LES MAMLOUKS TURCS OU BAHRITES
Les conquêtes des Mongols avaient abondamment pourvu d’esclaves les marchés de l’Orient, et le sultan el-Mélik eç- Çcàlih en avait profité pour se constituer une garde particulière ( halqa ) composée d’esclaves turcomans, destinée à contrebalancer le pouvoir des émirs qui se transformaient peu à peu en seigneurs féodaux ; il pouvait compter sur la fidélité de cette garde turque ; mais celle-ci à son tour prit le dessus, renversa le dernier de ses successeurs et mit fin à sa dynastie. Pour loger les régiments ainsi créés, il avait fallu construire de nouvelles casernes; on avait utilisé pour cela l’extrémité sud de l’ile de Rauda, près du Miqyâs et le long du bras oriental du Nil ( el-ba/ir ) ; d’où le nom de Mamloûks bahriles sous lesquels ils sont connus dans l’histoire.
Une fois la révolution faite, ceuxqui en profitaient étaient bien embarrassés ; l’anarchie la plus complète régnait partout. Le roi de France et les princes de sa cour étaient encore prisonniers non loin de la tour de bois de Fareskoùr ; au milieu de ce désordre, ils sortirent sans être inquiétés, traversèrent sans difficulté les rangs d'une armée qui ne leur était plus hostile, et s’embarquèrent à bord des navires qui devaient les conduire à Damiette. Du bord des vaisseaux, ils assistèrent à la catastrophe : Toùrân-Châli périt tout près de la galère sur laquelle était monté le sire de Joinville. On a même prétendu, chose entièrement invraisemblable, que la couronne d’Egypte fut offerte à Louis IX qui la refusa ; mais
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ce qui est certain, c’est qu’il vit un des meurtriers, Fâris Aqtaï, venir lui présenter son sabre encore tout ensanglanté, en lui demandant une récompense.
L’ordre fut rétabli par les négociations de la sultane Chadjar-ed-dorr, qui depuis longtemps avait distingué, dans la foule des Mamloùks, 'Izz-eddîn Aïbek, qu’on soupçonnait pourtant d’avoir participé au meurtre d’el-Mélik el-Mo'azhzham. D’accord avec lui, elle assembla les émirs et se fit prêter serment de fidélité, tandis qu’ Aïbek fut constitué cilabeh (tuteur) de l’ancienne favorite, c’est-à-dire en réalité régent du royaume. La diminution des impôts lui attira la faveur popuj laire, des largesses lui attachèrent les chefs de l’armée; mais les premières difficultés vinrent de l’extérieur. Le Khalife de Bagdad el-Mostançir-billah refusa de délivrer le diplôme d’investiture au nom d'une femme, et les Mamloùks de Damas livrèrent la ville au sultan éyyoubite d’Alep, el-Mélik en- Nâçir Yoùsouf. Ces deux événements contraignirent Chadjar-eddorr à abdiquer, sous la pression de l’opinion publique, et son associé resta seul souverain, avec le litre d’el- Mélik el-Mo'izz, auquel on ajoutait celui de Djâchengîr parce qu’il avait rempli les fonctions d’officier dégustateur, et de Turkmânî à cause de son origine; puis il épousa Chadjar-
ed-dorr.
Toutefois les choses n’allèrent pas toutes seules. Aïbek avait contre lui- un parti puissant de Mamloùks, qu on appelait Çâlihites parce qu’ils avaient appartenu à el-Mélik eç-Çâlih Nedjm-eddîn ; ceux-ci tenaient pour un jeune prince de la branche éyyoubite du Yémen, Mousà Mozhaffar-eddîn, airière-petit-fils d’el-Mélik el-Kàmil ; ils forcèrent Aïbek a le reconnaître comme souverain sous le titre d el-Mélik el Achraf, et à se contenter du titre cVatabek: en réalité, avec cette diminution de situation, Aïbek conservait le même pouvoir qu’auparavant, le pouvoir absolu.
Le danger croissait du côté de la Syrie. Une fois maître de Damas et des autres villes, el-Mélik en-Nâçir à ousouf pensa à réclamer la vengeance d’el-Mélikel-Mo azhzham son cousin : il fit appel à tous les autres membres de la famille et proposa à Louis IX, qui était à Saint-Jean-d’Acre, de se
joindre à lui moyennant la restitution du royaume de Jérusalem. Au cours des négociations qui se suivaient en même temps auprès du prince d’Alep et auprès des Mamloûks, il fut aisé de démêler que ceux-ci acceptaient des conditions d’un intérêt pratique plus immédiat que la vague promesse de la restitution de la ville sainte; en effet, le roi de France avait demandé que les Egyptiens renonçassent aux deux cent mille dinars qui restaient encore à payer aux termes du traité d’évacuation, renvoyassent tous les enfants enlevés et contraints d’embrasser l’islamisme, et remissent les têtes des chrétiens pendues aux créneaux du Caire ; les Mamloûks consentirent à tout ; ils promirent aussi, comme les Alépins, la restitution du royaume de Jérusalem, et firent présent à Louis IX d’un éléphant qui fut le premier de son espèce qu on vit en France.
El-Mélik en-Nâçir, voyant que ses propositions n’aboutissaient pas, comprit aisément que celles des Mamloûks avaient été agréées : avec une prompte décision, il envoya des troupes qui, pour empêcher la jonction des Croisés avec les Egyptiens, battirent ceux-ci à Gaza et les poursuivirent; puis, ramenées en Syrie, elles pénétrèrent de nouveau en Egypte ayant à leur tête le sultan d’Alep lui-même. C’est à Abbâsa, à la limite du désert, que se livra la bataille décisive. Les Egyptiens, mis en déroute, allèrent porter au loin la nouvelle de leur défaite; les habitants se hâtèrent de se déclarer en faveur du vainqueur présumé, ce qui indique le degré d’impopularité où était tombé le régime détesté des Mamloûks ; mais cette hâte imprudente leur coûta cher. En ellet, Aïbek, en opérant sa retraite, avait rencontré par hasard Chems-eddin Lou’lou’, général des Syriens, accompagné d’une faible escorte; il l’attaqua, le tua, puis se précipita sur El-Mélik en-Nâçir lui-même qui se trouvait sur le champ de bataille avec quelques personnages seulement pour l’entourer ; devant l’attaque impétueuse de l’ennemi el-Mélik en-Nâçir n’eut que le temps de s’enfuir, et Aïbek, prenant a revers les corps isolés et débandés soit par le pillage du camp, soit par la poursuite des fuyards, en eut promptement raison. La bataille était gagnée. Le sultan de Da-
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mas, à bout de forces, conclut la paix avec les Mamlouks en leur cédant Gaza, Jérusalem, Naplouse et toute la côte de Phénicie. Ce traité était dû à la médiation de Nedjin-eddin Bâderàyi, envoyé par le Khalife abbasside (651-1253).
