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CHAPITRE XXI

LES MAMLOUKS CIRCASSJENS OU BORDJITES

Avant d’en arriver au coup d’Etat qui lui donnait le pouvoir suprême, Barqoûq avait eu une vie fort mouvementée : amené de Circassie en Crimée pour y être vendu comme esclave, il y fut acheté par un musulman qui le conduisit en Egypte (764-1363) où il entra dans la maison de l’émir Yel-boghâ. Ses qualités brillantes, la beauté de son visage attirèrent surtout sur lui l’attention de son maître, qui l’éleva au rang d’émir quand il fut lui-même appelé à exercer la fonction d’ atabek ; après sa mort, sa maison ayant été dispersée, Barqoûq passa au service de l'émir Mandjik, gouverneur de Damas, puis rentra en Egypte lorsque Cha'bàn rappela les Marnlouks de Yel-boghâ et s’y poussa si bien qu’il devint atabek sous le sultan 'Ali, ce qui lui donna le moyen de déposer, comme nous venons de le voir, le fils de celui-ci, Hâdji. Il prit alors le titre d’el-Mélik ezh-Zhâhir.

L’habitude était tellement invétérée en Egypte de comploter les uns contre les autres qu’elle ne pouvait se perdre du jour au lendemain. Les khalifes abbassides, dénués de tout pouvoir, usaient leurs forces et employaient leur activité à des intrigues politiques. Barqoûq s’en étant aperçu, fit destituer le khalife el-Motawakkil, qu’on voulait placer sur le trône, par un grand conseil d’hommes de loi et mit à sa place 'Omar ben Ibrâhim el-Wâthiq-billah ; après diverses vicissitudes, on rétablit el-Motawakkil, resté interné dans sa maison depuis sa déposition; mais le vieux renard, à peine libre,

renoua des intrigues avec l’émir Mantach alors gouverneur de Malatia, et par son entremise, réussit à provoquer en Syrie la révolte de Yelboghà en-Nàçiri, gouverneur d’Alep ; les conjurés, craignant d’être compris dans les représailles qui suivirent la conspiration avortée, s’emparèrent de Damas et marchèrent sur le Caire. La sédition eut un succès complet: Barqoùq, arrêté parles révoltés, fut envoyé à la forteresse de Karak ; il y avait six ans qu’il régnait. On rappela Hàdji, qui ne voulut pas du surnom d’el-Mélik eç-Çâlih et le remplaça par celui d’el-Mélik el-Mançoùr ; mais il n’était pas le maître et dut suivre docilement les instructions du khalife et de l’émir Yelboghà, bientôt remplacé, à la suite d’une guerre de rues, par l’émir Mantach; Barqoîiq, menacé de mort, s’était enfui en Syrie et avait perdu une bataille devant Gaza ; mais ayant par hasard rencontré le khalife et le jeune sultan, il s’empara de leurs personnes et les ramena au Caire, et huit mois ne s’étaient pas écoulés que Barqoùq remonta sur le trône (14 çafar 792 = 1er février 1390); celuici se débarrassa vite- des concurrents qui l’avaient un moment supplanté.

Barqoùq, par une diplomatie active, s’occupa de maintenir la sécurité des frontières en agitant les uns contre les autres les divers princes qui auraient pu songer à empiéter sur ses Etats. C’est ainsi qu’il fit alliance avec Qara-Yoùsouf, fondateur de la dynastie du Mouton-Noir (Qara-qoyounlou) qui le reconnut comme suzerain (794 = 1392), et qu’il vit, l’année suivante, se réfugier auprès de lui le sultan Ahmed ben Owéïs, de la dynastie des Djélaïrides ou Ilékaniens, qui avait Bagdad pour capitale : c’est qu’un nouveau conquérant turc était apparu en Asie, et que Tamerlan (Timour), deux siècles après Tchinggiz-Khan, bouleversait à nouveau cet immense continent. Un ambassadeur envoyé par le conquérant de la Perse pour établir de bons rapports entre les deux Etats fut assassiné par l’ordre de Barqoùq, et la guerre éclata. Edesse fut prise et ses habitants massacrés; les succès des Turcs auraient probablement continué si Timour n’avait pas lancé ses troupes sur l’Inde. Toutefois celles-ci pouvaient et devaient revenir : Barqoùq fit tous les préparatifs néces-

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saires pour la résistance, mais il mourut au cours de cette entreprise, d’une dysenterie dont il souffrait depuis quelque temps ; il était âgé de soixante-dix ans (vendredi 15chawwâl 801 — 20 juin 1399), laissant comme souvenir l’une des plus belles mosquées du Caire, le collège appelé de son surnom el-Mèdreset ezli-Zhâhiriyyé, et la reconnaissance du peuple pour une foule de taxes abusives qu’il avait supprimées.

