-'Ali Chah songea à combattre les sectaires dans leur pays môme, et pensa lever cent mille hommes pour cette expédition; Suléïman-pacha fit aussi des préparatifs et résolut de se mettre à la tête des troupes ottomanes. Cette belle ardeur s’apaisa bien vite ; les Russes sur l’Araxe et les troubles du Kurdistan détournèrent d’un autre côté les pensées des vieux chefs. Aussi, ne se sentant pas inquiétés et remplis d’une confiance insigne en eux-mêmes depuis leur dernier succès, les Wahhàbites dirigèrent leurs coups sur les deux vil! es saintes de l’Arabie, la Mecque et Médine.
Les compétitions qui s’étaient soulevées autour de la dignité de chérif facilitaient singulièrement une entreprise de ce genre. Ghàlib avait enlevé cette dignité à son frère ai. né 'Abd-el-Mo'in, qui s’était réfugié auprès d’'Abd-el- 'Aziz. Le chef des Wahhàbites somma l’émir delà Mecque de rendre à son frère la situation usurpée; Ghàlib s’y refusa en invoquant le désir du peuple, qui l’avait porté au trône. Les Wahhàbites, commandés par le fils d 'Abd-el-'Aziz, Sa'oûd, s’emparèrent de Tàïf et pillèrent cette ville; puis ils battirent complètement Ghàlib, qui s’était porté à leur rencontre.
C’est à ce moment qu’arriva la caravane de Damas, placée sous les ordres d’ 'Abdallah-pacha, gouverneur de cette ville. A trois journées de distance de Tàïf, les pèlerins virent s’avancer une petite troupe qui réclama le payement des droits de passage. 'Abdallah-pacha, trouvant que ces droits étaient exagérés, refusa de les acquitter et s’ouvrit un chemin par la force. Néanmoins, comme il était informé des dispositions des Wahhàbites, et qu’il savait que ceuxci étaient tout près de la ville sainte, il écrivit à l’émir Sa'oûd pour le sonder; celui-ci répondit que la caravane des pèlerins pouvait en sécurité entrer dans la ville et y pratiquer les rites sacrés pendant trois jours.