Âïbek était devenu tout-puissant. Il se vengea de l’aLtitude des citadins du Caire en faisant mettre la ville au pillage; il employa toutes sortes de moyens pour se procurer de 1 argent ; outre les confiscations qui suivirent les exécutions qu il ordonna, son ministre Hibat-allah Fâ’ïzi imagina des expédients jusqu’alors inconnus et établit une foule d impôts nouveaux sur le commerce et les propriétés. Un soulèvement des Bédouins, sous les ordres du chérif Hiçn ed-dîn Tha'lab, fut réprimé par Paris Aqtaï; depuis lors les Arabes d’Egypte se trouvèrent dispersés et perdirent entièrement leur importance et leurs richesses. Cela ne lit qu’agrandir la situation que ce général occupait au Caire; Aïbek sentit que les Mamlouks bahrîtes échappaient à son autorité, et il se débarrassa de l’émir Paris Aqtaï en le faisant tuer à coups de sabre; et comme les Çàlihites vinrent en foule à la porte de la citadelle demander qu’on le leur rendît, parce qu’il était le chef de ce parti, il leur fit jeter sa tête du haut des remparts : saisis de terreur panique, les assaillants s’enfuirent jusqu’en Syrie et en Asie Mineure ; ceux de leurs partisans qui ne purent quitter la ville furent punis de mort ou mis en prison. Enfin le dictateur fit emprisonner el-Mélik el-Achraf, le jeune prince éyyoubite qu’on lui avait imposé, et qui n’avait plus de point d’appui, la faction des Çàlihites étant définitivement anéantie ; il mourut dans sa geôle, après un an et un mois de règne.
Une tragédie de palais, bientôt après, allait détruire 1 édifice si péniblement élevé par l’émir mamloûk. Sous le prétexte que Chadjar ed-dorr ne lui avait pas donné d’enfants, Aïbek s’était entouré de concubines dont une fut la mère de son fils Noûr-eddin 'Alî. En outre, il avait demandé en mariage la fille du souverain de Mossoul, Bedr-eddin Lou lou . La colère de Chadjar ed-dorr s’enflamma et elle ne rêva plus que meurtre. Cinq assassins furent cachés dans le bain de la citadelle et y étranglèrent par surprise Aïbek
(mardi 24 rébi' I 655 = 10 avril 1257). La vengeance de cet attentat ne se fit pas attendre. En vain Ghadjar-ed-dorr, ayant recours à Lun des principaux émirs, 'Izz-eddin el-Ilalabî, lui fit remettre le sceau de l’empire : il refusa, n’osant pas faire une démarche aussi hardie. Au matin, les mamloûks partisans d’Aïbek se soulevèrent et installèrent à sa place son fils Noûr-eddin 'Ali (el-Mélik el-Mançoûr), qui n’avait que quinze ans ; Ghadjar-ed-dorr fut assommée, dans le harem, à coups de galoches ou patins de bois nommés qabqab dont on se sert pour marcher sur les dalles de marbre ou de pierre. Son cadavre, jeté dans les fossés de la citadelle, en fut retiré à demi dévoré par les chiens errants et ensuite enterré.
Le jeune Noûr-eddin Ali n’était pas de taille à pouvoir se maintenir dans des conjonctures aussi difficiles ; il passait la plus grande partie de son temps à jouer avec des pigeons, à faire combattre des coqs ou des béliers, à s’exercer au jet de pierres; d’ailleurs son âge ne lui permettait guère de régner par lui-même ; il lui fallait un ministre qui avait forcément le maniement des affaires entre les mains. Ce fut d’abord un médecin d’origine copte, Hibat-allah, surnommé Charafeddîn quand il se fit musulman, qui avait déjà été ministre des derniers princes évyoubites ; mais son influence ne put rien contre celle de l’émir Séïf-eddin Ooutouz qui, une fois nommé atabek , eut en son pouvoir le commandement des troupes; après avoir fait revenir de Syrie les émirs du parti Çâlihite, il convoqua un conseil pour aviser aux mesures nécessaires en vue de se procurer de l’argent, et il profita de l’assentiment tacite qui lui était donné en déposant Noùr-eddin après un règne de moins de trois ans (24 dhoù’l-qa'da 657 = 12 novembre 1259). Son premier soin fut de faire emprisonner et disparaître son prédécesseur, en même temps qu’il faisait mettre en croix Charaf-eddin à la porte de la citadelle. Qoutouz (1) était, prétend-on, fils de Maudoùd- Ghâh, de la famille des Khârizm-Chàh que les conquêtes
(1) Le nom de Qoutouz, qui signifie « chien enragé » en turc oriental, est le même que celui du maréchal russe Kutusofï : l’adversaire de Napoléon Ier en 18 1 lî était d’origine latare.
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des Mongols venaient de disperser dans le monde : on disait que, fait prisonnier par les envahisseurs, il avait été vendu a Damas et de là conduit au Caire, et par un hasard singulier, c?e'st à ce moment que Houlagou, qui venait de s’emparer de Bagdad l’année précédente, envoya des députés sommer l’Égypte de se soumettre au petit-fils de Tchinggiz-Khân. Les Mongols étaient alors maîtres de la Syrie presque tout entière : Alep et Damas étaient tombées entre leurs mains; El Mélik en-Nâçir avait fui en hâte de cette dernière ville, ainsi que tous ceux des habitants qui le purent; arreté par un de ses pages, il fut livré à Houlagou. Qoutouz était le digne parent de l’illustre et brave Djélâleddin Mangobirti, le dernier des Khârizm-Châh, qui lutta si longtemps et avec tant de courage contre les armées commandées par le conquérant tatare en personne. Il pouvait compter sur la bravoure de ses troupes, enorgueillies de leurs derniers triomphes sur les Croisés; il y joignit une levée générale des tribus arabes et perçut une contribution extraordinaire de ses sujets. Ainsi prêt à tout événement, il partit pour la Syrie ; mais la bataille décisive que l’on escomptait n’eut pas lieu; l’empereur Mangou venait de mourir et Houlagou, son frère, était parti avec son armée pour l’Asie centrale, ne laissant en Syrie qu’un corps de cavalerie commandée par son lieutenant Ketbogha. Cette troupe, forte d’environ dix mille hommes, continua néanmoins sa route, mais elle se vit couper celle-ci à 'Aïn-Djâloùt en Palestine, et y fut défaite complètement ; il ne réchappa que peu de monde de ce désastre ; le pillage du camp mongol fut excessivement fructueux (25 ramadan 658=3 sept. 1260).