Son fils ainé Faradj (el-Mélik en-Nûçîr) lui succéda ; il n’avait que treize ans, et après avoir eu à lutter contre les gouverneurs de Syrie, Yaiabek Itmich, Tenem el-Frûsâni, qu’il défit en Palestine, il se rencontra avec Tamerlan, qui en avait fini avec l'Inde ; il eut l’avantage dans quelques escarmouches, mais il fut obligé de rentrer en hâte dans la capitale, où un complot venait d’éclater, et le souverain turc entra, après Alep, à Damas. L’historien Ibn-Chihna nous a laissé un récit de la prise de la première de ces deux villes, dont il fut le témoin oculaire : ce récit a été inséré par Ibn- Arabchâh dans son histoire de Tamerlan. Quant à la seconde, elle fut affreusement dévastée; les artistes, les architectes, les ouvriers furent emmenés à Sainarqand.

Le conquérant fut détourné de ses projets sur la Syrie par sa lutte contre Bayézid, sultan ottoman, qui se termina par la bataille d’Ancyre où le successeur d’Osman, fils d’Ertoghroul, fut fait prisonnier. Une fois vainqueur, il renonça à ses projets de conquête : il envoya à Faradj des ambassadeurs chargés de lui proposer la paix moyennant la reconnaissance de la suzeraineté turque. Faradj, qui ne pouvait faire autrement après la défaite du sultan ottoman, et préoccupé d’ailleurs par des difficultés intestines, accepta ces propositions et prit la précaution de garder prisonniers en Syrie les réfugiés, Ahmed le Djélaïride et Qara- Yoûsouf, au lieu de les remettre à Tamerlan, qui d’ailleurs mourut deux ans plus tard 17 clia ban 807 = 18 février 1/|05) à la veille d’entreprendre la conquête de la Chine. La mort du conquérant et les disputes qu'amena le partage de son immense empire rendirent toute liberté d’allures aux deux prisonniers, qui . s’en .allèrent reconquérir leurs Etats ; Faradj

allait en faire de même pour les parties de la Syrie qu’il avait laissé échapper, lorsqu’il fut brusquement attaqué; quoiqu’il sc fût rendu bientôt maître de la sédition, les rebelles qui se jalousaient entre eux, rendaient tout gouvernement impossible ; un jour même qu il était au bain, Faradj fut tenu si longtemps sous l’eau du bassin qu’il faillit s’y noyer ; il fut délivré à temps par un esclave grec. Sentant autour de lui des conspirations, il résolut d’abdiquer (25 rebf I 808 = 20 septembre 1/|05). On mit à sa place son frère 'Izzeddin 'Abd-el-'Aziz.

Ce coup de surprise n’eut pas un brillant résultat : deux mois après, 'Abd-el-'Aziz, qui avait pris le titre d’el-Mélik el-Mançoùr, était renversé; Faradj, soigneusement caché, réapparut et fut proclamé de nouveau ; il reprit Damas et quelques autres places de Syrie ; mais il ne tarda pas à tomber victime de la rébellion d’un chef des Mamloûks, Abou- NaçrChéïkh el-Mahmoûdî ezh-Zhâhirî, qui se rendit indépendant à Damas, en y joignant la plus grande partie de la Syrie, tandis queDjakam se faisait proclamer sultan à Alep, sans grand succès d’ailleurs, car il périt en luttant contre les Turcomans. Ce Chéïkh el-Mahmoudi profita de ce que Faradj se trouvait à Damas pour l’y venir sommer d’abdiquer, à la tête de ses soldats victorieux, dans une campagne au Haurân ; Faradj se crut assez fort pour lutter, mais ses efforts furent vains, ayant vu se détacher de lui la plupart de ses troupes à la suite de la proclamation du khalife el-Mosta'in-billah en qualité de sultan. Faradj allait s’enfuir lorsque son écuyer Arghoun lui fit remarquer qu’il n’avait rien à craindre des assiégeants dont la plupart étaient des esclaves de son père; il rendit la citadelle (11 çafar 815= 23 mai 1412). Chéïkh voulait le faire conduire à Alexandrie, mais le khalife le fit juger au criminel, condamner à mort et exécuter dans sa prison par des bourreaux armés de poignards.

C’est le khalife qui lui succéda; Chéïkh el-Mahmoûdî, qui l’avait fait monter sur le trône, fut naturellement son ministre; il partagea d’abord le pouvoir avec l’émir Nauroùz, mais il se débarrassa bien vite de celui-ci en lui faisant confier la vice-royauté de Syrie. Le khalife aurait peut-être

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voulu gouverner par lui-même et faire régner la justice en Egypte ; mais il ne se faisait pas beaucoup d’illusions, et •d’ailleurs cela n’arrangeait pas le ministre, qui, pour augmenter son pouvoir, joignit à ses titres précédents celui d'aiahek , qu’il se fit délivrer ; une fois muni de ce nouveau diplôme, il s’installa en maître dans le palais du khalife, auquel il interdit de donner directement des ordres : dès lors le pontife fut relégué au fond de ses appartements.