L’auréole de la victoire — et c’en était une considérable que d’avoir arrêté le Ilot débordant qui avait submergé toute l’Asie et l’Europe orientale et ne connaissait guère la défaite — n’empêcha pas un complot de se former contre Qoutouz; il fut assassiné, étant encore à cheval, en revenant de la chasse, sur un signal donné, le lundi 17 dhou 1-qa da 658 = 24 octobre 1260), par l’émir Béïbars (Rokn-eddin el-Bondoqdâri). Celui-ci fut proclamé sultan avec le titre d el-Mélik
el-Qâhir, qu’il changea bientôt en celui d’el-Mélik ezh-Zhâhir considéré comme de meilleur augure. Son surnom de Bondoqdàrî venait de celui que portait déjà le premier maître qui l avait acheté au marché, Alà-ed-dîn Aïtékin el- Bondoqdârî (esclave de l’arbalétrier de la cour); il était passé ensuite au service du prince éyyoubite Mélik-Çâlih Necljmeddîn.
Quoiqu’il dût son élévation à un crime, Béïbars se montra un grand souverain. Les premières mesures qu’il adopta indiquent un esprit large et ouvert. Au lieu d’exiler et de réduire à la misère les mamloùks de la maison déchue, il rappela ceux de ses prédécesseurs qui s’étaient dispersés clans les villages de la Basse-Egypte, et les incorpora dans sa propre maison militaire; il vida les prisons, diminua les impôts, fit publier des ordres sévères contre les exactions : il n’en faut pas plus, en pays musulman, pour s’attirer les bénédictions du peuple qui, malgré sa résignation, a en horreur la tyrannie et l’injustice.
Dès le début de son règne, il eut à faire la guerre en Syrie ; les habitants de Damas s’étaient révoltés et avaient proclamé sultan l’émir Sandjar d’Alep avec le titre d’el-Méiik el-Modjâliicl ; mais l’armée envoyée par Béïbars sous la conduite d’un de ses lieutenants défit ceux-ci, assiégea Damas, s’en empara et y établit sa domination par des exécutions. D’ailleurs son pouvoir allait être inopinément renforcé par l’appui spirituel et moral que venaient lui offrir les débris de la famille des Abbassides. Le dernier des Khalifes de Bagdad, el-Mosta'çim, avait été mis à mort par les Mongols en 1*258, et le Khalifat abbasside avait ainsi pris fin; mais il restait encore un membre de la famille ck'Abbâs qui vint se réfugier en Égypte (659-1261) : c’était Abou’l-Qàsim Ahmed, fils du Khalife ezh-Zhâhir biamrillah et oncle d’el-Mosta cim, qui s’était enfui de Bagdad lors de la prise de la cille, et avait passé quelque temps au milieu des tribus bédouines de 1 Irâq; il résolut de se rendre en Égypte, et, sous l’escorte d’un corps d’Arabes de la tribu de Mohennâ, il arriva à Damas ; en habile politique, qui connaît la valeur des facteurs moraux, Béïbars le reçut avec de grands honneurs, fit vé-
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rifier sa descendance, et le proclama Khalife avec le litre d’el-Mostançir billah ; ainsi fut rétabli au Caire le Khalifat de Bagdad, qui dura jusqu’à la conquête ottomane en 1517, comme une autorité purement spirituelle, sans aucun pouvoir effectif : d’ailleurs il y avait bien longtemps qu’il en était ainsi à Bagdad même. Béïbars conçut aussi le projet de rétablir le Khalife sur le trône de ses ancêtres, mais les forces égyptiennes, suffisantes pour maintenir la Syrie dans leur dépendance, ne l’étaient plus pour s’attaquer au nouvel Etat que les Mongols venaient de fonder en Perse; le corps expéditionnaire envoyé en Iraq fut surpris par les troupes tatares et exterminé en grande partie, sauf une cinquantaine d’hommes; le Khalife el-Mostançir y périt, après avoir joui de sa dignité pendant seulement cinq mois et vingt jours. L’émir Abou’l-'Abbâs Ahmed, échappé à ce désastre, se rendit en Egypte et y fut reconnu comme Khalife sous le nom d’El-Hâkim biamrillah.
Béïbars eut, dès le début de son règne, l’occasion d’exercer les talents d’administrateur que la nature lui avait départis. Une famine désola l'Egypte, et les pauvres se traînaient misérablement dans les campagnes pour dévorer des racines de plantes vertes ; le sultan les fit rassembler, inscrire sur des listes, et partager entre les gens riches qui leur distribuaient des vivres au moyen des greniers de l’État ; en même temps il faisait venir des blés de Syrie et d’autres contrées plus favorisées. Un incendie qui dévora une grande partie de la ville du Caire fut imputé aux chrétiens; ceux-ci furent taxés à une somme considérable destinée censément à réparer les dommages, mais qui, en réalité, servit à payer quelque peu des frais de la campagne projetée en Syrie, occupée encore en partie par les Croisés et par des princes dissidents.
L’un des premiers soins de Béïbars fut de s’emparer de Karak. Celle forteresse en plein désert était réputée imprenable; Benaud de Châtillon l’avait défendue avec succès contre Saladin. Elle était au pouvoir du prince éyyoubite El-Mélik el-Moghîth depuis l’an 648 (1250) ; le sultan avait invité plusieurs fois ce prince à venir le voir, mais il s y était refusé, se dérobant sous divers prétextes. Béïbars con-
tinua de témoigner le plus grand empressement poui le voir; le prince se décida enfin à se rendre à 1 imitation du sultan, alors en Syrie (661-1263), et le trouva à Béïsân,où il fut reçu magnifiquement; mais à peine eut-il mis le pied dans l’enceinte du camp, qu’il fut arrêté. On prouva qu il entretenait des intelligences avec les Mongols, et on le lit conduire à la citadelle du Caire. D’un autre côté, Béïbars voulait gagner les habitants de Karak; arrivé en personne devant cette place, il donna dans ses troupes un commandement au fils d’el-Mélik el-Moglrîth et la ville se rendit. On en compléta les travaux de défense, car elle commandait l’une des routes d’accès de la Syrie; on continua notamment le fossé tout autour des murailles, et on la munit abondamment d’armes et de provisions.
La route par le désert, qui permettait de tourner les positions des Croisés, était libre. Béïbars prit Césarée et Arsoùf; il mit le siège devant Saint-Jean-d’Acre, mais il dut l'abandonner pour courir au-devant des Mongols qui, alliés aux Arméniens de Cilicie, venaient de s’emparer de Damas; arrivé devant cette ville, il n’v trouva plus de Mongols : Houlagou venait de mourir et ses troupes avaient regagné la Perse. Forcé de rentrer en Syrie, Béïbars s’empara de Çafed, située sur une hauteur qui domine le lac de Tibériade, et d’Aïla sur la mer Bouge. Le sultan se porta alors sur la Cilicie ; Haïton, roi de la Petite-Arménie, qui se trouvait, ainsi que les Seldjouqides de Roûm, sous la dépendance des Mongols et forcé de combattre pour eux, perdit Sis, sa capitale, et les principales villes de son royaume; mais Béïbars dut s’arrêter, car Abaqa venait de succéder à son père Houlagou et se portait au secours de ses alliés.
Après une année passée à de nouveaux préparatifs, le sultan se remit en campagne en 666 (1267) et conquit un certain nombre de places fortes, telles que Jaffa, Antioche ; il fit également le pèlerinage de la Mecque l’année suivante. Deux ans plus tard (669-1270), il mettait fin, par la prise de la forteresse de Hiçn el-Akrad (le château des Kurdes), aux établissements des Ismaéliens ou Assassins en Syrie, comme lloulagou, plusieurs années auparavant, avait détruit cette
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secte inquiétante en démolissant son repaire d’Alamout, dans les montagnes de Qazwin. La Syrie fut complètement délivrée de toute crainte d’invasion mongole par la bataille d’El-Bîré (Birédjik) sur l’Euphrate, à la hauteur d’Alep ; une manœuvre tactique que Béïbars employa à propos en tournant l’ennemi, facilitée d’ailleurs par l’emploi de barques démontées qu’il avait fait porter sur des chariots, depuis Damas, lui avait assuré le gain du combat. Il y avait, en tout cas, été puissamment aidé par un de ses généraux, l’émir Qalâoun el- Elfî qui avait traversé l’Euphrate à gué, à la tête de sa cavalerie. Une partie des troupes avait passé le fleuve à la nage, en tenant la bride des chevaux et en se servant de ses
lances comme de rames (671-1272). Abaqa revint à la cha rge deux ans plus tard et essaya de prendre El-Biré; il n’y réussit pas.
Rassuré de ce côté, Béïbars étendit ses conquêtes ; il occupa la Cyrénaïque et Barqa; puis il réduisit la Nubie déjà razziée trois ans auparavant, après une seule bataille livrée à Assouan par l’émir Aq-Sonqor el-Fârékânî. Cette campagne avait été entreprise à la suite des plaintes du neveu du roi de Nubie, victime des injustices de ce roi, nommé David; celui-ci, une fois défait, fut remplacé par son neveu, qui céda au sultan les parages immédiats de la ville d’Assouan. On démolit l’église deSoûs, d’où l’on enleva des richesses considérables ; les Nubiens se soumirent au payement de la capitation, et l’on établit à Dongola des collecteurs chargés de percevoir cet impôt (674-1275). Béïbars aurait étendu probablement encore le cercle de son activité, s’il n’avait pas péri tout à coup, empoisonné par méprise. Les Seldjouqides d’Asie Mineure étaient alors sous la dépendance des Mongols, et il résolut de se mettre en campagne pour les réduire et assurer les frontières septentrionales ; il fit garder les passages de l’Euphrate pour mettre à l’abri son liane droit, franchit les défilés d’'Aïn-Tâb et rencontra l’armée alliée, turco-mongole, dans la plaine de Howéïn, près d’Albistan ; celle-ci fut taillée en pièces. Béïbars entra à Qaïçariyè, puis revint en Syrie ; Abaqa arrivait avec son armée et dévasta la contrée entière, sans que personne osât
s’y opposer; toutefois les Mongols n’entrèrent pas en Syrie. De retour à Damas, Béïbars s’y livra à des fêtes qui se terminèrent de la façon la plus fâcheuse; il pensa devoir faire disparaître un dernier rejeton de la famille d’Eyyoub, 'Abdel-Mélik Béhâ-eddin, fils de Mélik Mo'azhzham 'Isa, dont il était jaloux, et lui présenta une coupe empoisonnée; ce prince but le vin qui y était contenu; Béïbars la fit remplir à nouveau par erreur et la but : c’est ainsi qu’il périt victime de sa propre machination (16 moharrem 676 = 19 juin 1277). Il avait plus de cinquante ans et en avait régné dix-sept. Esclave originaire du Qyptchaq, il avait une taille élevée et les yeux bleus, dont l’un était couvert d’une petite taie ; il était d’une activité extraordinaire; il était violent et très craint.
Béïbars fut un grand constructeur, et bien qu’il commençât et terminât sa carrière de dominateur par un crime, les travaux d’édilité qu’il fit entreprendre et achever lui ont acquis la célébrité d’un grand souverain. Une quantité de ponts sur les rivières et les canaux portent encore aujourd’hui le lion passant, armoiries parlantes ( bârs,« panthère », en turc oriental) qu’il aA ait fait figurer sur ses monnaies. Parmi les travaux d’utilité publique que l’on doit â son initiative, on peut citer les fortifications de Damiette, où l’on rétrécit le bras du Nil pour empêcher l’entrée des gros navires, d’Alexandrie et de Rosette où l’on ajouta une tour d’observation; au Vieux-Caire, d’immenses greniers publics; la mosquée d’Athâr-en-Nabi, où l’on conserve une pierre portant l’empreinte des pieds de Mahomet; la réparation de la mosquée el-Azhar, de la grande tour de la citadelle; la construction de plusieurs mosquées au Caire. Tout cela coûta cher; le fisc se livra â de nombreuses exactions; les tributaires virent leurs impôts doublés, et le payement exigé à coups de fouet.