Petit à petit celui-ci se voyait entouré des créatures de Chéïkh; une révolte des Bédouins servit de prétexte pour réclamer, à la tête du pays, un chef militaire, et les émirs acquiescèrent à la demande opportunément formulée. On saisit cette occasion pour faire déposer el-Mosta'în et le remplacer par son frère Dâoud el-Mo'tadid-billah (816-1413). Chéïkh el-Mahmoûdi, qui prit alors le nom d’El-Mélik el- Mo’ayyad, n’avait plus d’adversaires: il profita de son heureuse fortune pour continuer l’exemple de plusieurs de ses prédécesseurs et utiliser les huit années de règne qui lui furent imparties par des travaux publics, parmi lesquels il convient de citer la mosquée Djâmi' el-Mo’ayyad, près de Bâb-Zowéïlé, au Caire, sur l’emplacement d’une prison où il avait jadis passé une partie de sa vie.

Sa première entreprise avait été de réduire l’émir Nauroûz,qui se croyait indépendant en Syrie ; il arriva sans difficulté devant Damas et obligea le vice-roi à s’enfermer dans la citadelle et à capituler. L’on s’arrangea pour que Chéïkh prêtât un serment qui ne l’engageait pas; Nauroûz croyait que la vie lui était garantie, tandis qu’il n’en était rien, et il fut en effet immédiatement décapité (817-1414L

En 822 (1419), une expédition commandée par son fils Ibrahim et destinée à ramener dans le devoir les chefs syriens fut conduite jusque devant Césarée de Cappadoce (Qaïçarié), en pleine Asie Mineure ; cette ville dépendait des États de Mohammed ben Qaramân; le gouverneur s’enfuit et la ville se rendit. Après une rapide expédition qui obligea le fils de Qaramân à la fuite dans les montagnes, Ibrahim revint à Alep.

Sa rentrée au Caire fut triomphale, tellement que son père

en devint jaloux; craignant d’être supplanté, Chéïkh le fit, dit-on, empoisonner l’année suivante (823-1420). Ce crime, s’il a réellement eu lieu, ne profita guère au sultan qui, malade depuis longtemps, expira quelques mois plus tard.

Après sa mort (lundi 8 moharrem 824 = 13 janvier 1421), les désordres reprirent ! son fils Abou s- Sa àdat Ahmed (el- Mélik el-Mozhaffar), qui n’avait qu’un an et cinq mois, après sept mois d’un règne fictif, fut aisément détrôné, d’un seul geste, par l’atabek Séïf-eddin Tatar (el-Mélik ezh-Zhâhir), régent du royaume, alors à Damas, et qui mourut d’ailleurs à la fin de la même année et fut remplacé par son fils Nâçireddîn Mohammed (el-Mélik eç-Çâlih), âgé d’à peu près dix ans, mais pour fort peu de temps ; au bout de quatre mois, son tuteur Séïf-eddin Barsbâï le déposséda et s’installa à sa place sous le titre d’el-Mélik el-Achraf (8 rébî' II 825 =

1er avril 1422).

Ce sultan reprit la série des souverains énergiques, amis de l’ordre et grands bâtisseurs. Dès le début de son règne (826-1423) il commença la construction de la mosquée Djâmf el-Achrafiyyé. La révolte à Damas du gouverneur Tenbeg el-Badjâchî (827-1424) fut promptement réprimée : le traître fut décapité et remplacé par Soudoûn ben 'Abd-er-Rahman. Il se livra à plusieurs expéditions contre les Francs qui couvraient de leurs corsaires la Méditerranée ; cà la suite d’une descente dans File de Chypre, le roi Janus de Lusignan perdit, contre un corps expéditionnaire débarqué à Limassol, la bataille de Hiérocittia (1er ramadan 829= 7 juillet 1426) où il fut fait prisonnier; emmené au Caire, il y fut promené dans les rues avec des milliers de captifs et traité ignominieusement, à telles enseignes qu’il s’évanouit après avoir rendu hommage au sultan; enfermé dans un appartement de la citadelle, il ne commença à être l’objet de quelques soins qu’à partir du moment où le consul vénitien et des négociants européens promirent de payer pour lui une rançon; de plus il dut se reconnaître son vassal et lui payer un tribut annuel. C’est sous son règne qu’un capitaine indien de Calicut, nommé Ibrahim, mécontent de la manière dont on traitait à Aden les négociants étrangers, franchit le détroit de

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