L’on cacha d’abord son décès. Les émirs décidèrent en conseil de faire enterrer secrètement son corps dans la citadelle de Damas et de faire croire qu’on le ramenait malade en Egypte, dans une litière fermée ; le secret fut bien gardé : une fois la litière vide introduite dans la citadelle du Caire,
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on proclama sultan son fils Baraka-Khan avec le titre d’el- Mélik es-Sa'îd. L’émir Bedr-ed-dîn Bîlik fut maintenu dans les fonctions de nâ'ib ; c’était un esclave favori de Béïbars, qui en avait fait son trésorier dès le début de son règne; il avait justifié la confiance mise en lui par son maître; comme nâïb, Bîlik administra heureusement le pays, mais il ne tarda pas à mourir, et Baraka, entouré de jeunes mamloûks, fut soupçonné de l’avoir fait empoisonner. Aq- Sonqor, le conquérant de la Nubie, son successeur, se vit emprisonner et outrager; il mourut d’ailleurs en prison. Les autres émirs, craignant le môme sort, conspirèrent contre’ leur maître : cette conspiration éclata à Damas où Baraka- Khan s’était rendu pour se divertir; craignant la vengeance du sultan, les émirs qui avaient conspiré abandonnèrent le camp, se rendirent au Caire et s’y fortifièrent. Baraka-Khan les y suivit, mais il se vit contraint de se retirer dans la citadelle, où on le bloqua. Il dut capituler et renoncer à son pouvoir (7 rébî' II 678 = 17 août 1279) : il fut exilé à Karak, où il mdürut d’une chute de cheval, en jouant à la paume.
Son frère Bedr-eddin Salâmech,qui le remplaça avec le titre d’el-Mélik el-'Adil, n’avait que sept ans ; le maître de l’Egypte était Yalabek Séïf-eddîn Qalâoun, qui ne pensa qu’à renverser un pouvoir purement nominal ; après s’être assuré l’appui des émirs et la connivence du khalife, dont il avait besoin pour la délivrance du brevet d’investiture, il déposa au bout de quatre mois le roi fantôme et se proclama sultan sous le nom d’el-Mélik el-Mançoûr. Dès le début, il eut affaire avec la révolte de l’émir Sonqor-Achqar, lieutenant gouverneur de la Syrie, qui fit croire à son entourage que le sultan avait été assassiné ; il prit le titre d’el-Mélik el- Kâmil et se mit en rapport avec les deux partis qui divisaient les Mamloûks, les Çâlihis et les Zhâlïirîs, c’est-à-dire les anciens esclaves d’el-Mélik eç-Çâlih et d’el-Mélik ezh- Zhâhir Béïbars. Le sultan en vint à craindre d’être assassiné; on insultait même ses armoiries ( rank ). Les troupes rebelles s’emparèrent de Gaza, mais furent sans tarder mises en déroute : bientôt un corps d’armée, sorti du Caire, refoula
le parli de l’émir révolté, quoiqu’il eut reçu des renforts des Bédouins et de la Syrie du Nord. Abandonné par la plus grande partie de ses soldats, Sonqor fut défait sous les murs de Damas et s’enfuit dans le désert; la ville ouvrit ses portes, et l’on proclama une amnistie générale.
Cependant Sonqor ne désespérait pas; en môme temps qu’il écrivait aux Mongols pour les inviter à conquérir la Syrie, il se créait une principauté dans le nord de cette province et se faisait obéir à Antioche, à Çahyoûn, à Lattaquié; cette situation de fait fut reconnue par un traité formel conclu avec Qalâoun (680-1281).
Sur l’invitation reçue, les Mongols s’avancèrent. Abaqa avait franchi la frontière, et son frère Mangou-Timour était entré en Asie Mineure et descendait vers Aïn-Tâb etHama; Qalâoun était à Iloms ; la bataille s’engagea entre ces deux villes (jeudi 14 rédjeb 680 = 30 octobre 1281); l’ailegauche des Egyptiens fut enfoncée et poursuivie jusque sous les murs de Homs, mais l’aile droite avait été victorieuse et Mangou- Timour forcé de fuir; la partie de l’armée mongole qui avait triomphé jusque-là dut renoncer à la poursuite et chercher son salut dans une retraite précipitée. Dans la déroute, on s’empara d’un coffre qui contenait la correspondance envoyée par Sonqor et les autres émirs syriens; Qalâoun ordonna de laver ces documents, de sorte que personne n’en eut communication.
La lin des luttes avec les Mongols fut amenée par la mort d’Abaqa et la conversion à l’islamisme de Takoudar-Ahmed (681-1282). Cet événement important fut annoncé par des ambassadeurs, porteurs d’une lettre écrite dans la ville de Wâsit; on les cacha à la vue de tout le monde, et, quoique comblés d’honneurs à l’occasion de leur réception, ils furent reconduits à la frontière dans le même équipage.
La prise du château de Marqab en Syrie, qui appartenait aux Hospitaliers, et celle de la forteresse de Karak (684-1285) furent deux faits d’armes qui marquèrent son activité au dehors. Il eut le chagrin de perdre son fils 'Ali qu’il avait fait reconnaître comme son successeur sous le titre d’el- Mélik eç-Çâlih et qui mourut d’une dysenterie (687-1288).
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Pour chercher une diversion à la douleur profonde qu’il en éprouvait, il alla attaquer Tripoli de Syrie, une des dernières villes au pouvoir des Croisés ; la ville résista, mais elle fut prise et rasée, les habitants égorgés ou réduits en esclavage. Pris de fièvre au moment de partir pour réduire Saint Jeand’Acre, il mourut le samedi fi dhoû’l-qa'da 689 (11 novembre 1290) ; il fut enterré dans le mausolée à coté du Moristàn qu’il avait construit, ce grand et bel hôpital qui existe encore aujourd’hui, un des joyaux de la ville du Caire. Contrairement à ce qui s’était passé pour les autres Mamloûks, ses prédécesseurs, la plupart de ses descendants occupèrent, avec de rares intermittences, le trône d’Eg ypte. Pour assurer son pouvoir contre ses compétiteurs, il avait créé un corps de Mamloûks circassiens qu’il opposait aux Mamloûks turcs, préparant ainsi la chute future de sa dynastie; il les avait logés dans les tours de la citadelle, d’où ils prirent le nom de Bordjis. Qalâoun parlait élégamment le turc, mais il savait fort peu d’arabe.
Ce fut son fils aîné, Çalâh-eddin Khalîl, qui le remplaça sous le nom d’el-Mélik el-Achraf. Il eut pour ministre Chemseddin Mohammed ben es-Saloûs, qu’il avait fait revenir du Hedjaz et qu’il investit d’un pouvoir étendu comme n’en avait joui aucun de ses prédécesseurs; fier de la faveur du maître, le ministre impérieux méprisait même les émirs du plus haut rang et ne se levait pas quand ils entraient dans la salle d’audience. Khalîl reprit la guerre contre les Francs, en vue de les chasser de l’unique place qu’ils occupaient encore sur la côte de la Syrie, Saint-Jean-d’Acre. Malgré une défense désespérée, la ville fut prise et démantelée, et comme d’habitude, les habitants massacrés (960-1291). Les Musulmans étaient montés à l’assaut, excités par le vacarme de six cents timbales placées sur trois cents chameaux, qui battaient la charge toutes ensemble. Avec elle tombèrent quelques petites localités, comme Haïfa, Athlith, Çoûr, Çaïclà, qui furent démolies. Puis le sultan poussa une pointe en Petite-Arménie et s’empara de Qal'at-er-Roûm, après trente-trois jours de siège ; on y trouva le patriarche des Arméniens, qui demeura prisonnier. Les Musulmans étaient montés sur les remparts au
moyen d une chaîne attachée aux créneaux de la forteresse, tandis que l'autre extrémité était fortement fichée en terre. Rentré au Caire, Khalîly fut assassiné, au cours d’une parlie de chasse, par une bande de conjurés qui agissaient à l'instigation du Maniloûk Béïdara (lundi 12 moharrem 693 = 14 décembre 1293). Le meurtre ne profila pas à l’auteur responsable ; ce Mamloûkfut bien proclamé sultan avec le titre d’el-Mélik el-Qâhir, mais il ne le resta qu’un jour; il fut massacré avec ses complices par les Mamloùks révoltés, qui proclamèrent le frère du khalife assassiné Mohammed, autre (ils de Oalâoun, âgé seulement de neuf ans, avec le titre d'el- Mélik en-Nàçir. Ce fut un long règne que le sien, traversé d’aventures extraordinaires.
Un ancien esclave de Qalâoun, Zéïn-eddin Ketboghâ, fut installé comme nâïb (vice-roi) et, à l’exemple de ceux qui l’avaient précédés, il ne tarda pas, au bout d’un an, à renverser le sultan et à le faire reléguer dans une chambre de la citadelle, en se proclamant à sa place sous le titre d’el- Mélik el-'Adil (moharrem 694-décembre 1294). Son usurpation ne fut pas heureuse: après la peste et la famine, qui ruinèrent l’Egypte, et les exactions de ses agents, qui indisposèrent les Syriens, il eut à tenir compte du mécontentement des émirs mamloùks. Au retour de Damas, où il était allé passer quelque temps, ces derniers, sous l’impulsion de Lâdjin, revêtu du titre de vice-roi, complotèrent son assassinat, car le sultan les accusait d’entretenir une correspondance avec les Mongols de Perse, chez qui Ghâzân venait de monter sur le trône ; sachant le sort qui les attendait, ils résolurent de prévenir le coup. Le sultan, rentrant en Egypte, était campé près de Ramla ; le 27 moharrem 696 (25 novembre 1296), à midi, les conjurés assaillirent brusquement sa tente et blessèrent ou tuèrent quelques-uns de ses officiers; mais Ketboghâ eut le temps de sauter à cheval et de s’enfuir vers Damas, sans être rejoint. Il fut remplacé naturellement parle promoteur du complot, Lâdjîn, avec le titre d’el-Mélik e 1-M a n ç o û r .
Ketboghâ, réfugié dans la citadelle de Damas, vit tout le monde l’abandonner; il accepta de bonne grâce le comman-
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dement de la forleresse de Çarkhad, dans le Haurân, et se soumit. Lâdjin consacra des sommes importantes à la réfection de la mosquée de Toûloûn au Caire, en reconnaissance de ce que jadis il était resté longtemps caché dans le minaret de ce monument alors abandonné et où aucun muezzin ne montait pour annoncer la prière. Il relégua à Karak le fils de .Qalâoun, el-Mélik en-Nâçir, resté depuis sa déposition enfermé dans une chambre de la citadelle.
Lâdjin fit re viser le cadastre de l’Egypte, ce qui eut pour principal résultat de diminuer la valeur des fiefs militaires et de provoquer le mécontentement des soldats; mais le viceroi Mangou-Timour fit bâtonner ceux qui se plaignirent tout haut. Celui-ci, abusant de l’ascendant qu’il avait acquis sur l'esprit du sultan, voulut se défaire des émirs qui le gênaient ; cette entreprise amena la perte de son maître.
Un soir, alors qu’il se disposait à faire sa prière, Lâdjin fut tué à coups de sabre par ses Mamloùks (11 rébf II 698 = 16 janvier 1299). Mangou-Timour, qui aurait pu se défendre, se rendit à discrétion ; enfermé dans les oubliettes de la citadelle, il en fut extrait tout de suite après et mis à mort d’un coup de lance par l’émir Kurdji, son ennemi et le principal instigateur du meurtre de Lâdjin; car c’était pour atteindre le vice-roi qu’on avait assassiné son maître. Lâdjin était un homme d’une grande taille, roux avec des yeux bleus; il était fort populaire à cause de la suppression des taxes arbitraires, qu’il poursuivait de toutes ses forces; son aveuglement pour son ministre l’entraîna dans l’abime. Puis il y eut un interrègne ; l’émir Séïf-eddin Taghdjî essaya de se faire proclamer sultan, mais il ne dura qu’un seul jour et fut massacré par les troupes revenant de Cilicie et commandées par Bektâch ; enfin on procéda à l’élection d’un sullan et les voix se portèrent sur el-Mélik en-Nâçir qu’il fallut aller chercher dans son exil de Karak; il avait alors quatorze ans. Il était temps que l’anarchie prît fin : l’armée de Ghâzân- Khan était entrée en Syrie. El-Mélik en-Nâçir partit à la tête des troupes égyptiennes et fut défait â Horns ; Damas fut occupée, à l’exception de la citadelle, défendue par Ardjéwach ; la ville fut soumise à une énorme contribution de
guerre, et placée sous les ordres de Qibtchaq, un transfuge des Mamloùks ; mais il ne perdit pas courage, rallia ses soldats débandés et leva de nouvelles troupes. Les Mongols disparurent sans combattre.
En 701 (1301-1302), il s’en alla razzier les tribus arabes de la Haute-Égypte et rapporta un butin considérable de cette expédition. L’année suivante, il se porta à Damas et défit, dans les environs de cette ville, un corps mongol commandé par Qotlou-Châh, général de Ghâzân (702 = 1303) ; son retour au Caire fut triomphal ; seize cents prisonniers tatars marchaient devant le sultan, et portaient, suspendues à leurs cous, les tètes de leurs compagnons tués dans l’action. Malgré ces succès, il sentit bientôt qu’un complot se formait contre lui ; une première tentative pour se rendre maître des meneurs n’ayant pas réussi et n’ayant servi qu’à lui faire ôter le peu de pouvoir effectif qu’il avait encore, il adopta tout de suite un projet bien extraordinaire pour un souverain oriental, celui d’abdiquer, et voici comment il s’y prit: sous le prétexte d’accomplir le pèlerinage de la Mecque, il partit du Caire avec une nombreuse escorte dont il était sûr; il se rendit à Karak, s’empara du trésor contenu dans la forteresse, et une fois installé là, prenant pour prétexte d’interrompre son voyage, un accident arrivé à son entrée le pontlevis vermoulu s’était . effondré), il écrivit aux Mamloùks qu’ils pouvaient nommer qui ils voulaient (708 =• 1309).
Cette milice turbulente choisit l’émir Rokn-eddin Béïbars I I el-Djàchengir (le dégustateur), ancien esclave de Qalâoun, qui devait son surnom aux fonctions toutes de confiance qu’il avait exercées à la cour, l’officier dégustateur étant chargé de s’assurer, par une expérience personnelle, qu’il n’y a point de poison dans les mets offerts au sultan. On lui donna le surnom d’El-Mélik el-Mozhafîar (23 chawwâl 708 = 5 avril 1309). Un an s’écoula à peine qu’el-Mélik en-Nâçir, se repentant de sa décision, surtout parce qu’il avait été remplacé par un esclave de son père, partit de Karak pour Damas, s’y fit reconnaître comme souverain par les émirs égyptiens, et rendit au prince éyyoubite Abou’l-Fédà Ismâ'il ben 'Ali, géographe et historien, la ville de Hama que ses
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ancêtres avaient possédée (26 cha' bàn 709 = 29 janvier 1310). il en repartit pour l’Égypte, trouva à la frontière l’émir Borloghi chargé de le combattre, qui suivit le mouvement général irrésistible et se rallia à sa cause ; dès lors Béïbars II était perdu ; il voulut s’enfuir dans la Haute-Égypte: à son départ du Caire, il dut rendre l’argent qu’il emportait. Le lendemain, el-Mélik en-Nàeir rentrait à la citadelle pour la troisième fois. Il avait vingt-cinq ans : les longues vicissitudes qu’il avait traversées avaient mûri son esprit ; il gouverna dès lors avec prudence et sagesse.
Béïbars avait obtenu le fief de Çahyoùn ; quittant la roule de l’Égypte, il prit le chemin de la Syrie pour aller l’occuper; à peine arrivé à Gaza, il fut arreté dans la localité d’el- Onçor, près de Dâroûm, par le gouverneur de Damas, Qarasonqor, qui en avait reçu l’ordre, et enfermé dans la citadelle du Caire d’où il ne sortit plus.
Qara-sonqor, n’étant pas rassuré sur le sort qui lui était réservé, s’enfuit à la tête de quelques mécontents auprès d’Euldjaïtou, frère de Ghâzân et son successeur en Perse, et le décida à faire une incursion en Syrie, sans autre succès d’ailleurs, car les envahisseurs étaient déjà partis lorsque le sultan marcha à leur rencontre. On reprit les invasions en Cilicie, déjà fréquemment dévastée sous les règnes précédents ; Mélik-Nâçir s’empara de Malatia (22 moharrem 715 = 27 avril 1315) qui fut pillée malgré les efforts d’Aboul-Fédà pour sauver la ville. La paix conclue avec les Mongols, sous le règne d’Abou-Sa'id, protégea contre toute attaque les possessions égyptiennes de Syrie. Un soulèvement des Noçaïris, à l’appel d’un faux Mahdi, inquiéta un moment les Mamloûks (717 = 1317); ces sectaires s’emparèrent de Djabala, mais le gouverneur de Tripoli réussit à les mettre en fuite. Nàçir essaya d’étendre son influence en Tripolilaine et dans le Yémen, mais ses entreprises n’aboutirent pas. Bien que la situation des chrétiens fût assez misérable à la suite des mesures sévères adoptées contre eux, Nàçir s’efforça de leur rendre justice et de les protéger contre certains énerguménes qui faisaient appel contre eux aux pires instincts de la populace. Tengiz, gouverneur de Damas, avait d’abord été
li*aité avec Ja plus grande faveur ; puis bientôt, on ne sait pour quel molif, sous une accusation injustifiée de trahison, il fut arrêté, conduit à Alexandrie et mis a mort (740-1340). II ne fut pas le seul: de nombreuses exécutions suivies de confiscations calmèrent les esprits les plus disposés à la révolte. Ces sévéri tés n'atteignaient pas le peuple, elles étaient réservées aux Mamloùks trop vite enrichis ; aussi le règne de Nâçir passe-t-il pour un des plus heureux que le pays vit jamais.
Pendant trente-trois années, l’Egypte jouit d’une tranquillité qu’elle ne connaissait plus : paix à l’extérieur, la Syrie n’étant plus menacée par personne; repos à l’intérieur après une longue anarchie. Aussi le règne d’el-Mélik en- Nâçir fut-il entièrement consacré à des œuvres d’utilité publique. Il acheva et agrandit le Moristan commencé par son père Qalàoun ; il construisit la mosquée Nâçiriyyè, un palais sur l’emplacement des ruines de celui de Mélik el- Achraf, un palais de justice {dâr-el- Adl), un observatoire, des ponts, des fontaines et des écoles; le canal el-Khalîdj en-Nâçirî , de Foua à Alexandrie, est ainsi appelé parce qu’il le fit recreuser et reconstruire.
El-Mélik en-Nâçir mourut encore jeune, à cinquante-sept ans, après en avoir régné plus de quarante-quatre (jeudi 21 dhou’l-hidjdja 741 = 7 juin 1341). On dit que c’est la perte de son fils Anouq qui hâta sa fin par le chagrin qu’elle lui causa. Il fut le dernier souverain remarquable de la famille de Qalàoun et de la dynastie des Mamloùks bahrites : ses huit fils, il est vrai, montèrent successivement sur le trône d’Egypte, mais sans aucun éclat.
Séïf-eddin Abou-Bekr (el-Mélik el-Mançoûr), son fils, fut déposé par son ministre Qausoun, qui craignait le sort de son collègue Bechtaq, quarante jours après son intronisation; son pins jeune frère, 'Alâ-eddin Koudjouk (el-Mélik el- Achraf II), qui n’avait que six ans, resta cinq mois sur le trône ; moins de six mois furent la durée du gouvernement de Chihâb-eddin Ahmed (el-Mélik en-Nâçir II), fils ainé d’el- Mélik en-Nâçir, ramené de Karak sur les conseils des émirs et qui y retourna dès qu’il le put; enfin Imâd-eddin Ismâ'il
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(el-Mélil c eç-Çâlih) réussit à se maintenir pendant trois ans. Il perdit tout sommeil et fut atteint de langueur à partir du moment où on plaça devant lui la tête de son frère Ahmed, tué à la prise de Karak, assiégée par les Mamloûks (août 1344) ; il mourut moins d’un an après (4 rébî' Il 740= 4 août 1345): Séïf-eddin Cha'ban (el-Mélik el-Kâmil) s’attira la haine de tout le monde par sa cruauté et régna treize mois; il fut déposé endjoumâda 1747 (septembre 1346) ; attaqué dans son palais par les mamloûks de Syrie, il fut poursuivi jusque dans son harem et mis à mort. Zéïn-eddin Hâdji (el-Mélik el-Mozhaffar) ne dura pas plus longtemps ; il périt massacré (12 ramadan 748 r= 16 décembre 1347). Séïf-eddin Hasan (el-Mélik en- Nâçir lII), grâce à la politique habile de son ministre l’émir Béïbagharoûs, se maintint au pouvoir près de quatre ans. Son règne ne fut guère marqué que par l’effroyable peste de l’an 749 (1348); mais, en rédjeb 752 fin août 1351), il fut déposé et emprisonné, puis remplacé par le huitième et dernier fils d’el-Mélik en-Nâçir, Çâlih Çalâh-eddîn (el-AT élik eç-Çâlih II), dont Vatabek, l’émir Chéïkho, réussit aie maintenir en place pendant un peu plus de trois ans. Des intrigues amenèrent la déposition du sultan au profit de son prédécesseur et frère Hasan (22 chawwâl 755 — 9 novembre 1354) ; celui-ci remonta sur le trône pour six ans et demi, grâce à l’émir Chéïkho, qu’il choisit comme ministre; mais il ne put empêcher un complot des principaux émirs qui finirent par l’assassiner (9 djoumada II 762 = 16 avril) 1361. C’est lui qui fit bâtir au pied de la citadelle du Caire, de l’autre côté de la place, la mosquée du sultan Ilasan, un des plus somptueux monuments de la capitale de l’Egypte.
Dès lors ce ne fut plus qu’une succession de sultans éphémères, se remplaçant les uns les autres au gré des passions du parti qui se sentait assez fort pour essayer de dominer le pays. Le neveu du sultan assassiné, Mohammed (el-Mélik el- Mançoûr V), fils de Hâdji, âgé de quatorze ans, fut contraint de résigner le pouvoir au bout de deux ans entre les mains de son cousin Cha'bân (el-Mélik el-Achraf III), arrière-petitfils de Qalâoûn, qui n’avait que dix ans et en régna quatorze; les dernières années surtout furent marquées par des trou-
blés graves. Au début de l’année 767 (octobre 1365), Pierre de Lusignan, roi de Chypre, parut devant Alexandrie avec une flotte considérable et une armée composée de Vénitiens, de Génois et de chevaliers de Rhodes; personne ne s’attendait à cette attaque : la garnison essaya quelque résistance, mais la ville fut emportée d’assaut. Le roi de Chypre, qui comptait s’emparer de l’Egypte, se rembarqua en hâte à l’annonce de l’approche des troupes des Mamloùks. Cette folle équipée coûta de lourdes avanies aux chrétiens indigènes. L 'atabek Yel-bogha el-'Omarî fut assassiné par le peuple révolté contre l’oppression de ses propres Mamlouks (768- 1366) qui voulaient s’attaquer à la personne du sultan, mais furent repoussés ; el-Djâï el-Yoûsoufi, qui le remplaça un peu plus tard, s’acquit la faveur de son maître et épousa la mère de celui-ci, puis visant à de plus hautes destinées, il souleva les Mamloùks meurtriers de Yel-boghâ et essaya de surprendre le sultan dans son palais ; mais celui-ci avait pris ses précautions : les assaillants furent repoussés jusqu’au Nil, où ils se jetèrent et furent tous noyés. Une autre conspiration attendit le départ pour le pèlerinage, où le sultan voulait se rendre, pour éclater : attaqué au milieu de la nuit près d’'Aqaba, il s’échappa à la faveur de l’obscurité ; caché dans une maison amie du Caire, chez une chanteuse, il y fut découvert et étranglé (6 dhoû’l-qa'da 778 = 16 mars 1377). C’est son fils, 'Ali (el-Mélik el-Mançoûr VI), âgé de sept ans, que les meurtriers élurent et qui eut pour ministres les émirs ln-Beg, Qarataï, et enfin Barqoùq, qui donna pour successeur à Ali, à sa mort survenue au bout de quatre ans (23 çafar 783 = 19 mai 1381) son frère Hâdjî (el-Mélik eç-Çâlih III) qui n’avait que six ans ; au bout de dix-liuit mois, Barqoùq le fit déposer pour s’emparer lui-même du trône et fonder la dynastie des Mamloùks bordjites ou Circassiens (19 ramadan 784 =26 novembre 1382).
LES MAMLOUKS TURCS
Mamlouks Barrîtes.
Chadjar-
ed-dorr .... .
El-Mélik
el-Mo'izz 'lzz-ed-dîn Aï-bek .
el-Mançoûr Nour-ed-dîn 'Ali ....
el-MozhafFar Séïf-ed-dîn Qoutouz.
ez-Zhâhir Hokn-ed-din Béïbars el-Bon-
doqdâri .
es-Sa id Nâçir-ed-din Baraka-khân.
el-'Âdil Bedr-ed-din Salâmich ....
el-Mançoûr Séïf-ed-din Qalàoûn .
el-Achraf Çalâh-ed-din Khalil ....
en-Nâçir Nàçir-ed-diu Mohammed
el-'Âdil Zéïn-ed-din Ketboghà.
el-Mançoûr Hosâm-ed-clin Lâdjin.
en-Nàçir Mohammed (2e fois) ....
el-MozhafFar Rokn-ed-dinBéïbars el-Djà-
chengir .
en-Nâçir Mohammed (3e fois) .
el-^lançoùr Séïf-ed-din Abou-Bekr .
el-Achraf 'Alâ-ed-din Koudjouk .
en-Nâçir Ghihâb-ed-din Ahmed
eç-Çâlih 'Imâd-ed-din Ismâ'il ....
el-Kâmil Séïf-ed-din Cha'bàn ....
el-Mozhafîar Zéïn-ed-din Hâdji.
en-Nâçir Séïf-ed-din Hasan .
ec-Çâlih Çalâh-ed-din Çâlih .
en-Nâçir Hasan (2e fois) .
el-Mançoûr Çalâh-ed-din-Mohammed.
el-Achraf Zéïn-ed-din Cha'bân. . .
el-Mançoûr Alâ-ed-din 'Ali .
eç-Çâlih Zéïn-ed-din Hâdji .
BIBLIOGRAPHIE
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